‹ Lettres de Benjamin Constant à Madame RécamierChapitre 38 sur 53 · Madame Récamier y était alor» installée · texte numérisé non relu

Madame Récamier y était alor» installée

ut LETTRES DK BENJAMIN CONSTANT

versation libre par semaine m'aurait épai^é Tangoisse qui mine ma force et (lésoi|;aaise toute ma yie. Mais cela ne peut avoir lieu que quand cela se trouve et cela se trouvait toujours pour les autres et jamais pour moi. Encore avant-hier— Pardon ! je ne voulais rien dire de tout cela; mais je suis si triste de ne pas vous voir et si malheureux de la manière dont je vous vois ! Quelle fatalité m'a frappé depuis une année I Ne m'achèverat-clle donc pas?

Adieu I Je vous aime.

SI septembre 18i&

Si vous avez envie de voir madame de Krûdner, qui vous aime et le désire, il ne faut pas perdre de temps. L'empereur de Russie part après-demain et je crois qu'elle le suivra peu d'heures après. J'aurais bien voulu que vous la vissiez : j'avais à lui demander une chose qui m'est importante. Avec mon caractère, je n'ai pu le prendre sur moi. "Vous auriez peut-être eu cette bonté. Notre conversation

de lundi m'a laissé une impression douce, quoique triste. Croyez que je sais au fond du cœur que vous n'êles point frivole dans Tâme; ce que j'en dis est tantôt pour obtenir que vous réfutiez mes accusa*lions de manque de toute amitié, parce que la moindre assurance que vous en avez pour moi m'est un soulagement ; tantôt parce que je vous vois le système d'étouffer votre meilleure et plus profonde nature, et c'est un mal que vous vous faites, et que vous faites à ceux de vos amis qui sont dignes de vous aimer. C'est par politesse que je mets celle expression au pluriel. Non, nos natures ne sont pas différentes. La crainte de souffrir vous donne un air d'insouciance, comme elle me donne un air ironique. Mais il y a en nousqlielque chose de bien mieux et qui, quoi que vous en pensiez, établira, à une époque quelconque, une sympathie durable et indestructible entre nous.

Hélas ! le moment n'en est pas venu, et les circonstances vont probablement nous séparer plus que jamais. Si j'avais obtenu le rang d'amitié que je méritais peut-être, j'aurais bravé toutes les circonstances.

Je ne puis vous mander que la nouvelle que tout

le monde sait, le renvoi de Fouché. On dit qu'il

sera suivi de celui de plusieurs autres ministres.

Si vous ne venez pas à Paris, je vous supplie de

m'écrire un mot, et je voudrais aussi prendre le

jour le plus prochain pour aller vous voir encore,

quand je serai sûr de n'offenser personne par ma

présence.

Adieu ; mon cœur vous est tout dévoué.

" Madame de Krûdner ne part pas sitôt, à ce que m'ont dit ses gens, car je n'ai pu la voir ce matin. J'y retournerai dans quelques heures. Je suis tenté de croire un peu que le désir de vous voir la fait retarder de quelques jours, car elle m'a paru vous aimer beaucoup, ce que je ne trouve que trop naturel. Je vous le mande donc, pour que vous ne lui fassiez pas la peine de n'y pas aller.

Je me présenterai chez vous vers cinq heures et je souffrirai si vous n'y êtes pas, non qu'il ne soit naturel que vous restiez plus longtemps dehors

que vous ne le prévoyiez, mais c'est qu'alors vous pourriez me fixer une autre heure de consolations. Au reste, vous savez que tout mon bonheur est de vous voir. Ainsi je dois attendre que vous y trouviez aussi un peu de plaisir.

J'ai vu M. Decazes ce matin, tout va bien mal

Ëtes-vous de retour? J'ai reçu des nouvelles de madame de Constant. J'irai à sa rencontre. Cela est nécessaire sous plus d'un rapport. Celte nécessité d'une absence momentanée influe sur moi d'une manière profonde. Je voudrais m*éloigner en n'ayant que des sentiments doux sur la seule idée qui remplit mon âme, et je recueille dans ma mémoire toutes les preuves d'intérêt que j'ai arrachées par ma douleur. Oui, vous avez quelquefois été bonne, et, si on pouvait vous voir librement, votre amitié serait un don du ciel.

Si vous ne me faites rien dire, je serai chez vous à cinq heures pour le rendez-vous de madame de

Luyoes. Sans cela, j'irai avant, sur un mot de vous. Je vous aime bien passionnément.

Les Chambres se sont assemblées samedi *. Le discours du Roi a fait assez de plaisir aux hommes modérés. Les constitutionnels trop exigeants ont trouvé qu'il n'en disait pas assez et les royalistes purs qu'il en disait trop. C'est en faire l'éloge. Plusieurs députés, en prêtant le serment, ont voulu y mettre des restrictions qu'on a étouffées, mais quiparaissentauxespéraucesdesunset aux craintes des autres des pierres d'attente. En effet, c'est ce qui est toujours arrivé dans nos assemblées. Les exagérés s'y montrent; on les repousse : ils recom-mencent et ils l'emportent. La discussion de la Chambre des pairs à ce sujet est de nature à lais* ser prévoir quelque ehose d'analogue. Deux avis ayant été ouverts, l'un d'exclure formellement les pairs qui refusent le serment, l'autre de se borner

i. Le 7 octobre 1815.

à exprimer que les paii*s qui Tavaient prêté avaient été admis à siéger ; ce dernier a?is^ qui est un moyen d'éluder la question et d'épargner aux pairs qui refusent toute mention désavantageuse, a été soutenu, non seulement par les royalistes purs de rassemblée, comme l'ancien évèque de Langres et H. de Frondeville, mais encore par M. le duc de Berry ;et, comme il arrive toujours, un parti mitoyen a prévalu : on n^a prononcé l'exclusion de personne, mais on n'a admis que ceux qui avaient prêté le serment. Les pairs qui l'ont refusé ont persisté et se sont retirés, avec la faveur qui accompagne un sacrifice.

M. de Richelieu est intervenu dans la discussion avec des formes qui prouvent que le ministère et les constitutionnels se sentent vis^à-vis des royalistes purs dans la même position où étaient, dans les commencements de la Révolution, les royalistes constitutionnels vis-à-vis des patriotes exagérés.

'La marche des choses est invincible. Les votes pour les candidats, dans la Chambre des députés, portent le même caractère. L'unanimité pour M. Laine est un hommage de souvenir. Mais 170 voix pour M. de la Trémoille, et 135 pour

M. de Clermont Mont-Sainl-Jean, qui a promis, dans un discours public aux électeurs, qu'il professerait les mêmes principes qu'il avait professés dans l'Assemblée constituante, où il était l'aristocrate le plus prononcé, sont des indices de la ligne qu'au moins la moitié de l'Assemblée suivra d'affection. On dit le ministère ébranlé; ce n'est pas que l'opinion publique ne l'appuie, mais il n^a qu'un tour, comme le chat de la Fontaine, et ce tour est bon tant qu'il réussit : c'est d'offrir sa démission toutes les fois qu'on le contrarie. Il l'offrira tant, qu'un beau jour il l'obtiendra. Les journaux qu'on appelle de l'opposition font de longs articles en sa faveur. C'est mauvais signe. La paix est toujours présumée détestable. Les

Anglais soupçonnent les Prussiens et déchirent les Russes. Ceux-ci détestent les Anglais et désavouent les Prussiens. La mode de tous ces étrangers, mode fort insolente de leur part, est de dire que les Bourbons ne peuvent plus régner. C'est bon pour rattacher la nation au Roi. Le Roi et la nation y gagneront.

L'affaire d'Espagne paraît réellement apaisée. Le peuple espagnol hait les 'ibéra»x. C'est une

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démence de vouloir le contraindre à être mieux gouverné que ce n*est son goût. Une même gazette ofQcielle contient deux ordonnances : Tune qui nomme une quantité de ministres d'État avec 20000 francs d'appointements, l'autre qui ordonne que ces 20 000 francs n'auront pas lieu ; c'est conférer des faveurs à bon marché.

Madame de Krûdner continue sa mission. Sa v puissance est une conviction profonde, et son charme une bonté immense. On oublie, en l'écoutant, ce qu'elle a qui parait bizarre, ou plutôt on passe à côté pour ne pas se faire mal à soi-même. Il y a en elle quelque chose que la religion seule donne et qui tient de la nature divine : c'est de s'occuper à la fois de toutes les douleurs et de suffire à toutes pour les soulager. On dirait qu'elle a donné au temps quelque qualité de l'éternité et qu'il sufilt à tout dans ses mains. Aussi elle est fort entourée : et ceux qui la trouvent étrange ne peuvent se défendre de l'aimer. Elle est dans le mouvement religieux actuel, qui est vif et vague, une apparition assez importante. L'incrédulité a rompu la communication de la terre au ciel, et l'homme se trouve dans un cachot. Toutes les fois qu'il en

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est là, il a soif de voir la communication se rélablir.

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