Auguste de StaiL
2. Le duc Victor de Broglie, qui devint le gendre de madame de Staël.
plutôt que mon arrivée. Mais alors accordez-moi une promenade, une demi-heure d^entre tien.
Je vous importune : je vous plains même de mon importunité. Pardon, pardon. Si Taffreux obstacle dont vous m*avez menacé est invincible, je partirai. Vous ne me reverrez plus. Il faut à tout prix vous épargner de la peine. Un mot de réponse, un mot de votre main. Dites-moi si je puis venir. Mais ne me laissez pas venir si vous n*avez rien de consolant à me dire. Pardon encore et pitié. Jamais on n'a aimé comme je vous aime, jamais on n'a souf* fert autant que je souffre. Adieu; je repartirai dès que mon messager sera revenu.
Si les autres ne viennent pas^ hélas! je ne viendrai pas non plus»
Je suis rentré chez moi, inquiet et troublé de notre conversation de ce soir, non que je me plaigne de vous et de votre adorable bonté, qui est si nécessaire i ma vie; mais, gêné que j'étais par la présence d'un tiersje n'ai pas assez bien plaidé ma
cause ; occupé trop uniquement de vous je n'ai pas assez senti que mon sort était dans ses mains, que vous le consulteriez et qu'il pourrait, sans vouloir me nuire, mais faute de me connaitrCi vous donner des impressions funestes.
J'étais sur le point, avant de sortir, de me jeter à ses genoux pour le supplier de ne pas me faire de mal. Mais tout ce qui parait théâtral me répugne, même quand c'est vrai. Je prends donc le seul parti qui me reste : je vous écris avant de me coucher et de chercher un peu de repos, si je puis en trouver. J'ai t&ché de vous parler devant lui avec bien du calme et de n'exprimer que le sentiment dont personne ne peut me blâmer; et, en effet, je vous le jure, je ne sais pas si j'ai plus d'amour pour vous que d'aifection pure, profonde et désintéressée. Pourquoi donc vous effrayer de ce sentiment, qui, sans gêner du tout votre vie, peut faire le bonheur, le seul bonheur de la mienne? Je respecte toutes vos volontés, je me soumets à tous vos ordres. Pourquoi craind riez-vous de me permettre d'être votre premier ami? l'ami le plus dévoué, sans autre prétention, sans autre titre que mon sentiment à un peu de préférence d'amitié? Je ne
sais ce qui peut vous inquiéter ; vous me connaissez si bien, vous savez tellement quel est votre empire, vous savez comment un seul de vos regards m*arrête et me subjugue. Que craignez- vous donc? de me faire souflrir?Un mot de vous, un léger signe d'affection , une attention bienveillante, quand vous m'avez fait de la peine, changeront cette peine en plaisir.
Je ne vous ai dit ce soir aucune des choses que j'aurais dû vous dire. Vous avez demandé si souvent ce que vous deviez faire et ce qui résulterait de ma passion pour vous : je vais vous le dire, ange du ciel, ce que vous devez faire et ce qui en résultera. Cette passion n'est pas une passion or« dinaire, elle en a toute l'ardeur, elle n'en a pas les formes. Elle met à votre disposition un homme spirituel, dévoué, courageux, désintéressé, sensible, dont jusqu'à ce jour les qualités ont été inutiles, parce qu'il lui a manqué la raison nécessaire pour les diriger. Eh bien, soyez cette raison supérieure. Guidez-moi, tandis que mes forces * sont entières et que le temps s'ouvre devant moi, pour que je fasse quelque chose de beau et de bon. Vous savez comme ma vie a été dévastée par des
orages venus de moi et des autres, et, malgré cela, malgré tant do jours, de mois, d'années prodiguées, j*ai acquis un peu de réputation. Né loin de Paris, j'étais parvenu à y occuper une place importante. Aujourd'hui même, je ne puis me le cacher, les yeux sont tournés vers moi, quand on a besoin d'une voix qui rappelle les idées généreuses. Je n'ai su tirer aucun parti de mes Tacultés, qu'on reconnaît plus que je ne le sens moi-même, parce que je n'ai aucune raison. Emparez-vous do mes facultés, profitez de mon dévouement pour votre pays et pour ma gloire. Vous dites que votre vie est inutile, et la Providence remet entre vos mains un instrument qui a quelque puissance si vous daignez vous en servir. Laissons de côté ces luttes sur des mots qui ne changent rien aux choses. Soyez mon ange tutélaire, mon bon génie, le Dieu qui ordonnera le chaos dans ma tète et dans mon cœur.
Qui sait ce que l'avenir réserve à la France? Si je puis y faire triompher de nobles idées et si c'est par vous que j*en reçois la force, et si mes facultés qu'on dit supérieures servent à mon pays et à une sage liberté, direz-vous encore que votre vie n'a «ervi à rien? Cette moralité dont vous ir'r.crusez
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de manquer, rendex-la-moi. La faligue d'une oxagé* ration perpétuelle» plus pénible à voir parce que les actions ne s'accordent pas avec les paroles, cette fatigue m*a rendu sec, ironique, m'a ôté, dites* vous, le sens du bien et du mal. Je suis dans votre main comme un enfant, rendez-moi les vertus que j'étais fait pour avoir. Usez de votre puissance, ne brisez pas l'instrument que le ciel vous confie. Votre carrière ne sera pas inutile si, dans un temps de dégradation et d'égoïsme, vous avez formé un noble caractère, donné à tout ce qui est bon un courageux défenseur, versé du bonheur dans une Ame souffrante, de la gloire sur une vie que le découragement opprimait. Vous pouvez tout cela, vous le pouvez par votre seule affection. Mais ce que vous ne pourriez pas, c'est me détacher de vous et vous ne pourriez pas non plus, avec votre nature angélique, supporter l'affreuse douleur que vous m'infligeriez. Vous me feriez du mal inutilement; car, en me voyant au désespoir, mourant dans les convulsions à votre porte ou dans votre rue, vous reviendriez sur vos résolutions, et il n*y aurait eu que de la souffrance sans résultat, tandis qu'il peut y avoir du bonheur et de la gloire et de la morale.
Remettez cette lettre à M. Ballanche '. Je vou-^ (Irais qu'il me jugeât bien, qu'il ne travaillât pas contre moi, qu'il ne m'empêchât pas de devenir par vous ce que la nature veut que je sois, et que la Providence m'a rendu la possibilité d'être, en faisant descendre sur la terre un de ses anges pour me diriger.
A trois heures!
Yoici mon livre. Oh! lisez-le. Je crois que vous y verrez partout que j'ai le sens du bien et du mal.
f2 octobre.
Je vous supplie de vous souvenir que vous m'avez promis de me recevoir seule aujourd'hui, à quatre heures. J'ai un besoin positif de vous par-
1. Imprimeur à Lyon, vint plus tard se flxur à Pani*L*un des plus chers et des plus dévoués amis de madame Récamier. Mort en 1847, membre de l'Académie française. Ses principaux ouvrages sont : AntigonCy rilomme $an8 nom, la Palingénesie sociale, Orphée C*était une âme admirable, un philosophe vraiment chrétien et animé de la plus tendre philanthropie.
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1er de plusieui*s choses, et je n'ai pas eu un moment pour le foire. J'ai à vous consulter, et il est vraiment temps que je vousconsulte; carma vie se perd, et je n'ai qu'une idée, celle de vous parler, et vous esquivez toujours. Cependant la simple amitié ne refuse pas d'entretien, et c'est un service que vous me rendrez, un vrai sei'vice, en m'en accordant un. Vous m'avez donné deux heures pour le roi de Naples ; je vous en demande une pour moi. Dai-> gnez réfléchir à ce que je suis et à ce que je souffre depuis six semaines, et écoutez-moi une fois, je vous en conjure, pour me faire du bien, sans que vous me pressiez de finir et sans que j'aie la ter-» reur d'être interrompu*
He suis-je assez résigné hier? m'en suis-je allé d'assez bonne heure? avez- vous daigné penser à ce que j'ai dû souffrir? Cependant, si vous daignez tenir votre parole, je tiendrai la mienne. Je ne veux pas que votre bonté pour moi vous coûte un
seul sentiment pénible, et contribuer à votre bonheur, même aux dépens du mien, est un besoin pour moi. D'autres, un autre s'agite, s'exalte, et se démène pour vous dominer. Un jour peut-être, vous serez juste ; aujourd'hui, soyez heureuse, et soyez bonne.
Je dine donc avec vous. Vous m'avez permis de venir avant dîner, j'espère un instant de conversation. Je voudrais aussi faire ma paix avec M. Ballanche, que j'ai quitté un peu brusquement quand il me parlait des vers de Pythagore. Avezvous lu ma lettre d'hier? Je vous fais mille questions dans chaque lettre : vous ne répondez jamais un mot, et vous ne m'en parlez pas quand je vous vois... Grâces au ciel, il est trois heures, et M. de F..., j'espère, n'est plus chez vous.
Savez-vous que vous frappez avec assez de légèreté sur un sentiment que vous avez sans doute fort bien fait de repousser, puisqu'il vous déplai-
sait, mais qui m'a trop fait souffrir, et qui n'est peut-être pas assez détiiiit pour ne pas mériter un peu de ménagement?
Je ne vous dirai plus jamais si je vous aime : mais ne vous moquez pas d'une chose qui m'a mis durant deux mois dans une angoisse convulsive, et qui, je vous le jure à présent que je n'ai plus aucun but, aurait pu me coûter la vie ou la raison. Vous avez entendu H... lui-même vous décrire l'état dans lequel j'étais. Mon état présent, peu importe, personne ne le saura. Je n'exigerai de vous que ce que vous voudrez m'accorder. Quand je croirai être importun, ou avoir à me plaindre de votre amitié, je me tairai et je m'éloignerai. Vous n'entendrez jamais rien qui vous apprenne si cela me coûte : j'ai plus de caractère que l'on ne croit, quand une fois j'ai du caractère. Mais ne traduisez pas en spectacle aux indifférents des souFfrancesqui ont été bien réelles et qui dans un autre peut-être auraient laissé un mélange d'amertume.
Je ne veux être qu'un agrément dans votre vie. Je ne prétends lutter avec personne. Je ne disputerai aucun de vos moments quand ils ne viendront pas de votre bon gré. Mais, dans une douleur
tS LETTRES BE BENJABIIN CONSTANT
qui a existé, il y a quelque chose de sacré qui ne peut être Tobjet d'une plaisanterie. C'est bien plus cela qui m'a fait chercher querelle à ce pauvre et lourd H... que sa bêtise, à laquelle je suis fait depuis longtemps. Cependant c'est la dernière fois que je réclame sérieusement contre quoi que ce soit au monde. Si, malgré ma prière, vous continuez à ne voir dans ma peine passée qu'un sujet de^raillerie, je parviendrai peut-être à en railler moi-même, et du moins vous ne serez plus impatientée par Une susceptibilité à laquelle je ne me livrerai plus. Vous êtes l'être le plus séduisant, le plus spirituel, le plus fin, le plus gracieux, le plus angélique de bonté; mais, aux douleurs du cœur, vous n'y entendez rien, si vous croyez que ce qui fait jeter des cris de souffrance et pleurer des nuits entières passe comme un rêve, quand on ne le montre pas» Vous devez être plus convaincue que jamais de la sincérité de ce que j'ai éprouvé, par cela même qu'aujourd'hui je ne cherche plus à vous attendrir en vous en parlant. L'éprouvé-je encore, ou ne l'éprouvé-je plus? C'est mon secret. Il n'intéresse personne, vous moins que toute autre. Mais j'ai eu le besoin de vous dire que je n'avais pas encore
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assez d'oubli du passé pour en plaisanter. Je mels à voire amilié un prix extrême. Je ne connais rien que je ne fisse pour vous ser\'ir dans toutes les circonstances. Je suis charmé quand je crois vous être agréable. Je suis décidé à ne jamais vous être incommode. J'aimerais mieux ne pas vous voir que vous arracher des minutes par pitié. Le reste est au fond de mon âme et n'en ressortira de ma vie. Il me embie que ce que je montre et que je serai heureux de prouver par le dévouement le plus absolu, à travers les privations et les dangers s'il y en avait, est précisément ce qui vous convient.
Je vais écrire à cet ours de H. .. pour qu'il ne soit pas fâché contre moi, parce qu'il a un fond de bonté dans sa maladresse. Adieu; je finis cette lettre comme le billet de ce matin par mille tendres hommages, et respectueux hommages, et hommages de tous les genres, pourvu qu'ils ne soient pas du genre que vous rejetez.
m LETTRES DE BENJAMliN CONSTANT
Convenez que vous connaissez bien toule l'étendue de votre puissance et de cette soumission magique que vous m'avez imposée, quand, lorsque je vous demande si vous recevrez quelqu'un ce soir, vous me répondez : Pas vous au moins. Mon Dieu I qu'ai-je fait pour être si asservi et pour ne pas même oser me plaindre? J'ai eu avec madame de Staël une longue conversation sur ce qu'elle a essayé pour moi. Je voudrais vous en parler. Si vous partez à quatre heures, pourquoi ne me recevez* vous qu'à trois? Je vais passer au moins trois jours sans vous voir» Je ne sais comment je les supporterai; soyez bonne pour moi, au moins aujourd'hui. J'ai vu dans ma conversation de ce soir que vos précautions si cruelles ne sont pas nécessaires. Personne ne se doute de mon sentiment. On a attribué mon profond malheur à tout autre cause. Je vous réponds que mon voyage à Angervilliers ne fera pas la moindre sensation. Ne pouvez-vous
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pas me permettre ce matfn de vous accompagner un peu sur la route? ce seraient quelques instants de plus! Enfin, soyez bonne, je vous en supplie. Mon affreux malheur avait frappé tout le monde et aurait pu me perdre : vous m*avez rendu un peu de calme. Ne gfttez pas votre ouvrage : jamais cœur ne fut si dévoué. Faites-moi du bien. Vous faites de moi tout ce que vous voulez .
Tous fti*avez dit de vous écrire. Vous m*avez promis de me répondre. Vous lirez donc ma lettre, et, en me répondant, vous interrogerez votre cœur, votre pitié, avant de tracer une réponse, qui, je vous le jure, décidera de mon séjour ou de mon départ, et de tout mon avenir et de ma destinée entière. Votre habitude de moi a dû vous couvain* cre que je n^exagère rien. Je me contrains quand je suis auprès de vous, j'atténue ce que j'éprouve, j'évite tout ce qui pourrait vous ébranler, parce que je sais que tout ébranlement vous est pénible^
32 LETTRESDE BENJAMIN CONSTANT
J*osc le dire, cet empire sur moi-môtnc, cet empire que jusqu'à présent je n'ai jamais eu sur moi, au milieu de la plus vive souffrance, est une preuve de sentiment telle que peu d'hommes vous en donneraient; car elle va contre tout ce que je désire sur la terre, et je sacrifie le seul vœu que mon cœur forme à la moindre crainte de vous affliger. Enfin vous Tavez senti vous-même, vous m'avez dit d'y réfléchir, vous m'avez promis d'y penser vousmôme. Prononcez donc. Je vous aime chaque jour plus et vous n*en doutez pas. Je n'ai pas une autre occupation que vous. Vous voir un instant chaque jour, voilà ma journée. Tout l'intervalle est une agonie, et cependant je me soumets à tout. Je me replie dans des convulsions de douleur, quand vous vous éloignez; tout mon sang s'arrête à la moindre preuve d'indifférence ou d'inattention, et je vous le déguise, et nul ne me devine, décidé que je suis à me briser intérieurement, plutôt que de vous causer le moindre embarras. J'en atteste votre bonne foi : ne voyez-vous pas tout cela en moi et ne me rendez-vous pas justice? Vous l'avez senti, il faut que vous prononciez sur ce sentiment. Il mérite que vous daigniez y faire attention. Qui
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VOUS a aimée comme je vous aimoîCarriére, ambitioOy étude, esprit, distractiony tout a disparu. Je ne suis plus rien qu'un pauvre être qui vous aime. Ne vous y trompez pas. Ce n'est pas sur mon sentiment seul, et sur nos rapports que vous allez prononcer, c'est sur tout moi, car je ne puis rien si je n'ai de votre cœur ce que j'ai mérité d'en obtenir et ce dont j'ai besoin pour vivre. Juliette, Juliette, ne reprenez pas cette froideur qui a pensé me coûter la raison; je ne parle pas de la vie, car je ne veux point menacer. Jugez-moi dans la bonté de votre flme, sauvez-moi, vous le pouvez seule : et votre cœur vous dit que vous ne manquerez on le faisant à aucun devoir. Vous parlez de loyauté; et la pitié pour un malheur si vrai, et la reconnaissance pour un sentiment si dévoué, ne sont-elles pas aussi de la loyauté? les engagements portent sur des actions, et quelles actions vous demandéje, moi qui, sans cesse entraîné vers vous, passe à vous regarder, à m'enivrer de votre vue, la moitié des courts instants que vous m'accordez, moi qui ne peux vous voir ôter un de vos gants sans que tous mes sens soient bouleversés, et qui pourtant n'ose pas vous prendre la main quand
votre regard me repousse? Quek cngagemenls avez-vous pu prendre qui soient contraires à ce que vous reconnaissiez ce qu*un sentiment pareil a de valeur pour la femme à qui on le consacre? Peut-on s'engager à ne pas estimer ce qui est bon, à ne pas aimer ce qui est pur, à ne pas être reconnaissante de ce qui est profond et sincère? Que vous demandé-je, encore une fois, sinon de me juger comme je le mérite, et pouvez-vous le refuser? C'est là que serait la déloyauté, c'est là que serait l'injustice.
C'est voire âme que j'invoque. Tout ce qu'il y a de noble et de passionné dans la mienne pédame de la vôtre le prix qui lui est dû. Laissez là de vains sopliismes, ne disputons pas sur la place que vous m'accorderez. Donnez-moi ce que voire cœur, ce que votre sentiment intime, ce que la conviction que je suis digne de votre affection, ce que la certitude que vous me frappez à mort en me repoussant, vous disent de m'accorder. Appelez-le amoUr, amitié^ qu'importe le nom! mais qu'il n'y ait pas entre nous une barrière de fer, ou soyez sûre que cette barrière me tuera. Je puis tout supporter, je vousTai prouvé, tout, hors votre
indifférence. Mais répétez-vous sans cesse^car cela est, que c'est aux dépens, non pas seulement de mon bonheur, mais de toute mon existence que vous laisseriez subsister une pareille barrière entre nous.
Vous m'avez vu lorsque vous avez essayé de rompre. Tout le monde m'a vu hors de toute raison, de toute mesure, sans forces, et ne parlant que comme un mourant ou un insensé. Deman* dez à Prosper, à Auguste, à sa mère. Je n'ai conservé qu'une seule force, celle de ne pas trahir la source de mon effroyable malheur, parce que je vous aurais inquiétée. Quand Prosper m'a vu fon* dant en larmes, je lui ai parlé de l'ennui de ma vie, et je l'ai conduit à penser que l'ambition trompée était mon supplice. Quand j'avais soif de me jeter sur l'épée de M. de F..* pour qu*elle ouvrit un passage à ce sang qui me brûlait, il peut vous dire avec quelle joie j'acceptais cette chance, et cependant, je ne lui ai rien laissé entrevoir. Quand madame de Staël attribuait mon agitation à de la vanité blessée, j'ai encouragé cette conjecture. Je me suis sacriûé : j'ai subi la honte, l'humiliation, les faux jugements qui me nuisent, dô
peur qu^une tracasserie ne troublât un instant votre repos.
Je vous implore à genoux. J'attends de vous tout ce qui me reste d'avenir. Un mot, et vous le détruisez. Je ne puis rester près de vous si nos cœurs ne s'entendent. Je ne puis vivre avec une espèce de tranquillité si je ne vous parle librement. Je ne puis supporter des privations nécessaires si je ne suis sûr d'une affection vraie, vive, occupée de moi, et préparant à mes sacrifices, à ma soumission, des dédommagements et des récompenses.
Je finis cette lettre ; car je crains que vous ne la lisiez à peine. Je la finis comme un condamné finirait une lettre pour demander grâce. Vous m'avez promis une réponse. Je la réclame. Elle décidera de toutes mes résolutions. Je ne démentirai point cette soumission, cet abandon que je vous ai voués. Ne craignez rien de moi. Si vous me repoussez, je partirai. Je partirai et je ne verrai plus la seule créature qui me calme et me donne du bonheur. Croyez-vous que, quand je parle de Nantes, ce soit pour aller avec Prosper? Nantes est un port de mer, et le monde peut s'ouvrir devant moi, et l'Amérique, où Ton se bat, où l'on peut se faire tuer
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SOUS le prétexte de la liberté, et ma fortune peut être à ma femme et vous pouvez être délivrée d*un malheureux sentiment qui vous importune, et je puis mourir en défendant une noble cause. Ditesvous alors que j'étais mécontent de ma situation ea Europe y cherchez les causes apparentes d'un parti bizarre. Je ne vous envie pas ces [consolations dont peut-être, pendant quelques jours, votre cœur aura besoin. Je les désire, car à Dieu ne plaise que je veuille vous coûter une heure de peine!
Mais, aujourd'hui que mon sort est en vos mains, Juliette, chère Juliette, ne vous faites pas ces illusions. Un mot peut me sauver. Dites que vous me verrez sans cesse, que vous laisserez voire cœur me juger; que, si vous me trouvez digne de votre affection, vous ne ferez pas violence à votre âme pour la repousser; que, si je suis le plus passionné, le plus dévoué, le plus fidèle de vos amis, vous reconnaîtrez que je suis le plus passionné, le plus dévoué, et le plus fidèle. Surtout que je vous voie, que je vous voie souvent, librement, que je puisse vous ouvrir mon cœur, vous consulter, vous prendre pour guide. J'en ai tant besoin ! Un peu d'espérance renaît dans mon âme. Ne la tuez pas, par pitié, ne
rejetez pas un rocher sur ce cœur qui se rouvre à peine. Adieu. Vous m'avez promis une réponse. J'y compte. Non, vous ne voudrez pas me replonger dans un état qui a pensé me perdre, et qui, si j*y retombais, me perdrait infailliblement.
Je vous ai obéi en tout. Je vous ai quittée dans une auberge. Je me suis hâté d'arriver. J'ai couru à ce bal par obéissance. J'ai parlé pour vous plaire, comme si vous étiez près de moi. J'ai causé avec M. de Blacas. J'ai soigné mon avenir comme s'il était en moi. Auguste et Victor de Broglte veulent que j'aille avec eux lundi à Angervilliers. Vous m'avez dit qu'avec eux et repartant avec eux, cela n'aurait point d'inconvénients. Si vous en trouvez, dites-le-moi ; je ne veux rien faire qui vous déplaise. Mais avec eux mon voyage est bien simple. Seulement ne me fuyez pas plus qu'eux. Accordez-nous à chacun une heure de causerie. Suis-je assez humble et assez docile !
Répondez, décidez. Vous disposez souverainement de toute ma destinée. Adieu, pitié, affection, justice au nom de Dieu, et point de barrière factice entre mon sentiment et celui dont vous me trouverez digne.
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Je vous remercie d*avoir remarqué que j*étais triste. Oui, je Tétais, je le suis encore, mais un regard de vous, cette bonté, ce signe d'intérêt m*ont ranimé et rendu des forces. Aussi je vous ai obéi tout de suite. Je vous obéirai toujours. J*espère au moins que ma docilité empêchera M. de F... de vous tourmenter. Je ne conçois pas qu'il le fasse, il sait si bien que vous ne m'aimez pas, il me le dit sans cesse. Je compte sur votre parole pour demain soir, et je vis de cette espérance. J'irai vous voir avant dîner, pour savoir précisément l'heure et prendre vos ordres. Toute mon existence est là, chaque jour davantage. J'ai toujours plus d'amonr, mais aussi toujours plus que de l'amour. Je vous aime d'une affection si tendre, je sens si bien ce que vous valez. Votre âme est si profonde sous votre figure d'ange et de pensionnaire tout & la fois. Je suis bien agité, bien souffrant, et ma vie est une fièvre ; mais je préfère ma souffrance à tout bonheur étranger à vous, et ma fièvre au repos.
Pourquoi ne dînez-vous pas chez madame Harmont *? Je m'en désole. Et lundi? Quelle cruelle invitation ! Yous n'aurez personne et il sera le soir seul avec vous, au moment où Ton ne fait aucune visite. Invitez M. de Nadaillac '. je voudrais paralyser Tun par l'autre. Combien je vous aime! et chaque heure y ajoute : l'absence par la douleur, la présence par le charme ; j'aime votre Ame comme votre figure. Oh! le dîner de demain! ^Quel dommage! Le paradis serait bien vraiment alors pour moi dans la rue de Paradis. Excellent M. Ballanche ! Je trouve Antigone doublement belle ! mais n'estil pas parti trop tôt? Enfin je me résigne, je me soumets, vous êtes mon culte. Je vous aime avec passion, avec ivresse. Un an de vous, et je donnerais mille vies comme la mienne! Adieu; à quatre heures je vous verrai, j'espère. Oh ! soyez bonne, j'en ai besoin I
1. Mademoiselle Pcrregaud, mariée au maréchal Mannont, duc de Raguse; elle habitait rue de Paradis.
2. Le marquis de Nadaillac, (Us d*un premier lit de !a duchesse des Cars.
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XYIII
Vous serez étonnée, madame, de recevoir encore une lettre, et, moi-même, je suis étonné de vous récrire; mais je ne résiste plus à la peine que j'éprouve, elle m'est inexplicable, mais elle est affreuse et je suis vaincu par elle. Je ne viens pas, vous le pensez bien, vous parler d*amour; je ne crois pas même avoir précisément de l'amour pour vous. Vous Tavez rejeté si loin, que peut-être il est détruit. Mais je vous connais depuis si longtemps, j'ai toujours éprouvé pour vous une affection véritable, et, depuis trois mois, celte affection est devenue une telle habitude, qu*il m'est impossible de vivre dans la même ville en m'imposant la loi de ne pas vous voir. Je me l'étais imposée : je l'ai observée huit jours, je pensais que l'absence rendrait la privation plus légère; elle la rend plus cruelle et je n'y tiens plus. Je viens donc vous demander s'il est vrai que vous me trouviez un caractère misérable et méprisable. Je vous ai déjà écrit
que je le craignais, et vous n*avez pas daigné le nier. Je repasse cependant toute ma conduite, et je ne me trouve pas un tort envers vous ; même au milieu de la souffrance la plus aiguë, je n'ai rien fait qui pût vous blesser. Vous avez été pour moi un objet de culte, et, en jetant des cris de douleur, je n*ai pas proféré un mot qui dût m'étre reproché par vous.
Je viens donc vous demander si je puis retourner chez vous comme autrefois, sans prétention, sans espérance, au nombre de vos amis, dont je n'ai pas le sentiment d'avoir mérité d'être rayé.
Ce n'est pas sans une raison positive que j'ose vous adresser cette question. Je veux et je dois aller trouver madame de Constant ^ Je veux Tempêcher d'arriver ici tant que madame de S...
1. Charlotte de Hardcnberg avait épousé Benjamin Constant de Rcbecque en 1806. Elle se maria trois fois. Son premier mari fut un Allemand, M. de MarienholE, dont elle eut un fils. La femme de celui-ci serait, croyons-nous, la madame de Marienhoh connue par son active participation à rétablissement des Jardins d'enfants {Kindergarten), petites écoles suivant la méthode de Frœbel. Charlotte de HarJenberg épousa ensuite le général flrançais du Tertre; elle Tenait de s*en séparer par le divorce lorsqu'elle contracta on troisième mariage avec B. Constant ; c'était une personne d*un esprit aimable ; elle montra un vrai dévouement è ce dernier époux, et mourut à Paris en 1845.
y sera; j*ai trop de raisons de défiance, et cette défiance est trop profonde en mon cœur pour que des démonstrations la dissipent. Cette même personne qui, si j*en aimais une autre, en serait blessée et se hâterait d'en informer ma femme, serait ég.ilement blessée si j'étais heureux avec ma femme, et trouverait mille moyens de la tourmenter. Je veux donc, avant l'époque assez prochaine que madame de Constant a fixée, prévenir son départ en allant auprès d'elle. Mais j'ai quelques motifs de tarder de quelques joups. Je voudrais finir un écrit que vous m'avez conseillé de faire sur la responsabilité. On m'a proposé de me mettre sur les rangs pour Tlnslitut. Mais il m'est impossible de rester si je ne suis pas admis à vous voir. Je l'ai essayé, et plus il y a de temps que je ne vous ai vue, plus je souffre. J'ai éprouvé aujourd'hui toutes les angoisses qui ont suivi les jours d'Ângervilliers. Je vous répète que ce n'est point de l'amour. Mais l'amitié vive et dévouée a aussi ses douleurs, et, quand je réfléchis que notre relation n'est devenue plus intime que parce que vous l'aviez bien voulu et parce que j'ai été heureux de faire ce qui vous était agréable, j'éprouve le
sentiment d'être traité avec tant d'injustice, que mon cœur en est déchiré; Si, par quelque raison que je ne puis juger, vous trouvez nécessaire que je continue i ne pas vous voir, je partirai une heure après votre réponse à ma lettre. Si, ce qui me parait simple, vous ne voyez pas d'inconvénient à ce que je me replace parmi ceux qui sont heureux de vous entourer, je finirai mes alTaires avec un peu de calme. Je prendrai même sur moi, non pas d'étouffer, mais de déguiser mon ressentiment envers une personne que j'accuse d'avoir beaucoup contribué à vous donner contre moi des impressions défavorables. Je prendrai congé d'elle décemment. Si vous me refusez, je partirai ce soir sans la voir et sans lui écrire. C'est le seul acte de vengeance que je me permettrai ; mais il me serait doux. Je n'ai point cherché à vous émouvoir dans cette lettre ; je vous en avais écrit une où je me livrais à toute la douleur que j'éprouvais de ne pas vous avoir vue. Elle ressemblait aux premières lettres que je vous écrivais dans un temps bien cruel, mais que je regrette pour ses espérances si affreusement déçues ; je l'ai déchirée.
Daignez donc me répondre. Ily a quatorz ans
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que je vous connais, je n'ai eu que le tort d*ôtrc trop entraîné vers vous, et je l'ai payé et je L paye encore cher. J'ai fait en tout et toujours tout ce que j'ai pu pour vous prouver du dévouement. Tout ce que je puis eût été avons si vous l'aviez voulu. Je ne demande pour prix que d'être reçu comme tant d'autres. En me refusant, vous me ferez beaucoup de peine et un peu de mal ; mais, au fond, être de l'Institut, ce qui môme n'est pas sûr, est peu important, et faire une brochure de plus ou de moins n'est pas d'un p:rand intérêt. Vous êtes donc bien libre, même comme responsabilité. Consultez votre âme, pour savoir si j'ai mérité de ne plus vous voir. Je ne cesserai jamais de vous chérir, et, quoi que vous fassiez, je désirerai votre bonheur. Et, si le sort me ramène en France, j'essayerai de retrouver cette amitié que j'ai espérée parce que celle que j'éprouve la mérite.
Ne craignez aucune tracasserie. Personne n'a connu la résolution que j'avais formée de vous fuir, de sorte que personne ne sera étonné de me revoir chez vous après une interruption de huit jours, pendant laquelle même je vous ai rencontrée deux fois.
J'attends votre réponse avec un sentiment que je ne veux pas décrire. Ce n'est pas ma faute s*il existe ; j'ai fait ce que j'ai pu pour le surmonter. Mais, quand on vous a aimée, il est impossible de cesser, et tout ce que je désire, c'est de vous consacrer une amitié tendre, telle, j'ose k croire, que peu d'hommes savent l'éprouver.
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N'y a-t-il donc aucune réponse?
Je ne puis me séparer de vous brouillé. Mon misérable cœur se brise. Un moment d'entretien pour fonder une amitié de toute la vie!
Au nom du ciel, une réponse I Que risquez-vous pour, un jour et demi? Que je vous voiefJe ne vous parlerai de rien. Vous ne savez pas dans quel état je suis. J'ai à peine la force de ne pas m'éva-
NOVEMfiftK 1814 47
Douir. En vous voyant Je setai bien. Laissez-moi la force de me remettre par votre présence. N'accablez pas un homme qui ne vous a pas fait de mal et qui était pourtant un homme distingué il y a peu de temps. Un mot» un quart d'heure, au nom de Dieu.
Je vous remercie comme si vous m^aviez sauvé la vie. En effet Je ne vivais plus depuis deux heures. Je me promenais avec effbrt dans ma chambre, me cramponnant aux meubles pour m'empècher de courir chez vous, et une visite que j'ai eue a été si eff'rayée de mon agitation, qu'on m'a conseillé de faire venir un médecin pour les maux de nerfs que j'avais. Oh ! il est impossible de vivre avec ce senti* ment qui me dévore. Vous ordonnez que je ne vous voie pas aujourd'hui, je me soumets. Sachez-m'en gré; car, après cette matinée, j'aurais eu bien besoin de respirer, de me prosterner devant vous, pour vous demander de n'être pas ce que je crains tou^
jours quand je suis quelque temps sans vous voir. J'ai peine à respirer^mais enfin vous m* avez écrit, vous avez pensé à moi, j'obéis donc. Je travaillerai plutôt toute la nuit que de ne pas faire ce que vous me demandez. Hochet est aussi furieux contre la dame en question, je vous le conterai. Elle croit au contraire l'avoir charmé : c*est comique. J'aurais pu vous voir entre le dîner et le bal, mais non ; je veux vous prouver que je sais obéir quoi qu'il m'en coûte. Je suis dans le ciel en comparaison d'il y a une heure. Par pitié ne me tuez pas. Je vis de si peu ! Jamais homme n*aima ni ne souffrit autant. À demain donc, à deux heures. Merci de m'avoir tiré de l'égarement où j'étais. A demain! à demain! Je me répéterai ces mots toute la journée. Si vous avez quelque chose à me faire dire, je reste chez moi jusqu'à six heures précises ; vous voyez bien que c'est encore un espoir pour aujourd'hui. Mais non, j'y renonce. Je veux vous obéir. À demain! Je reste pourtant chez moi jusqu'à six heures.
NOVEUBRKlSIi 49
2 heures du matin.
Je m puis me coucher sans vous dire quelques mots de reconnaissance. Grâce à vous, je suis presque tranquille et je n'ai plus l'horrible angoisse qui m'avait saisi. Daignez continuer, tolérez mon sentiment quand il m'échappe, songez qu'en parler me soulage et que je ne puis en parler qu'à vous. Tenez votre parole de m'accorder quelques entretiens où je tâcherai de vous ennuyer le moins possible! Je vous devrai presque du bonheur; je vous remercie de cette soirée, de votre intérêt, mais surtout d'avoir permis que je vous parlasse de la seule pensée qui est aujourd'hui devenue moi. Au reste, la première fois que je vous parlerai librement, ce ne sera pas de moi, mais de vous. J'aurai quelque chose à vous dire quand Toccasion s'oDfrira. Je n'espère plus le bonheur que j'avais cru entrevoir ; mais je serai peut-être quelquefois votre bon génie. Vous m'occupez seule, et j'ai sur votre sort l'instinct d'une idée fixe et la pénétra-
50 LETTRES DE fiENJAMlN COMSTANT
tion d'un intérêt passionné. Je ne suis fou que quand je me crois repoussé de votre amitié même, vnais vous m'avez rendu l'espoir de la posséder, et ce n'était pas de votre &me que venait la dureté {ue j'avais cru voir. Vous ne trouverez plus en moi que reconnaissance, soumission, zèle pour vous, et bonheur de dévouer ma vie pour une heure tous les deux jours. Je m'occuperai de ce que vous nommez ma carrière, par obéissance pour vous. Biais ne sais-je pas qu'au fond de mon cœur ce que je puis obtenir de votre affection est ma vraie carrière? La puissance et la gloire ne seraient que des moyens. Âi-je été supportable ce soir? Adieu. Je vous verrai donc un instant dans cette longue journéel
XXIU
A quelle heure voulez-vous que je vous porte ma lettre auducde G..,? Si je vous importune, je vous l'enverrai; mais vous savez bien que j'aurai un vif plaisir à vous voir, ne fût-ce qu'un instant. Si
VOUS ne sortez pas de bonne heure, j*irai vous la porter avant deux heures, et je ne resterai que tant que vous voudrez. Cela me rendra libre d*a1- 1er à Clichy, pour savoir si madame de Staël sait quelque chose sur le duc de Blacas. Je le croirais d'après quelques mots d'Auguste. A propos, voulezvous que je lui dise que j*ai dîné chez vous ? Vous n'avez assurément aucune raison de le taire, et, dans ma disposition actuelle, je ne me sens pas non plus l'envie de ne pas le dire. Mais, comme je lui avais écrit le matin que je ne pouvais pas y aller à cause de M. Suard, résigné que j'étais à un dîner solitaire, elle y verra un plan de ma part, tandis que vous savez que c'était une chose moitié mendiée et tout à fait inespérée. Ce n'est pas son humeur contre moi que je crains; c'est son ascendant sur vous; toutes les fois qu'elle se dit blessée, vous me prenez en grippe. Aussi, sous ce rapport ^ et sous ce rapport seul, j'ai une peur d'elle que je ne puis dire. Répondez à ma question, et, comme je sais que vous n'aimez pas à écrire longuement, mettez seulement un oui, ou un non. Si c'est out\ je lui dirai que j'ai été à six heures vous deman-» der à dîner, ce qui est vrai, et elle verra, ce qu'au
reste elle sait assez, que je n*obliens que ce que je meadie. Si c*est non^ je ne lui en parlerai pas et elle ne pensera pas à me le demander. Si vous me recevez ce matin, il est inutile de m'écrire même ce monosyllabe, vous me le direz.
Savez-vous que je tremble en vous écrivant? J'ai peur que vous ne voyiez de Fennui pour vous dans cette sotte question. Mais pensez que, touteslesfois que cette femme vous a parlé de moi, vous avez été plus importunée de moi, et vous sentirez que je dois frémir de sa puissance sur vous. Au reste, il ne tient qu'à vous que je sois bien pour elle : garantissez-moi que son influence ne nuira pas à la pauvre et légère relation qui fait ma vie, et je n'aurai aucune amertume. Elle ne peut me faire de mal que par vous seule, car je ne vis qu*en vous seule. Singulière chose! je sais que vous vous passez de mol sans nul regret, sans vous en apercevoir, et je ne puis supporter Tidée que votre vue me serait refusée. Oh I ne soyez pas dure pour moi! Chaque entrevue est un bienfait, chaque regard un bonheur, chaque parole une grûce. Vous pouvez me faire tant de bien, même pour ma vie cxléricure, en donnant, par un
peu d'amitié, du calme à ce caractère agité qui m*est si funeste. Vous pouvez, par la plus simple bienveillance, me sauver de moi-même :jam<ais on n'eut pareil pouvoir sur un autre ; et même pour vous ce doit être quelque chose qu'un être tout dévoué, qui, dans toutes les circonstances, vous consacrerait toutes ses forces, tout son talent, son esprit, son temps, son existence tout entière, sans rien exiger, détournant ses regards de ce qui pourrait TafOiger, et qui ne croirait pas trop faire s'il mourait pour vous en échange de quelques minutes.
Vous ne croyez plus que ce sentiment soit fugitif : il y a quatre mois qu'il dure, certes sans encouragement, et à travers bien des humiliations et bien des douleurs. Il ne finira donc jamais. Vous m'accusez de mobilité, tandis que je suis rhomme le plus fixe, car je n'ai qu'une pensée à laquelle je soumets tout. Croyez-moi, ce n'est pas un sentiment commun que cette amitié passionnée sans exigence.
Adieu ; je vous porterai ma lettre si vous le permettez et quand vous le permettrez.
Je crois que vous ne lisez pas mes lettres ; je vous supplie de lire celle-ci. Il y va de ma raison, do ma vie, qui est peu de chose, mais aussi d'une vie qui vous est plus précieuse que la mienne. Il est cinq heures du matin, j*ai passé une nuit d'enfer. Vous ne croyez pas à mon malheur : il est au-dessus de tout ce que je puis vous dire, et, si Dieu m'accordait la mort dans ce moment, je bénirais sa bonté. Je la lui demande avec ardeur, je n'implore que ce bienfait, j'ai en horreur la vie. Mais ce n'est pas là ce qui vous importe. Continuez donc à lire, je vous en prie. Vous m'avez renvoyé à onze * heures et demie, quand vous pouviez me garder sans aucun inconvénient, sans que personne le remarquAt. Quand je suis chez vous avec d'autres, vous me renvoyez pour qu'on ne s'étonne pas de me voir rester. Personne, ce soir, ne se serait étonné. Vous m'avez renvoyé, quand j'étais venu niaisement, le cœur plein d*une folle joie d'avoir
nne petite nouvelle agréable à vous annoncer. Vous ne voulez pas être seule avec moi, je Vous ai trouvée seule avec cet homme que je ne veux pas nommer. Vous ne m'aimez point, je le sais. Vous étouffez mes paroles, vous ne voulez qu'une chose, ne pas voir ma douleur ; que j'en meure loin de vous, peu vous importe. Je veux vous délivrer de moi, je vous le promets, je le ferai, tout est prêt, il y a longtemps que c'est décidé. Mais, jusqu'alors, au nom de ce dévouement que vous méprisez, au nom de ce cœur que vous déchirez, par pitié pour vous-même, soyez bonne, et ne me prouvez pas & chaque instant que je ne suis que de la boue en comparaison d'un homme contre lequel j'ai peine i me contenir. Je voudrais ne pas le tuer, et mon sang bout dans mes veines, et je le vois rire de ma niaiserie, lui, le fléau de ma vie, qui n'a pas osé se venger de moi, et qui a craint de verser une goutte de son sang pour vous. Je vous le dis, je voudrais ne pas le tuer, je voudrais partir sans tirer vengeance du mal affreux qu'il m'a fait. Mais vous ne me connaissez pas. Je suis timide avec vous, je parais gai pour ne pas vous déplaire, mais le désespoir est dans mon cœur, et toute ma raison m'a-
bandonne. Je n*aime que vous, je ne vis que par vous, le reste est agonie etconvulsion. Laissez-moi, pendant le peu de joui^, le très peu de jours où je serai ici, vous voir et vous parler librement. Alors j'atteindrai le jour du départ, je le saisirai avec transport comme une ressource dernière, et, si elle manque, au moins je mourrai loin de vous, et c'est tout ce qu'il vous faut. Mais je suis au bout de mes forces, vous ne voulez pas que je me venge, daignez donc me donner assez de raison pour y renoncer. Vous m'avez promis une heure ce matin et une ce soir, seule, comme vous l'étiez avec lui. Au nom de Dieu, n'y manquez pas. Je vous aime follement, pardonnez-lc-moi. Vous êtes tout pour moi sur la terre. Songez que, si vous me repoussez, je n'ai rien, rien au monde à perdre; si votre porte m'était fermée, je connais la sienne, et un de nous ne la repasserait pas vivant. Pardonnez-moi cette lettre, elle est le cri de la souffrance la plus affreuse, elle est le désir de ne vous faire aucune peine. Ne craignez pas mes plaintes; en présence, vous me subjuguez d'un mot, je ne vous parlerai de rien. Mais soutenez-moi, tolérez-moi jusqu'à ce départ que je hâterai. Croyez-moi, je vous fais un sacrifice.
111ÇCEMBRE 181 57
Après le bonheur de vous posséder, il en est un que je mets presqu'à côté, ce serait celui de frapper l'homme qui a perdu ma vie et de mourir après. Pardon encore. Je ne sais ce que j'écris. Je vous débarrasserai, soyez-en sûre, bientôt, bientôt. Ce dévouement qui vous pèse, cet amour qui vous importune, moi enfin, que vous baissez, tout cela disparaîtra.
Voici une lettre de madame de Calellan que je vous envoie pour vous montrer que d'autres trouvent dans ma société quelque agrément. Je suis précisément avec vous dans la situation où était une certaine personne avec moi : elle m'envoyait aussi les pauvres lettres qu'on lui écrivait, mais vous n'êtes pas dans la position où j'étais; elle me demandait de rompre des liens, ou d'abandonner la personne à laquelle j'étais lié. Je ne demande rien de pareil. Cette nuit sur laquelle j'ai encore questionné le témoin de ma folie m'a'prouvé que la
seule chose dont j*ai besoin, c^est de vous voir et de vous parler quelques instants en liberté, tous les jours ou tous les deux jours. En moralité, ea religion, en conseience, vous ne pouvez pas me refuser : il n'y a que cela qui me calme, et cela me calme tout à fait pour quelque temps. Je ne vous ai vue qu'un instant ce matin et j'ai pris des forces pour jusqu'à ce soir. Si je cause un quart d'heure avec vous de ce que j'éprouve, j'en aurai jusqu'à demain, et je vous jure que, malgré moi, il y aurait danger dans un refus. Je ferai de mon mieux de mon côté pour me guérir, mais je n'ai encore aucune force ; vous seule pouvez me la rendre. Je serai aussi gai, aussi calme, aussi aimable que je pourrai pour ne pas vous rendre le sacrifice trop pénible ; mais, pensez-y, je vous en conjure, ce n'est pas en rejetant sur mon cœur le sentiment qui m'oppresse que vous me guérirez : au contraire.
Madame de Staël m'a chargé de vous prier in-
stamment de sa part de clianger le jour de votre dîner de mercredi ; elle a un besoin ui^ent de M. Schlegel* ce jour-là et ne peut le laisser aller. J'ajoute pour moi que, si vous changez le jour, je vous supplie de ne pas prendre jeudi, parce qu'avant la négociation de madame de Slacl, je me suis bêtement engage. M:mdez-moi| par un mot à mon domestique, pour quel jour vous vous décidez, parce que, si mercredi ne tient pas, j'accepterai chez M. de Jaucourt, qui vient de me le proposer.
Je ne me suis pas relevé de la journée d'hier. J'ai souffert le martyre jusqu'à ce que j'eusse aperçu M. de Forbin ; ensuite j'ai causé avec lui toute la nuit, selon notre coutume.
Je vous assure que je sais assez que vous ne m'aimerez jamais, il est inutile de me le répéter. Cepen-
1. August Wilhelm Yon Schlegcl, célèbre critique et onentuitsîd aUcmand, né à Hanovre en 1767, mort A Bonn en 1845. Précepteur des enrants de madame de Staël de 1804 à 1808, il professa A Vienne, en 1808, son célèbre cours de littérature dramatique, puis fut secrétaire de Bernadotte pendant la campagne do 1813* tuMi à Paris auprès de madame de Staël, de 1814 A 1817, il surveilla, en 1818, la publication des Considérations surlaRévO' luHon française. Enfin il fut professeur à Bonn de 1818 jusqu'à sa mort 11 était le frère aîné de Karl Wilhelm Friedrich von Schlegel, critique, historien et orientaliste comme Ini, et qui fût un des premiers en Allemagne à s'occuper des études sanscrites.
dant, je vous promets deux choses : Tune, de ne plus vous dire si je souffre ; l'autre, de ne vous parler que de ce que vous voudrez, k ce prix, conservez-moi les heures qui me sont nécessaires comme Tair, cl no me dites plus de mille manières ce que je ne sais que trop. J'irai savoir de vos nouvelles avant dîner, pour un instant, et je compte sur vos promesses pour ce soir; j'ai bien besoin d'un moment un peu doux.
Cette moitié de lettre à Auguste^ n^est pas sortie un instant de ma pensée, et, quoique je doive vous voir dans peu d'heures, je ne puis m'empêcher de vous en écrire. Jamais rien de si doux, de si simple, de si sincère, de si dévoué n^a été écrit par une main de femme. Je croyais vous avoir devinée, avoir pressenti ce que vous valiez. Je croyais quel-
1. Au moment où madame de Staël avait quitté la France pour fuir la tyrannie napoléonienne, madame Rdeamier lui avait offert de partir avec elle. Cette offre dévouée n'avait pas été acceptée. Madame Récamicr, paraît-il, avait communiqué à Benjamin Constant la lettre qu'eUe avait écrite alors à Augoste de Staël.
quefois qu'il était possible que mon amour, mon adoration de vous me lit illusion. Je me trompais, vous êtes encore mille fois au-dessus de ce qu'était mon idée ; non, jamais tant de bonté, tant de profondeur de sentiment, tant d'association, je dirai même de soumission à la destinée d'une autre, et ' d'une autre à la fois persécutée et cause de votre propre persécution, jamais rien de pareil n'a existé hors de vous. On voit un ange subjugué parTafrection, une nature divine, croyant parler à d'autres de son espèce, offrant son existence comme une suite naturelle du sentiment, sans sentir elle-même le prix du sacrifice, sans affectation, sans pompe, avdC toute la simplicité, toute la bonhomie du cœur. Ohl les malheureux qui n'ont pas senti tout cela ! les malheureux qui ont perdu un tel trésor! J? les plains même de ne pas le regretter 1 J'aime mieox, c'est étrange à dire, j'aime mieux ma place que la leur. Je suis bien malheureux de vous tant aimer ;|e souffre, dans les parties les plus intimes de mon âme, des barrières qui existent entre nous ; je souffre de mille manières que je n'ose même pas vous peindre ; mais au moins je vous apprécie. Je possède à présent toute votre
image dans mon cœur, et je m'estime de la posséder et de Tadorer ; elle est devenue moi et m'attache i moi-même. Je vous demanderai de me laisser lire encore cette lettre; rien ne m*a ému de la sorte. Que j'en reçoive une où une telle affection soit peinte et que je meure ensuite, voilà ma prière. J'ai rêvé que j'étais condamné à mort, je vous cherchais pour vous dire adieu et je ne vous trouvais pas; ce songe m'a rempli de tristesse. Oh I ne laissez pas se placer des obstacles entre moi et le peu que vous m'accordez ! Ne me sacrifiez pas à des scènes préparées. Je vous aime plus que ceux qui les font ; vous êtes ma vie ! déjà l'idée de ne vous voir qu'un instant ce matin et pas ce soir m'accable, je pourrais pleurer. Que votre volonté soit faite, mais donnez-moi ce qui est nécessaire à ma vie de chaque jour. Ange adoré, croyez-moi, mon sort est de vous aimer toute ma vie, de vous servir si je le peux, de vous entourer de mon pauvre zèle qui est une jouissance pour moi ; laissezmoi prendre des forces quand je vous vois pour que je puisse attendre que je vous revoie.
Pouvez-vous m'cnvoycr la lettre de Schînina*,
i. Agent do roi de Naplei Joaehlm Marat,
2)£C£HfiRE 1814 63
XllîV
Tardon si, non content de vous voir toutes les fois que vous me le permettez, je vous écris sans cesse. Vous ne me répondez jamais, et je me soumets i votre silence, comme i toutes vos volontés. Tous obéir aveuglément et me soumettre en tout à vous est devenu ma vie et la seule espèce de bonheur que je puisse encore goûter. J*espèrc donc que vous me pardonnerez mes lettres, et celle-ci a un but qui ne peut pas vous déplaire, puisqu'il entre dans ce repos que vous désirez. Vous verrez probablement M. de Forbin* avant moi : nous nous sommes promis de ne jamais parler l'un contre l'autre et de ne jamais vous demander de voir moins que cela ne vous sera agréa-
1. Le comte Auguste de Forbin, homme d'esprit, peintre de quelque talent; il avait été chambellan de Tempereur; il fut nommé directeur général des musées on 1816, et moumt le 13 mai 1841.
61 LETTRZS DE BENJÀlflN CONSTANT
ble l'un ou Tautre de nous. Je n'en ai pas le droit et, quand je l'aurai 3, comme toute exigence qui vous serait le moins d i monde pénible me semblerait un crime, je me l'interdirais de même. Mais, encore une fois, je n'en ai pas le droit et je crois à la loyauté de M. de Foibin à mon égard. Aussi je ne vous écris que pour vous supplier de ne pas vous laisser entraîner par des démonstratiens de douleur à quelque détermination contre moi. J'aurais aussi de la douleur à montrer, j'en éprouve assez, vous savez que je ne vous vois jamais seule et que c'est pourtant là tout mon désir. Mais je vous dois encore mille fois mieux dans ma vie que ce que je pourrais devoir à toute autre, et je pense que ne jamais troubler celte âme si angélique et si douce est le devoir d^. quiconque vous aime. Celui qui a assez de force j^our se contenter de ce que vous accordez et pour répandi-e autant qu'il le peut de l'agrément dans votre vie est celui qui vous aime le mieux. Ne laissez donc pas tourner centime moi les efforts que je fais pour être de quelque chose dans votre bonheur et pour vous amuser et vous plaire au lieu de vous agiter. Ne vous laissez donc pas persuader qu'un autre souffre plus que moi
parce que mon sentiment me donne la force de ne pas me plaindre, et parce qu'une expression de gaieté sur votre visage, un sourire, une preuve que j'ai su vous amuser un instant, me rend du bonheur momentanément au milieu de toutes les privations que vous m'imposez. Ce qu'il faut, c'est que vous soyez heureuse. Nous ne sommes tous, nous ne devons être que des moyens d'y contribuer.
Défendez-moi dans votre cœur contre tout ce qu'une plainte injuste pourrait vouloir vous suggérer contre moi. Je n'exige rien que le droit de ne dévouer à vous, comme vous voudrez, sans condition et sans réserve.
Vous savez bien que toute ma vie est à votre disposition comme le peu d'esprit que je puis avoir. Je respire ou je ne respire pas, suivant que cela vous plaît. Il y a une minute que j'étais hors d'état de parler ou de tracer une ligne. Maintenant, mon
sang coule de nouveau dans mes veines et je sens dans mon cœur la chaleur de la vie, et cependant qu'avez-vous fait pour cela? Vous avez daigné m'assurer que vous aviez un peu d'amitié, vous avez daigné me commander quelque chose*. Oh! prenez pitié d'une existence tellement dépendante de votre moindre signe, que je vous laisse diriger ma conduite! Et que demandé-je, sinon que vous la dirigiez, en vous disant bien que vous obéir est mon but, mon seul but, comme vous aimer ma seule vie? Je vais écrire ce que vous avez la bonté de désirer. Quelle phrase vous ajoutez à la fin ! Que je ne le fasse pas si cela m'ennuie! N'avez-vous pas ri en l'écrivant? Est-ce que je m'ennuie? estce que je m'amuse? est-ce que je vis en moi? A ce soir, avec mon passeport, c'est-à-dire mes notes. Il y a un tel bonheur à faire quelque chose pour vous, que vous auriez presque un moyen de vous débarrasser souvent de moi, en me demandant quelque
1. Benjamin Constant, à la suite de quelques conversations où il avait amené madame Réeamier à Ini parler des années de sa vie qui avaient précédé ses relations avec madame de Staël, avait eu ridée de rédiger ces récits en forme de mémoires. On trouvera en appendice au présent volume un morceau détaché de souvenir! inachevés rédigés par B. Constant.
chose. N'en abusez pas pourtant. Que jô travaille pour vous vingt-trois heures et demie et que je vous voie une demi-heure! A ce soiri
Je suis rentré chez moi dans la plus violente colère que j'aie éprouvée. Mon malheureux cocher, à qui j'avais dit de rentrer chez lui, avait compris qu'il devait entrer dans la cour et s'y était niché, puis caché dans l'écurie. J'ai tremblé qu'en sortant je n'ébranlasse la maison au milieu du silence qui régnait et que vous ne m'en sussiez mauvais gré. En arrivant, j'ai grondé, payé, chassé, homme, cheval et voiture. Mais l'inquiétude me reste et, au lieu de me coucher, je vous écris. Puisque j'ai commencé, je continue. Cela m'arrive si rarement, que je vous prie de me lire. Je n'ai rien h dire, il est vrai, que vous ne sachiez; mais vous le répéter est un besoin continuel, auquel je ne résiste que parce que vous m'avez inspiré presque autant de crainte que de passion. Certes, vous me devez au
moins cette justice, que jamais sentiment si violent ne fut moins importun. Je vous aime comme le premier jour où vous m'avez vu fondre en larmes à vos pieds. Je souffre autant à la moindre preuve d'indifférence, et elles sont nombreuses. Ma vie est une inquiétude de chaque minute. Je n'ai qu'une pensée. Vous tenez tout mon être dans votre main comme Dieu lient sa créature. Un regard, un mot, un geste, changent toute mon existence : et cependant je me soumets à tout, je ne me plains jamais. Je reçois la douleur, quand vous me l'infligez, comme une condition de ma vie, parce que je ne pourrais vivre sans vous voir, et souvent, le cœur tout meurtri des coups que vous me portez sans vous en douter, je me force à de la gaieté pour obtenir de vous un sourire. L'idée de voir un nuage sur votre front pour un mot que j'aurais dit me frappe de terreur. Ne voyez-vous pas combien votre empire est absolu, combien il force mon sentiment même à se maîtriser ? Quand je vous contemple, quand mes regards vous dévorent, quand chacun de vos mouvements porte le délire dans mes sens, un geste de vous me repousse et me fait trembler. Oh I que je donnerais volontiers ma vie pour une heure!
Que je voudrais à ce prix m'élancer sur une épée nue et sentir tout mon sang couler pour vous! Mais aussi n'êtes-vous pas un ange du ciel I n'êtes-vous pas ce que la nature a créé de plus beau, de plus séduisant, de plus enchanteur dans chaque regard, dans chaque mot que vous dites? Y a-t-il une femme qui réunisse à tant de charmes cet esprit si fin, cette gaieté si naïve et si piquante, cet inslinct admirable de tout ce qui est noble et pur? Vous planez au milieu de tout ce qui vous entoure, modèle de grâce et de délicatesse, et d'une raison qui étonne par sa justesse et qui captive par la bonté qui radoucit. Pourquoi cette bonté se dément-elle quelquefois, et pour moi seul? Jamais je n'ai aimé, jamais personne n'a aimé comme je vous aime, je vous Fai dit ce soir ; quand vous aurez à m'afiliger, consolez-moi en m'indiquanl un dévouement, un danger, une peine à supporter pour vous. Il est trop vrai, je ne suis plus moi, je ne peux plus répondre de moi. Crime, vertu, héroïsme, lâcheté, délire, désespoir, activité, anéantissement, tout dépend de vous. Dieu m'a remis entre vos mains. Tout le bien que je puis faire vous sera compté, tout ce que je n'aurai pas fait, vous en rendrez
compte : prenez-moi donc tout entier, prenez-moi sans vous donner; mais dites-vous bien que je suis à vous comme un instrument aveugle, comme un être que vous seule animez, qui ne peut plus avoir d'âme que la vôtre. Oh ! mon Dieu, si nous étions unis I Enfin vous le voyez, vous m'avez à peu de frais. Faites de moi ce que vous voudrez. Quand vous ne voudrez pas me voir seule, je vous suivrai de mes regards dans le monde ; si votre porte m'était fermée, je me coucherais dans la rue à votre porte : et pourtant, quand je vous verrai, je ne vous dirai rien de tout cela, parce que vous ne voulez pas l'entendre. Mais, au moins, vous pouvez le lire, cela ne vous engage à rien. Comparez ce sentiment avec d'autres, et, au fond de votre cœur, rendezmoi justice. Adieu. Vous me pardonnez, n'est-ce pas, de vous avoir écrit? J'ai vingt lettres commencées depuis dix jours, et que l'idée qu'elles vous importunent m'a empêché de vous envoyer. Soyez bonne pour moi, ou bien soyez ce que vous voudrez, rien ne m'empêchera de vous être dévoué jusqu'à la mort. Rien n'interrompra ce cutte d'amour, cette admiration enthousiaste qui est tout ce qui peut remplir mon cœur, et le seul sen-
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ment qui me lasse vivre. Faites-moi, si vous voulez être bonne, dire un mot que je puisse interpréter comme un léger signe (i*araitié, n'est-ce pas? Vous n'êtes pas de ces femmes qui sont d'autant plus indifférentes qu'elles sont plus sûres d'être aimées? Non, vous êtes en figure, en esprit, en noblesse, en pureté, en délicatesse, Têlre idéal que l'imagination concevrait à peine si vous n'existiez pas.
Il est cinq heures. A sept ou huit, Je me lèverai pour faire le bulletin. Je ferai un article quand vous le voudrez pour Antîgone. J'achèverai mon livre. Je travaillerai pour vous. Donnez-moi donc plus de choses et des choses plus difficiles à faire. Demandez-moi la moitié de ma fortune pour les pauvres, la moitié de mon sang pour une cause qui vous intéresse. Servez-vous de moi de quelque manière, et, quand je vous aurai bien servie, pour me récompenser de mon zèle, servez-vous encore de moi.
Je ne sais si ma timidité m'a bien ou mal guidé
hier : la lecture de mon maudit roman ^ a duré jusqu'à minuit et demi, quelque effort que je Gsse pour aller plus vite. J aurais bien consenti à en supprimer la fm, si j'avais osé le proposer, tant Tin* térèt unique de mon âme anéantit tous les amourspropres; mais il n'y avait pas moyen. Sitôt la lecture fmie, j'ai planté là les gens qui ouvraient la bouche pour me louer, et je suis arrivé chez vous. Jen'ai vu aucune voiture àla porte, aucune lumière en haut; j'ai frappé deux fois, on n'a pas ouvert; il n'y avait non plus aucune lumière chez le portier; j'ai craint de mal faire en vous demandant. Mais, au nom de votre bonté, je demande à me relever de cette journée d'hier, où je ne vous ai pas vue trois minutes. J'aurai, d'ailleurs, des choses assez curieuses à vous dire sur une conversation de trois quarts d'heure avec M. de Forbin, qui m'a pris à part, vous ne devineriez pas pourquoi? Nous avons été les meilleurs amis du monde. Ce qu'il me disait produisait sur moi un singulier ciïel; j'en étaisà la fois inquiet, heureux et humilié. Du reste, ne lui en dites rien, il croirait que je me
1 . Son roman d*Adolphe^ alors inédit, et qu'il ne publia qu'en 6181^ à Londres.
suis moqué de lui. Je prévois qu'il voudra prendre occasion de mon roman pour vous dire du mal de ma sensibilité, ne le croyez pas. Vous savez mieux que personne que je n*ai de vie et de réalité que dans l'affection; soyez donc juste, puisque vous êtes ingrate. Au nom de Dieu, que je vous voie ce matin I j'ai de bonnes nouvelles pour madame de Staël, et j'y vais de ce pas ; un mot sur l'heure où je vous verrai.
Quel charme vous répandez sur tous les moments qu'on passe avec vous! je ne puis m'empêcher de vous le dire, quoique vous le sachiez de reste, et que mes lettres demeurent sans réponse; vous croirez facilement que la présence de M. de Forbin me faisait de la peine et que, sans me croire le droit de m'en plaindre et reconnaissant d'être admis, je n'avais pourtant pas la force de ne pas souffrir de vous trouver avec lui. Eh bien, à peine eûtes-vous parlé quelques minutes, que votre charme agit sur
moi et que je ne pus plus rien éprouver que le bonheur de vous regarder et de vous entendre. Je vous jure que je ne crois pas me faire illusion, quand je trouve en vous la raison la plus juste, l'esprit le plus fin, et une finesse si exquise et une gaieté si naïve, que rien de ce j'ai vu ne m'a offert une réunion pareille ; il me semble que, chaque jour, je découvre une qualité de plus; ce que votre figure et votre grâce ont de séduisant n'est qu'au niveau de ce que votre âme a de touchant et votre esprit d'enchanteur parle naturel de chaque mot et la vérité de chaque impression. Autrefois, je ne jouissais de votre société que seule, et certes, c'est encore à présent la félicité suprême pour moi que d'en jouir ainsi; mais vous entendre, même devant d'autres, pourvu que ce soit vous qui parliez, est la seconde jouissance. Oh ! accordez-moi Tune et l'autre, le plus que vous pourrez, car je ne vis qu'auprès de vous, et je me résignerais à tout pour obtenir de vous voir sans cesse, comme vaus voudriez, au milieu de la foule s'il le faut, pourvu que j'entende votre voix, que je m'associe à ce que vous dites, que je recueille avidement ces paroles tour A tour pleines de douceur et de
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gaieté^ de noblesse et de charme, toujours vraies, toujours simples^ toujours adorables en mille genres divers. Je n'ai rien encore de Guizol ; s'il m'arrive quelque chose, je vous le porterai à dîner; voussavez que vous m'avez invité avecmaderaoiselle de Maillé et un monsieur qui doit Tépouser.