‹ Lettres de Benjamin Constant à Madame RécamierChapitre 43 sur 53 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

Spa, 17 août.

Les projets s'exécutent toujours plus lentement qu'on ne lesuppose. Mon séjouràLondres s'est prolongé de plusieurs semaines, et cela m'a empêché devousprier de m'y écrire encore, ce qui m'a privé bien longtemps de vos nouvelles. Dédommagezm'en, si vous ne m'avez pas toutefois complètement oublié. J'ai mené madame de Constant ici très indisposée et presque aveugle du climat de l'Angleterre. Ses yeux se remettent et les eaux lui font du bien. J'ai été menacé d'une maladie grave pendant quelques jours. J'y ai échappé pour le moment.

Nous avons à Spa un mélange de société que sa variété rendrait amusant, si l'ennui secoué cessait d'être de l'ennui. La mode est de monter à cheval depuis seplheures du matin à huit heures du soir, et l'on ne voit que des quadrupèdes. Le p rince Au guste est ici avec une petite Anglaise assez laide, que personne ne veut recevoir. Il est ce qu'il a oujours été quand l'amour ne le rendait pas pareil-

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aux autres, commun, fier, gauche et bavard, les coudes en dehors et le nez en Tair. Il a été très affable pour moi, mais j'ai de l'ingratitude dans le caractère. Du reste, la majorité est anglaise et vit à l'anglaise. On joue peu, le spectacle est mauvais, le temps détestable. Je ne m'ennuie pas parce que j'ai le sentiment que je ne m'amuserais pas plus ailleurs.

Adolphe ne m'a point brouillé avec la personne doni je craignais l'injuste susceptibilité. Elle a vu, au contraire, mon intention d'éviter toute allusion fâcheuse. On dit une autre personne furieuse; il y a bien de la vanité dans cette femme. Je n'ai pas songé à elle.

Nousirons d'ici, jecrois, à Paris. Mais je me suis fait des règles sévères sur ce séjour. Je n'y verrai positivement pas une âme, et personne n'aura avec moi la satisfaction de m'exclure ni le plaisir de la générosité. Je ne veux être pour personne une occasion de vertu. Mes projets ultérieurs sont fixes, mais seraient ennuyeux à détailler.

Je suppose que vous avez quitté Plombières. Je voudrais croire que votre cœur est satisfait de la vie. Où en êtes-vous avec le ciel? J'ai fait ce que

j'ai pu pour vous y pousser, faute de mieux. Vous êtes si entourée, que ce n'est que là queje pouvais espérer un tête-à-tête. Madame de Krûdner est en Suisse poursuivant sa mission avec sincérité ; car la sincérité se comporte fort bien avec les petits moyens qui sont d'un autre genre. Je l'aime toujours de souvenir et de reconnaissance. Je lui en dois pour ses efforts, inutiles, puisqu'ils ont abouti à mon départ.

Vous savez que vos lettres me font toujours un bien vif plaisir.

Mille tendres respects.

Madame de Staël m'a dit l'amitié avec laquelle vous vous êtes exprimée sur moi. Des affaires et l'incertitude où j'ai été longtemps sur votre retour de la campagne m'ont empêché d'aller vous voir. Je craignais, d'ailleurs, une foule de souvenirs tristes, et, n'étant pas sûr de vous trouver, je répu-

1. Cette lettre a été écrite au retour de Benjamin Constante Paris. Elle porte le timbre de la poste du 25 octobre 1816.

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gnais à braver inutilement l'impression douloureuse que me donneraient les objets physiques auxquels se rattache l'époque la plus pénible de ma vie. Si cependant vous êtes à Paris, je serai bien heureux de me présenter chez vous.

J'ai dit à madame de Constant vos paroles bienveillantes de Tannée dernière, et, quoique sa santé très mauvaise fasse qu'ellesorte rarement, et jamais le soir, elle est bien empressée de vous voir. Mais, comme il me parait que l'esprit de parti n'a fait que croître pendant mon absence, je pense que pour vous-même il vaut mieux que ni moi ni madame de Constant ne rencontrions ceux qui vous ont tant sollicitée de ne plus me recevoir.

Mille tendres hommages.

J'ai beaucoup réûéchi à notre conversation d'hier, et, pour mettre en ordre et vous expliquer mes idées, je les écris et vous les envoie, si tant est que vous ayez la patience de les lire. Je suis de

votre avis sur tous les points. Je crois que rinlérè de la nation est de peu de chose dans les calculs de l'un des partis. Quant à l'autre que vous protégez, je crois qu'il y a des hommes de bonne foi. Vous savez qu'il y en a que j'estime beaucoup et que je suis heureux de rencontrer. Je crois enfin que le ministère, qui nous a pourtant rendu un grand service S n'est pas, à beaucoup près, national, ^

et que, si l'autre parti était complètement sincère \\

et pouvait en convaincre la France, la réunion de ce parti aux vrais amis de la liberté finirait toute / crise, affermirait nos institution^ et sauverait le pays.

Mais, après cette profession de foi, je vous dirai que je crois la chose tout à fait impossible, par la nature et la conduite de ce parti. Il a commis d'énormes fautes l'année dernière. Je m'occupe à les retracer dans le petit ouvrage auquel je travaille, et je m'étonne, tout en écrivant, de ce que des hommes, dont plusieurs ont de l'esprit, aient pu agir dans un sens si contraire à leurs

1. L'ordonnance du 5 septembre 1816, dissolvant la Chambre • introuYable *.

propres vues» Si vous me lisez, votre jugement rous en convaincra.

Aujourd'hui encore, ce parti fait beaucoup de maladresses et gâte, en un instant, par un mot, tout ce que ses protestations d'amour de la liberté pourraient produire. Quelle pitié dans des hommes qui prétendent réclamer pour la liberté individuelle, que de les entendre dire qu'ils avaient cru qu'une loi vexatoire qu'ils ont votée ne serait dirigée que contre leurs ennemis» de sorte qu'ils ne s'en plaignent que parce qu'elle les atteint! C'est ce qu'ont fait MM. Corbière et Salaberry, et ce qui a donné tout l'avantage au ministère. 11 y a en effet de quoi désenchanter des plus belles théories du monde. Quelle gaucherie, comme tactique d'assemblée, d'insister sur la lecture d'une pétition, sous prétexte qu'on n'en connaît pas le contenu, et d'arriver incontinent avec un discours écrit fondé sur ce que cette pétition contient! C'est un détail, mais dans un parti accusé dô mauvaise foi, tout ce qui l'indique est une faute.

En tout, ce parti a non seulement contre lui les souvenirs et les violences de ses imprudences pas-

sées, mais il a encore contre lui de n'avoir pas de chef, et chacun va à Taventure, dépopnlarisant la masse, dans un moment où les antécédents sont, au moins dans Topinion, si propres à inspirer la défiance, qu'il faudrait toute l'adresse possible pour les réparer. Mais chacun croit, quand il satisfait le parti, que tout est gagné : oubliant la nation du dehors qui est tout, et agissant pour ainsi dire à huis clos, tout surpris qu'au grand air le vent jette à bas le château de cartes.

En arrivant ici, j'ai dit à un ministre que rien n'irait, si Ton ne marchait pas dans le sens de la liberté ; qu'il ne suffisait pas de marcher dans ce sens, qu'il fallait encore, pour persuader de la bonne foi présente, reconnaître les fautes passées. Le ministère aurait pu le faire, aux dépens de ses ennemis, et avec succès et avec vérité. Il aurait pu rejeter sur eux plusieurs mesures fâcheuses qu'ils avaient provoquées ; mais le ministère ne veut pas convenir de ses torts, et, par là même, il ne rassurera personne.

Ce qu'il n*a pas fait, le parti que vous protégez aurait dû le faire, convenir que le zèle, l'indignation contre une calomnie récente, le désir d'af-

fennir le gouvememenl Tavait emporté au delà des bornesy et se laver ainsi de Todieux d'une année qui a laissé une impression de terreur dans tous les esprits. Mais il ne le fera pas, parce qu'il ne veut pas plus convenir de ses lorts que les ministres. Or, tant qu*il paraîtra satisfait de ce qu'il a fait jusqu'à présent, on dira avec raison qu'il n'a changé de marche que parce qu'il a été battu, et il n'inspirera aucune confiance.

La nation est à avoir pour celui qui se nationalisera réellement. Mais ce n'est pas par des professions de foi abstraites et des protestations, ce sera en désavouant ce qui a été antinational, et en convenant que, pour autant qu'on y a contribué, on a eu tort.

Tant qu'on proclamera l'ancienne Chambre des députés admirable, on aura beau dire qu'on aime la liberté et la Charte. Il est dans tous les esprits que cette chambre a voté d'enthousiasme et même aggravé des lois contraires à la liberté, qu'elle a suspendu la Charte en plusieurs points, et qu'elle aurait fait pis, si elle avait duré. Tout cela serait faux, que l'apologie de ce passé jettera toujours

NOVEMBRE 1816 3Ud

sur le présent un nuage. C'est une question historique que la nation n'examine pas; elle s'en lient à son impression, et la justification de ce qui lui a fait peur empêche qu'elle ne croie à ce qu'on dit pour la rassurer. M. de Chateaubriand a fait à son parti, sous ce rapport, un mal incalculable. Il a montré qu'on pouvait être exagéré en théorie dans un sens, et implacable en pratique dans un autre. Il a détruit la magie de toutes les protestations de principes.

Il a fait bien d'autres maladresses, il a présenta la noblesse à la nation comme vouiant faire de la Charte un monopole, et substituer a son profit la pairie et la députation aux régiments et aux salons de service, tandis que la nation regarderait paisiblement et remercierait de l'honneur fait aux institutions qu'elle a voulues par ceux qui jusqu'ici n'en voulaient pas. Vous verrez tout ceîa si vous me lisez.

Si votre parti eût été habile, il serait aujourd'hui le plus fort, grâce à la manie du ministère de marcher sur une lame de couteau entre la nation et lui. Mais, en proclamant les principes, il fallait s'occuper des hommes : et il en avait de belles co«

310 LETTRES DEBEniAMin CONSTANT

casions. Que no faisail-îl demander par un de ses membres, la cessation de ces éternels procès, si ridiculement et cruellemeat prolongés? Si l'un d'eux eût dit i la tribune qu'après avoir été plus ardents que personne à poursuivre les coupables, d'abord après l'attentat, et quand il fallait aOermir te gouvernement, ils pensaient qu'après dix-huit mois tout devait être couvert d'un voile, ils auraient eu toute l'armée, au lieu que l'odieux de ces procès, en retombant un peu sur le ministère, rejaillit beaucoup plus sur le parti opposé, parce qu'on attribue à l'inlIueDce de ce parti la continuation de ces poursuites. Mais au contraire, ils laissent leurjournal, laQxtoiidienna insulter un ûls, qui défend son père, en le nommant i un individu se disant le fils de l'accusé Grouchy >. Un service rendu à un bomme de la Révolution, aujourd'hui que ces hommes représentent les masses, populariserait plus un parti que vingt-cinq harangues Kur la liberté de la presse, qui paraissent empruntées de nous, et empruntées comme un masque.

La nation est dans un tel état qu'elle se rallierait à tout ce qui lui paraîtrait sincère pour ce qu'elle

veut. Mais personne ne lui parait tel, et elle laisse les factions se débattre.

Qu'en résultera-t-il pour la nation? rien de bon sûrement, peu de liberté pour le présent, beaucoup de mal pour l'avenir et quelque catastrophe dont l'étranger profitera.

Pour moi personnellement, il en résulte que je ne suis d'aucun parti, que je serais de celui où je verrais qu'il y a du bien à faire, mais que, n'en voyant point dans ce cas, je suis comme la nation, immobile et résigné. J'écris pourtant, mais comme devoir, et avec regret depuis que je vous vois pencher vers l'opinion contraire. J'écris pour dire au ministère d'être national, ce qui sera un conseil très inutile, et pour dire aux amis de la liberté que leurs nouveaux auxiliaires ont des antécédents qui m'alarment. Je ne plairai à personne, j'irriterai beaucoup de monde; mais j'aurai dit ce que presque tous les bons Français ont au fond du cœur.

Il me serait bien plus doux de me rapprocher d'un cercle oA vous êtes. La bienveillance de la société où je devrais vivre me ferait plus de plaisir qut; l'approbation de celle où je ne puis me mêler; mais, je n'ai pas, dans toute la sincérité de mon examen»

trouvé une ligne où je puisse m'associer à quelqu'un pour le bien de la liberté et de la France. Qii'on me la montre et j'y cours. Jusqu'alors je remplirai tristement des devoirs solitaires, et je vous prierai de me le pardonner. Celte lettre est pour vous seule et je me fie à vous pour qu'elle ne sorte jamais de vos mains.

Agréez mon profond et respectueux hommage.

J'ai reçu des nouvelles de Coppet*. Albertine m'écrit tristement : mais ils sont tous bien comme !)anté. Ce grand château lui semble un désert horrible. Je le conçois. Elle me donne des détails sur la déclaration du mariage dans letestament,et sur la reconnaissance de l'enfant qui en est né. Il est à

1. Née en 1766, madame de Slaël venait de mourir à Paris le 14 juillet 1817, à l'âge de cinquante et un ans. Son corps avait été transporté à Coppet, et renfermé dans le tombeau qui contenait déjà ceux de H. et madame Necker. Par son testament, elle dé- Icarait ^on mariage, jusque-là secret, avec M. Alphonse de Roeca, dont elle avait eu un flls qui épousa mademoiselle de Itambutcau.

Goppet, Âlberline me parle de la tendresse qu'elle éprouve pour ce petit frère Alphonse,

Je suis triste et surtout indifférent. J'ai beau m'exhorter à l'intérêt, cela ne prend pas. Ni succès ni revers ne m'émeuvent; je ne sais plus m'irriter contre ceux qui sont mal pour moi, ni savoir gré à ceux qui sont bien si ce n'est par raisonnement. En tout, je ne vis plus.

J'aurais grande envie d'aller vous voir, une foule de petites affaires qui m'ennuient m'enchaînent.

Mille tendres hommages.

Paris, 7 mars 1822.

La lettre que je joins à celle-ci, madame, vous disposera sûrement à faire ce que je viens réclamer de votre bonté, qui est toujours ?a même. Je ne connais point le malheureux jeune homme pour qui je vous prie de vous intéresser *. Mais les circonstances que son frère m'a racontées sont telles,

1. Il s*agissait d^ Coudcrt, condamné à mort pour conspiration; •a peine fut commuée.

tèt LETTRES DE BENJAMIN CONSTANT

souvent lady Davy, que vous connaissez d'Italie; mais la vie est déleslablement arrangée : on ne fait de visites que le matin, quand on voudrait travailler, on ne se réunit qu'à minuit, quand on voudrait dormir.

Adieu ! Vous m'avez fait du bien, et, si la vie ne pesait pas tant, ce bien aurait duré. En m'écrivant, vous m'en ferez encore!

Londres, li mars.

J'ai répondu il y a longtemps à votre si bonne lettre du 15 fé vrier; mais j'ai l'inquiétude que ma réponse ne soit pas partie. On m'assure que les petits bureaux où l'on dépose les lettres, pour les acheminer au grand, sont fort inexacts et empochent le port, ce qui simpliûe beaucoup les correspondances. Je vous récris donc, et, cette fois, ma lettre sera mise au grand bureau.

Comme je ne voudrais pas vous dégoûter de votre bienveillance, j'ai, outre mon incertitude

MARS 1816 fôZ

sur le sort de ma lettre, un petit prétexte, mais il est si puéril, que je ne vous en parlerai qu'à la fin de celle-ci. Je vous remerciais dans ma précédente de vos offres amicales, que je n'acceptais pas parce que je n'en ai nul besoin. Mais je vous montrais pourtant ma confiance dans votre amitié, en vous priant de prendre quelques informations sur mes affaires à Paris, dont je n'avais pu parvenir à recevoir aucune nouvelle, sinon qu'un créancier pour lequel j'avais laissé des fonds avait fait ou voulait faire saisir ma maison. J'ai reçu depuis des explications, et je souhaite que vous n'ayez pris aucune peine.

Si vous avez reçu ma lettre, vous m'avez trouvé bien dég^oûté de ce pays. Depuis, ma disposition est devenue plus juste, peut-être tout simplement parce que ma vie est devenue plus agréable. Je prends l'habitude des mœurs et des heures, et la sécurité dont on jouit ici et que notre chère France contribue beaucoup à faire valoir, est un repos qui augmente en valeur par sa durée. On a été curieux de moi; à présent, on est bienveillant pour moi, et j'en suis bien aise parce que cette disposition a tout le charme de la nouveauté.

Camille^ est ici dans tout l'épouffement d^un Français qui arrive, prenant les plus petits symptômes poui* des signes mortels, concluant de la singularité d'un individu à la coutume nationale, mais toujours bien aimable.

Flahaut est à son aise, protégé d'une grande dame, aimé d'une riche héritière, trèsgracieux dans son insouciance et assez habile dans sa conduite. Sébasliani est moins heureux, parce qu'il veut être profond et qu'il parait double, ce qu'il n'est pas; car c'est le meilleur homme du monde et j'aurais bien tort d'être mal pour lui, car il a été parfait pour moi dans tout ce qu'il a pu. Je vous ai mandé que je voyais souvent lady Davy et sir Humphry. 11 y a deux jours qu'on parlait de vous, et sir Humphry a dit que vous étiez non seulement attachante mais dangereuse : j'ai frémi. Camille m*a donné des détails sur votre vie. Elle est toujours la même; j'espère qu'elle est douce. Sigismond', m'a-t-il dit, est fort assidu; mais il m'a surpris en me le peignant tout aussi dépourvu d'esprit qu'autrefois. Il approche donc de la rose

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