‹ Lettres de Benjamin Constant à Madame RécamierChapitre 18 sur 53 · XXXI · texte numérisé non relu

XXXI

Vous avez bien voulu me dire de vous écrire tous les matins ce que je ferais dans la journée; vous avez ajouté que vous me répondriez; c'est donc une espèce de bulletin que je vous envoie; c'est en effet le cas d'un bulletin, car je suis bien ma^ lade.

Voici donc mon histoire depuis que je ne vous ai vue, et celle de mes projets. En vous quittant, j'ai été dans ma maison jeter un coup d'œil sur cette voiture que vous m'avez fait acheter, dans laquelle je me suis promené avec vous à Angervilliers, et qui, d'un moment à l'autre, rae conduira peut-être bien loin de vous. J'ai vu qu'en une heure elle

pourrait être prête, et j*ai senti un certain soulagement dans ridée que, si ma douleur devenait insupportable, je pourrais au moins vous en épargner la vue ; j'ai couru ensuite pour madame de Staël et j'ai appris que son affaire * était en très bon chemin et qu'elle serait sûrement payée. J'ai vu avec plaisir que je lui avais rendu un assez grand service, en l'empêchant d'écrire une lettre très violente qui aurait beaucoup nui à sa cause, puisque déjà des expressions trop vives lui avaient fait quelque tort ; j'ai été lui porter ces nouvelles. J'ai trouvé à diner le duc de Richelieu, madame de Duras * et le maréchal Ney. J'ai voulu parler; mais le poids qui est sur ma poitrine m'en a ôté la faculté; j'ai donc laissé échapper malgré moi l'occasion de vous obéir en me servant, et l'on m'a dit, par une expression plus proportionnée à mon état qu'on ne le croyait, que j'avais été silencieux comme le tom-

1. Le remboursement des deux miUions prêtés à TÉtat par M. Necker.

2. Mademoiselle de Kersaint, mariée au duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre, femme d'une àme et d*un esprit élevés, auteur de plusieurs jolis romans, dont le plus connu est Ourika. M. de Chateaubriand a consacré dans ses Mémoirei h*outre-'tomde un souvenir louchant à madame de Duras.

beau. La duchesse de Luynes * est arrivée, et je me suis ranimé, non par calcul, mais parce que tout ce qui vous a approchée a sur moi un effet magique ; ensuite madame de Staël a annoncé qu'elle allait sortir. J'ai vu avec douleur que mon espérance de vous regarder de loin quelques instants allait être trompée ; en m'en allant, j'ai reconnu votre voilure, vous m'avez dit bonsoir et je suis parti. J'avais trois engagements pour la soirée, je n'ai eu le courage d'aller à aucun; je suis rentre chez moi à dix heures, j'ai fini ma journée; j'aime mieux la solitude que la société et l'obscurité que la lumière. Ce matin, je vous écris. Vous m'avez permis d'espérer une réponse, j'en ai besoin, je sens que ma vie et ma raison dépendent de deux lignes aussi vagues

1 . La duchesse de Luynes, née Montmorency, femme d*un espnt très original, d*un cœur fier et capable d*un grand dévouement. Elle avait eu pour sa belle-fille, la duchesse de Ghevreuse, le plus TÎf attachement. Cette jeune et séduisante personne, à laquelle on avait fait accepter le titre de dame de Tlmpératrice, fut exilée par Kapoléon à quarante lieues de Paris. Madame de Luynes raccompagna partout, errant de ville en ville à la distance imposée. La duchesse de Ghevreuse, toujours exilée, mourut à Lyon en 1813. La duchesse de Luynes avait été dame de la reine Marie-Antoinette; elle faisait partie, avec madame de Balbl et quelques autres dames ses contemporaines, des réunions que Louis XVIII se plaisait à rassembler à jours fixes.

que VOUS les voudrez, mais dans lesquelles , en me faisant illusion, je puisse voir un peu d'amilic. Je n'irai ni chez vous, ni chez madame de Catellan, ni nulle part où je puisse vous rencontrer, à moins que vous ne me le disiez; mais écrivez- moi. Si vous manquiez à cette dernière parole, qui ne peut avoir aucun inconvénient, je ne puis répondre de rien, sinon de ne pas vous importuner du spectacle de ma douleur. Mais je souffre si horriblement, au physique 1 ma tête est si brûlante ! mes yeux se remplissent de larmes et je ne puis pas écrire trois mots sans m'arrêter pour respirer. Si vous pouvez me voir sans inconvénient pour vous, faites-le. J'étais gai il y a six mois, je prenais intérêt à tout, j'arrangeais ma vie, j'acquérais quelque réputation. Je ne vous avais jamais fait de mal; quand vous aviez éprouvé des malheurs ou des chagrins, j'y avais pris part. Montlosier m'a invité aujourd'hui à dîner avec des gens qui veulent, dit-il, jouir de ma conversation comme si j'avais encore de la conver-* satîon. On n'a cessé hier de me vanter mon talent : pourquoi donc est-on venu briser tout cela? Pardou. Je vous jure que je n'ai que de la tristesse et pas un sentiment amer; mais, la semaine

dernière, j'étais si heureux de si peu de chose! Après mon dîner, je rentrerai chez moi, puisque vous voir m'est désormais défendu, et, comme hier soir, je chercherai la nuit et la solitude : voilà ma vie. Si vous pouvez à une heure ou à une autre me voir, vous me donnerez plus de bonheur que je n^en conçois maintenant la possibilité; mais je ne Tespère pas. Adieu; mon domestique me rapportera votre réponse.

Non, je ne refuserai point ; quand vous lirez ceci, tout sera décidé, mes engagements de roule pris, et j'aurai soin de les prendre irrévocables. J'hésitais encore avant notre dernière conversation, je brûlais d'être seul avec vous, dans l'espoir vague de vous attendrir; mais, en vous écoutant, j'ai senti que j'obtiendrais vainement d'un attendrissement passager des promesses que vous ne tiendriez pas, et mon cœur s'est refusé à toute tentative d'ébranler parla vue de ma douleur une Ame sur laquelle je n'aurais

jamais que le pouvoir du moment. J'aimerais mieux mourir que de passer encore trois mois comme les deux qui viennent de s'écouler. Je ne puis habiter la ville que vous habitez, je ne puis prolonger ce supplice de chaque minute, cette crainte, cette attente, ce trouble avant d'aller chez vous, ce désespoir quand je ne vous trouve pas, cette dévorante impatience quand je ne puis vous parler seule. Le ciel m'offre un moyen * de fuir ce tourment ; quelque soit ce moyen, je l'embrasse comme dernier essai de salut. Je vous ai bien observée : ce n'est pas mon départ qui vous afflige, c'est que ce départ soit une chose qui vous semble inconvenante. Vous me laisseriez partir avec aussi peu de regrets que M. de L. .. ou que tout autre, si vous trouviez la carrière où j'entre exempte de tout blâme aux yeux de la société. Moi, ce n'est pas le blâme qui m'importe, ce n'est pas la carrière où j'entre qui m'intéresse, c'est la fin d'une longue et horrible agonie dont vous n'avez eu aucune pitié. Si je refusais, je perdrais bientôt à vos yeux ce qui à présent me porte à croire que vous feriez pour moi plus

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