XXXVI NOTICE SUR BENJAMIN CONSTANT
reux l'année suivante, il fut appelé à la Chambre par le collège électoral de la Sarthe.
Lors de la grande défaite du parti libéral aux élections de 1824y Benjaoain Constant fut un des dix-sept membres qui échappèrent à cette déconGture. J*ai raconté plus haut comment les royalistes exaltés cherchèrent à l'éliminer de la Chambre; ils n'y réussirent pas ; il resta sur son banc pour s'illustrer parmi les chefs de cette petite phalange libérale, qui, soutenue par l'opinion, finit, après trois ans de combat, par renverser le ministère Yillèle et par ressaisir, malgré la loi du double vote, la majorité que cette loi lui avait fait perdre. Les discours prononcés par Benjamin Constant à la Chambre des députés de 1819 à 1827 ont été réunis et publiés en deux volumes. Je renvoie le lecteur à ce recueil. Il y verra par quelle fertilité de ressources oratoires, par quelle gr&ce, quelle élégance de diction, quelle puissance, quelle souplesse d'argumentation se distinguait Benjamin Constant. Il manquait cependant de cette véhémence, de cette abondance spontanée qui constitue le parfait orateur. II n'improvisait guère que la plume à la main, mais sa plume avait la rapidité de la parole, et souvent il lui arrivait d'écrire sa réplique au discours qu'il écoutait. Sa prononciation était difficile, au début surtout; mais, sa parole une fois échauffée,rattention était soudainement captivée par l'aspect de sa grande taille, de sa figure fatiguée mais belle de distinction et d'originalité, encadrée de longs cheveux blonds qui tombaient en boucles jusque sur le collet de son habit; par un mélange singulier de
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oonchalance allemande, de raideur britannique et do vivacité française qui caractérisait toute sa personne. Toujours spirituel dans son émotion, toujours poli dans son persiflage, toujours plein de sang-froid dans sa colère, possédant à fond Fart de tout dire, il se faisait écouter par ceux-là mêmes qu'il irritait profondément. Sa popularité était grande, surtout auprès de la jeunesse, qu'il flattait un peu et qui lui rendait ses flatteries en enthousiasme. Benjamin Constant, sevré par Tàge d'émotions plus chères, donnait malheureusement une part de sa vie aux émotions du jeu ; l'autre parf, et c'était la plus grande, était consumée par ses travaux de philosophie religieuse qui le captivaient toujours, et par les mille soins d'un patronage que les malheureux et les opprimés ne sollicitèrent jamais en vain. Le moindre acte d'arbitraire commis sur quelque point de la France, la moindre chance d'arracher quelque tête au bourreau, trouvaient Benjamin C!onstant toujours prêt à donner son temps, sa parole, sa plume et sa bourse au besoin.
Cependant Benjamin Constant n'était pas heureux; le désir d'une vie réglée, qui, comme il l'a dit lui-même, le poursuivit toujours, se combinait en lui pour son malheur avec une étemelle impuissance de s'y renfermer. Cette organisation nerveuse mais frêle, dont il avait tant abusé, s'affaissait chaque jour davantage sous le poids de la maladie; une chute qu'il avait faite en descendant de la tribune le forçait depuis quelque temps à ne plus marcher qu'avec le secours de béquilles, et son esprit commençait à trahir par une ironie de plus
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en plus amère, l'influence du mal qui dévastait son corps. C'est dans cet état que la révolution de Juillet vint le surprendre et éveiller, par une violente secousse, tout ce qui lui restait de force morale et d'enthousiasme. Il était à la campagne entre les mains des chirurgiens qui venaient de lui faire subir une opération cruelle, lorsqu'il reçut un billet dans lequel Lafayette lui disait : « Il se joue ici une partie où nos tètes servent d'enjeu, apportez la vôtre. » Et, malgré l'opposition du chirurgien qui déclarait tout déplacement dange* reux jusqu'à la mort, il voulut absolument apporter sa tète : il se rendit en chaise à porteurs à l'hôtel de ville, appuya de toute son influence la solution monarchique, et accepta du nouveau souverain deux cent mille francs.
Dans les siècles antérieurs au nôtre, ce dernier fait aurait, à peine, eu besoin d'une mention, encore moins d'une explication; ou, si on l'eût mentionné, c'eût été comme un titre d'honneur pour le donataire aussi bien que pour le donateur : de notre temps de pareils faits veulent être expliqués.
Voici, si mes renseignements sont exacts, l'explication de celui-ci :
Benjamin Constant était débiteur envers H. Laffitte d'une somme égale, ou à peu près, à deux cent mille francs. Lorsque les affaires de l'opulent et généreux banquier se trouvèrent tout à coup dérangées ; il chercha naturellement à rentrer dans ses fonds, et c'est alors que le roi, apprenant l'embarras de Benjamin Constant pour se libérer, et saisissant avec son habileté ordinaire l'occasion d'obliger deux personnes dont les services lui