‹ Lettres de Benjamin Constant à Madame RécamierChapitre 39 sur 53 · Le prince Auguste de Pnuse · texte numérisé non relu

Le prince Auguste de Pnuse

dans mon affection, humble dans mes espérances^ il est facile de rendre ma vie supportable sous ce rapport. Mais il y a d'autres considérations qui prennent de l'importance, parce qu'elles influent même sur cela. Vous croyez que je me puis faire à Paris une bonne existence. Je ne le crois pas. ^ Vous savez quels obstacles se sont élevés dans mes rapports les plus doux, les plus simples et ceux sans lesquels je ne puis vivre. Ces obstacles ne cesseront pas.

L'esprit d'intolérance s'accroît, au lieu de s'a* paiser. Si je reviens d'ailleurs, comme vous me le conseillez, d'autres difficultés se présenteront. Je n'aime pas à les indiquer ; vous les devinez. Elles existaient déjà, lors même que contre moi, personnellement, il n'y avait pas de défaveur. Si l'on vous a reproché de me voir le matin, moi pauvre diable» qui m'étais résigné àm'exclure de chez vous le soir, n'y aurait-il pas d'autres objections, des objections doubleSf à ce que vous nous ^ vissiez : et sans vou-

1. Benjamin Constant craignait les impertinences et les désagréments auxquels sa femme, fort grande dame par sa naissance, mais femme divorcée deux fois, aurait pu être exposée dans la ■OGîété de Paris, déjà si sévère pour lui-même.

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loirpource qui tient à moi une liaison qui n'estquc le résultat de Thabitude et du goût, une exclusion ou une absence totale de visites est impossible. Souvenez-vous de ce que vous m'avez dit un soir de votre existence, frêle quoique bien arran{^cc. Ce mot plus que toute autre chose a contribué à me faire partir, et Tintervalie qui s'est écoulé n'a tenu qu'à la peine horrible que me causait ce départ.

De plus, je vous ai déjà mandé que j'avais été frappé de la disposition de l'opinion pour moi. Elle est toute différente de ce qu'elle se montre à mon égard à Paris. On ne me blâme pas, mais on ne me comprend point, et il m'est si facile de me faire comprendre. Je vois, et je ne suis pas enclin à me flatter, que je serai cru et approuvé si je parle : et souvent mon honneur me semble l'exiger. Mais c'est une guerre, et je ne suis pas un soldat vulgaire. Il faut que j'aie toutes mes forces, et je ne puis me défendre qu'en accusant. Il m'est impossible de tout dire ici, et je ne le voudrais pas pour vous-même. Mais convenez qu'on m'a mis bien à mon aise et qu'on a tout légitimé, en me poursuivant jusque dans mes pauvres relations

si incomplètes avec Tétre de qui dépend tout pour moi. En vous quittant, je me suis comparé & Temugin*. Qui sait?

Ma femme n'arrive point. Je ne puis aller audevant d'elle parce qu'il y a dix routes. Je resterai encore ici quinze jours sans bouger. D'ici là, je saurai ses projets, que je ne veux point gêner, et alors, dans toutes les hypothèses, j'y ferai une course.

La société est peu animée. J'y suis un objet de curiosité, et les provinciaux ont une qualité, c'est d'écouter. L'opinion est antifrançaise, ce qui me blesse : elle est aussi anti autre chose et je ne suis pas obligé de m*en blesser.

Nous ne comprenons rien à la marche des troupes. Il parait qu'elles rentrent en France au lieu d'en sortir. On annonce aussi des régiments arrivés d'Angleterre par Calais. Les papiers anglais sont incroyables dans leurs prédictions. Les papiers allemands prétendent qu'il n'y a de changé que les noms, et que les Chambres actuelles sont

1. Temougin, nom que portait Gengi-Kkan avant son élévation à la souveraineté.

comme toutes celles qui les ont précédées. Il y aurait vraiment utilité à faire une apologie de la nation, qui vaut mieux que toutes les autres et qu'on méconnaît. Mais il y aurait autre chose i dire dans celte apologie que M. d*Harcourt.

J'ai eu un grand plaisir à apprendre par mon domestique que votre ti*oisième dame était logée chez moi. N'en auriez-vous pas une quatrième? Sérieusement j'aime bien mieux que ma maison soit un asile qu'une caserne, et l'on m'annonce que l'on va y loger quarante hommes incessamment. L'idée que vous en disposiez m'a causé une vive joie. Si ces trois dames ont de la reconnaissance pour^moi, elles ont tort. C'est moi qui leur en dois.

Merci de ce que vous me dites des serpents. Je voudrais y croire. Je suis comme cet homme qui, dès qu'il fallait une religion, en voulait cinquante. C'est le seul moyen pour que chacun soit toléré, et c'est sur cet espoir que je fonde celui qu'on me permellra d'avoir aussi ma petite chapelle.

J'ai enfin vu M. Meuss, qui m'a fait beaucoup de politesses. Serez-vous assez bonne pour en remercier de ma part M. Récamier?

NOVEMEHË 1815 275

Comme le temps passe, même quand il passe tristement! Voici le dix*neuvième jour que je ne vous ai vuel II y avait quinze mois que je n'avais été si longtemps séparé de vous. Adieu. Je baise les mains d'Amélie, et je voudrais baiser les vôtres. Vous savez que vos lettres sont ma seule espérance, ma seule consolation.

Bruxelles, ce 29.

Puisque vous ne m'écrivez pas, il faut bien que je vous envoie la lettre ci-incluse que madame de Kriîdner m'avait adressée pour vous. J'ai tardé deux jours, dans l'espoir de recevoir de vous une réponse.

Votre silence m'afflige et m'abat plus qu'il ne m'étonne. Je l'avais toujours craint. Mais je n'en souffre pas moins de voir mes craintes ainsi confirmées.

J'ai enfin reçu des nouvelles de madame de Constant. Elle est en route depuis plusieurs jours et je l'attends à chaque minute. Ce no, sera qu'après ma

réunion avec elle que je prendrai une résolution. Mais je redoute Paris tellement que je ne crois pas que j*aie la force de m'en rapprocher. Votre silence achève ce que tant de souvenirs tristes avaient commencé.

Je suppose que aa femme voudra se reposer quelques jours d'un voyage de cent cinquante lieues par cette saison. II est, d'ailleurs, possible qu'elle ne soit pas partie le jour qu'elle avait fixé. Je crois donc que je serai encore ici assez longtemps pour recevoir votre réponse à cette lettre. Votre réponse contribuerait à me décider. Après ce que je vous ai mandé dans l'avant-derniëre des miennes, persistez-vous à me conseiller Paris?

Adieu. Une correspondance si peu encouragée ne me laisse pas la force de satisfaire le besoin que j'aurais de vous écrire sur vous et sur moi. Vous m'avez fait un mal qui durera toute ma vie.

Bruxelles, 7 décembre 1815.

Il est donc bien décidé que vous ne voulez plus

m'écrire. Je crains, au reste, de m'être attiré votre silence par je ne sais quelle lettre où je causais avec trop de bavardage. Ce n'est cependan t qu'une conjecture que je saisis pour ne pas m'afiliger d'un oubli qui me ferait plus de peine s'il venait du cœur que de la prudence.

Ma femme est arrivée. Elle a fait, au milieu de l'hiver, cent cinquante lieues pour me rejoindre par des chemins affreux, et ce qui rend la chose plus méritoire, c'est qu'elle n'entend rien à ma conduite et désapprouve plus que personne le parti que j'ai pris. Il est vrai que le résultat n'en est pas agréable pour elle, puisqu'il ne lui présente qu'un avenir vague et agité. Mais elle dit qu*elle aurait été bien plus malheureuse si j'avais réussi et qu'elle bénit le ciel d'avoir à partager mon adversité plutôt que ma prospérité coupable, qu'au reste elle aurait refusé de partager. C'est une excellente personne, d'un cœur très aimant, d'une âme fort noble et d'une intégrité de caractère et d'honnêteté qui fait mon admiration. Je jouis de son blâme par l'estime qu'il me donne pour elle, quoique je ne le trouve pas fondé.

Savez-vous que, quand je considère le proGt

qu'ont retiré plusieurs personnesdem'avoirainié, je trouve que vous avez fort bien fait de n'en pas vouloir. Je vous en féliciterais davantage si cela vous avait plus coûté* Le seul tort que vous ayez, c'est d'avoir voulu vous faire aimer de moi, par je ne sais quelle lubie qui ne vous a duré que cinq jours. Je vous en parle sans rancune parce que la douleur du cœur, la seule que je redoute, est passée. Mais vous m'avez fait un mal véritable etsans remède, commecarriëre, fortune, réputation, bonheur de tout genre, et vous êtes venue, pendant que je travaillais pour moi et pour une autre à me préparer un bon avenir, donner une chiquenaude à mes projets et les renverser tous. Je ne pense à ce que j'ai souffert qu'en frissonnant, et vous voyez bien que je souffre encore. Mais je vous jure que, depuis quinze jours surtout que l'éloignement et votre silence commencent à opérer, je me suis consolé de toutes les choses pénibles qu'il y a dans ma vie, du jugement injustement rigoureux qu'on porte sur moi, delà peine même quemafemmeenéprouve^dela perte de tout mon avenir, de la pauvreté qui m'attend peut-être, en comparant toutes ces souffrances à

une seule de celles que vous m'avez infligées. Aussi je ne retournerais pas à Paris d'ici un an, quand on m'y promettrait l'empire du monde. Je suis guéri à distance, mais je retomberais en m'approchant de vous. Croyez- vous que quelques messes que vous entendez et quelques aumônes que vous faites réparent le mal de ces souffrances que vous répandez autour de vous? Quand, après m'avoir laissé espérerdevousvoir, vous me repoussiez,etque je passais la nuitdans les larmes, ou que, dans mon angoisse, j'allais au salon perdre dix mille francs, ce qui m'est arrivé quatre ou cinq fois; croyez-vous que ce fût bien innocent de votre part? Chacun a un moyen de nuire, et chacun est également coupable quand il s'en sert, depuis l'homme qui poignarde jusqu'à la femme qui veut s'assurer de son charme, au risque de l'agonie à laquelle elle abandonne ensuite le malheureux qui s'est laissé prendre.

Je m'aperçois que cette lettre est un sermon et j'ai peur qu'il ne vous déplaise. Pardonnez-le-moi, car j'ai une véritable amitié pour vous. Je ne vous verrai probablement que quand le temps vous aura désarmée, et ce sera long. Mais je ferai toujours

des vœux pour votre bonheur. Dans la ligne que vous Suivez, vous n'en goûterez guère; on ne trouve que ce qu'on donne.

Si vous étiez assez bonne pour m'écrire, que ce

soit poste restante à La Haye. Je vous aime ten*

drement, et, à présent que la blessure est guérie,

je n'ai plus que de Taffection sans aucune rancune;

' ce qui est bien la preuve que je suis bon.

Bruxelles, 3 janvier 1816.

Je ne vous écris plus, parce que votre silence m'a prouvé que vous ne vouliez plus me répondre. J'aurais cependant un vrai besoin de savoir de vos nouvelles, et je ne puis m'erapêcher de profiter d'une occasion pour me rappeler à vous.

Je crains que des plaisanteries que j'ai faites sur la politique, dans le seul dessein de rendre mes lettres moins ennuyeuses que si je vous parlais toujours de mon affection, qui vous est si peu nécessaire, ne vous aient empêchée de me répondre. Depuis je vous ai écrit, blessé que j'étais

JANVIER 1816 m

de ce qu'un an d'amitié et de dévouement ne me valait pas une ligne de vous, et je vous aurai peut" être encore déplu.

Quoi qu'il en soit, je trouve que tant d'indifférence n'estpas bien et elle m'aillige. Je vous suis toujours attaché, et je voudrais croireque j'ai une place dans votre souvenir. Vous me ferez un plaisir réel, et j'en ai peu, si vous m'écrivez ici sous l'adresse du correspondant de M. Récamier. Il n'y a aucun inconvénient à m'écrire. Je suis très paisible, et j'ai reçu de M. Decazes un beau passeport pour aller et revenir d'Angleterre quand et comme je voudrai. Je vous dis cela, non que je méconnaisse votre courage envers les amis proscrits, mais vous pourriez croire que je suis une ligne que vous désapprouvez, et votre silence serait alors, non de la circonspection, mais du blâme.

Mes projets sont une course en Angleterre, et un retour à Paris, je ne sais quand. Je ne suis pas encore en état d'y aller. Je vous ai tropaiméepour vous revoir sitôt. Mais je m'intéresse tant à vous, que j'ai besoin de quelques lignes. C'est encore vous qui déciderez de mes projets malgré vous.

Depuis le 15 novembre, pas un mot I Je vous en

demande ua et je ne cesserai jamais de penser à vous avec un sentiment qui est indestructible.

firuxcUcs, 10 janvier.

Au moment où je reçois votre lettre, un jeune voya^^eur vient me demander mes commissions pour Paris. Je n'en ai qu'une, c'est de vous remercier du bien que vos deux pages m'ont fait. Je suis bien fâché qu'une de mes lettres vous ait blessée. Pour méjuger, il fkut toujours songer à ce que j*ai souiTcrt, et à l'impossibilité où je suis encore, où je serai peut-être toute ma vie, de me remettre dans une position calme. Je m'agite dans des sou* venirs qui ne perdent rien de leur intensité, et quelquefois je suis aussi désespéré que si je pouvais espérerencore. Cependant, croyez-moi, je suis plus juste que ce que j'éprouve ne semblerait me le permettre. Je sens le prix de votre amitié, elle est la consolation d'une vie devenue bien triste et dont l'avenir est bien incertain. Je ne puis me résigner à l'idée que nous ne nous reverrons plus,

et je ne regarde TÂDglelerre que comme une route plus longue pour n'arriver à vous que lorsque je serai certain d'être plus raisonnable et moins importun.

Je pars pour Londres la semaine prochaine ; je suis heureux de ne pas partir sans avoir reçu de vos nouvelles, et c'est du fond du cœur que je vous remercie. Il n'y a que vous qui d'un mot puissiez faire autant de bien que vous faites malgré vous de mal. Malheure.usementrun est durable et l'autre passager. Mais ce n*est pas votre faute si le ciel à voulu prouver que rien n'était bon qu'à sa place et que les anges ne valent rien sur la terre.

Je pars donc pour Londres : j'y serai dans dix ou do uze ours à moins que je ne me noie en passant d'Ostende à Margate; ce qui pourrait bien arriver à ce qu'on m'assure. Écrivez-moi, je vous en conjure, sous l'enveloppe de MM. Doxat et Divett, Bloomsbury square, Londres. Canota a passé ici, comme vous savez. J'ai couru tout Bruxelles pour le trouver, mais inutilement. Ce n'était pa& pour lui que je courais.

Adieu I Mon voyageur me presse et je finis.

Merci de votre souvenir, et croyez que je ne ces*

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serai pas de vous aimer, tant que je serai condamné à vivre.

Broxelles. 14 janvier.

Je vous ai écrit, il y a bien peu de jours, pour vous remercier de votre lettre ; je vous écris encore quoique j'aie peur de vous effaroucher et de vous décourager de m'écrire en vous importunant si souvent. Mais, cette fois, j'ai un petit prétexte et je m'en prévaux. Des arrangements domestiques m'obligent à prier vos protégées de me rendre le service qu'elles m'ont offert, de remplacer mon concierge; ce qui leur donnera bien peu de peine, puisqu'il ne s'agit que d'enfermer quelques effets, etd'envoyer ensuite à un avoué, dont je leur indique l'adresse, ce qui pourra venir pour moi. J'ai pensé qu'un port de lettres était pour elles quelque chose, que votre charité le verrait ainsi et que j'aurais une excuse pour vous dire encore combien je vous aime. Voici donc une petite lettre

JANVIER 18t6 S85

pour elles : joignez-y une parole pour stimuler leur zèle et parlons d'autre chose.

Imaginez qu'un domestique qui a été au service de madame de Calellan et au vôtre a assuré qu'il vous avait rencontrée au Parc avec Amélie. On m'a dit cela abruptement dans le monde, et tous ceux qui étaient près de moi ont été frappés de mon trouble. Âh! il faut encore du temps pour que la blessure se ferme et que je puisse respirer le même air que vous sans me perdre de nouveau. C'est pour cela que je vais en Angleterre. Car, comme position, repos et fortune, Paris me conviendrait mieux. Cependant j'ai lieu de croire que je serai assez bien reçu pour qu'on voie en France que je ne méritais pas de l'être si mal.

Je pars après-demain. On dit le passage d'Ostende désagréable; mais j'aurai un sentiment de joie d'être embarqué. Bruxelles me pèse comme me donnant une couleur qui n'est pas la mienne.

Je ne veux pas abuser de mon prétexte, j'espère que vous m'écrirez chez MM. Doxat et Divetl. J*ai vu que le prince Auguste était à Berlin. Adieu. Je vous aime plus qu'il ne faudrait pour fixer seu-

lement une époque à mon retour. Écrivez-moi, de

grâce.

Loadres, 37 février.

Votre lettre m'a causé an plaisir d'autant plus vif qu'il était inattendu. Si une impression douce pouvait durer dans une âme qui ne se remettra jamais des longues douleursqu'elle aéprouvées, je <;rois que les preuves de votre amitié auraient produit cet effet sur la mienne ; mais je suis trop •épuisé par ce que j'ai souffert en divers sens pour ne pas retomber, au bout de quelques heures, dans une espèce d'apathie, qui me rend incapable do toute espérance et de tout effort. Ce n'est pas que vos conseils ne soient sages et que je ne sois disposé à les suivre, si je puis croire qu'ils me serviront à quelque chose. J'y suis d'autant plus dis* posé que je déteste ce pays. Des invitations sans cordialité, de la curiosité sans intérêt, d'énormes assemblées sans conversation, et, ce qui est plus pénible que l'ennui, le sentiment que tous les par*

tis sonl également nos ennemis et ceux de la France, tout cela me rend ce séjour insupportable. J*ai vu et je \ois tous les jours beaucoup de gens de tous les partis. Ils causent avec moi tant que je veux, chacun dans sa ligne, et je puis protester que je n'ai pas encore vu un bon mouvement, et qu'il y a plus d'affinité entre le dernier Français, le plus exagéré du parti qui proscrit le mien, et moi, qu'entre moi et l'Anglais le plus libéral. Vous sentez donc bien que, si la France ne m*est pas fermée, je n'ai nuile envie de me la fermer, et sous ce rapport je me félicite d'être venu ici, parce que je ne me laisserai plus entraîner par l'idée que l'Angleterre serait un asile et offrirait un dédommagement. Mais, d'un autre côté, en observant bien la marche qu'on suit, je ne sais vraiment pas ce qu'on peut en espérer. Le Roi est excellent, le ministère a de bonnes intentions, mais les Chambres l'entraînent; et une triste expérience m'a prouvé que lorsqu'une fois on se mettait à persécuter, on ne s'arrêtait plus. Si je n'étais pas parti, je ne songerais pas à partir. Mais mon départ, qui, comme seule vous le savez, avait une tout autre raison que la politique, a pourtant eu

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l'air d'y tenir par son époque. Le ministre de la police a ou, il est vrai, l'attention de m'envoyer â Bruxelles un passeport pour venir ici, dans lequel il a inséré : bon pour retour en France^ ce qui est de la bienveillance, et son secrétaire, qui est mon ami, m'a beaucoup invité, en m'envoyant ce passeport, à ne pas rester trop longtemps absent. Je sais que M. d'Osmond S que je n'ai pas vu, a parlé de moi avec le désir que je ne fisse rien d'hostile. Mais encore un coup, quand il y a des lois qui autorisent à arrêter tout le monde, quand il y a des dénonciations en conti*avention à l'amnistie, et quand on a excité comme moi beaucoup dehaines, sans avoir fait aucun mal, peut-on espérer du repos? Si, avec votre excellent esprit et vos relations qui vous mettent à même de juger très bien la question, vous me dites que oui, je n'hésiterai plus, et je quitterai avec transport Londres, ses raouis et ses brouillards, et je cesserai de me ruiner en restant ici, car j'y dépense le triple de mon revenu. Une fois à Paris, je travaillerai à des choses qui n'auront aucun rapport à la politique : je n'i-

1. Le marquis d'Osmond était ambassadeur de France i Londres.

rai pas dans le monde, que je hais, et j'attendrai la fin d'une vie qui ne roc promet plus rien, mais que je voudrais finir tranquillement, loin des étrangers et en donnant à la personne dont j'ai pris la destinée, et qui est un ange] d'affection et de bonté, un bonheur que je tâcherai d'avoir l'air de partager.

Vous vous étonnerez peut-être que je ne place pas l'amitié au nombre des adoucissements de ma vie. Je le devrais, en réponse à votre excelleute lettre ; mais il ne m'est pas prouvé que je sois capable d'en profiter. Qui peut le plus ne peut pas le moins; et je ne voudrais plus vous être importun ni comme sentiment, ni comme société, en effarouchant vos autres amis. Je ne veux plus causer la moindre peine ni le moindre embarras à personne. Je ne m'intéresse plus à moi-même. Le dernier coup que j'ai reçu, il y a aujourd'hui, 27 février, dix-huit mois, a épuisé mes forces et m'a rebuté de la destinée qui a eu l!air de se jouer de moi, au moment où je croyais arranger ma vie. Je n'en suis pas moins reconnaissant, je ne vous en aime pas moins, c'est moi que je n'aime plus. Merci de vos offres qui me font plaisir, quoique je ne sois pas

dans le cas d'en faire usage. J'ai ici des capitaux qui dureront encore. Je voudrais qu'ils durassent plus longtemps que moi. Cependant, puisque vous èl^s si bonne, je vous demanderai un petit service qui, j'espère, vous donnera peu de peine.

Vous savez comme je suis parti de Paris, faisant à chaque douleur que j'éprouvais une préparation de départ, mais sans plan, de sorte que je ne me suis mis en voiture que parce que j'avais passé un jour sans vous voir. Il en est résulté que j'ai laissé à unhomme d'affaires ti*ès négligent le soin de tout arranger, et à mon notaire celui de recevoir mes fonds et de payer des dettes. Ces gens ne m'écrivent point, et je ne sais sur mes affaires qu'une chose : c'est que le vendeur de ma maison n'a pas été payé d'une petite somme échue, et menace de saisir celte propriété. J'ai écrit sans avoir d'éclaircissements ni de réponse. Je serais fâché ^ue, pour environ mille écus, on vende une maison sur laquelle j'ai payé dix fois autant. Je ne puis guère en envoyer d'ici, surtout ne sachant rien de positif. Je voudrais donc que monnotaii^e, qui doit avoir près du double de cette somme, m'expliquât celte affaire. Seriez-vous assez bonne pour envoyer quel-

qu^an d'intelligent chez lui, chez mon avoué, chez mon créancier, pour savoir d'où vient cet embarras ; me le mander pour que je puisse éviter des désagréments que l'ignorance où ils me laissent peut rendre irrépai-ables? Vous voyez que, si je n'accepte pas de vous ce dont je n'ai pas besoin, je m'adresse avec confiance pour un autre service non moins important.

Je n'ai point de nouvelles récentes de madame de Staël ; elle m'a écrit et, dans un accès de découragement, j'ai eu le tort de ne pas lui répondre. Je n'ai de force pour rien, ma santé aussi n'est pas bonne. Ce climat est affreux en hiver : madame de Constant ne le supporte pas mieux que moi. Elle serait bien heureuse d'être en France, si elle croyait que j'y fusse en paix. Il n'est pas possible d'être meilleure. Je voudrais qu'elle eût rencontré non pas un cœur plus plein de tendresse et d'affection, mais un être doué de plus dMntérêt et de vie que je ne le suis. Trop de douleurs en deux sens opposés m'ont tué net.

Il y a peu de Français ici, au moins dans la société. Flahaut brille parmi quelques femmes.

Sébastiani s'ennuie à périr et part bientôt. Je vois

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souvent lady Davy, que vous connaissez d'Italie; mais la vie est déleslablement arrangée : on ne fait de visites que le matin, quand on voudrait travailler, on ne se réunit qu'à minuit, quand on voudrait dormir.

Adieu I Vous m'avez fait du bien, et, si la vie ne pesait pas tant, ce bien aurait duré. En m' écrivant, vous m'en ferez encore I

Londres, H mars.

J'ai répondu il y a longtemps à votre si bonne lettre du 15 fé vrier ; mais j'ai l'inquiétude que ma réponse ne soit pas partie. On m'assure que les petits bureaux où l'on dépose les lettres, pour les acheminer au grand, sont fort inexacts et empochent le port, ce qui simpliQe beaucoup les correspondances. Je vous récris donc, el, cette fois, ma lettre sera mise au grand bureau.

Comme je ne voudrais pas vous dégoûter de votre bienveillance, j'ai, outre mon incertitude

sur le sort de ma lettre, un petit prétexte, mais il est si puéril, que je ne vous en parlerai qu'à la fin de celle-ci. Je vous remerciais dans ma précédente de vos offres amicales, que je n'acceptais pas parce que je n'en ai nul besoin. Mais je vous montrais pourtant ma confiance dans votre amitié, en vous priant de prendre quelques informations sur mes affaires à Paris, dont je n'avais pu parvenir à recevoir aucune nouvelle, sinon qu'un créancier pour lequel j'avais laissé des fonds avait fait ou voulait faire saisir ma maison. J'ai reçu depuis des explications, et je souhaite que vous n'ayez pris aucune peine.

Si vous avez reçu ma lettre, vous m'avez trouvé bien dégoûté de ce pays. Depuis, ma disposition est devenue plus juste, peut-être tout simplement parce que ma vie est devenue plus agréable. Je prends l'habitude des mœurs et des heures, et la sécurité dont on jouit ici et que notre chère France contribue beaucoup à faire valoir, est un repos qui augmente en valeur par sa durée. On a été curieux de moi; à présent, on est bienveillant pour moi, et j'en suis bien aise parce que cette disposition a tout le charme de la nouveauté.

tu LETTRES DE BENJAMIN CONSTANT

Camille^ est ici dans tout l'époufiement d^un Français qui arriva, prenant les plus petits symptômes pom* des signes mortels, concluant de la singularité d'un individu à la coutume nationale, mais toujours bien aimable.

Fiahaut est à son aise, protégé d'une grande dame, aimé d'une riche héritière, très gracieux dans son insouciance et assez habile dans sa conduite. Sébasliani est moins heureux, parce qu'il veut être profond et qu'il parait double, ce qu'il n'est pas ; car c'est le meilleur homme du monde et j'aurais bien tort d'être mal pour lui, car il a été parfait pour moi dans tout ce qu'il a pu. Je vous ai mandé que je voyais souvent lady Davy et sir Humphry. Il y a deux jours qu'on parlait de vous, et sir Humphry a dit que vous étiez non seulement attachante mais dangereuse : j'ai frémi. Camille m*a donné des détails sur votre vie. Elle est toujoux^s la même ; j'espère qu'elle est douce. Sigismond% m'a-t-il dit, est fort assidu; mais il m'a surpris en me le peignant tout aussi dépourvu d'esprit qu'autrefois. 11 approche donc de la rose

i. Camille Jordan.

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