‹ Lettres de Benjamin Constant à Madame RécamierChapitre 9 sur 53 · XXXII NOTICE SUR BENJAMIN CONSTANT · texte numérisé non relu

XXXII NOTICE SUR BENJAMIN CONSTANT

ser la France à trois chances également désastreuses : la dictature militaire dans toute sa Yiolence, l'asservis* sèment complet de la France par Tétranger^et la contrerévolution avec toutes ses fureurs. Il faut remarquer, de plus, que Tune des trois ne nous garantissait pas des deux autres. Il fallait, pour conjurer ces divers périls, se réunir au gouvernement nouveau et le limiter en l'appuyant. Ce n'était pas un faible sacrifice pour des hommes qui avaient résisté à Bonaparte ou du nioins s'étaient éloignés de lui durant treize années. > Tout cela peut assurément se soutenir. Mais, il faut bien le dire, il est des cas où la forme emporte le fond, il est des mots qui engagent tellement, que, lorsqu'on les a prononcés, on s'interdit toute possibilité de rétractation, et malheureusement pour Benjamin Constant, l'arlicle du 19 mars fournissait à ses ennemis un moyen insidieux, maïs puissant, d'enlever toute valeur à son argumentation, de contester toute sincérité à sa parole. Ils se contentèrent de répéter : < Je n'irai pas, misérable transfuge, me traîner d*un pouvoir à l'autre, couvrir l'infamie par le sophisme et balbutier des mots profanés pour racheter une vie honteuse. >

Ce fut pour Benjamin Constant une grande fatalité d'avoir écrit ces mots, et une fatalité non moins gninde e revenir à Paris après les avoir écrits. Nous avonsd dit sous l'empire de quel sentiment passionné s'accomplirent ces deux faits; et, si leurs conséquences furent peu favorables aux intérêts de sa position politique, elles ne le furent pas davantage aux intérêts de cœur qui le dominaient alors 9^ puissamment. A la vérité, la

NOTICE SUR B£NiÂMIN CONSTANT xxxni

perspective d'une nouvelle proscription pouvait bien lui offrir la chance de devenir encore intéressant pour une femme dont le noble cœur fut toujours sympathique à l'infortune; mais les causes de cette proscription diminuaient un peu cet intérêt. La société habituelle de la personne qu'il aimait ne le considérait plus que comme un transfuge d'autant plus coupable qu'il avait paru plus dévoué ; il voyait le vide se faire autour de lui. A mesure que s'approchait la dernière catastrophe de l'Empire, le découragement et l'abattement l'envahissaient. C'est alors que surgit dans cette âme si impressionable et si mobile un nouvel ordre de sentiments.

Malheureux par le cœur^ malheureux par la pensée de son avenir politique compromis, à la veille d'une proscription ou d'une mise en jugement, il voit madame de Krûdner, la prophétesse; le langage mystique de celte sibylle affectueuse et élégante produit sur lui un effet rapide et puissant, et voilà Benjamin Constant, le railleur, qui se livre aux effu- ^ sions religieuses, à la contemplation, à la prière et qui écrit à la même personne qu'il avait vainement aimée d*iin amour plus profane, des lettres inspirées par l'amour divin, ou plutôt des lettres dans lesquelles se mêlent curieusement les deux amours*

Je ne voudrais point jurer qu'il n'y eût pas un peu d'apprêt dans la mélancolie qu'il exprimait. Mais où l'apprêt ne se glisse-t-il pas ? il y en a bien autrement dans Rousseau. Encore moins voudrais-je jurer que la mélancolie sera durable, que Benjamin Constant ne se

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