village sur la route d'Aiigervilliers
VOUS déplaire el j'en aï peur encore. Je ne puis aller chez madame de Beauveau qu*à dix heures et demie, mais je puis rester chez moi. Voyez-vous de l'inconvénient à ce que je passe ime heure chez vous? Alors faites-moi dire que vous me verrez demain. Si vous voulez me recevoir, faites-moi dire que vous me permettez de passer ce soir. Je me conformerai à vos volontés. Ne voyez en ceci qu'une chance inespérée à laquelle je renoncerai sans murmure en comptant sur demain, et voyez-y avec indulgence la preuve que je ne suis jamais une minute occupé d'autre chose que de vous; songez que de la part d'un autre cela vous flatterait, et je ne vaui pas moins parce que je vous aime plus.
Schinina sort de chez moi. Il m'a communiqué une idée qui vient de vous. Gela me suffirait pour l'adopter, quelle que fût sa nature, si une longue et triste expérience ne m'avait appris que je ne suis plus moi, et que pour donner sur moi-même une
garantie^ il faut qu'on me donne à moi-même une garantie dans ce qui est aujourd'hui toute ma rai* son et toute ma vie. 11 ne faut pas que vous vous ^ engagiez pour moi vis-à-vis de vos amis de là-bas, de manière à vous donner un air d'inconséquence, si je ne tiens pas vos paroles; et cependant, ce n'est pas de moi, c'est de vous et de vous seule qu'il dépend que je les tienne. Ne me reprochez pas de mêler du sentiment dans une chosequi vous parait plus grave et plus importante. Chacun fait ce qu'il peut. Les trônes du monde, la richesse, la vie, la mort, le succès, la gloire, l'exil, l'échafaud, tout cela n'est rien à côté d'un signe d'affection de vous, à côté d'un tête-à-tète d'une demi-heure ; je renoncerais A tous les biens de la terre, je braverais tous les maux, pour être un de vos premiers ainis. Rien ne peut me donner aucune force, quand je crois que vous ne m'aimez point, et j'aurais beau avoir pris tous les engagements du monde, ma tête se perdrait, et je n'en tiendrais aucun, si je vous retrouvais, ou, pour mieux dire, si je continuais à vous trouver, comme vous l'avez toujours été, insouciante à mes douleurs, indifférente à ma présence, ne me donnant pas un signe de vie, quand vous savez que
je souflVe le martyre en m^éloignant de vous, enGn ce que vous avez été, ce que vous êtes encore; car, si je suis mieux, c'est à ma résignation et non pas à votre amitié que je le dois. Expliquons-nous donc bien ensemble. Je suis prêt à tout, je serallo correspondant le plus exact, aucun inconvénient ne m'arrêtera, aucune considération ne mettra obstacle à mes efforts pour servir une cause qui vous intéresse, si, au lieu de ne m'accorder que ce que je vous arrache, au lieu de ne jamais me recevoir seule, et de me négliger plus que vous ne faites pei'sonne, vous daignez me soutenir par des témoignages d'une amitié dans laquelle je puisse remarquer quelque préférence. Je fais donc mes conditions. Je demande que vous ne vous fassiez plus une règle de me prouver votre indifférence, que vous n'étouffiez pas dans votre propre cœur le peu de pitié que vous avouez même avoir étouffée, quand la vue de ma tristesse vous portait à me donner quelque léger signe d'intérêt, sous le prétexte que ce serait un encouragement au sentiment que vous voulez décourager. Vous voyez bien qu'il ne se décourage pas, et qu'ainsi vous me faites de la peine en pure perte. Je demande enfin que chaque jour,
Gomme vous voudrez, quand vous voudrez, car mes heures ne s'écoulent et ma vie ne se prolonge que dans un seul but, je vous voie seule une demi-heure, et que, si, car je suis raisonnable et me plie aux possibilités, que si, dis-je, quelque circonstance met un jour ou deux obstacle à Texécution de cette promesse, vous vous regardiez comme liée à m'en dédommager le jour suivant. Je vous jure que, si je pouvais vivre à moins, je le ferais; mais je sais très bien à quel point ce que je demande est nécessaire, et, quand j'aurai promis, et que je ne pourrai pas tenir, je vous aurai compromise aux yeux de vos amis d'Italie, j'aurai donné en apparence une preuve de plus d'inconséquence, et j'aurai tout fait manquer. Voyez donc jusqu'où va votre intérêt pour la cause de ceux que vous voulez servir, votre reconnaissance, votre enthousiasme pour de nobles idées, votre ambition de contribuer à une belle cause, et prononcez. Je suis votre instrument, mais il faut savoir se servir de cet instrument ; il sera excellent si vous voulez; mais, si vous le jetez à terre, il se brisera, et, dans l'explosion, il pourra faire du mal à droite et à gauche. Je suis tout calme et toute raison quand vous ne me percez pas le cœur, de
sorte que c'est vous seuleque vous auriez à craindre, et non pas moi, dont vous disposerez sans réserve, si vous daignez en disposer. Hais il est indispensable que vous vous consultiez, et, si je vous suis trop importun; si, comme cela est déjà arrivé, vous abjurez au bout de deux jours toutes vos promesses de pitiéi il vaut mieux ne rien recommencer. Tous mes arrangements sont faits pour partir, et, sans en parler, je n'attends, pour me jeter sur la grande route, que le premier moment du courage de vous quitter et celui où des affaires qu'au fond je ne fais pas, ne serviront plus de prétexte à mon cœur pour retarder mon départ. Yoyez donc, la question est de savoir si votre intérêt peut l'emporter sur votre indifférence pour moi. Si cela est, mon temps, ma vie, mon sang, tout est à cette cause. Si cela n'est pas, ne me faites pas commencer ce que je ne pourrais achever. Vous savez assez que je ne suis pas exigeant ; que je n'ai point d'amour-propre ; que, si je crois que vous avez une vraie et particulière amitié pour moi, je serai heureux; que je vous suis dévoué comme on ne le fut jamais ; que je ne calcule ni intérêt, ni péril, ni fatigue; que je n'ai qu'une pensée et qu'un besoin. Mais j'ai aussi les
Janvier 1815 st
défauts de ces qualités; je ne puis supporter votre indifTérence, je ne le puis. Rien ne m'est possible quand je crois qu'un lien d'aiïection n'existe plus entre nous. Ainsi, à côté de ce que j'entreprendrai pour vous plaire, il y aura toujours un danger si ▼eus n'y prenez garde, celui d'un désespoir subit, irrésistible, dont vous n'avez aucune idée; mais qui, plus d*une fois, a épouvanté les autres et qui, â la première violation d'une promesse sur laquelle j'aurai reposé toute mon existence, peut me saisir et m'entrainer. Il est d'autant plus nécessaire que cette question soit résolue, que, dans le cas ofa j'accepterais, Schinîna m'a parlé de courrierSy etc., choses qui m'obligeraient à reprendre ce que je lui ai fait remettre. Oi* je ne m'exposerai plus à cela si tout n'est pas invariablement décidé en vous. Je sens que vous pourriez croire que je me serais lié par là. Mais, sans votre amitié, rien ne peut me lier, parce que rien ne peut me faire vivre, et qu'un homme aurait beau promettre de vivre sans respirer, il étoufferait. — Voyez donc : d'un côté l'Italie, une noble carrière, mille belles choses; de l'autre une demi-heure de tète-à-tèté par jour.
Je passerai chez vous & cinq heures.
Fragment d'une lettre de la reine Caroline Hurat.
On ne peut faire toul ce que vous désirez pour Fauteur du manuscrit; si je pouvais causer un quart d'heure avec vous, je vous en aurais bientôt convaincue; mais^ si vous voulez y réfléchir un instant, vous avez trop d'esprit, trop de sens, votre tète est trop parfaitement organisée pour ne pas sentir toute l'importance des raisons qui s'y opposent. D'abord le danger de mécontenter les ministres chargés de cette affaire ; plus, la nation tout entière, qui regarderait comme une offense pour elle qu'un étranger fût chargé de ses intérêts. Eniinjusqu'auroi de France, qui pourraitdirequ^on offre un refuge, un asile, un point de ralliement à tout ce qui a été grand patriote, et en prendre prétexte pour tourmenter. Et cela, dans un moment où il nous faut absolument du calme d'esprit.
J'espère cependant que Benjamin Constant sera content des propositions qui lui seront faites, et qu'il ira là-bas, qu'il soutiendra nos intérêts et
que nous vous devrons l'attachement à notre cause d*un homme dont les talents nous seront très utiles.
Yoici la réponse que je fais aux propositions de Naples*; j'espère que vous serez contente. Je dois à votre bonté de n'avoir pas fait une chose qui m'aurait perdu. Mais songez aux conditions que vous-même m'avez offertes, et sur lesquelles je me repose. De mon côté, je tâcherai de reprendre de la raison, je m'efforcerai de changer en une douce amitié ce sentiment funeste qui me dévore et qui vous fatigue ; vous n'aurez plus à vous plaindre ni
t. Lfs rot Joachim avait fait proposer à Benjamin Constant de te rendre à Vienne pour y défendre ses intérêts au congrès, mais sans caractère ostensible. Madame Récamter, qui avait demandé pour lui une situation diplomatique et un titre offlciel, ne trouvait point qu'une mission secrète pût être convenablement acceptée par l*éminent publiciste. Elle le décida à la refuser.
Le mémoire rédigé par B. Constant avait paru sans nom d'auteur; il Alt cité au parlement (l'Angleterre dans la discussion sur les affaires de Naples. La reine Caroline envoya à Tautour 20000 francs et une décoration. B. Constant refusa Targent et la croix.
de ma douleur ni de ma violence; si ce que vous avez daigné appeler un traité entre nous est observé par vous, ma vie sera tolérable. Si vous y manquez, ma souffrance, quelque extrême qu'elle soit, sera domptée par l'idée de son inutilité pour moi et de son imporlunité pour vous. Je vous verrai donc à quatre heures, ou avant si vous me le faites dire.
Donnez ordre, je vous en prie, comme vous avez bien voulu me le promettre, qu'on me laisse monter si vous n'y êtes pas.
Il est quatre heures du matin : je devrais me coucher au lieu d'écrire, mais je ne le puis. Il y a trois heures que je vous ai quittée. Je n'ai pensé qu'à vous, je ne puis pas ne pas vous le dire. Vous m'avez promis de l'amitié, une amitié un peu différente de celle que vous accordez à la foule de vos amis. Je vous en remercie. Je vous consacre ma vie tout entière, ce que je puis avoir d'esprit, de
facaltés, de forces physiques et morales, en échange de cette amitié si insuffisante, mais si précieuse. Je ne vis que par là, je vous jure ; et, si j'exagère, je prie Dieu de me priver de cet unique bien qui me soutient dans ce monde. Je vous jure que jamais, ni de nuit ni de jour, dans aucun temps, au milieu d'aucune affaire, votre image ne me quitte. Mon amour est une sensation constante que rien ne suspend, que rien n'interrompt, qui est alternativement un dévouement absolu qui a sa douceur, et une agonie si afTreuse que, si vous la prolongiez deux fois vingt-quatre heures, vous me tueriez. N'avez-vous pas vu hier encore votre pouvoir? Ne sentez-vous pas que, chaque fois que je vous parle d'autre chose que de mon sentiment pour vous, c'est un sacrifice que je vous fais? Mais quel sacrifice ne ferais-je pas pour obtenir de vous voir et de vous entendre I Si vous saviez quel enchantement j'éprouve quand vous parlez un peu longtemps, avec un peu d'abandon et de confiance ! comme chacune de vos paroles descend dans mon cœur, comme mon âme se remplit de vous ! comme un repos, un bonheur momentané remplacent l'agitation qui d'ailleurs me dévore t
Oh I si VOUS m'aimiez comme je vous aime, de quelle félicité nous jouirions! Quelle certitude nous aurions l'un et Tautre dans la viel Si, en vous éveillant, vous pensiez avec plaisir à ce sentiment qui vous entoure, qui embrasse depuis les plus poiiis détails jusqu'aux plus grands intérêts de votre existence, qui s'associe à chacune de vos pensées ; qui, si vous le permettiez, ne laisserait aucune de vos émotions, aucun des besoins de votre cœur sans réponse; à ce sentiment si exempt de tout égoisme, qui trouve à se dévouer le bonheur que d'autres cherchent dans Tamour-propre et dans le succès ; qui est étranger à tous les autres calculs ; pour qui ni la gloire, ni la puissance, ni la fortune ni Tamusement n'existent qu'autant qu'ils sont des moyens d'arriver jusqu'à vous et de vous servir ou de vous plaire, combien votre vie serait plus pleine et plus forte I combien ce vague qui vous tourmente deviendrait du bonheur! Car chaque détail de la vie, chaque mouvement de l'âme, chaque intérêt même vulgaire serait une cause d'union, une occasion de sympathie, et les objets qui vous fatiguent ou vous sont indifférents prendraient de l'importance comme vous prouvant que vous êtes
uniquement et complètement comprise, chérie, adorée. Dites-vous bien au moins que, si votre caractère, votre volonté, vos souvenirs, vous font dédaigner ce bonheur, la certitude qui doit le fonder existe pourtant ; que vous disposez de moi comme d'un instrument qui répond à chaque pensée, à chaque émotion de vous, et qui ne cesserait d'y répondre que si vous vouliez le briser. Ne le brisez pas. Vous en avez été bien près plus d'une fois; mais, aujourd'hui, vous ne pouvez avoir ni crainte ni défiance.
Vous êtes convaincue au fond de voire âme que je ne serai jamais que ce que vous voudrez, et au moins vous ne pouvez me refuser une place unique parmi vos amis, celle d'un homme qui se compte pour rien, qui ne demande rien à la destinée; qui consentirait à ce qu'on appelle la prospérité pour obtenir une heure de plus de votre présence; mais qui rejetterait toutes les prospérités de la terre, s'il fallait les acheter en renonçant à une heure qu'il pourrait obtenir de vous. Ne vous travaillez donc pas contre moi et que votre amitié m'aide à vivre. Il vous est prouvé
que c'est par elle que j'existe, comme repos,
comme raison, comme possibilité de m'occuper de moi, pour vous obéir, pour vous voir, pour m'approcher de vous davantage.
Le bal élait beau. Pei*sonne n'a remarqué mon arrivée tardive. M. de Forbin n'y était pas.
J'irai vous voir vers quatre heures, Rendez*mai le manuscrit pour que je lie ensemble ce qui est fait et ce qui doit se faire.
. Ce matin, je cours pour mon ouvrage et pour l'Institut. Mais vous êtes au fond de toutes mes actions. Les savants ne se doutent pas que c'est à cause de vous seule que je vais leur faire ma cour.
Que faites-vous aujourd'hui? Madame de Slacl m'a fait encore courir pour ses affaires, et, d'après vos ordres, j'ai mis mon temps à sa disposition. Je rentre fatigué et triste, quoique j'aie de bonnes nouvelles à lui annoncer. Je dinerni chez elle, je serai ce soir chez madame de Beauveau. Yoil&cequi est fixé dans ma misérable journée, et il n'y a rien ïh qui m'intéresse ou me réjouisse. Je ne me sens
lANVtER 1815 99
pas le courage de vous entretenir plus longtemps de moi. Je trouve que je dois vous ennuyer prodigieusement. Je vais travailler aux mémoires. Je ne resterai que très peu de temps chez madame de BeauveaUy ce soir; mais je n'irai chez vous, ou là où je pourrai vous voir, que quand et comme vous me le permettrez.
A Dieu ne plaise que je me plaigne, j'ai trop à remercier le ciel de ce que vous n'avez pas été malade de votre course de ce matin; j'écoutais tous les détails du froid affreux qu'il a fait dans l'église S et je frémissais. J'ai senti qu'il y auratt encore une plus horrible douleur que celles que j'ai éprouvées : ce serait celle de vous savoir souf« frante et de ne pouvoir vous soigner sans cesse. Maisy en m'interdisant toutes plaintes, il est pourtant vrai que je n'ai pu, depuis deux jours, vous dire
1. Au service célébré à Saint-Denis, le 21 jantier 1815, pour Louis XVI et la reine Marie-Antoinette.
un mot seule. Mon cœur s'élance vers vous : j'aurais besoin de vous dire combien je vous aime. Mon sentiment se fortifie de mille caractères qu'il n'avait pas. Je découvre en vous mille nouveaux charmes. Votre esprit est le seul qui me convienne, votre grâce est la seule qui me touche. Votre gaieté si naturelle, si naïve, si vraie, votre âme si pure et si noble, chaque mot de vous indiquant la finesse ou révélant la bonté, j'aime en vous tout ce qu'il y a de beau et d'adorable sur la terre. Ah I laissez-moi vous aimer, j'en vaux mieux, je m'en estima davantage, je me sais gré de sentir avec tant de force tout ce que vous êtes et tout ce que vous valez. Mon amour était ma seule pensée ; il devient presque du bonheur, tant il est doux de vous admirer et de vous chérir; je ne puis résister au besoin de vous le dire, quoique mes pauvres lettres restent toujours sans réponse. Mais je vous aime comme on aime Dieu, qu'on prie, qu'on invoque, et dont on sent, malgré le silence, l'influence bienfaisante au fond de son cœur. N'oubliez pas que vous m'avez dit de vous aller voir à deux heures. Qu'on ne me renvoyé pas et que je puisse une fois vous dire que je vous remercie de tout ce que
j*éprouve pour vous. Vous aimer est un bonheur. Vous êtes l'idéal d'une femme, la réunion de tout ce qui séduit, de tout ce qui impose, de tout ce qu'on révère, et de tout ce qu'on aime. Ne brisez pas mon cœur, qui est à vous comme une partie de vous et qui a besoin d'un peu d'affection pour résister au sentiment qui le domine, et pour supporter la privation de ce que vous lui refusez.
A deux heures, n'est-ce pas? Mon espérance de TOUS voir me fait toujours trembler. Je suis tou* jours sur le bord d'un abime où vous pourriez me pousser d'un gesle, et je me retiens à votre main, à votre robe, comme un malheureux qui craint de périr.
Pardon si je vous écris encore, mais je voudrais, 8^1 est possible, conserver les moyen? de finir ce malheureux ouvrage que j'ai entrepris, et je sens qae, si vous n'avez pas, pour quelques jours encore, un peu de bonté, dussiez-vous vous la prescrire, je
i02 LETTRES DE B£NJAMK'< GONSTAN
n*aurai plus ni talent ni force. Vous m'avez renvoyé bien durement. Je me suis en allé bien triste et je n'ai pas eu le courage de retourner chez vous le soir. Je n'ai pas non plus fait d'autres visites, je laisse rompre toutes mes relations. Jamais il n'y eut destruction plus complète d'un malheureux être sous tous les rapports sociaux et politiques et de toute espèce.
Le 36 août, je suivais avec activité et même avec adresse une marche qui aurait arrangé peut-être ma vie, et surtout celle d'une autre, ce qui est plus important. Depuis le 27, tout est changé. Je souffre et je me consume tout seul, et aucune tentative pour reprendre le gouvernement de moi-même ne me réussit. Je ne vous parle presque plus de celte longue douleiu*; mais, croyez-moi, tout ce que je vous en écrivais quand j'espérais vous toucher subsiste encore, et, s'il y a moins de violence apparente, c'est qu'il y a plus de découragement. Je ne m'explique pas comment, aujourd'hui que vous êtes bien convaincue et de ma soumission et de mon dévouement si complet, vous ne mettez point de prix â répandre dans une âme, dont vous disposez, un peu de bonheur ou de calme, l^ vie
iAnvICA 1815 10»
est-elle donc si riche en affections, qu'il faille fouler aux pieds celles qui ne demandent qu'un signe de bonté pour se consacrer à jamais? Pardon si je me plains, mais je n'ai pas un être i qui je puisse parler. Ma peine retombe tout entière sur moi seul, et, quand j'ai passé la nuit dans l'agonie et les larmes, je me retrouve le matin effrayé de ma solitude. Aucun signe d'amitié de vous ne m'interrompt jamais, et, si quelque maladie me frappait, vous me laisseriez mourir chez moi, sans vous être seulement aperçue de mon absence. Pardon encore. Je ne vous accuse pas. Il y a dans tout ceci une volonté surnaturelle; car tant d'indifférence pour un être qui vous aime tant n'est pas dans la nature humaine. Aussi c'est au ciel plus qu'à vous que je demande grâce. Je lui demande à chaque heure du jour et de la nuit la seule grâce que je désire, que j'implore encore de lui en vous écrivant ces lignes, une mort prompte, car ma vie est perdue sans re * tour ; et je cesserais de vous aimer, ce qui est impossible, que je ne ne cesserais pas de regretter le bonheur que j'ai espéré pendant quelques jours. Mais n'avez-vous donc nulle amitié pour moi, pas même autant que pour M. Ballanche ou tel autre?
et, si VOUS en avez, pourquoi me dites-vous si souvent le contraire? Croyez-vous que, si un honune se croyait condamné à mort, ce fût une douce plaisanterie de lui dire sans cesse que la sentence va s'exécuter? Oh! si vous avez un peu d'amitié, laissez-lemoi voir. Laissez-moi respirer un moment sans angoisse. Je voudrais tant savoir encore une fois ce que peut être la vie sans douleur IJe vous aime avec tant d'ivresse I chaque geste de vous a une telle séduction 1 Oh I si le ciel mettait près de vous un abîme et quMl y fallût tomber après vous avoir serré sur son cœur, avec quelle joie je me sentirais rouler au fond de l'abime !
Un mot de vous, pour que, ce matin, je puisse travailler. J'ai grand besoin d'avoir fîni, mes retards sont un ridicule et vous en seriez plus mal pour moi. Mais je ne puis rien sans vous et je mendie un peu de talent de vous, qui avez en votre pouvoir tout ce qui m'en reste. Que vous a dit la personne que j ai laissée avec vous? Elle ne passe jamais nulle part qu'il n'en résulte pour moi quelque chose de funeste. M'aura- t-elle encore fait du mal? Vous m'avez permis de diner chez vous, je vous verrai donc à cinq heures, n'est-ce pas? Jusqu'à-
lors je travaille, avec quel effort, Dieu le saiti Hais, deux jours après que mon ouvrage aura paru, vous saurez pourquoi je suis si impatient de le faire. Adieu, jusqu'à cinq heures, n'est-ce pas? Oh ! mon Dieu, pourquoi faut-il vous aimer ainsi? Cela vous est si égal. Adieu. A cinq heures.
Je suis le plus importun, le plus incommode, le plus ennuyeux des hommes. Je me le dis à moimême. Hais on pardonne à celui qui, condamné à mort, demande grâce, et il n'en a pas plus besoin que moi. J'ai pu vivre, travailler, causer, m'occuper de mon avenir pendant quatre jours, parce que, durant quatre jours, vous m'avez témoigné un peu d'amitié, que je vous ai beaucoup vue, regardée, écoutée, et que j'ai respiré par votre présence du calme et de )a raison. Depuis trois jours, vous êtes changée, je vous vois à peine, je suis forcé d'étouffer ce que j'éprouve. Je ne puis plus ni travailler, ni penser, ni parler à personne;
106 LETTRES DE BEKiÂMlN CONSTÀ^T
mes forces me manquent; toat avenir, avec ou sans carrière, me semble insupportable^ parce qu'il est séparé de voire idée. Je suis retombé plus faible et plus misérable que jamais. Je me traîne donc a vos pieds et je vous demande de ne pas me relirer cette protection d'affection qui seule me soutient. Elle vous importune; mais que voulez-vous que j'y fasse? Si je pouvais, croyezvous que je souffrirais ainsi? Devant Dieu, je me raisonne, je me travaille, je m'encourage; mais, sans vous, sans votre vue, sans votre amitié, je ne puis rien. Comment cela est arrivé, je ne puis vous le dire. Je ne suis pas, sous d'autres rapports, sans force et sans courage : et une faiblesse qui ne vient que d'une affection pure, désintéressée et sans bornes n'est pas méprisable. Écoutez : grâce aux quatre jours d'existence moins pénible que vous m'avez donnée, mon livre, bon ou mauvais, est fini. C'est pour mon sort en France une époque décisive. Ceux qui me veulent du bien attendent cette occasion. Si j'en profite bien, les quinze jours qui vont suivre établiront ma destinée, et me tireront de la position hostile et équi voque qui me suit et qui même embarrasse mes
FÊYAIKR 1815 107
amis. Si vous le voulez, j'en profiterai bien. Hais donnez-m'en la faculté, recevez-moi, écoutez-moi, plaignez-moi, conseillez-moi, et surtout montrezmoi de Tamitié. Car, sans cela, tout est inutile ; c'est en pure perte que vous vous donneriez la peine de parler aux autres et de me servir près d'eux, si vous ne me sauvez pas de moi-même. Avant-hier, j'ai admirablement parlé à M. de Jaucourt, parce que je comptais sur un entretien le soir. Il a manqué, et, chez la duchesse de Raguse, je n'ai pu qu'errer comme une ombre et parler de vous à M. deForbin.Hier, j'ai été plus souffrant encore : madame de Staël me parlait de moi. Je ne la regarde pas comme une amie et je l'écoute avec défiance. Mais elle avait pourtant raison. Elle me conseillait de partir, c Vous ne pouvez rien faire, me disait-elle, dans l'état où vous êtes, quelle qu'en soit la cause. Vous blessez tout le monde, en n'écoutant pas, en ne répondant pas, en ne vous intéressant à rien de ce qu'on vous dit; il ne vous restera pas un ami si vous continuez. Moi, je ne me soucie déjà plus de vous. Votre femme s'en détachera aussi, et, si c'est l'amour qui vous met dans cet état, la personne que vous aimez n'aura jamais
d'âffeclion pour vous. » Il y avait bien delà vérité dans ce discours. Je l'ai nié, mais je le sentais.
Vous pouvez tout changer. Soyez pendant quinze jours ce que vous avez été pendant quatre, et certes, c'est peu de chose, car vous ne m*avez pas même laissé vous peindre mon sentiment. Mais je vous voyais, je respirais près de vous, je reprenais des forces. Au nom du ciel, continuez pour quinze jours, jusqu'à ce que ma tentative ait échoué ou réussi. Je vous demande votre présence comme d'autres vous demanderaient votre crédit. Je ne puis rien si je ne vous vois pas, si je ne crois pas que j'ai une petite place dans votre cœur. Votre indifférence m'accable, mon amour me dévore, me consume; un peu de pitié pour assurer ma destinée extérieure, puisque ce n'est qu'à elle que vous vous intéressez. Tout dépend de là. Vous mettriez tous vos amis en mouvement, on me donnerait toutes les places et les dignités du monde, que, si j'étais deux jours sans vous voir, tout serait perdu. Hier, je ne voulais pas aller chez vous. Mais je souffrais tant, que j'ai voulu vous regarder pendant quelques minutes. J'ai essayé de causer, vous ne m'avez jamais répondu. Enfin j'ai voulu vous écrire encore.
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Je fais ce que je peux, aulez-moi, ou laissez-moi renoncer à tout, et m'en aller si je peux, ou bien en finir de ma souffrance et de ma vie. J'en suis plus près que vous ne croyez.
Je vous verrai à quatre heures, et, si vous n'y êtes pas, je vous attendrai, car j'ai besoin de vous pour n'être pas mort à mon dîner. Je crains pour ce soir la longueur de ma lecture. Nous en parlerons à quatre heures.
Comme vous daignez vous intéresser à moi et à ma brochure, que je vous dois d'avoir pu achever, je vous dirai que j'ai regu du directeur de la librairie une lettre la plus obligeante et la plus pleine d'éloges, et qui m'annonce qu'tb en seront contents. Demain ou après demain, tout paraîtra. Si vous ne vous y intéressiez pas, cela me serait bien égal; mais, si vous vous y intéressez, donnezmoi la force de profiter de l'occasion; sans quoi^ je ne ferai rien que souffrir. Je suis votre ouvrage dans tout ceci. Je vous verrai à quatre heures.
ilO LETTRES DE BENJARÏIK CO.NSIA.NT
Mais que faites-vous ce soir? il n'y aurait pas assez de vingt-quatre heures par jour pour vous voir si je m'en croyais. Je vais me remettre aux mémoires. \ Quand aurai-je une bonne heure pour ne les lire qu'à vous? Vous êtes le génie tutélaire ou l'ange exterminateur, i votre choix.
Je n'ai pu avoir de chez l'imprimeur les premières feuilles que vous voulez lire, que vous daignez lire par intérêt pour moi. Je les aurai dans la journée, et je vous les enverrai; mais laissez -moi m'arrêler sur la pensée que vous vous intéressez à moi. Je ne sais que trop combien est faible cet intérêt. Je ne le dois qu'à la conviction que vous n'avez pas repoussée, que toute mon existence vous est consacrée, et que ma vie est attachée à un peu d'affection de votre part. Je sais combien mon rang est inférieur, de combien de souffrances me menace chaque mouvement de votre cœur, si adorable à la fois et si mobile.
FÊVRIKR 1815 1H
Youséles un ange qui jetez quelquefois sur nous du haut du ciel un regard de bonlé : nous vous suivons des yeux^ enchaînés que nous sommes sur la terre. Mais vous êtes entourée d'un nuage et nous sommes tristes ou heureux, souffrants ou satisfaits, suivant que nous distinguons Fange i travers le nuage, ou que le nuage se referme et dérobe Fange à notre vue. Continuez donc à nous faire vivre, hélas ! Je dis nous^ tant j'ai le sentiment que je dois être heureux d'être souffert avec d'autres. Disposez des facultés, des forces, de tous les moyens de ceux qui vous aiment. Exercez votre empire et distribuez à votre gré les consolations ou les peines.
Mais reconnaissez nu moins en vous-même que»
si votre affectionne me distingue pas, voire équité doit me distinguer. Je ne suis pas comme les autres, un homme qui se borne à vous aimer; je sois votre propriété sans réserve. Me$ sensAtîoiis, j mes pensées, toutes mes heures, tous mes pro;<?ts dépendent de vous. Vous me glacez ou vous -?.<* ranimez d'une parole. Je n'existe plus en mo' sous aucun rapport. Tout m'est égal, pourvu que je m^approchc de vous. Tout est pour
ils LETTRES DE BENJAMIN CONSTANT
moi une route ; un regard de vous est le but.
A ce soir. Je vais icrire nos mémoires. Je ne sortirai pas ce matin. Où irais*je? puisque je ne puis aller chez vous.
Adieu, vous qui êtes ma vie !
Vous connaissez ma position ici, elle est incertaine, mais elle s'améliore. Avec de l'activité et de la raison, tout peut s'obtenir, car on est bien disposé et la nécessité forcera les exagérés à revenir à un homme qui, vous le voyez par les journaux, et je le vois par les conversations de tout le monde, prend chaque jour une place meilleure dans l'opinion. Si je consacre huit jours de calme à retravailler cet ouvrage, qui a eu du succès et qui est sur toutes les tables et dans toutes les bouches, bien qu'il ait été composé au milieu des distractions que peuvent donner toutes les douleurs, je me placerai, j'en réponds, au premier rang politique. Je n'ai point de vanité. Ce sont les autres qui m'avertis-
senl de ce que je vaux; et ce que je dis de ce que je puis faire est une vérité qui m'a été démontrée sans jue je la cherchasse, et, pour ainsi dire, historiquement.
Maisjenepuis rien sans vous : votre affection est nécessaire à ma raison comme à ma vie, et me conseiller le travail en me repoussant, c'est vouloir qu'un homme qu'on tue marche et agisse. Vous l'avez-vu quand vous m'avez maltraité ces derniers jours. Je n'ai pu soigner personne, parler à personne. Tout a été en moi abattement et Tolie. Au premier signe d'indifférence de vous, tout cela reviendrait. Ceci n'est pas un moyen que j'emploie, mais un fait que je dis, et qui est la base de tout, car il ne peut changer.
Si donc vousne vous persuadez pas de ce qui est évident, que toutes mes forces, et par conséquent toute ma carrière, reposent sur votre affection, il est inutile de me rien faire essayer. Ce n'est que me donner inutilement beaucoup de souffrance et l'air d'une inconséquence ridicule. Après avoir obtenu des autres promesses, intérêt, service, au premier coup d'œii froid de vous, je jetterai tout loin de moi. Je ne pourrai pas faire autrement, c'est de là qu'il faut partir.
lU LETTRES DE BENJAMIN CONSTANT
Votre affeclioQ depuis avant hier in*a redonné la possibilité de vivre. Si vous me la conservez, si je vous vois seule, si je puis soulager mon âme en causant avec vous, j'arriverai à tout. Mais, si des réflexions mal fondées, des déûances injustes doivent me rejeter de nouveau dans Tabîme, il vaut mieux que je m'éloigne. Gela vaut mieux pour vous; car, dans le désespoir que j'éprouve alors, je ne puis répondre de rien. C'est un prodige que j'aie pu me vaincre ces derniers temps, ne pas aller pousser des cris de douleur dans votre rue, ne pas mourir à votre porte, ou ne pas essayer de me venger de ceux auxquels j'attribuais votre dureté.
Vous connaissez à présent mon caractère, mon sentiment passionné et sans bornes, mon ardeur à vous obéir. Vous savez que vous n'avez rien à craindrede moi, si vous me témoignez de l'affection. Prononcez donc. J'ai fait un plan de vie merveilleux. Il n'y aura pas une heure de perdue, pas un moyen de négligé. Mais tout repose sur vous, sur votre égalité d'amitié, sur des entrevues libres et fréquentes où je puisse vous dire ce que je ne puis dire qu'à vous, et vous consulter sur ce que je dois aire d'ailleurs^ pour obtenir les succès d'ambition
quô je ne désire que comme moyen de vous dévouer ma vie. Ces entrevues seront quand vous vou* drez, comme vous voudrez. Je vous verrai peu au milieu de votre société, si ma présence a de l'inconvénient; ce qui pourtant, quand j'aurai ma tête à moi et que je parlerai aussi bien qu'un autre, ne me parait pas vraisemblable. Je travaillerai, je causerai, je verrai ceux qui peuvent me servir, je soignerai tout le monde. Je vous devrai ma carrière. Vous serez Fange réparateur de ce qu'une autre femme a détruit. Décidez donc. Moi, je n'ai qu'une pensée, qu'un sentiment, qu'un moyen de vivre : c'est vous, vous seule et toujours vous. Pour vous aussi cette conûance réciproque, cette certitude que toutes vos impressions sont partagées, qu'il n'y aura rien d'isolé daps votre âme angélique, que vous avez un cœur qui sympathise en tout avec le vôtre et qui serait brisé sans le vôtre, ne peuvent pas ne pas être une idée douce. Puis-je donc compter sur votre amitié, j'oserai dire, votre justice? Ne nommez pas cette union des âmes simplement de l'amour. J^ai tout l'amour que jamais homme a pu ressentir, mais j'ai bien plus que de l'amour. Tous les sentiments de la terre et tous les sentiments du
ilô LETTRES DE BENJAMIN CONSTANT
ciel sont réunis pour vous dans ce que j'éprouve. Ne dites pas que c'est passager. J'ai eu quinze ans un lien terrible qui ne liait que moi, et si on examinait bien tous ses détails, ce n'est pas moi qui l'ai brisé.
Ange adoré, à qui je ne demande qu'un regard doux, et une affection pure comme lui, décidez donc. Si vous ne pouvez concevoir cette confiance que je mérite, si vous devez encore, inégale et injuste, me remettre dans les tourments de Tenfer, pour vous-même, dites-moi de partir. Ne me laissez pas défaire des arrangements qui, exigeant quelques jours pour être reraits, m*exposent à des jours d'agonie et vous-même au spectacle de ma folie et de ma douleur. Mais, si l'homme qui, avant de vous aimer uniquement, se sentit toujours entraîné vers vous ; si l'homme qui donnerait sa vie pour vous épargner, je ne dis pas à vous, mais au dernier être qui vous intéresse, une piqûre d'épingle; si cet homme, sa carrière, son repos, sa gloire, sont quelque chose à vos yeux, que votre amitié reste égale et bonne. Encouragez-moi, guidez-moi, mais surtout recevez-moi; car vous me ranimez, vous me calmez, vous me rendez la raison, je
sors d auprès de vous plus tranquille, mes facultés sont doublées, mon cœur n'est plus oppressé. Décidez donc, et, croyez-moi, en descendant en vousmême, vous vous direz qu'une telle affection n'est pas méprisable, qu'il est bon de l'avoir rencontrée, de pouvoir se l'approprier, sans rien blesser de ce qu'on respecte, et que cet isolement, cette tristesse que vous éprouvez est un avertissement du ciel; qu'un être tout dévoué, compagnon de toutes vospensées, vous comprenant dans ce que d autres appellent des rêverieSy vous égayant par son esprit, vous servant de tout son zèle, ne vous gênant jamais, ne demandant que ce qui est indispensable à sa vie, votre présence, qu'un tel être ne doit pas être repoussé.
Je ne puis m'empêcher de vous écrire un mot pour vous supplier de ne pas mettre obstacle à ce que la pei sonne que vous savez vienne ce soir, là où je dois l'attendre. Vous m'avez arraché ce misérable petit secret; mais ne faites pas tourner
contre moi votre toute-puissance : il est indispensable que, celte personne et moi, nous ayons une conversation ensemble. Cette conversation peut très bien ne pas amener ce que vous ne vouiez pas, mais elle doit nécessairement avoir lieu ; sans cela, la personne croira toujours que je vous en ai parlé pour l'éviter, et je serai forcé de lui faire dire demain que je Tai attendue inutilement toute la nuit, ce qui serait de sa part une autre impertinence. Je vous promets toute la modération compatible avec ce que je me dois. Songez que Topinion est méchante pour moi et que je ne puis lui donner la plus légère prise; j'ai déjà perdu bien du bonheur en vous voyant si peu. La folie de ce matin n'est pas ma faute ; ne m'en punissez ni en me privant du peu de moments que je passe avec vous, ni en empêchant une conversation qui ne sera rien, mais qui ne peut s'empêcher, car elle m'a été demandée sans que je la proposasse. Songez que vous m'avez fait serment de n'en rien dire. Songez que je me suis toujours efforcé de vousprouvei mon dévouement, et que je vous défie de vous retracer une circonstance où je n'aie pas été pour vous tout affection, amour et dévouement
sans bornes. Laissez donc venir la personne que je vais attendre, et croyez que vous plaire en tout est mon plus vif désir.
XLVÎII
Tout est arrangé. Je me suis fié à votre parole, vous seriez bien coupable de me tromper; car j'ai perdu une bien belle occasion. Il est vrai qu'elle peut se retrouver. Oh I je braverais mille morts pour une heure passée avec vous ! Je vous verrai donc à trois heures ! Quel bonheur I il y a longtemps que mon cœur n'a éprouvé cette joie.
J'ajoute un mot au petit billet que je vous ai écrit ce matin. Tout est arrangé, mais tout peut se déranger pour une seule chose : c'est si M. de Forbin se doute le moins du monde que vous soyez in-
struite de rien de cette affaire. Alors tout recommence inévitablement. Du reste, il s'est fort honomblement conduit ; votre nom, comme de raison, n'a pas même été indiqué, et nul, pas même lui, je crois, ne s'en doule.
Je vous écris en hâte pour que vous soyez en garde contre lui, si vous le voyez avant moi. A trois heures, je vous verrai ; cela vaut mille vies.
Vous m*avez percé le cœur d'un mot, en me disant que j'avais dit des choses indiscrètes à M. de Forbin et qu'il ne m'en avait pas répondu. Il m'a pris un remords fort au-dessus de ce que vous pouvez croire. Au fond, ce n'est pas sa faute s'il profite des heures que vous lui accordez ; je ferais tout comme lui à sa place, et me prévaloir de ce qu'il peut y avoir de pénible dans ses souvenirs est mal. Je vous envoie un billet pour lui. Vous jugerez s'il convient de le lui remettre ; c'est une chose sérieuse entre hommes. Heureusement que vous
ne pouvez méconnaître mon motif, et c*est à votre opinion seule que je tiens. Je n'ai pu le rattraper hier et il ne s'est passé ni ne se passerait rien entre nous ; par conséquent^ c'est de ma propre volonté que je cherche à effacer en lui une impression pénible. Jugez donc mon billet par vousmême et votre cœur. Je ne vous cache pas que c'est aussi pour ne pas gâter les moments où vous me permettez d'être avec vous que je fais cette démarche. Je voudrais effacer tout ce en quoi j'ai pu vous déplaire. Soyez un peu bonne pour moi, je vous aime tant I je vous suis si dévoué I Je vais faire une belle action. Je suis si bon enfant! Je vous verrai après dîner. Je travaillerai tout ce matin, je ne vis que pour vous. Soyez bonne et donnez-moi quelques moments avec un peu de liberté. De manière ou d'autre, ceci unira bientôt ; vous partirez, et moi, certainement, je ne pourrai pas rester. Ne me mettez pas au supplice. Laissezmoi vous devoir du calme .et vous vouer un sentiment éternel dont la reconnaissance puisse faire partie. Adieu, à ce soir.
iîi LETTRES DE BExNJAMIN CONSTANT
Lï
Je n'ai fait que penser h ce que vous m^avez dit
hier. Je n'y conçois rien ! et votre disposition passft mon intelligence. Que vous soyez mécontente
quand M. de F... vous fait des scènes ou vous compromet en cherchant querelle à d'autres, je le comprends. Mais que vous avais-je fait pour mériter tout ce que vous m'avez dit? Est-il donc vrai que mon affection ne vous parait d'aucune valeur et que vous désirez que je l'ctouffe jusque dans son dernier germe ? Je mets en fait qu'il n'est pas possible de chercher davantage à ne pas vous gêner et de mettre à plus bas prix le dévouement le plus absolu. Il vous est donc bien importun d'être aimée ! Je ne crois pas depuis deux mois avoir fait une chose qui pût vous déplaire, ou en avoir négligé une que vous parussiez désirer. Vous le sentiez, vous m'en aviez su gré. En écarlanl Tamour, vous promettiez quelque amitié, et c'est tout d'un coup, quand je devais le plus
compter sur vous, quand je m'efforçais le plus de me plier à vos volontés et de mériter votre con« fiance, que vous frappez mon cœur de tous les coups les plus douloureux I Éies-vous contente de vous-même relativement à moi ? c*est à votre conscience que j'en appelle. Mais ce n'est pas pour me plaindre que je vous écris, c'est pour vous demander un conseil, et je vous promets de le suivre. Il m'est bien prouvé que votre volonté positive est de ne prendre avec moi aucun lien qui ressemble le moins du monde à Famour; mais votre volonté est-elle également que toute amitié cesse entre nous? Rétractez -vous ce que vous m'avez dit dernièrement, que je pouvais être de quelque douceur dans votre vie, parce que vos alentours n'entendaient pas la partie de votre caractère et de votre âme que j'entends peut-être mieux que personne ? Votre désir est-il que de ce rang de confident de vos pensées et d'ami plus intime que d'autres, que vous m'avez accordé, je redescende dans la foule de vos connaissances les plus étrangères, comme M. de Montbron ou lord Kinnaird ? Est-ce là la récompense que vous destinez à six mois du sentiment le plus vrai, le plus
soumis, le plus abandonnéi et le plus résigné à ne prendre que les formes que vous permettez? Si cela est, si les preuves que je vous ai données, que la moindre chance de vous faire plaisir, le moindre succès dans ce que vous désiriez était pour moi le bien suprême, n^ont abouti qu'à ce résultat, six mois d'aiïection dévouée n'ont pas laissé une trace, je dois m'ordonner de ne plus importuner votre vie.
Je sais à quoi je m'expose en traçant ces lignes; la terreur me prend déjà et je pourrais fondre en larmes à Tidée que votre réponse serait une confirmation de cette sentence. Mais enûn ce qui me regarde n'est pas ce qui vous importe, et vous ne saurez plus rien de moi si vous me le prescrivez. Je puis n*ètre que votre ami, et je ne demande que cela. Je demande une place pareille à celle de M. Ballanche. Une simple connaissance, je ne puis l'être, vous m'avez promis mieux, j'ai mérité mieux, j'ai besoin de mieux. Si vous avez changé depuis ces cinq jours, une tentative me reste à faire, c'est celle de ce voyage si souvent annoncé. Il peut me nuire, mais il peut me sauver. L'effet de mon ouvrage, si j'en crois ce qu*on m'en a
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écrit, est plutôt bon. Mais tout est subordonné i votre manière avec moi. On m*offrirait le trône de France, que, si vous me traitiez durement, je ne serais qu'un fou misérable et ridicule. Voyez donc et répondez. Vous m'avez dit dans notre dernier tôte-à-tête, que je pouvais avoir près de vous, par la simple amitié, une place particulière comme confiance, comme partage de vos impressions. Je Tai acceptée, cette place, je la réclame. Pourquoi m'avez-vous dit hier que cela ne pouvait durer? Je ne puis vivre près de vous sans cette place; si vous me Pôtez, qu'importe ce que je ferai 7 Mais souffrir ce que je souffre, aucune force humaine ne le peut Si vous me la rendez^ je ne me plaindrai plus. Vous m'en verrez jouir. Mais donnez-moi la sécurité. La coquetterie permet le caprice, Tamour le répare. Mais dans l'amilié, il faut savoir sur quoi compter. Pensez que cependant Taffection n'est pas chose si commune; que, moi-même, je ne suis pas un être si vulgaire, que vous en avez regretté de moins distingués, que je n'exige rien que d'obtenir une confiance que vous m'avez offerte» de vous être agréable ou utile quand je le pourrai, et que je vous apporte quelque chose
126 letthës De Benjamin constant
comme esprit, comme dévouement^ comme appréciation et culte de vous, qui n'est pas tellement à dédaigner. Songez que cette relation n'est point d'une nature fragile ou passagère,mais peut, sans blesser personne, durer toute notre vie et se retrouver dans toutes les circonstances!
Il me reste une prière à vous adresser. Si le sens de votre réponse doit être dur, je ne vous demande point de l'adoucir. Mais je vous demande de me ménager ensuite pendant huit jours et de me traiter comme auparavant. Avec cette précaution, je dompterai mon agonie, je ne vous fatiguerai pas de ma souffrance, je ferai tous mes préparatifs de départ, et je partirai sans bruit. — Si, au contraire, vous avez de Tamitié pour moi, si vous me permcUez la mienne, si ce misérable cœur si froissé reprend... Mais je ne veux pas prévoir un bien qui ne m'est pas encore accordé. Je ne veux pas rouvrir mon àme à la joie, quand peut-être toutes les douleurs vont fondre sur elle.
FÉVRIER lël5 U7
LU
Je suis d'une tristesse profonde. Voire conversalion d'hier m'a arfligé sous mille rapports. J'y ai vuy ce qui me déchire le cœur, l'intention que vous reprenez toujours de rompre même le lien d'amitié qui existe entre nous. J'y ai vu de plus, ce qui m'afflige comme une nouvelle barrière entre vous et moi, l'impossibiHté de me faire une situation tolérable dans ce pays*ci. Pour la première fois, je suis triste de ma position extérieurei parce qu'elle influe sur ce qui est ma véritable vie, mes relations avec vous. Tout cela m'a rendu toutes mes idées de départ, puisque je n'ai pas la force d'en finir autrement, et, dans ces idées, l'établissement chez moi des deux personnes dont nous avons parlé me devient plus agréable que jamais. Je vous écris donc pour vous supplier d'arranger cettepetile affaire, c'est une chose qui me convient ; indépendamment de tout motif de bienfaisance
et je les logerai mieux que personne et avec plus
de plaisir.
Je vous écris dans ce but et je unis ma lettre. Je
suis trop triste pour rien ajouter. Il y a dans ma
tristesse un découragement qui m'empêche même
de me plaindre.
Adieu; je ne vous verrai donc qu'à dixheuresi et
même plus tard. La journée est longue.