‹ Lettres de Benjamin Constant à Madame RécamierChapitre 27 sur 53 · Le Tieomte Sosthène de la Rochefoucauld · texte numérisé non relu

Le Tieomte Sosthène de la Rochefoucauld

posée à des persécutions plus ou moins pénibles, et

surtout que vous compromettriez M. Récamier et ses afTaires^en attirant l'attention et en faisant rejaillir la haine de Bonaparte sur lui. Mais ce point fixé, Auguste désire que vous parliez avec lui pour la Suisse. Et, comme cela nous séparerait pour jamais, car il n'y aura pas pour moi de sûreté en Suisse, je ne puis le désirer. Je désire que vous partiez pour Berlin, et vous sentez que je ne puis le dire devant Auguste. Examinez donc bien la question; vous avez d'un côté madame de Staël, Auguste et la Suisse, qui peutèlre agitée d'un moment à l'autre. Vous avez de l'autre le prince Auguste, moi et toute la famille de ma femme, et la certitude de vivre paisible jusqu'à ce que vous preniez librement tel parti qui vous conviendra, au lieu que la Suisse, où l'on s'est battu il y a déjà un mois, ne sera peut-être pas tranquille dans quinze jours. Mettez de côté ma passion pour vous et ne voyez en moi que l'ami le plus tendre et le plus dévoué. A dater d'aujourd'hui,jene vous parlerai plus d'amour, et mon amitié sera sans mélange comme sans bornes. Ainsi ne craignez pas de me permettre devons servir. Je suis inconséquent dans lescircon-

Stances ordinaires, mais excellent dans les grandes. Celles où nous sommes sont malheureusement si graves que rien ne sera plus simple que de me laisser vous accompagner ; et vous pensez bien que, dans ce momentoù toutesles existences vontètre menacées» ce ne sera ni à vous, ni à moi, ni au prince Auguste qu'on pensera. Il est tout simple de chercher un asile et de s'appuyer sur un compagnon de voyage. D'ailleurs, mon attachement très vrai pour vous me rendra capable de toutes les privations, pourvu que je vous serve et que je vous sauve. Je Yousaidit que, pour peu que M. Récamiereût besoin de temps pour vos arrangements de fortune, j'avais vingt mille fitmcs à vos ordres, que voiis me rendriez quand vous voudriez. Ce n'est môme pas un service que je vous offre. Reste la question de madame de Catellan. Je crois que vous ne lui serez bonne à rien, et que même vous lui nuirez en attirant l'attention sur elle. Quant à moi, ma position est simple. Si vous partez pour l'Allemagne, je pars ; sinon je reste et cours les risques de mon séjour avec Bonaparte. Je vous ai dit plusieurs fois que je sacriûerais volontiers ma viepour vous : et, pourvu que je puisse espérer votre amitié, il me

sera doux de vous le prouver. Faites-moi dire précisément à quelle heure je puis vous voir seule. Croyez-moî, chère amie, — permettez ce nom dans ce temps de malheur! — je soufifrirai moins si je péris dans cette crise que je n'ai souffert quelquefois par vous, et j'éprouve un certain bonheur à vous prouver par des faits combien mon sentiment est profond et sincère.

Un mot de réponse.

Pardon si je profite des circonstances pour vous importuner. Mais l'occasion est trop belle. Mon sort sera décidé dans quatre à cinq jours sûrement. Car, quoique vous aimiez à ne pas le croire, pour diminuer votre intérêt, je suis certainement, avec Marmont, Chateaubriand et Laine, l'un des quatre hommes les plus compromis de France. Il -^ est donc certain que, si nous ne triomphons pas, je serai dans huit jours, ou proscrit et fngitif,oa dans un cachot» ou fusillé I Accordez-moi donc, pendant ks deux ou trois jours qui précéderont la bataille.

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le plus que vous pourrez de voire temps et de vos heures. Si je meurs, vous serez bien aise de m'avoir fait ce bien, et vous seriez fâchée de m'avoirafDigé. Gela ne peut pas vous compromettre; car, dans trois ou quatre jours, tout sera fini ; alors, ou j'entrerai dans une carrière qui me forcera à y donner tout mon temps, ou je partirai. Quant à vos autres amis, j'ai plus de droits qu'eux à votre bonté dans ce moment, parce qu'il y a plus de dangers pour moi. M. de Nadaillac et M. de Forbin, si Bonaparte est vainqueur, feront leur paix et reprendront du service sous le nouveau gouvernement. Hoi seul, je périrai, si je tombe en ses mains. Ainsi donc soyez bonne, ne préparez pas des remords à votre âme, quoique votre cœur soit insensible. Je dîne avec vous, mais accordez-moi aussi un entretien ce soir. Hon sentiment pour vous est ma vie. Un signe d'indifférence me fait plus de mal que ne pourra le £aire dans quatre jours mon arrêt de mort, et, quand je pense que le danger est un moyen d'obtenir de vous un signe d'intérêt, je n'eo éprouve que de la joie.

Avez-vous été contente de mon article? et savei vous ce qu'on en dit?

Je Youdrais savoir si vous êtes chez tous. J'ai tant de courses inutiles à faire, que je suis obligé de les combiner. Je suis bien aise que mon article ait paru, on ne peut au moins en soupçonner aujourd'hui la sincérité. Voici un billet que Ton m'écrit, après l'avoir lu. Si j'en recevais un pareil d'une autre, je serais gai sur l'échafaud. Il serait bizarre que, parce que je vous aime, vous me refusassiez même votre estime. Je n'ai que cette pensée au milieu des circonstances qui grossissent incroyablement. J'ai offert mes services de toutes manières, j'ignore encore s'ils seront acceptés. On croit que nous serons cernés dans trois jours. Les troupes des environs se mettent, dit-on, en mouvement contre nous. Il y a peut-être de l'exagération ; car tout le monde a une peur horrible. Ma seule peur est de n'être pas aimé de vous.

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En attendant mes chevaux, j'ajoute quelques lignes aux quatre par lesquelles je vous ai annoncé mon départ. C'est bien à contre-cœur que je prends cette résolution. Mais tout le monde est autour de moi pour exagérer le danger, non seulement pour moi, mais pour ceux qui ont bien voulu me faciliter les moyens de m'en aller, et qui se croient plus ou moins compromis. Moi, je ne crois pas qu'il y ait aucun obstacle, et je serai demain soir à ma destination le plus tranquillement du monde. Je vous écrirai bien exactement ; car vous y prenez quelque intérêt, j'aime aie croire. Cette époque est curieuse à observer : la peur qui se mêle au courage et l'impatience qui perce à travers l'obligeance sont caractéristiques. Un homme a été admirable pour moi, et m'a servi avec un zèle, une activité, une bonté indicibles. Je vous le nommerai quand nous nous verrons. Je ne crois pas aux mesures sévères dans les premiers mo-

menls, d'après tout ce que j'ai recueilli. Mais bientôt le pays sera inhabitable. Adieu encore ! il n'y a nulle entrave, dit-on, et je serai en sûreté dans trente-six heures, si tant est qu'il n'y ait pas sûreté ici. Adieu.

Au moment où je croyais partir, l'interdicta'on mise sur les chevaux de poste m'en a ôté tous les moyens. Ce n'est qu'à présent que je les retrouve, mais cet accident m'oblige à laisser ma voiture et tous mes effets. Ce n'est pas grand'chose, mais j'ai ^té aussi forcé de laisser rue Neuve-de-Beri^, n* 6, une grande caisse blanche, pleine de libres et de papiers très peu intéressants, mais parmi les- <iuels sont vos lettres. Assurément, il n'y a rien dans ces lettres qui vous rendit £(Lcheuse leur publicité. Cependant vous aimerez £ans doute mieux l'empêcher, et je vous propose de prier le» dames qui occupent l'appartement du troisième 4e retirer cette caisse chez elles. Cela ne vous ex-

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