‹ Lettres de Benjamin Constant à Madame RécamierChapitre 33 sur 53 · Qui le mandait chez le préfet de police, M. Decazcs · texte numérisé non relu

Qui le mandait chez le préfet de police, M. Decazcs

lui, mais envoyez-la-moi avec la lettre. Ange compatissant dont je serai peut-être bientôt séparé pour jamais, Dieu vous bénisse et veille sur vous! Si par hasard c'était nécessaire, connaîtriez-vous un endroit dans Paris où, par votre recommandalion, je pusse coucher une nuit?

GII

J'espère que toutes les discussions sur moi vont s'apaiser; car vous voyez par la lettre que je vous envoie que je suis raccommodé avec le gouvernement, et il me semble que vos amis ne doivent pas être plus sévères.

Je n'ai pas vu le préfet, parce que j'ai consumé ma matinée à errer dans Paris, en m'asseyant sur les bancs de pierre quand je ne pouvais plus me soutenir. Je me suis enfin rabattu chez madame de Gérando pour parler à quelqu'un qui vous connût, et je suis rentré trop tard pour trouver le préfet de police. Mais son secrétaire, qui avait écrit la lettre m'a annoncé de très belles choses

comme la levée de mon exil, etc. Ce n'est qu'après avoir reçu votre petit billet que j'en ai éprouvé quelque plaisir.

Maintenant ma destinée est tout à fait entre vos mains. Me voilà rendu à ma liberté, et j^en suis reconnaissant, de sorte que je profiterai volontiers de cette occasiopi pour me rapprocher de ceux qui ont des droits par cet acte de justice à ma reconnaissance. Je crois aussi qu'on ne demandera pas mieux. Puisque quelques lignes de moi ont suffi pour arranger mon affaire, on met quelque prix à moi : je puis rentrer dans vos rangs, qui ne seront les miens que parce que vous y êtes. C'est mal peut-être, mais il n'y a pour moi que vous au nionde. Je le répète donc, mon sort est entre vos mains.

Si vous voulez ou si <vns pouvez être mon amie, si vous daignez seulement me traiter comme vos autres amis, et ne pas mettre entre vous et moi une barrière de glace que vous ne mettez pas entre eux et vous, vous pouvez donnera la France, pardonnez-moi cette fatuité, à la France telle que vous la voulez, un homme qui, dans les circonstances actuelles, n'est pas indifférent. Vous savea

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si je suis dévoué : et toutes mes forces, le talent quelconque que j'ai, mon sang, mon temps et ma vie sont à votre disposition. Songez que je sais que je n*ai point d'amour à espérer : mais je ne puis vivre sans toute votre amitié. Avec cet appui, je me soumets, je me résigne et je me livre à toutes vos directions.

Voyez donc, arbitre de mon existence, et ditesmoi si je dois rester. Ne cherchez pas à vous Taire illusion. Vous savez assez ce que je suis et ce que je sens. Il n'est point question de mon amour,

mais d'une amitié passionnée que j'aspire à vous consacrer, et pour prix de laquelle je ne demande que ce que vous pouvez donner sans gêner en rien votre volonté et votre vie. Dois-je espérer que je trouverai en vous ce qui est nécessaire pour ma raison, et ma vie à moi aussi; car je n'ai de raison et je ne vis que quand je me flatte que j'ai quelque part à votre intérêt.

Vous semblé-je mériter que vous ne me plongiez pas dans un désespoir qui me perd et qu: 70us fatigue ? Quelque orageuse et, sous quelques rapports, désordonnée qu'ait été mon existence, il paraît u'elie a encore de la valeur. Je me sens encore une

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puissance, et je désire me vouer à votre cause, qui est noble, mais surtout gui est vôtre. Mais c'est pour vous et à cause de vous. Je vous le disais quand vous avez commencé à agir sur moi : vous avez touché le point magique, et vous avez décidé de mon sort. Un an de soins, de dévouement et d'angoisses vous prouve que ce n'est pas la fantaisie d'un moment ; un mot de vous me calme , un regard de vous me ranime. Voulez-vous, sans rien qui tienne à cet amour que vous repoussez, être l'ange ordonnateur de mon être, me faire bon, régulier, sensé et utile à mon pays? Je devrais être tout cela par moi-même; mais je ne le puis, je ne puis rien que par vous. Si vous ne pouvez pas m'accorder un intérêt suivi, me traiter comme les autres amis que vous aimez, abjurer une déûance de moi qui est injuste et qui me navre, je ne puis profiter de rien. 11 faut que je parle, et, si je pars, tout est dit pour moi en France et en Europe.

Vous me direz cela ce soir. Je verrai le préfet de police demain. ]'ai besoin de vous avoir vue pour lui répondre. Un gouvernement qui réparc une injustice est tout près de faire mieux. Le moment est donc décisif pour moi. Vous pourrez en-

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suite faire agir madame de Luynes. Je vous devrai tout, mais tout n'est rien sans votre amitié.

Élrange état d'âme que le mien! sur une étroite planche au-dessus d'un gouffre, où un regard de vous peut me précipiterl

cm

Pour cette fois, si vos amis sont encore implacables, ils seront plus royalistes que le Roi. Voici l'histoire de ma conversation avec le préfet de police, de chez qui je sors, et dont je vous transcris les propres paroles : c Vous m'avez transmis avanthier un exposé de votre conduite, que j'ai lu avec l'empressement qu'inspire tout ce que vous écrivez, et qui m'a parfaitement convaincu. Vous m'aviez chargé, si je le croyais utile, de le transmettre aux autorités supérieures. J'ai pensé que la meilleure autorité était le Roi. Je le lui ai remis avant hier même; il l'a pris, et, hier matin, il m'a dit qu'i l'avait lu avec attention, qu'il le trouvait parfaite

ment raisonnable, parfaitement explicatif de votre

conduite. Il a ajouté plusieurs choses très flatteuses sur votre talent et sur votre personne. Je lui ai demandé si, en conséquence, il m'autorisait à vous ôter de la liste où vous étiez? Non seulement il m'a répondu que oui, mais il a ajouté qu'il m'autorisait à vous dire que c'était lui-même qui, de son propre mouvement, vous en avait fait ôter, et qu'il désirait que vous le sussiez. >

Vous conviendrez que si, après cette manière du Roi de s'exprimer sur mon compte, manière qui m'a inspiré une vraie reconnaissance et qui prouve sa justice et sa bonté, vos amis croient devoir encore me poursuivre et m'é viter comme un pestiféré, c*est une étrange manie, et c'est mal servir leur cause et mal entrer dans les intentions du gouvernement qu'ils veulent soutenir.

Le préfet de police m'a autorisé à raconter tout ce qu'il m'a dit à ceux qui s'intéressent à moi, et, en effet, il vaut bien mieux qu'on sache que je reste parce que mon exil est levé par un acte d'équité, que si on pensait que je résiste. Vous pouvez donc lire à qui vous voudrez cette analyse de la conversation de AL Decazes, et il me semble que vous pourriez partir de là pour me recevoir

une fois avec ceux qui m'évitent et pour parler devant eux de cette aQ'aire, Je voudrais avoir une occasion de faire ma profession de foi de reconnaissance.

J'ai bien envie d'une entrevue avec madame de Luynes. Je lui écrirai ce que je vous mande.

Ai-jebesoin de vous dire que c'est à cause de vous que je m'en réjouis? Le bien n'est bien, le raaln*est mal pour moi que sous ce rapport unique. Je fais copier mon mémoire pour vous en donner une copie. Us désirent quMl ne soit pas imprimé, mais trouvent naturel que je le communique à mes amis; seulement ne le laissez pas sortir de vos mains ; mais, pour exciter la curiosité des royalistes, dites que le Roi Ta lu et approuvé. Il y a vraiment dans ce procédé de la noblesse et de la bonté.

Adieu jusqu'à ce soir. J'espère que vous serez bien aise que je sorte ainsi de mon état de proscription. Je vous aime plus que tout ce qui vous entoure. Je ne m'attache pas aux femmes des ministres de Bonaparte pour revenir & vous quand ces ministres sont disgraciés. Je vaux quelque chose par moi-même et beaucoup par mon sentiment pour vous.

Si VOUS aviez ce soir dans votre sagesse des conseils à me donner pour profiter de la circonstance, un mot de vous serait bien bon. Dans tous les cas, à sept heures.

N'oubliez pas les preuves qu'on vous a promises sur l'affaire des cent mille francs.

GIV

Je vous envoie mon mémoire pour M. de Catellan, avec une petite lettre pour lui, telle que vous avez daigné m'en commander une. Je l'envoie chez vous à part, parce que j'ai peur que le reste de mon paquet n'arrive après le départ de la personne quelconque qui partira de chez vous. Vous ne m'avez point marqué d'heure, et je suis disposé à croire que, pour vous aller joindre, on se met en route le plus tôt qu'on peut. Mon autre paquet suivra dans deux heures, et si l'on n'est pas parti de chez vous, on le joindrait à celui-ci.

Que je vous remercie de votre lettre 1 Je ne suis pas précisément moiBS triste; mais ma ii*istesse

est plus douce et toute mon existence moins péni ble. il se peut qu'une espèce d'affaiblissement physique contribue à ce que j'éprouve de découragé. Après avoir beaucoup souffert, je commence à ressentir que la douleur use. J'étonne ceux qui me voient par un air de maladie que je ne crois pas malheureusement encore un présage de repos.

Mais je suis moins en état de supporter la peine. Je pourrais vous en donner une preuve, si je vous racontais le mal que m'a fait un mot d'Auguste S dit sans intention, et qui m'a tourmenté depuis hier. Cependant, grâce à vous, je suis mieux, beaucoup mieux. Mais votre bonté, votre tolérance, me sont bien nécessaires. Il est de fait que mon atta chement pour vous a quelque chose de tellement vif, que je le sens me consumer. Il est étrange, cet attachement, et d'une nature singulière. Il est de fait que ce n'est pas de mon bonheur que j'aurais besoin, mais de vous en donner physiquement, moralement, religieusement. Je sens que je renoncerais avec délices à toutes les joies pour moi, si je pouvais être pour vous la source de toutes, et, quanp vous me repoussez, je souffre encore plus du dé-

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