‹ Lettres de B. de Spinoza inédites en françaisChapitre 35 sur 36 · M. G. -H. SCHALLER, DOCTEUR-MÉDECIN A AMSTERDAM · texte numérisé non relu

M. G. -H. SCHALLER, DOCTEUR-MÉDECIN A AMSTERDAM

(Répo?ise à la précédente.)

La Haye, 18 novembre 1675.

Respectable ami,

J'ai appris avec bien du plaisir, par vos lettres reçues hier, que vous étiez en bonne santé, et que notre Tschirnhausen avait heureusement accompli son voyage en France.

Dans les entretiens qu'il a eus avec M. Huyghens à mon sujet, il s'est conduit, à mon avis, avec toute la prudence dési-

1. Cette lettre a été publiée pour la première fois en latin, par M. Van Vloten, en 1862.

rable; et je me réjouis grandement qu'il ait trouvé une occasion si favorable pour le but qu'il se proposait l.

Maintenant, qu'il ait trouvé, dansl'axiome IV de la partie I (de Y Ethique), une sorte de contradiction avec la proposition V de la partie II, c'est ce que je ne vois pas. On y affirme, en effet, dans cette Proposition, que l'essence d'une idée quelconque a Dieu pour cause, en tant qu'il est considéré comme chose pensante. Or, dans cet axiome IV, il y est dit que la connaissance ou l'idée de Y effet dépend de la connaissance ou de l'idée de la cause.

Mais, pour dire vrai, je ne saisis pas suffisamment le sens de votre lettre à cet égard; et j'estime que, soit dans votre lettre, soit dans la copie de Tschirnhausen,

i. Ce but était très vraisemblablement d'obtenir de M. Huyghens, qu'il le proposât à Colbert, comme professeur de mathématiques pour son fils : ce qui se fit en effet, comme nous l'avons dit précédemment.

il s'est glissé une erreur de plume courante.

Car vous m'écrivez que j'affirme, dans la Proposition Y, que les objets sont la cause efcientedes idées, alors que je le nie expressément dans cette même Proposition. De là vient, selon moi, toute cette confusion. Et c'est bien inutilement que je m'efforcerais de vous écrire plus longuement, pour l'instant, sur ce sujet. Je vais donc attendre que vous m'ayez expliqué plus clairement la pensée de Tschirnhausen, et que je sache s'il possède une copie suffisamment nette.

Je pense avoir connu, par ses lettres, M. Leibnitz, dont parle Tschirnhausen.

Pour quel motif s'est-il rendu en France, lui qui était Conseiller à Francfort? Je l'ignore.

Autant que j'en ai pu conjecturer par

ses lettres, il m'a paru un homme d'un esprit libéral, et versé dans toutes les sciences. J'estime, toutefois, qu'il serait inconsidéré de lui confier si vite mes écrits. Je désirerais auparavant savoir ce que M. Leibnitz fait en France, et connaître le jugement de notre Tschirnhausen à son égard, après qu'il aura fréquenté M. Leibnitz plus longtemps, et qu'il connaîtra plus intimement sa manière d'être \

Souhaitez du reste le bonjour à notre ami, M. Leibnitz, en mon nom; et, si je puis lui rendre service en quoique ce soit, il me trouvera prêt en toutes circontances.

Je me réjouis du retour de notre excellent ami Bressère. Je le remercie vive-

1. Spinoza se défiait instinctivement de Leibnitz, et avec juste raison. En effet, Leibnitz consacra plusieurs années de sa vie à épiloguer sur les œuvres du maître, et à chercher à le réfuter. « Mordaciorem qui improbo dente adpetit. »

Courtisan plus que philosophe, bel esprit plutôt que

ment de ]a bière qu'il me promet, et je lui en témoignerai ma reconnaissance par tous les moyens en mon pouvoir.

grand esprit, amoureux d'honneurs, de renommée, de richesses, ne dévoilant de la vérité que juste ce qu'il en fallait pour ne pas se mettre à dos les puissances du siècle, Leibnitz devait nourrir une certaine antipathie contre cette haute et sévère figure de Spinoza, dont l'âme fière repoussait des honneurs offerts au prix de sa liberté, qui méprisait l'argent par-dessus toutes choses, et ne craignait pas de dire hautement, quelles qu'en pussent être pour lui les suites, ce qu'il croyait être le juste et le vrai.

Leibnitz est un mondain; Spinoza un solitaire. Leibnitz. a inventé Yéclectisme, cette rhétorique lâche, qui encourage toutes les lâchetés ; Spinoza a fondé la philosophie de la liberté et de la justice. Leibnitz, comme plus tard son émule Victor Cousin, tire humblement son chapeau devant les superstitions catholiques et autres, auxquelles il feint de croire, pour mériter les faveurs des princes et des clergés. Spinoza, durant sa vie entière, a combattu toutes ces superstitions, avec une intrépidité et une constance sans égales. Leibnitz, dans ses écrits, s'inquiète et se soucie peu du sort des petits, des faibles, des opprimés; Spinoza, profondément imprégné de l'esprit de solidarité qui unit tous les êtres, ne s'est proposé d'autre but, dans ses ouvrages, que l'amélioration intellectuelle, morale et matérielle de l'humanité.

Aussi, tout le fatras philosophique de Son Excellence M. le Conseiller du Grand-Électeur de Mayence est-il condamné à un irrémédiable oubli; tandis que l'œuvre de l'humble polisseur de verres de lunettes ne fera que grandir de jour en jour, avec le développement cérébral de l'espèce humaine.

Je n'ai pas encore essayé le procédé de votre parent, et je ne crois pas pouvoir appliquer mon esprit à cette expérience ; car, plus j'y réfléchis, plus je me persuade que ce n'est pas de l'or que vous avez obtenu; mais que vous avez séparé un peu de ce métal, qui était renfermé dans l'antimoine.

Mais je vous parlerai plus longuement de ceci une autre fois; aujourd'hui, le temps me presse. Si je puis toutefois vous rendre service en quoi que ce soit, vous me trouverez toujours tout prêt et votre tout dévoué...

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