‹ Lettres de Benjamin Constant à Madame RécamierChapitre 16 sur 53 · Huilame Récamier recevait après TOpcra · texte numérisé non relu

Huilame Récamier recevait après TOpcra

SEPTEMBRE 181i 15

Je souffre d'avance de ce que je souffrirai.

Je^ parie que vous ne me croyez pas. C'est que vous ne me connaissez point. Il y a en moi un point mystérieux. Tant qu'il n'est pas atteint, mon ûmeest immobile. Si on le touche, toutes! décidé. 11 est peut-èlre encore temps.

Je ne pense qu'à vous, mais je puis peut-être encore me combattre. Je n*ai rien vu que vous depuis ces deux jours. Tout le passé, tout votre charme que j'ai toujours craint est entré dans mon cœur. Il est de bit que j'ai peine à respirer en vous écrivant. Prenez-y garde, vous pouvez me rendre trop malheureux pour n'en être pas malheureuse: je n'ai jamais qu'une pensée. Vous l'avez voulu ; cette pensée, c'est vous. Politique, société, tout a disparu. Je vous parais fou peut-être ; mais je vois votre regard, je me répète vos paroles, je vois cet air de pensionnaire qui unit tant de grâce à tant de finesse. J'ai raison d'être Fou, —je serais Tou de ne l'être pas. A ce soir donc. Mon Dieu si vous n'êtes pas la plus indifférente des femmes, combien vous me ferez souffrir dans mt vie? Aimer, c'est souffrir. Mais aussi c'est vivre, et depuis si longtemps je ne vivais plus ! Peut-être n'aî-je

jamais vécu d*ime lelle vie. Encore une fois, à ce soir.

IZ

t5 septembre 1814.

TvA peur que vous ne trouviez mauvais que je vous écrive tanl, et pour qu^au moins le premier eiïet ne soit pas contre moi, jMmagine de vous écrire par la petite poste. Mon Dieu ! qu'il est malheureux de ne pouvoir s'entretenir qu'avec une seule personne, et de sentir que par là on se rend insupportable I Je m'aflQige de ce que tant de gens me trouvent amusant et spirituel et de ce que vous le trouvez si peu : car c'est le trouver peu que de vous en aller tout de suite quand j'arrive. J'ai pourtant imaginé une chose pour me rendre la société tolérnble : c'est d'aller chez des ^ens qui ont la chance de vous voir et de tâcher de leur plaire, pour qu'ils vous disent que je suis aimable ; car vous me donnez bien peu l'occasion de vous le montrera vous-même. Savez-vous qu'il est presque douloureux de vivre ainsi dans une autre, en

ayant si peu de communication avec elle? On étouffe sans cesse. Demain, c'est mon bon jour, ne me le retirez pas. J*ai déjà assez de difficulté à supporter le régime auquel vous me soumettez. Toutes les fois que vous parlez à un autre, je me dis : c Pourquoi pas moi? » Hier Auguste I Sachezmoi gré d'ôtre gai et je le serai. Il y a pourtant une grande idée qui me calme, parce qu'elle ne peut me manquer. Je vous la dirai, si toutefois vous lisez assez ceci pour me le demander. Je voudrais que vous me dissiez si mes lettres vous impor^ lunent. Je ne sais si ceci vous parviendra aujourd'hui. Je finis, uniquement par l'espèce de tremblement qui me prend de vous déplaire.

Saiat-GUir *, lundi 2 octobre.

Pardonnez-moi si je suis si près de vous! Je n'approcherai pas davantage, personne ne me verra. Enfermé dans une chambre d'auberge, j'at-

1. Village près d'AngervilIiers, où était madame Récamior cbea •00 amio la marquiie de Catellan.

tendrai votre réponse. J'attendrai six heures pour une ligne de votre écriture, et je retournerai i Paris. Je ne vis pas sans vous. J'erre, blessé à moit, sans moyen de retrouver de la force, et j*aime bien mieux me fatiguer à cheval que me consumer dans la solitude ou au milieu d^un monde qui ne m'entend plus, auquel je suis étranger, et qui ne sait que s'étonner de ma tristesse et lui prêter des causes absurdes. Je ne m'en relèverai pas, je le sens ; mais j'attends votre réponse pour vous délivrer de moi. Dites-moi de partir et vous ne serez plus tourmentée par un homme dont un mois a bouleversé l'existence et la raison.

Avez-vous ma lettre d'hier ? Si vous ne l'avez pas encore reçue,vous devinez assez ce qu'elle contient. Aimé de vous, je pourrais tout supporter, même l'absence. L'idée que vous pensez à moi me soutien'» drait; mais je n'ai aucun appui, aucune idée con^" solante, je meurs de douleur. Voulez-vous que je vienne demain avec Auguste * et Victor de Broglie '? Gela n'a nul inconvénient, et mon refus frapperait

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