‹ Lettres de Benjamin Constant à Madame RécamierChapitre 29 sur 53 · AVRIL · texte numérisé non relu

AVRIL

VOUS voir, pour que je n'interrompe pas inutilement un travail déjà au-dessus de mon temps et de mes forces.

Je voudrais bien vous voir d*un peu bonne heure. Le duc de Vicence * m'a fait inviter pour causer d'affaires, et, comme je ne puis pas y diner, je voudrais y aller auparavant. J'irai donc chez vous tout de suite si vous le permettez ; si je ne vous trouve pas, je ferai quelques visites et je retournerai chez vous pour avoir le billet de spectacle pour ce soir. Il y a contre moi un drôle de petit article dans le Journal général^ mais personne ne s'en doutera que moi et l'auteur.

Yous m'avez fait du bien hier. Par pitié, tant que cela durera, accordez-moi quelques instants pareils. Yous m'avez rendu de la force et j'ai pu penser à des choses encore vagues, mais qui

1. M. de Caulaincourt, duc de Vicence, occupait, dans le ministère que Napoléon avait formé en arrivant le 20 mars à Fontainebleau, le poste de ministre des relations extérieures.

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pourront être utiles si les événemeats les amènent. Soutenu par vous, je sens que je puis encore faire du bien. Donnez ordre qu'on me laisse entrer.

Si je vais vous voir plus rarement, je vous conjure de ne pas croire que j'éprouve moins le besoin de votre présence. Mais je suis triste, humilié, méconnu, et je n'obtiens jamais de vous une entrevue libre, où je puisse vous parler des peines qui me dévorent. Ah! il n'est pas question d'amour! au milieu de la haine qui m'entoure. Je n'oserais pas prononcer ce mot : et, dans la sombre cari'ière où je suis entré, avec le terme que j'aperçois à celle carrière, je bénis le ciel de ce que pas un être n'est attaché par un lien quelconque à ma destinée.

Mais un peu d'amitié de vous m'aurait fait du bien, et, aujourd'hui que je ne puis plus rien espérer, plus rien prétendre, j'aurais cru l'avoir mérité par huit mois de dévouement. 11 y a aujourd'hui huit mois que le mémoire Dour Naples me fut de-

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mandé : eC il a bien influé sur ma vie. Je ne vous demande rien. Si vous pouvez me voir et m'eniendre seule, je trouverai quelque douceur à ces entretiens; c'est la seule consolation qui me soit possible. Dans le monde, c'est inutile. Je souffre de toutes les manières. Je ne puis, je ne dois vivre qu'avec ceux qu'un danger commun réunit; les autres me semblent blâmer ma conduite et attendre ma chute. Ahl du danger, à la bonne heure, mais tant d'injustice ! Jamais je n'ai tant souffert, excepté par vous, et alors j'espérais de Favenir. Maintenant il n'y a dans l'avenir qu'une seule espérance pour moi ; car la ruine commune peut m'atteindre, et le succès, je sens trop que je n'en jouirais pas.

Avez-vous vu les éloges sans fin qu'on me donne dans le Journal général de France? J'en suis tout étonné. J'ai peur seulement que ce ne soit une occasion offerte aux autres journaux pour tomber

sur moi. Enûn, il faut prendre le bon de chaque chose et attendre le mauvais. Mais ce dont je ne puis prendre mon parti, c'est de ne presque pas vous voir. Si vous saviez combien j'ai de peine à me soutenir, combien la privation de votre présence, et le sentiment de la proscription sociale qui m'ôte Tunique bien qui ait du prix pour mon cœur me sont douloureux, combien je suis conduit par la barrière que j'ai élevée entre nous, à regretter ce que j'ai fait, vous auriez pitié de moi, et dans la parfaite indépendance dont vous jouissez vous m'accorderiez, après tout le monde, quelques bons quarts d'heure, qui m'aideraient à vivre le reste du temps.

Vous m'avez permis de vous voir à midi. Mon cœur s'appuie sur cette espérance. Votre amitié est mon seul bonheur, votre présence mon seul bien, mon sentiment pour vous ma seule pensée. Il y a de la magie dans votre charme et dans son action sur moi.

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Pardon de vous avoir laissée si longtemps sans vous Taire rien savoir. Ce n'a pas été ma faute, Taflaire est terminée, pas précisément comme vous Taviez ordonné, mais à peu près. M. de Montlosier a été blessé à la main de manière à ne plus pouvoir tenir son épée, ce qui a fini la chose. J'étais au désespoir de ne pas vous obéir en tout, mais c'était impossible sans me déshonorer; d'ailleurs il y avait eu tant de témoins que la chose n'en aurait pas moins été redite, et j'aurais seulement passé pour un lâche. Maintenant on n'en parlera pas davantage, et la chose est terminée. Ce qui est important, c'est qu'on sache bien que ce n'a pas été une dispute de politique, mais sur l'ouvrage de M. de Montlosier, ce qui met votre salon à l'abri. Dans la chance que la chose fmit autrement, j'y avais pourvu de mon mieux par une lettre à l'Empereur, que je joins ici parce qu'elle vous montrera comment la chose sera présentée, de sorte que

VOUS n'aurez rien au monde à en craindre.

Je n'en meurs pas moins de peur que vous ne me sachiez mauvais gré, et que vous ne me regardiez comme un trouble -fête. Voulez -vous être bonne et faire un marché qui vous conviendra sans me mettre au désespoir. Donnez-moi de temps en temps quelque bonne causerie et j'irai rarement chez vous le soir. D'ailleurs, vous savez que ce n'est pas moi qui manque de mesure et que mon seul but était de vous amuser. Mais mon cœur vous est si attaché, que je ne puis me passer de vous tout à fait. J'y fais ce que je peux. Mais aidezmoi en me permettant de me consoler quelquefois en vous parlant de Thorrible isolement où je suis. Mon Dieul il n'est plus question d'amour. Je n'ai plus ni prétention ni espoir, et je ne dois faire ombrage à personne.

Si vous pouvez m'écrire un mot, vous me ferez plaisir. Je vais à onze heures et demie à l'audience et je vous verrai à dîner.

N'est-ce pas, vous n'êtes pas en colère contre moi?

Voici la lettre à l'Empereur*. Ea voici une autre que je vous avais écrite dans la même pensée ^ Je les trouve à présent si solennelles, que je crains le ridicule. N'y voyez que ma bonne intention pour que, dans aucun cas, vous ne fussiez tourmentée. A diner. Je serai toujours ce que vous voudrez que je sois, et me plier à vos convenances est tou mon désir. Il n'y a qu'une chose que je ne puisse pas, c'est vous oublier.

Si vous recevez cette lettre, c'est que je ne pouri*ai pas vous en écrire une autre, et c'est pour cela que je la prépare d'avance. Il est impossible d'arranger cette affaire, il faut que cela soit bien

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