A la reine Hortense
les autres. On a une tendance admirable à se laisser pendre. C'est le point de ressemblance de tous les partis ; si nos malheurs se confirment, j'espère que vous n'aurez plus d'embarras à ce qu'on me trouve chez vous. Votre générosité prendra mon parti.
N'ajoutez pas à nos désastres publics le désastre privé de me faire refuser votre porte à trois heures. Songez que je suis dans l'adversité.
P.-S. — J'ajoute quelques mots. Depuis mon billet, on vient chez moi. Les nouvelles se confirment ^ Il n'y a plus que quelques heures pour sauver la pauvre France. Ne dites pas ce que je vous mande, surtout comme venant de moi. Je passerai chez vous peut-être avant trois heures suivant que j'aurai du temps. Nous sommes convoqués au Conseil à dix. Si vous êtes curieuse, dites qu'on me laisse entrer.
1. La nouvelle de la bataille de Waterloo et de la rentrée de Napoléon fugitif à Paris, le iO juin au soir.
i$«i LETTRES DE BENJAMIN CONSTANT
Je vous écris pour vous rappeler votre bonne promesse de me recevoir à onze heures. Â moins qu'un devoir ne m'appelle, je me présenterai chez vous; ne me donnez pas la douleur d*ëtre renvoyé. Toute douleur qui viendrait de vous serait plus cruelle que tous les coups de la destinée. Je viens de faire une dernière tentative vis-à-vis de celui que je voudrais engager à se sauver en sauvant la France. Je ne sais quel résultat elle aura. N'étant pas député, c'est tout ce que je puis faire. Mais j'éprouve qu'il est bien plus difficile da dire la vérité au malheur qu'à la puissance. Le temps se perd, et mon âme est déchirée. Aujourd'hui est le dernier jour de salut. Je n'espère pas qu'on en profite. Je consentirais à ce qu'on nous mît tous dans une barque pourvu que l'étranger ne régnât pas en France; vous verrez ce que seront les Bourbons doublés de cosaques pour la seconde fois. Enfin j'espère vous voir encore dans une
heure. Mon âme se repose sur celte perspective, et jo ne veux rien prévoir au delà. Donnez des ordres pour qu'on me reçoive. Votre amitié est ma seule pensée douce et je vous aime tant, que je jouis du malheur qui vous intéresse à moi.
XGV
Vous pensez bien que je ne partirai pas sans vous écrire un mot quand même je n'aurais pas le prétexte du passeport. Gomme vous m'avez demandé quelle lettre on m^avait écrite pour me nommer commissaire*, en voici la copie. Je désire que vos amis malveillants la voient, parce que, comme la nomination des autres a été connue avant la mienne, ils pourraient dire que je me suis fait adjoindre, et je veux qu'on ne m*en soupçonne pas, parce que vous vous intéressez à moi*
1. Sa nominalion de membre de la commission envoyée à Ha* guencau auprès des puissances alliées.
Les autres membres étaient MM. de Lafayette, d'Argenson, de Poutécoulant, Sébastian! et Laforét; Benjamin Constant leur était adijoiat comme secrétaire rédacteur.
19i LETTRES DE BENJAMIN CONSTANT
Mon Dieu, quelle angélique créature vous èles! quoique vous ne donniez jias de bonheur, on est heureux de vous aimer, parce qu'on sent qu'on a raison.
Quand vous aurez ceci, je serai en route vers Tennemi. Je ne reviendrai qu'avec de la liberté pour la France. Tout ce que je ferai de bien, vous y présiderez. C'est vous qui avez donné l'impulsion à ma destinée. Adieu ; je vous aime du fond de mon cœur avec une passion qui est ma vie.
Envoyez quelqu'un, Paul par exemple, dans les bureaux avec le billet ci-inclus, qui est assez cérémonieux, j'espère. Mon Dieu, que je vous aime.
SoissoDS, quatre heures du matm.
Je VOUS écris pendant que nous changeons de chevaux. Notre voyage n'a, jusqu'à présent, éprouvé aucun retard. C'est ici seulement que les difficultés physiques commencent. (1 y a peu de chevaux et les routes sont fort encombrées de gens qui retournent de votre côté. Si Ton parvient à réor-»
ganiser le moral de Farinée, les ressources sont immenses. Il y a eu beaucoup moins de perte en morts que l'on ne croyait, et tous les fuyards s'en retournent avec leurs armes. Il n'est question que de leur rendre l'envie de se battre, si l'ennemi en veut à la France et à son honneur.
J'espère que vous aurez reçu ma lettre d'hier avec un billet pour être montré dans les bureaux de M. de Vicence,et la copie d'une lettre à moi. Je vous prie de ne pas montrer cette dernière ; c'était pour vous que je l'avais copiée, je ne voudrais pas qu'elle tombât en d'autres mains.
Il parait que l'ennemi n'a fait encore aucun pro« grès réel. J'ai la conviction que, si Paris le veut, on aura une paix honorable, qui garantira l'indépendance et la liberté ; mais il ne faut pas, tandis que nous négocierons, qu'on annonce le désir d'embrasser les genoux de l'étranger. La cocarde blanche ne serait pas dans ce moment-ci un pacte avec Louis XYIII, mais une soumission aux Anglais et aux Prussiens. On peut avoir, de ce qui est revenu sur ses pas, cent mille hommes bien armés en avant de Paris. Le maréchal Grouchy en a bien cinquante mille* C'est un bon corps de
réserve pour traiter. Depuis que je ne suis plus à Paris, je suis inquiet de vous. Mais c'est, je pense, un effet matériel de Tabsence, plutôt qu'une inquiétude motivée sur des raisons. Je crois que, si un parti n'agit pas, le parti contraire se tiendra également tranquille. Si les royalistes remuent, les fédérés se soulèveront; il y aura du désordre et du mal sans fruit pour personne, et la paix même peut en souffrir. Montrez donc le plus que vous pourrez votre visage d'ange qui calme les âmes, et vous aurez contribué au salut public.
Les chevaux arrivent, je suis forcé de finir. Vous a-t-on porté une caisse blanche^? Je ne puis vous dire de m'écrire, car je ne sais où nous allons. Adieu. Vous savez que je vous aime, et que, ne pouvant mettre mon bonheur dans le succès, je l'ai mis dans un sentiment dont je ne pourrais pas me passer et qui fait partie de moi-même.
1. La caisse de papiers dont il a d^à été question dana la lettre LXXXVIU.
^'aurais bien désiré vous voir hier au soir; mais la Commission de gouvernement nous a fait causer jusqu'à une heure du matin.
Si vous êtes curieuse à votre tour d'entendre des détails sur ce que j'ai dit, je vous prie de me faire savoir ce que vous faites dans la journée, et quand vous pourrez me voir sans embarras pour vous.
Je me mets parfaitement à ma place. Je sens que je suis un être proscrit dans votre société» et ce n'est pas à présent que je suis tenté de réclamer contre cette proscription, qu'au contraire j'appelle de tout mon cœur. Mais vous n'êtes pas de votre société, vous êtes un être à part, bon, noble et que j'aime. Je vous dois donc de ne pas abuser de votre noblesse pour vous mettre dans une situation pénible, et je ne vous verrai que quand et comme vous voudrez. Je n'ai nul embarras à rencontrer personne, mais je ne veux rencontrer
que ceux que vous jugerez n'avoir pas d'inconvénient pour vous ; car je suis d'autant plus susceptible que je suis sans autre protection que ma force physique et morale, et je ne supporterais volontiers ni blâme direct, ni pitié insolente.
Je vous demanderais volontiers à dîner si j'étais sûr d'être libre, mais je ne le suis pas ; si pourtant je puis dtner chez vous, dites-moi si vous y consentez; c*est l'heure où vos alentours sont le moins hostiles.
J'attends votre réponse pour décider de ma marche d'aujourd'hui. Si nous échappons pendant quatre jours à une prise de possession par la conquête, nous aurons de la liberté, et notre mission à nous six aura été utile. Sinon, non.
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La séance d'aujourd'hui ^ a, dit-on, été superbe
1. La dernière séance de la Chambre des Représentants, le 7 juillet 1815.
pour la bonne cause, c'est-à-dire pour le gouvernement. Sébastiani a débuté et très bien réussi, d'après un conseil que je lui avais donné. Car je veux aussi avoir ma part du mérite. Je vais aller vous voir tout à l'heure, car il faut que je sois avant cinq heures chez de Gérando ^ Je vous raconterai la séance telle qu'on me l'a rendue. Faites que votre porte ne soit pas fermée. Il s'en est bien peu fallu hier que je ne pusse pas la forcer, tant madame Eustache ' estsévère. Vous restez aussi chez vous ce soir, j'espère ; mais, dès que mon domestique sera de retour, j'irai vous voir avant dîner pour mon récit. Mon Dieu 1 que je vous aime ! Pourquoi cela me sert-il à si peu de chose I
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N'oubliez pas que vous m'avez accordé l'heure de midi. C'est ma seule consolation, et, si j'en crois
i. Lo baron de Gérando était conseiller d*État. 2. La concierge de T hôtel habité par madame Récamier, rue Basse-du-Rempart, 82
iOD LETTRKS DE BENJAMIN CONSTANT
tous les bruits qui me sont revenus ce soir par deux personnes arrivant d'auprès du Roi*, tous ceux qui ont été du parti vaincu auront besoin de consolations. Pozzo di Borgo est furieux, M. de Talleyrand lui-même est violent par complaisance; on ne parle que de punir et de punir beaucoup. L'on est particulièrement furieux contre les ambassadeurs, dont j'ai été Tun. Pozzo dit que nous avons été honteusement chassés, que cette dernière action est trop heureuse pour le gouvernement, parce que, sans cela, il aurait fallu nous ménager; mais que nous nous sommes mis à la tête de la rébellion, que nous avons commis un crime de lèse-majesté et qu'on pourrait nous traiter avec toute la rigueur des lois, et qu'on le fera. En écoutant tout ce beau discours, répété par l'homme à qui Pozzo parlait, je n'ai senti que le plaisir de vous intéresser davantage. Après le bonheur que j'ai manqué, celui d'être assez bien placé dans la société pour vous voir sans cesse, le second bonheur est d'être assez malheureux pour vous occuper de moi : et cela promet. A midi donc. Sans vous, je
1. Louis XVIH était à ce moment aux portes de Paris, où il rentra le 8 juillet.
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VOUS jure que je serais horriblement triste. Grâce à vous, je ne le suis pas du tout.
Faites-moi, je vous en prie, souvenir, si vous y pensez, de vous, raconter un service que j'ai rendu à M. de Montmorency.
Victor de Broglîe, qui m*a rencontré, me disait que j^avais Tair condamné à mort d'avance. Il atlribfiait cela à des chagrins politiques. Hélas I mon Dieu, mes chagrins, ma proscription, mon bour* reau, c'est vous.
J'ai passé des heures affreuses,et un mot de vous m'aurait consolé. Ne vous dites-vous donc jamais que, quand je suis loin de vous, j'ai peut-être besoin d'un mot. Ce n'est pas de la réserve ; car il n'est plus question pour moi d'espoir ni d'amour: c'est du dédain, c'est du mépris, en échange de quoi? quel mal vous avais-je fait? quel tort avaisje? Et quand je serais fou, Rousseau Tétait. Croyez*
t02 LETTRES DE BENJAMIN CONSTANT
VOUS qu*un quart d'heure consacré à calmer sa misérable tête n'eût pas été une bonne action?
Allez à la messe, Juliette, présentez-vous devant Dieu, et demandez sa pilié, quand vous n'en avez point pour le plus profond malheur. Pour un malheur qu'un mot, qu'un regard d'affection, un signe de souvenir font cesser, et à qui vous les refusez
Je vais partir. Peut-être trouverai-je un être qui ne me traite pas comme vous vous feriez scrupule de traiter Barrère. Je verrai si j'en aurai la force. Je vous écris pour traverseras heures qui restent à franchir. Je continuerai peut-être jusqu'à mon départ. Vous ne lirez pas ces lettres, je le crois. Vous les lirez peut-être un jour. Les choses changent de face quand elles sont devenues irréparables.
J'ai bien cru cette nuit que je n'y survivrais pas. Quel mépris 1 quel silence! Un mourant dans la rue, vous le soigneriez; une connaissance malade, vous enverriez savoir de ses nouvelles. Mais, pour moi, rien, et, je le répète, il ne s'agit pas d'amour, ce n'est donc pas de la prudence. Je vous écrirai encore, car je n'ai que votre idée et ma douleur dans ce cœur que vous dédaignez. Je n*ai qu'un sentiment, celui du mépris dont vous
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accablez mon affection , celui du désir bien manifeste que vous avez de rompre toute relation entre nous. Je ne crois pas le mériter. Adieu. Je n'en puis plus ; et un mot, un quart d'heure d'entretien m'aurait sauvé.
Un jour viendra où vous sentirez le mal que vous Taites, et vous en serez fâchée pour vous-même .
Je vous demande pardon d'avoir excité votre impatience hier soir, en cédant à la peine que me causait votre indifférence. Je reconnais que je n'ai aucun droit à manifester ma douleur ; mais ell« est dans mon cœur depuis un an, depuis le jour fatal où vous avez voulu voir quelle impression vous produiriez sur moi. Vous croyiez cette impression passagère, elle a décidé de toute ma vie : elle a été dévorante à chaque minute; elle m'a, par diverses convulsions, entraîné à tout ce que j'ai fait. Ce n'est pas votre faute : vous ne l'avez pas longtemps encouragée. Aussi je la dompte, et vous
âOi LETTRES DE BENJAMIN CONSTANT
aurez la justice de convenir que je ne vous en importune pas. Pardonnez donc à cette douleur, si de loin en loin elle se trahit, et ne m'ôtez pas
la dernière consolation de ma triste vie... Je
vous écrivais ceci, quand on m'a apporté ceUe lettre*, c'est sûrement un ordre d'exil qu'on va me notifier. Je résisterai, mais les étrangers sont derrière. Croyez-moi, toutes les persécutions me seront moins pénibles qu'une preuve d'indifférence. Je ne sens rien que par vous. La Quotidienne demande ma punition en place de Grève avec M. de la Bédoyère. Cela n'ira pas jusque-là. Renvoyez-moi la lettre et dites-moi si, malgré vos affaires d'aujourd'hui, je pourrai, en sortant de la police, vous voir un moment. J'aime à me flatter que vous mettrez de l'intérêt à savoir le résultat. Ne fixez pas l'heure. On ne sait quand on en sort, si on sort. Mais ce sera pendant votre dîner, si vous le permettez. Oh! vous êtes bonne et généreuse.
Mais je suis bien malheureux que ces qualités me suffisent si peu. Je vous aime avec un tel abandon, une telle idolâtrie. Adieu. Mon domestique ne peut attendre votre réponse, parce que j'ai besoin de