‹ Lettres de Benjamin Constant à Madame RécamierChapitre 37 sur 53 · AOUT 1815 X · texte numérisé non relu

AOUT 1815 X

GVII

Voici mes deux articles; je vous ai déjà envoyé le premier hier. Je ne sais si on vous Ta remis ou si vous l'avez vu. Je suis curieux de l'effet que le troisième fera sur les Puissances. Elles lecomprendronl mieux que les Français, qui ne savent pas assez que les ordres que je rappelle comme ayant été donnés par le roi de Prusse étaient de tuer tous les militaires français isolés, et qu'il autorisait les paysans à les assassiner dans leur Ht; ce qui est un peu plus fort que de se battre avec eux en rase campagne, crime pour lequel on fusille tous les jours de pauvres Alsaciens. J'espère que vous serez contente de mes éloges pour le Roi. Si Ton savait que l'article est de moi, on croirait que je veux me vendre, et ce n'est pourtant qu'à vous que je m'offre, et vous ne voulez pas m'acheter.

J'irai à quatre heures chez vous, réclamer mes pauvres heures. Dieu sait si je vous trouverai. ï! y a biefi longtemps que je n'ai diné ches vous. Je le dis

aujourd'hui parce que j'ai deux engagements ; de sorte que, pour aujourd'hui, mon observation est désintéressée. Elle pourrait bien ne pas l'être pour demain.

Voici une lettre que j'ai envie de faire insérer dans les journaux, mais je suis indécis; parce que je ne sais si mon nom servira à ce pauvre La Bédoyère. Décidez-moi. Vous êtes ma lumière et ma conscience; mais renvoyez-la tout de suite, sans quoi il serait trop tard.

GIX

-^J'ai vu hier madame de Krûdner*, d*abord avec du monde, ensuite seul pendant plusieurs heures.

1. Julie de Wictioghof, baronne de Krttdner, née à Riga le 21 novembre 1764, morte le 22 décembre 1824. Son père était un des plus grands seigneurs de la Livonie, et, par sa mère, Jolie de

Elle a produit sur moi un effet que je n'avais pas éprouvé encore; et, ce matin, une circonstance y a ajouté. Elle m'a envoyé un manuscrit avec prière de vous le communiquer et de ne le remettre qu'à vous. Elle y met beaucoup de prix, à ce qu'il me semble, car elle m'a fait demander un reçu. Je voudrais le lire avec vous. Il m'a fait du bien. Il ne contient pas des choses très nouvelles. Ce que

Wictinghof était petite-fille du maréchal Munich. Jolie, douée d*une vive intelligence, d*une ardente imagination, cette séduismte Livonienne avait un besoin de bruit et d'effet qui remplit sa vie de bizarres contrastes. Mariée très jeune à un diplom^ite russe distingué, mais beaucoup plus âgé qu'elle, madame de Kriidncr voulut trouver dans cette union un roman conjugal, n*y réussit point et se jeta dans des aventures qui eurent un fâcheux éclat. La baronne de Krudjifir^a^crit j)lusieurs romans : le plus connu et celui qui mérite le plus de rètre, et qu'on lit toujours avec^jjaiair^ est Valérie, dont le sujet et les caractères sont em- / pnintés à l'un des nombreux épisodes de sa vie romanesque. Veuve \ .en 1802, elle alla rejoindre sa mère à Riga, et, saisie d'une soudaine horreur pour sa vie passée, se livra avec passion à des œuvres de pénitence et de charité, car elle était bonne et fut assurément de bonne foi dans l'exaltation mystique qui la posséda jusqu'à la fin de sa vie. Le plus extraordinaire incident de sa singulière existence fut celui de son crédit, passager mais absolu, sur Alexandre I**, empereur de Russie.

Mise en rapport avec ce souverain par madame de Stourdza, dame de Timpératrice Elisabeth, madame de Kriidner prit sur Tesprit religieux et exalté de ce prince une influence inouïe. Il lui demanda de le suivre à Heidelberg, au quartier-général des $ou\-e-

fSa LETTRES DE BENJAMIN CONSTANT

tous les cœurs éprouvent, ou comme bonheur, ou comme besoin» ne saurait être neuf. Mais il a été à mon âme dans plus d'un endroit. Je suis gêné à vous en parler. Je crains que, dans Timpression que j*éprouve, il ne se mêle de votre impression. L'idée que c'était à moi que madame de Krûdner renvoyait pour vous m'a ému à elle seule. Je ne sais s'il en est résulté l'ébranlement qui dure en-

rains alliés. Après U baUille de Waierloo, elle le suifit à Paris, où de pieux et jouraaliers entretiens réunissaient la prophéte^se et le souverain. Le crédit de madame de KrUdoer sur rautocratc moscovite lui attira de nombreux adeptes. On se pressait chaque soir chez elle, à ses exhortations et prières* L*apo^ée de ce crédit se manifesta à la grande revue de l'armée russe, au camp des Vertus sous Paris. Alexandre avait voulu qu'elle y ^ssislAt. C*est après cette journée, et dans le paroxysme de cette ferveur, que fut rédigé et signé l'acte qui forma entre le roi de Prusse, Tempereur d'Aniriehe et l'empereur de Russie, le traité connu sous le nom de

' Sainte-Alliance. Il fut communiqué à madame de Kriidner, qui y

' introduisit quelques oorrections.

Alexandre !•' quitta Paris le 30 septembre, et alors commença pour madame de Krûdner une série de persécutions et d'avanies. Repoussée de Bàle, elle se vU refuser un asile par le Wurtemberg, la Bavière et la Saxe.

Souvent indignement trompée par les pauvres at les malheureux auxquels elle consacrait son bien, sa fortune, sa vie, nadam de KrUdner ne se rebutait point. Elle s'imposait les plus durai privations, et mourut enfin en Grimés à Kirason-Bt^ar, où eU| projetait de fonder una eahmie sur lai terres 44 U priocesii «GaUUia.

core, et qui augmente chaque fois que je parcours quelques phrases de ce cahier. Je vous l'ai dit, plu* sieurs sont communes, et cependant ces phrases communes ont pénétré en moi, je na sais comment. Il y a des vérités qui sont triviales et qui tout à coup m'ont déchiré : quand j'ai lu ces mots qui n'ont rien de frappant :

€ Que de fois j'enviais ceux qui travaillaient à la sueur de leur front, ^joutaient un labeur à l'autre, et se couchaient à la fin de tous ces jours, sans savoir que l'homme portait en lui une mine qu'il doit exploiter! Mille fois je me suis dit : € Sois > comme les autres. >

J'ai fondu en larmes. Le souvenir d'une vie si dévastée, si orageuse, que j'ai moi-même menée contre tous les écueils avec une sorte de rage, m'a saisi d'une manière que je ne puis peindre^ Quoi qu'il en soit du reste, cela est pourtant vrai, que, sans malheur extérieur, j'ai souffert plus d'angoisses que le malheureux sur la roue ; que je les avais méritées, car j'avais aussi fait souffrir, et que j'ai envié cent fois tout ce qui ressemblait à une vie réglée, et que je n'ai trouvé de paix nulle part. Je ne vous dis pas le quart de ce que je sens. Je crains

tu LETTRES DE BENJAMIN CONSTANT

de gâter une impression en essayant de vous la faire passer par moi. Je vous porterai demain ce manuscrit : si vous me laissiez vous le lire, d'autant qu'il est assez mal écrit, cela me ferait plaisir. Je vous aime.

P.-S. — Je rouvre ma lettre pour vous supplier de me renvoyer le manuscrit. Je me lève plus agité, plus amer que je ne voudrais ou devrais I*étre : j'ai le besoin de relire ces phrases qui me font pleurer. Il y a huit jours que je vous demande un quart d'heure seul et n'ai pu l'obtenir. Je ne me plains pas, mais renvoyez-moi mon manuscrit. Ce n'est pas près des hommes qu'il faut chercher des consolations. Ma disposition, au reste, n'est changée que comme douleur. Je ne vous accuse de rien. Vous n'êtes qu'instrument de ma douleur. Je Tai été aussi pour une autre, cependant j'y étais moins insensible que vous. Dieu veuille que votre tour ne vienne pas 1

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Je n'ai pas su si je devais remonter pour la lecture que j'avais tant d'envie de faire avec vous. J'ai craint de vous contrarier. Je suis accoutumé à ne vous voir mettre aucune importance à ce que vous avez laissé espérer dans ce genre. Je suis donc parti avec les autres, et sans doute j'ai bien fait. Il y a huit jours qu'après une promesse de la même espèce, vous m'avez causé plus de douleur que je n'en avais eu depuis une année. Je n'ai pas osé en braver une pareille. Je suis parti sans murmurer, sans me plaindre de vous, même au fond de mon cœur. Il y a huit jours que, pour la même cause, je Buis rentré maudissant la destinée, méditant le suicide et que je suis resté trente-six heures immobile et seul, dans l'agonie du désespoir. Maintenant je suis calme et doux, ma guérison n'est pas complète; mais l'inestimable amie^ l'ange du ciel

i. Madame de Krûdner.

que le ciel m'a envoyée a arraché le trait qui me déchirait le cœur. Ce cœur est encore malade et souffrant, je crains de le heurter contre la dureté des autres, mais au moins il n'y a plus cette révolte, le plus effroyable des tourments. Je conçois maintenant pourquoi il a fallu que vous exerciez sur moi cette épouvantable et mystérieuse puissance. Il a fallu que vous brisiez ce cœur révolté, que vous blessiez tout ce qui était rebelle en moi, mon amour, mon amour-propre, que vous m'humiliiez de toutes les manières, et que votre insouciance me foule aux pieds. Ce n'était pas vous, vous n'étiez qu'instrument, vous l'étiez à votre insu. La dureté que j'ai si profondément sentie n'était pas dans votre nature. Ce que vous faisiez pour d'autres, vous ne me l'auriez pas refusé. Vous n'auriez pas vu sans pitié mes angoisses, si une autre volonté ne vous avait dirigée. Je ne vous faisais aucun mal, et vous avez refusé de me faire le moindre bien. Une seule des promenades que vous accordiez à M. de Nadaillac, une seule entrevue libre m'aurait donné du bonheur, et, pendant une année, vous n'avez pas eu une fois le mouvement de me causer un instant de joie I et vous recon-

naissiez mon dévouement el vous y comptiez ! Non, tout cela n'était pas dans votre nature. Le ciel vous avait choisie pour me faire traverser cette terrible épreuve. Vous avez bien rempli votre mission, j'espère qu'elle est finie. Je ne cesserai jamais de vous aimer, je vous suis attaché comme un frère. Vous ne voulez pas en tirer le peu d'avantages que cependant toute affection procure : soit. Je ne vous en aimerai pas moins. Mais, si je retombais dans l'affreux état où vous m'avez mis, où vous m'avez vu, sans chercher une fois à le calmer, ce n'est plus près de vous que j'irais mendier des consolations que vous ne donnez jamais. J'irais plutôt daùs une église, j'irais au pied de cette croix, symbole de la douleur et de la pitié que n'ont pas les hommes, j'irais frapper de mon front le marbre, moins dur que vous ne l'avez été pour moi, et je prierais tant que l'angoisse s'apaiserait. Je ne vous demande pas quand je vous verrai. La manière dont vous me voyez doit vous faire si peu de plaisir I C'est malgré vous, en courant. Il n'y a pas un de vos amis avec qui vous n'aimiez mieux être. Dites- vous seulement que ce m'est un grand bonheur de vous voir. Ce n'est pas, je le sais, un motif pour vous de rien

faire. Je vous ai dévoué une année entière, et je vous suis plus étranger que le premier jour : et des amis faux, fats, affectés, égoïstes, m*ont, chaque jour età chaque heure, été préférés. Dieu de bonté, tu le voulais pour m'apprendre que cet esprit, cette conversation, cette amabilité que d'autres m'attribuaient, n'étaient que de vaines et impuissantes chimères. Et; encore à présent, je retombe dans les fautes qui ont été punies : je dis du mal de ceux qui ont servi à me corriger en m'humiliant. Hais je le rétracte, ce mal : je n'ai plus d'amour-propre, plus de prétentions. J'abjure ces rechutes d'une horrible maladie qui m'avait frappé pour mieux me guérir. ?

Je vous supplie de me renvoyer le manuscrit. II a sur moi je ne sais quelle force magique. J'en ai besoin. Quand vous trouverez quelque plaisir à me voir, dites un mot, j'accourrai. Quand vous aurez quelques idées sérieuses, si vous croyez que je puisse encauser avec vous, mandez-le-moi. Je suis bien loin de me croire détaché de vous, mais je ne veux plus rien arracher. Je vous dirais bien que si vous passiez longtemps sans aucune envie de me voir, vous me feriez beaucoup de peine ; mais cela

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serait bien inutile. Ma peine ne vous a jamais rien fait. Tout vous a paru trop pour moi. Je vous ai paru indigne de tout, même de lire avec vous une demi-heure. Faites donc ce que vous voudrez; mais je n'exige, je ne demande, je n'arrache plus rien. Je fais des vœux pour vous : je désire que vous soyez heureuse. Vous étouffez et desséchez votre vie ; c'est une triste ressource. Croyez aa moins que ce cœur que vous dédaignez est et sera toujours à votre disposition. Ce n'est pas fierté, humeur, fatigue ou détachement qui m'éloigne. C'est le sentiment profond de vous être inutile, de vous être à charge. Quand jamais on ne recherche , n'appelle ni ne retient, quand au contraire on repousse sans cesse, on n'a ni goût ni amitié pour l'homme que l'on traite ainsi. Adieu. Je suis à vous au premier mot, au premier signe, et je souffrirai de n'en pas recevoir. Mais il y a un asile contre la douleur, un asile doux et tendre, un sein qui nous reçoit, une voix qui nous répond. Il m'est doux de penser que je vous dois cet asile. Vous me l'avez ouvei*t en me traitant avec tant de dureté. Dieu me protège contre les hommes et contre moi-même. Je frémis de mes souffrances passées, mais ce fré-

missement, je l'espère, me garantira. Adieu, bonne Juliette; adieu, ma sœur; vous Têtes malgré vous. Je serai bien heureux si vous avez jamais besoin de moi : et rien de ce qu'un être humain peut faire, rien de ce qu'un cœur peut éprouver ne sera étranger au mien pour vous aimer et pour vous servir.

Je vous renvoie le manuscrit et vous remercie de me l'avoir prêté. Comme c'est pour vous que je l'ai reçu de madame de Krûdner, son intention me paraît être qu'il reste entre vos mains, et je vous prie de le garder jusqu'à son retour, qui sera après-demain, à ce que j'espère. J'ai vu, par le dcsir que vous avez exprimé de l'avoir, que vous préfériez le lire sans moi, et je m'y soumets. Quant à ma visite à quatre heures, comme c'est une permission de votre bonté, et non un désir, je n'envisagerai que le besoin que j'aurai de vous voir, et ce ne sera que si ce besoin est irrésistible

que j'aurai l'indiscrétion de vous ennuyer de ma présence. Ne croyez pas que je sois insensible à ce que vous faites par pitié, quand vous y pensez. Je vous remercie et je vous aime. Si vous avez la patience de lire ma longue lettre de ce matin, indépendamment du billet ajouté, vous aurez vu que je ne puis vous savoir mauvais gré de rien : vous aviez la mission de briser mon cœur, pour qu'une autre mission fût remplie. Si les êtres auxquels j'avais fait du mal m'avaient puni, j'aurais vu l'enchaînement naturel des causes. Il a fallu pour m'éclairer que le supplice me vînt d'un être à qui je n'avais fait aucun mal, à qui j'aurais voulu faire tout le bien possible, pour qui mon cœur était et sera toujours plein d'affection et dont la nature était d'accorder au malheur plus mille fois que je ne lui demandais. Vous n'avez été qu'instrument, j'ai souffert parce que j'avais fait souffrir et précisément comme j'avais fait souffrir; ne souffrez jamais à votre tour ce que j'ai souffert I Comptez sur moi dans toutes les circonstances. Je vous aime et comme le chef-d'œuvre et comme l'agent de Dieu.

fSZ LETTRES DE BENJAMIN CONSTANT

Je vous remercie de votre lettre, elle m'a fait du bien, comme le moindre témoignage de votre plus faible intérêt. J'espère pouvoir aller demain vous voir; ou plutôt j'en suis sûr, à moins d'un accident imprévu : car, fussé-je malade, j'irai tout de même. J'ai trop souffert hier de n'y avoir pas été. Je commence, d'ailleurs, à croire que mon indisposition ne sera pas violente. Je prends la fièvre depuis trois jours, tard le soir, et elle me quitte le matin. Pardon dé ce détail ennuyeux et inutile.

Je suis bien malheureux si ma manière de vous interpréter ou de vous parler vous blesse, et vous rend différente de vous-même. Je ne le conçois pas. Jamais homme ne s'est plus résigné & n'obtenir que des preuves d'un intérêt d'amitié en échange du dévouement le plus absolu. Toutes mes paroles sont des essais pour obtenir un mot, qui, certes, n'aurait d'autres conséquences que de me soulager de l'affreuse douleur qui m'abîme.

Quand, il y a quelques jours, je vous disais que j^avais espéré faire un peu de progrès dans votre affection par l'habitude, mais que je vous étais aussi étranger que le premier jour, comment cela, par exemple, pourrait-il vous blesser? Comment ne voyez-vous pas que c'était l'humble supplique d'un malheureux qui se meurt et qui avait besoin d'un pauvre soulagement qu'il implorait? Vous avez gardé le plus froid silence. Je ne vous acciise pas, ce n'est pas votre nature. Il y a quelque chose d'inexplicable dans votre disposition pour moi. Vous n'êtes pas comme cela avec les autres. Mais il est certain que vous me voyez souffrir, sans avoir aucune pitié. Quand M. Ballanche est blessé ou affligé par vous, vous avez besoin d'une explication ; pourquoi ne suis-je pas M. Ballanche pour vous? Avec moi, loin de vouloir une explication vous laissez peser la douleur sur mon cœur jusqu'à ce qu'elle le brise. Vous en serez fâchée une fois. Vous ne pouvez vous faire illusion. Votre influence sur mon sort n'est pas méconnaissable. Hélas! je suis content de si peu. Vous qui parlez de faire du bien, pourquoi ne m'en faites-vous pas? Croyez-vous qu'il n'y ait pas quelque mal à froisser

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ment et de la douleur. Et vous pouvez me soulager d'un mot. Votre lettre d'hier m'a donné trois heures de relâche. J'avais passé ma journée tout seul, et je n'étais sorti que pour aller voir madame de Krûdner. L'excellente femme ! elle ne sait pas tout, mais elle voit qu'une peine affreuse me consume. Elle m'a gardé trois heures pour me consoler. Elle me disait de prier pour ceux qui me faisaient souffrir, d'offrir mes souffrances en expiation pour eux, s'ils en avaient besoin. Je l'ai fait de bien bon cœur. Je voudrais croire et j'essaye de prier. J'ai dit à cette puissance inconnue que je me résignais à mourir dans l'isolement où vous me laissez, pourvu que vous soyez heureuse. Une fois vous m'avez dit qu'il était doux de prier pour ceux qu'on aimait. Je ne vous veux que du bien. Je crains pour vous, quand ma vie se sera usée. 11 n'y a que vous qui ne voyiez pas qu'elle s'use; il n'y a que vous qui ne daigniez pas remarquer la différence de ce que j'étais et de ce que je suis. Je lisais hier un article sur moi dans un journal, et je me demandais pourquoi j'ai ainsi disparu du monde. Vous le savez. Croyez-vous qu'il n*y ait aucun mal à causer tant de peine à qui ne veut

une affection si vraie et si soumise, et à laquelle vous rendezjustice? Vous apercevez dans les autres de la fatuité, des prétentions; mais, en moi, y a-t-il l'ombre d'amour-propre dans mon dévouement? Ne savez-vous pas vous-même, — mettez la main sur votr^ conscience et répondez-vous, — que je proclamerais aux yeux de toute la terre ce qu'il y a de plus humiliant pour la vanité, en échange d'un seul regard d'afTectionîJe vous jure que j'en suis quelquefois affligé pour vous. Quand il sera trop tard, vous vous reprocherez, peut-être, quelque soin que vous preniez d'étouffer votre vie sous de bonnes actions de détail, vous vous reprocherez de n'avoir pas fait ce qu'il était si facile de faire pour sauver un ami tel que le ciel en donne rarement, et qui demandait si peu. J'aurais pu être si bon par vous, si bon et si heureux! Pourquoi avez-vous craint de m'associer au bien que vous faites? pourquoi, quand j'ai voulu être charitable, m'avez-vous repoussé? pourquoi avez-vous traité tous mes bons mouvements, les plus purs, les plus simples, avec autant de rigueur que mon amour? Je ne cherche point à faire des scènes. Je souffre solitaire, ma porte fermée, et chaque minute est de Faccable-

ment et de la douleur. Et vous pouvez me soulager d'un mot. Votre lettre d'hier m'a donné trois heures de relâche. J'avais passé ma journée tout seul, et je n'étais sorti que pour aller voir madame de Kriîdner. L'excellente femme I elle ne sait pas tout, mais elle voit qu'une peine affreuse me consume. Elle m'a gardé trois heures pour me consoler. Elle me disait de prier pour ceux qui me faisaient souffrir, d'offrir mes souffrances en expiation pour eux, s'ils en avaient besoin. Je l'ai fait de bien bon cœur. Je voudrais croire et j'essaye de prier. J'ai dit à cette puissance inconnue que je me résignais à mourir dans l'isolement où vous me laissez, pourvu que vous soyez heureuse. Une fois vous m'avez dit qu'il était doux de prier pour ceux qu'on aimait. Je ne vous veux que du bien. Je crains pour vous, quand ma vie se sera usée. 11 n'y a que vous qui ne voyiez pas qu'elle s'use; il n'y a que vous qui ne daigniez pas remarquer la différence de ce que j'étais et de ce que je suis. Je lisais hier un article sur moi dans un journal, et je me demandais pourquoi j'ai ainsi disparu du monde. Vous le savez. Croyez-vous qu'il n*y ait aucun mal à causer tant de peine à qui ne veut

que VOUS aimer, à qui ne demande pas d* amour! Adieu! Je suppose que vous aurez cette lettre quelques heures avant mon arrivée. Traitez-moi doucement. Je ne vis que par vous. Adieu! Ne soyez pas fâchée. II n'y a point de murmure au fond de mon cœur, et, si j'avais un moyen de vous causer un instant de plaisir, je serais consolé de toutes mes peines.

J'ai trouvé hier en rentrant une lettre qui me tourmente beaucoup. Elle me met dans une alternative très douloureuse, entre le mouvement de mon âme et ma tranquillité. J'ai tout à fait besoin de vous consulter comme ma conscience. Vous êtes précisément faite pour juger dans une affaire pareille. Je ferai aveuglément ce que vous me direz que vous feriez à ma place. Je vous demande donc un moment d'entretien ce matin. Vous déciderez si c'est un devoir de faire ce qu'on me demande, quoiqu'il n'existe aucun lien, et que laper-

sonne et moi n'ayons nul rapport, même de société, depuis dix ans, sauf des rencontres fortuites. Mais tromper la confiance du malheur est si affreux, et je sens qu'après un événement qui est inévitable, je serai poursuivi de cette idée. Enfin vous prononcerez; envoyez-moi un mot de réponse, pour que je sache quand je pourrai vous voir; jusqu'alors je m'enferme pour n'être pas obligé de répondre moi-même.

Je vous ai écril vingt lettres dans la matinée, le sentiment de leur inutilité me les a fait inter-

rompre ou supprimer; mais je ne puis consentir à ce que vous vous fassiez illusion sur ce que j'éprouve et sur la vie que je mène. Je vous envoie celles que je prends au hasard sur ma table et qui sont autant de cris de douleur contre vous. Madame de Krûdner dit que vous vous affligez de ma peine. Je crois qu'elle se trompe, ou que du moins vous vous persuadez commodément que je ne

souffre pas, pour m'oublier à votre aise. Eh bien, sachez, quoi que vous prétendiez en croire, que ma vie est un supplice continuel, que je passe de la gaieté au désespoir, comme hier à raccablemenl et à Tagonie ; que vous tuez toutes mes facultés, que vous me repoussez de la religion, que vous me faites maudire vous, moi, toute la terre. Sachez aussi, pour vous ôter toute excuse, qu'un quart d'heure d'entretien libre avec vous dissipe par magie toutes mes souffrances, et que vous me le refusez. A présent, j'ai dit. Faites ce que vous voudrez, comme depuis un an je dépose devant Dieu ma douleur. Dédaignez-la, marchez dessus, invitez-moi avec dix personnes quand j'ai besoin de vous voir seule. Le temps passe, la mort viendra. Vous aurez fait le mal volontairement. Depuis hier, je suis dans cet état. Je voudrais y résister, je suis sorti, rentré, je ne puis me vaincre. Un quart d'heure avec vous m'aurait calmé. N'avaisje donc rien de bon, de digne de pitié?

Je m'acquitte avec un peu d'embarras d'unqf commission que madame de Krûdner vient de me ^ donner. Elle vous supplie de venir la moins belle que vous pourrez. Elle dit que vous éblouissez tout le monde, et que par là toutes les âmes sont troublées et toutes les attentions impossibles. Vous ne pouvez pas déposer votre charme, mais ne le rehaussez pas. Je pourrais ajouter bien des choses sur votre figure à cette occasion, mais je n'en ai pas le courage. On peut être ingénieux sur le charme qui plaît, mais non sur celui qui tue. Je vous verrai tout à l'heure. Vous m'avez indiqué cinq heures, mais vous ne rentrerez qu'à six et je ne pourrai vous dire un mot. Je tâcherai pourtant d'être aimable encore cette foiSé

Je reviens de Clichy où j'ai accompagné madame de Krûdner et toute sa famille. J'y ai vu le curé, qui est vraiment un homme admirable de charité et de cette éloquence que donne la charité. 11 nous a lu un morceau où son âme a mis un talent prodigieux. J'en ai été bien ému. J'aurais voulu que vous l'entendissiez. Madame de Krûdner m'a dit que vous aviez été souffrante hier. J'espérais trouver un mot de vous aujourd'hui. Si vous souffrez, je crains bien que me recevoir ne vous soit à charge: etje ne veux plus rien demander pour moi. Vous savez que vous voir est mon seul bonheur^ et qu'une trop longue privation m'ôte toute force et même tout ce que j'ai de bon dans l'âme. Mais, cela bien établi, et vous n'en pouvee douter, je me soumets et je vous aime.

Faites-moi dire au moins comment vous êtes, et si vous pouvez, sans vous gêner le moins du monde, me recevoir, quand vous voudrez.

SEPTEMBRE 1815 Ui

Je diae chez Auguste avec Victor et des Anglais.

Je reçois le billet d'Amélie, et je vous en remercie. A quatre heures et demie. Je suis bien triste de votre migraine. Je voudrais souffrir pour vous, pas par vous.

Je suis rentré chez moi avec une telle fièvre, un tel frisson, que j'ai tout à fait le sentiment d'une maladie qui commence. Si cela dure, je ne pourrai pas aller à Saint-Germain* et j'envoye un commissionnaire pour que vous sachiez que madame de Krùdner est de retour, qu'elle ne reste ici que peu , / de jours et qu'elle sera charmée de vous voir. Si je me trouvais assez bien pour entreprendre une course, c'est-à-dire seulement pour me lever, ce que je viens d'essayer inutilement, j'irais à Saint- Germain malgré mon messager, mais j'en désespère ; car écrire même est un effort, et je suis forcé de m'interrompre. Hélas ! une heure de con-

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