I. Bladane de Coostant
Je VOUS supplie de ne riea dire à madame de Staëly je lui parlerai ; mais, si vous Texcitiez à Topposition, son imprudence ébruiterait la chose, et alors les dangers seraient grands, elle pourrait me faire arrêter. Or, comme (je vous le jure et j'en atteste Dieu) rien ne m'ébranlera, il n'y a que d& péril à la mettre en mouvement dans cette affaire, qui est décidée; ne m'exposez pas sans aucune utilité, attendez au moins quelques jours, et causons ënsemble,non sur le fond de la chose, impossible à changer, mais sur la meilleure forme à donner à un parti devenu irrévocable.
Adieu; je vais écrire le reste de la nuit; l'idée de vous quitter est horrible, celle de rester le serait plus encore. Il m'est doux de me dire que vous aurez pourtant décidé de mon sort. Je n'aspirais qu'à vous consacrer ma vie; ceci est une manière de me jeter au moins dans un abime ouvert par vous. Je vous verrai demain à une heure, il en est quatre. J'ai encore l'habitude de compter les heures jusqu'à celle qui doit nous réunir; bientôt cette heure ne viendra plus. J'ai une sorte de plaisir à penser que votre idée s'associera désormais à tout ce qui m'atteindra dan/
8i LETTRES DE BENJAMIN CONSTANT
cette orageuse et bizarre existence vers laquelle la fatalité y personnifiée en vous, m'entraîne et me pousse. Combien je vous aimais! combien le moindre de vos regards, combien un sourire me rendait heureux ! Quel bonheur vous auriez pu. par votre seule amitié, répandre sur ma vie !
Adieu, Juliette. Permettez-moi ce nom pour la dernière fois. J'ai bien souffert; mais, je l'espère, je ne vous ai fait aucun mal. Dieu veuille que personne ne vous en fasse I Défiez«vous de ceux qui veulent agiler votre âme. J'ai été vrai, sincère, dévoué ; je n'ai pas eu dans mon sentiment le moindre mélange d'égolsme.
Puissiez-vous trouver des amis pareils, et puissent-ils obtenir de vous cette affection soigneuse et tendre que j'avais cru mériter I Adieu. Vous irez bientôt à Angervilliers, à cet Angervilliers que je croyais revoir avec vous. Je ne le verrai plus, toute la France va m'ètre fermée. Quand vous y serez, pensez une fois à moi. Quand vous verrez ce sentier qui tourne autour du jardin, pensez que nous en avons fait le tour ensemble, cî qu'alors je pouvais espérer un peu d'amitié : là, lout mon bonheur a fini. Adieu. Je m'attendris
malgré moi, et j'ai besoin de courage. Je vais braver Topinion, lutter contre les hommes. Jamais ils ne me feront souffrir comme j'ai souffert par celle à qui tout mon cœur était dévoué. Adieu encore. Donnez-moi les moments que vouspourrez, le temps estcourt, et qui sait si jamais nous nous reverrons sur cette terre !
Quand vous passerez à Orsay ^ pensez à moi.
Oh ! mon Dieu !
Savez-vous qu'il est un peu dur de dépendre de madame de Staël, comme vous m'avez mis sous sa dépendance? D'après vos ordres et votre silence, je m'arrange pour passer la soirée avec elle au bal. Yoilà qu'elle veut aller au spectacle et me renvoie à sept heures. Je lui demande une place dans sa loge ; elle me refuse, parce qu'elle l'a donnée, ditelle, à M. de Rocca. Je suis donc rentré à sept heures et demie; j'aurais été chez vous, j'ai eu peur de