‹ Lettres de Benjamin Constant à Madame RécamierChapitre 25 sur 53 · Pareal de madame Récamier · texte numérisé non relu

Pareal de madame Récamier

m^a retenu. Vous voyez qu'aucune vertu ne m'est étrangère. Mais c*est à condition que je n'y perdrai pas, et qu'on ne m'enlèvera pas mes deux femmes. Je vous demande donc un mot qui m'assure cette propriété sur votre parole.

Comme je n'ai qu'une pensée, vous savez bien que tout ce qui y tient m'occupe uniquement et que rien ne m'échappe. Je vous dirai donc que je crains de ne pas vous voir aujourd'hui si vous ne daignez vous en occuper. Mathieu va faire à neui heures et demie une visite avec madame de Staël, je ne sais où, et elle le mène ensuite chez vous vers dix ou onze heures. C'est l'heure que vous m'aviez fait espérer. Je recommande mon sort à votre K^ charité. Je ne vous ai presque pas vue hier. Un

mot de réponse aussi sur ce point, qui est tout **V pour moi.

^•' J'attends une ligne pour ma bienfaisance et une autre pour le seul bonheur que j'espère aujourd'hui : celui de vous voir.

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le me mets ce matin pendant aeux ou trois heures à ma deuxième édition, que Nicole Tient de me faire demander avec instance. Je me ferais un vrai tort en ne Tacheyant pas tout de suite. Cependant ce n'est pas ce que j'ai en tète, parce que je n^ai en tête que ce que j'ai dans le cœur. Gomment pouvez-vous dire que mon sentiment diminue?

Vous ne le pensez pas. Vous me disiez vous-même que, chez madame de Staël,avant-hiery je tournais sans cesse autour de vous sans oser vous parler. Vous savez que je n'ai pas une autre idée que vous.

Ne m'oubliez pas auprès de nos dames; peut-être, pour les mettre plus à même d'accepter, faudraitil leur présenter la chose comme place et non comme charité, en leur disant que, ne logeant pas l'hiver dans cette maison, et m'absentant souvent je désire des personnes qui l'habitent, et que cela m'épargnerait un concierge en titre. Je remets tout cela à votre délicate bonté. Mais j'ai la passion

de faire du bien par vous. Quand commencezvous à vendre les meubles de H. Récamier pour en donner le produit aux pauvres ? Que dirat-il quand, chaque jour, il trouvera deux chaises une pendule ou un rideau de moins? Combien je vous aime, vous qui êtes i la fois une femme ravissante, un ange du ciel et une enfant de cinq ans I Pourquoi donc ne m'aimez-vous pas ? J'ai oublié de vous conter une distraction bizarre que j'ai eue, qui prouve bien que je ne pense jamais qu'à vous. Âimez-moi donc.

Comme c'est aujourd'hui que vous voyez ces pauvres dames, je vous récris pour vous prier de considérer pour elle$ qu'il y a quelque avantage à ce qu'elles puissent consacrer cent quarante francs, qui font plus du huitième du revenu que vous leur procurez, à leur bien-être plutôt qu'à leur loyer. Je ferai arrangeras quatre ou cinq petites chambres le mieux que je pourrai,et je ferai mettre uneporte

pour qu'elles soient tout à fait chez elles. J'ajoute que, comme il me convient que quelqu'un habite cette maison pendant mes absences, qui peut-être seront longues ou éternelles, je gagnerais à ce que vous me permettiez d'ajouter une petite somme à leur revenu, de sorte qu'outre le loyer elles auraient une augmentation en argent. Quant aux pierres qui vous ont si fort choquée, je dois vous dire qu'à la fin de la semaine prochaine elles n'y seront plus, parce qu'elles formeront le mur de clôture du jardin. Il me semble donc qu'il faut au moins laisser à vos protégées le choix, et je crois qu'elles préféreront employer deux à trois cents francs, qu'elles auront de plus, à vivre plus commodément. Le seul danger serait que l'arrangement ne fût pas du* rable; mais je leur ferai volontiers une espèce de bail, et même je stipulerai que, si j'ai le bonheur de mourir, mes héritiers ne pourront les renvoyer qu'en leur payant une indemnité. Dieu veuille que cette dernière chance se réalise bientôt 1

MARS iJii 137

Ce mercredi 1»' mars 1815.

Madame et aimable bienfaitrice,

Je me suis rendue ce matin à deux heures, d'après l'invitation que vous m'en avez fait faire hier par mademoiselle votre cousine, rue Neuvede-Berry, au logement que votre bonté nous accorde : jai été agréablement surprise d'y recevoir le propriétaire, M. Benjamin de Constant, et vivement touchée de ce que votre bienfaisant intérêt pour nous ait ajouté à tout ce que vous faites, de nous donner un protecteur d'un aussi grand mérite. Ce monsieur a eu la bonté d'ajouter deux pièces de plus aux quatre autres que vous avez choisies, en me disant du ton le plus aimable que nous serions par ce moyen logées plus commodément. Il a lui-même dit au menuisier ce qu'il avait à faire.

Cet homme m'a dit qu'il poserait cela dans les premiers jours de la semaine prochaine. Il m'a priée aussi de vous en prévenir, madame, afin qu'avant qu'il place ses ouvrages, on puisse, m'a-t-il dit, blanchir les murs et le plafond à la chaux vive pour détruire les insectes qui pourraient s'y trouver; ce qui ne serait plus facile s'il plaçait d'abord les boiseries, et qu'il y en avait qui ne pouvaient être posées que nous y étant. Nous nous sommes aussi aperçues d'une poutre qui est très près du foyer de la cheminée et sur laquelle il serait absolument nécessaire de mettre une dalle en pierre, ou une plaque en fer pour éviter le danger du feu. Il serait possible encore d'agrandir le petit salon si l'on pouvait ôter une cloison fort mince qui le sépare d'une autre pièce.

Si vous vouliez, madame, avoir la bonté de m'indiquer le jour et l'heure où vous pourriez venir au logement, maman ou moi nous y rendrions pour vous expliquer cela ; à moins qu'il ne vous soit plus agréable que l'une de nous se rende chez vous pour vous y accompagner.

Cela nous procurerait l'avantage de témoigner à notre charmante protectrice, quoique d'une ma-

nière bien faible, tout ce que ses bontés nous in» spirent.

Totre reconnaissante et dévouée

AHiUE MOIfGES SAIirr-EDllOND.

LYHI

Je serai bien heureux de causer avec vous une fois un peu librement sur ces idées qui, je Tavoue, ne me quittent pas depuis quelques jours : mais,, comme rien n'est moins certain que les entretiens que vous promettez, je vous écris quelques mots,, pour répondre à ce que vous m'avei dit hier, comme reproche, que dans ces idées je m'occupais de moi, au lieu de chercher à faire du bien aux autres. Je vous assure qu'en me justifiant là-dessus, j'ai moins en vue de vous donner bonne opinion de moi, que de vous ôter une prévention qui pourrait rejaillir sur la nature même de ces idées qui me sont si salutaires.

Il me semble que, même pour l'avantage des autres, la première chose & faire est de mettre

Tordre et la paix chez soi ; car, sans cela, non seulement on souffre beaucoup, mais on fait aux autres beaucoup de mal. Je sors d'une crise terrible; j'ai enduré des angoisses que je croyais au-dessus des forces humaines. Ces angoisses m'ont rendu violent, impatient, dur. Il y a eu dans mon cœur quelque chose de pétriûé, qui me rendait non seulement malheureux, mais malveillant. Je suis hors de cette convulsion, des pensées d'un autre ordre m'ont saisi, et je ne sais quelle source de larmes a fondu cette pierre pesante qui était sur ma poitrine. M'occuper de cette nouvelle disposition, en rechercher la cause, en remercier l'auteur, est-ce simplement m'occuper de moi par un sentiment égoïste? Non, sans doute. C'est me confirmer dans cette disposition plus douce, et cette disposition me sert à ne pas faire du mal. En s'afTermissant, elle me conduira peut-être à faire du bien. La preuve en est déjà là. 11 y a huit jours que je vous ai fait une espèce de scène et témoigné une irritation très douloureuse, parce que, après l'avoir promis vous ne vouliez pas me garder après M. de Forbin. Si, comme vous le dites, je vous cause de la peine quand je me tourmente^

c'était un petit mal que je vous causais. La même chose est arrivée avant-hier. Eh bien, je ne vous ai pas causé ce petit mal, qui, quelque passager qu'il fût, était trop. Mon âme est restée douce. Au lieu de maudire ma vie et le moment où je vous ai connue, je me suis soumis à votre insouciance. Je me suis dit qu'il ne fallait pas vous aimer moins, parce que vous ne m'aimiez pas. J'ai fait des vœux pour votre bonheur.

Ainsi ce n'est pas seulement à moi que j'ai épargné de l'angoisse : c'est à vous que, si toutefois il est vrai que vous compatissiez à ma douleur, c'est à vous, dis-je, que j'ai épargné une petite contrariété. Hier, j'ai trouvé M. de Forbin tête-àtète avec vous. 11 y a huit jours que peut-être je lui aurais cherche querelle. Vous m'avez reproché vous-même de blesser vos amis chez vous. Vous savez combien j'ai peu de mesure. Pourquoi n'ai-je point éprouvé d'humeur, ni tenu de ces propos blessants, qui vous inquiètent parles suites qu'ils peuvent avoir? Parce qu'une révolution s'est faite en moi, que, sans être à l'abri de la douleur, je cherche à l'être de l'irritation, et que j'ai, non pas encore le pouvoir, mais la ferme

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volonté de ne causer aucune sensation pénible à qui que ce soit, et de rendre le bien pour le mal. PermetteE-moi de tons le dire, il se pourrait que, dans une personne qui ne voudrait s'imposer aucune gêne, même pour épargner de Tangoisse aux autres, ce soin de sortir d'elle-même^ ce soin dont elle se ferait un mérite, ne fût qu'un expédient d'un peu d'égoïsme à son insu. Il est facile de soigner les douleurs qu'on ne cause pas, et l'on s'étourdit alors sur celles qu'on cause, quand, par distraction, par insouciance, par caprice, on a déchiré un cœur aimant; on ta soigner d'autres cœurs, et, en consolant les malheurs qu'on n'a pas à se reprocher, on se fait illusion sur ceux qu'on inflige. C'est comme un médecin qui donnerait un -coup de poignard dans la rue et qui,pour l'oublier, irait panser des blessés dans un hôpital. Ceci ne ^'applique à vous que bien indirectement. Vous êtes parfaite d'intention, quand vousy pensez, et je vous dois beaucoup pour la patience avec laquelle vous m'avez souffert, moi qui n'ai jamais pu ni vous intéresser, ni vous amuser, ni vous plaire. Ceux qui me trouvent aimable me voient pour eux. Vous ne m'avez jamais vu que par pitié pour moi, et je

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