‹ Lettres de Benjamin Constant à Madame RécamierChapitre 22 sur 53 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Trois heures du maun.

J'ai rhonneur de prévenir la protectrice du couvent que j'ai gagné vingt-quatre napoléons, dont en conséquence douze sont acquis aux pauvres qu'elle veut bien soulager. J'aurais peut-être gagné plus ; mais j'étais si effrayé de l'idée de perdre, que je n'osais pas jouer hardiment. Je lui porterai cette petite offrande, ou plutôt je réclamerai, comme prétexte, le bonheur de l'accompagner, parce qu'elle me l'a promis, et que les promesses sont sacrées.

A présent que j'ai fait mon rapport, je profite de l'occasion pour vous suppKer, vous qui faites

à bien peu de frais toui le Donheur ei toute la destinée de ma vie, de vous souvenir que, s'il y a des nuages sur l'horizon, je n'en suis point coupable, que ce n'est point moi qui me plains, bien qu'à la seconde place ; que, dans mon extrême soumission, je serais parti la mort dans le cœur, mais que je serais parti sans humeur, et que je ne suis resté que parce qu'il n'y avait pour vous aucune gène et aucun inconvénient à ce que je restasse. U ne serait donc pas juste et il ne peut être dans votre cœur de vous en prendre à moi de l'humeur d'un autre, si humeur il y a. Je n'ai un peu de calme, un peu de facultés et de possibilité de m*occuper, en un mot, je ne vis que depuis que j'espère avoir une place dans votre affection ; et, si vous comparez l'état où vous m'avez vu à celui où je suis, malgré ce qui doit m'afOiger, vous sentirez que vous êtes responsable de ma raison, de ma vie, que vous conservez par la moindre bonté et par le charme de votre présence. Mon Dieu! j'ai tant et si horriblement souffert, que je crois à peine à un état moins pénible, et que je suis aussi étonné que reconnaissant de ne plus éprouver cette épouvantable douleur. Vous disposez de moi comme ja-

mais femme n'a disposé d'un être : vous en disposez chaque jour davantage. Je pouvais me tuer pour vous dans le commencement de cette passion magique; aujourd'hui , je puis me plier i toutes vos volontés, hormis à la privation de vous voir. Je puis souffrir sans me plaindre, je puis tout pour que votre cœur et même les sentiments qui ne sont pas pour moi n'éprouvent aucune contrariété pénible. Faites donc pour moi ce que vous pourrez ; dites-vous que j'aurais besoin de tont et que je vous aime si passionnément, que je me contente du moins possible, et ne déchirez pas un pauvre cœur qui est tout entier dans votre dépendance, et qui n'existe que par vous.

Je vous verrai à trois heures, comme vous me l'avez dit. Pourquoi n'iriez-vous pas ce soir à Clichy *? Ce serait un bienfait. Adieu; à trois heures; il n'y en a que douze à passer.

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