XXXIV NOTICE SUR BENJAMIN CONSTANT
reprendra pas un peu à la vie; les natures avides d'émotion comme la sienne ne s'immobilisent pas dans un sentiment. Ce que je voulais prouver, c'est qu'Adolphe, l'égoïste et vaniteux Adolphe, n'est pas Benjamin Constant tout entier; que ce vaniteux Adolphe, non seulement ne transforma point en aversion un amour repoussé et qui lui avait été si fatal, mais qu'au contraire il garda toujours de la personne vainement aimée un bon souvenir ; que, quinze ans plus tard, au lit de mort, il dictait encore pour elle d'une voix défaillante, quelques lignes d'adieu. Et j'ajoute que, dans d'autres relations plus orageuses, il s'est montré le même ; que, douze ans après la mort de madame de Staël, c'est encore lui qui a écrit sur elle les pages les plus éloquentes, les plus nobles, les plus touchantes, les plus délicates ; d'autant plus délicates qu'on n'y voit pas trace du souvenir intime qui les a dictées. Qu'on dise qu'il fut un être mobile, inquiet, malheureux, incapable de se résister à lui-même, lui qui unissait à Timagination ardente d'un poète la froide intrépidité d'un vieux soldat ; lui, toujours prêt à payer de sa personne dans les occasions difficiles, soit qu'il fallût braver sans relâche à la tribune les clameurs frénétiques des centres ; soit qu'il fallût requérir contre les réquisitoires des procureurs généraux, nubien faire face, à Saumur, aune bande de jeunes sous-olBciers furieux; soit qu'il fallût discuter l'épée à la main avec M. de Montlosier les droits de la race conquérante sur la race conquise, ou bien^ cloué sur une chaise par des rhumatismes et une jambe luxée^ échanger à quelques
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pas des coups de pistolet avec M. Forbin des Issarts: qu'en un mot, Benjamin Constant foncièrement bon, brave, délicat, désintéressé, généreux, n'ait pas eu le mérite si rare d'être un homme complètement grand, aussi ferme que bon, aussi tenace que courageux, aussi sévère pour lui-même que dévoué au besoin pour les autres, aussi puissant par la volonté que par Tintelligence, c'est là un fait qu'on ne peut contester. Mais j'avoue que je ne vois pas, dans le temps où nous vivons, beaucoup de gens fondés à jeter à sa mémoire la première pierre.
Aussitôt que la Chambre de 1815 se fut assemblée, on entendit des voix ardentes crier : c Malheur aux vaincus ! > Benjamin Constant ne fut point oublié ; la Quoti' dienne le dénonçacomme aussi coupable que Labédoyère et digne du même châtiment. C'est alors que ses amis le décidèrent à se rendre en Angleterre en attendant que l'orage fût un peu calmé. Dans les loisirs de cet exil, il écrivit, pour les publier au retour, les Mémoires sur les CenUJours dont j'ai parlé, et il publia à Londres son roman d'Adolphe^ composé depuis plusieurs années. Rentré en France après la dissolution de la Chambre introuvable, à la fin de 1816, il écrivit son traité De la doctrine politique et des moyens de rallier les partis en Franc^.Bientôt les brochures se succédèrent rapidement sous sa plume; sa réputation s'accrut par sa collaboration active et puissante au journal le Mercure^ fondé en opposition au Conservateur. Candidat à la dcputation de la Seine, en 1818, il obtint trois mille suffrages et n'échoua que de quelques voix. Plus heu-