‹ Lettres de Benjamin Constant à Madame RécamierChapitre 41 sur 53 · Le eomte de Forbin · texte numérisé non relu

Le eomte de Forbin

t. Mademoiselle de Staël, qui avait épousé le doc Tietor de Bioglie.

t9S LETTKEâ DE BENJAJIIN CO.NSTAMT

Staël a ramené ses enfants à une raison parraile par l'excès et les démentis de son enthousiasme. J'ai au fond du coeuF, avec de l'affection, une sorla d'humeur contre elle, pareille à celle de cet Irlandais qui accusait une femme de l'avoir changé en nourrice.

J'ai é'> au Parlement, c'est superbe ; mon cœur battait en écoutant ces discussions réelles et solides. C'est autre chose que les pamphlets écrits de nos marquis et colonels députés. On fait bien, même comme amour-propre, de défendre chez nous les papiers anglais. Ce n'est pas que naturellement nous n'ayons plus de qualités, d'éloquence, de mouvement; mais...

J'en viens au prétexte que j'ai pris pour vous écrire. J'ai eu le malheur de parler à une belle Anglaise de nos loteries du continent, à propos de la loterie anglaise. Ce que je lui ai dit là-dessus l'a plus frappée que tout ce que j'ai pu lui dire sur moi, carelle a rivéquatre numéros, et n'a point rêvé de moi. D'ailleurs, depuis ce temps, elle me lourmentepourluifalremeltrecesquatre numéros à la loterie, et je ne puis m'en dispenser. Je vous supplie donc de faire mettre ces quatre numéros &

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toutes les loteries où l'on peut mettre à Paris. Les voici : 5, 67, 1% 41. L'ambe à 1 franc, le terne à 3 francs^ le qualerne à 3 francs, total pour chaque endroit où on les mettra, 18 francs. Envoyez-moi les billets, que je prouve mon exactitude, et écrivez au neveu de M. Récamier, à qui j'ai fait une visite inutilement, pour que je lui remette cette somme. Pardon mille fois I mais j'ai promis ce ridicule service, et il m'a servi de prétexte pour vous écrire. Adieu. Je vous aimerai toute ma vie* Je ne sais quand je vous verrai. Que devient madame de Krùdner? Et vous, où en êtes-vous avec ce ciel qui vous a faite, mais pas pour noire salut. Conservez-moi quelque amitié. Il y a un an que j'étais bien malheureux. Je vous aime de toute mon âme.

Londres, 5 juin 1816.

J'ai été assez longtemps sans répondre à votre lettre. Je ne sais quel découragement, plus irrésistible encore que celui que, depuis que j'ai quitté Paris, je n'ai cessé d'éprouver, s'est emparé de

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moi. La vie ne cesse d'être une douleur qu'autant qu'elle ressembte à la mort. La nouveauté de rAngleterre, Taccueil bienveillant qu'on m'y a fait, le tourbillon dans lequel j'ai vécu, m'avaient ranimé, au moins de curiosité, tout cela s'est usé. Tout ce que je voudrais, c'est une fin sans souffrance aiguë, et je laisse couler les jours, sans autre désir que l'absence de toute émotion. L'idée d'une lettre, d'une affaire, d'un intérêt quelconque me fait frémir. Je n'ai ni projet ni envie de revoir la France, je n'ai plus d'avenir et je déteste le passé. J'ai remis à un notaire toute la fortune que j'y ai en lui donnant tout pouvoir, et en lui laissant quatre fois plus qu'il ne faut pour payer mes dettes, à la seule condition qu'il me délivrerait de toute nécessité de m'en occuper. Ce que je veux, c'est du silence, du sommeil. Si ce climat n'avait pas fait un mal réel à la santé de ma femme, je n'aurais pas pensé à quitter ce pays, quoique je m'y ruine; mais j'ai encore pour y vivre deux ans, et j'espère que ma vie sera plus courte que ma fortune. Malheureusement la souffrance d'une autre me fait un devoir de la conduire à Spa, et j'y vais bientôt.

On m'a engagé à imprimer le petit roman' que je Y0U8 ai lu tant de fois. On s'était mis à me le faire lire, et, l'ayant fait pour deux ou trois de mes connaissances, je ne pouvais le refuser à d'autres. Â présent, je m'en repens. Je ne vois jamais les inconvénients des choses qu'après les avoir faites. Je crains qu'une personne, à qui cependant il n'y a vraiment pas l'application la plus éloignée ni comme position ni comme caractère, ne s'en blesse. Mais il est trop tard. J'ai cédé au dernier mouvement d'amour-propre que j'aurai probablement de ma vie, car mon talent est fini.

J'ai été forcé, en me débarrassant pour plusieurs années de mes revenus et de mes dettes^ de donner carte blanche à mon homme d'affaires pour le loyer de ma maison. Je lui ai recommandé les plus grands ménagements pour vos dames. Si elles quittent, vous pouvez disposer de ma part d'un dédommagement pour elles. Adieu 1 je ne serai guère ici plus d'un mois; après Spa, je ne sais trop ce que je ferai. Si vous daignez m'écrire, que ce soit ici : je suis encore tout à fait à temps pour recevoir un mot de vous.

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