AU ROI JOACHIM I
Les raisonnements qu'on veut tirer du droit de con-* quête^ des qualités personnelles du roi Joachim, et delà légitimité de rétablissement de sa dynastie à Naples fondée sur ce motif, ne sont pas les plus propres à faire effet parmi les personnes qui seront appelées à prononcer sur ses intérêts.
Le droit de conquête ne signifie rien, car ce que le droit de conquête a établi , le même droit de conquête peut le renverser, et que si l'on prend les armes pour enlever au roi Joachim son trône, son expulsion sera aussi fondée sur le droit de conquête.
Ses qualités personnelles, alléguées comme raison de le mettre à la place d'une ancienne dynastie, composent
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un argument plutôt fâcheux pour les Puissances qui Yont décider au Congrès, parce que tous les souverains qui le composeront sont des hommes que la naissance et l'antiquité de leurs droits ont placés sur le trône, et qui n'ont aucune envie de reconnaître comme valides les droits qui se tirent des qualités personnelles.
Il y a d'autres motifs qu'on doit faire valoir ; ils sont au nombre de trois.
i® On a conclu un traité avec le roi de Naples. Il a coopéré en vertu de ce traité à la délivrance de l'Europe. Dire, comme M. de Metternich, qu'à présent que le but de ce traité est rempli, il devient sans objet, c'est consacrer la perfidie de manière à exciter des défiances qui peuvent devenir très dangereuses, dans un moment où l'Europe est encore très agitée et contient beaucoup de germes de soulèvements et d*insurrections .
2® Si le roi Joachim avait appelé les peuples d'Italie qui désirent voir cette belle contrée ne former qu^un État, autour de ses étendards, il aurait pu mettre de grands obstacles aux arrangements qui ont eu lieu et qui, en satisfaisant l'Autriche, ont facilité la pacification provisoire de l'Europe. Il ne l'a pas fait, parce qu'il s'est reposé sur son traité avec les alliés, et il a dû se reposer sur ce traité, malgré le jour équivoque qu'on vient jeter à présent sur une transaction dont on a profité, puisqu'on s'est servi de ses troupes contre celles de Bonaparte, et qu'on l'a sanctionné en en pro* fitant ainsi.
Ce qu'il n'a pas fait, il pourrait le faire encore, avec des chances moins favorables à la vérité, mais cepeli-
dant avec la chance de produire en Italie dei mouvements très sërieuX; et, s'il doit perdre son trône, il n'aura rien de mieux à faire. On doit faire valoir ce raisonnement surtout avec l'Autriche; Tintérét manifeste de cette puissance est que l'Italie reste tranquille : sa domination, à peine rétablie, a besoin de se consolider par le repos. Or, si l'Italie demeure dans l'état où elle est, elle peut rester tranquille; mais si l'on y jette un élément pareil à celui d'un roi cher à une grande partie de son peuple, dont le nom rappelle de grands faits militaires, et qui soit menacé, dépouillé, on donne un chef aux mécontents, on offre une perspective aux partisans de l'indépendance italienne, et l'on compromet tout ce qui vient de s'établir. La bonne intelligence de l'Autriche avec les autres puissances n'est pas fondée sur des bases bien solides. Le roi actuel de Naples est l'allié naturel de l'Autriche, parce qu'il a traité plus particulièrement avec elle, et parce qu'il lui devra son trône, s'il le conserve.
L'ancienne dynastie qu'on voudrait rétablir à Naples sera nécessairement l'ennemie, au moins secrète, de l'Autriche, et l'alliée nécessaire des Puissances, avec lesquelles le cabinet de Vienne ne peut manquer de se brouiller tôt ou tard. Il est donc de l'intérêt de l'Anriche de faire valoir son inQuence actuelle au congrès pour conserver le roi Joachim.
3® L'Europe actuelle, il ne faut pas se le déguiser,
est divisée entre deux espèces d'intérêts, ceux qui étaient
le résultat de ce qui existait avant la Révolution, qui a
duré vingt-cinq années, et ceux que ces vingt-cinq années
de révolutions ont créés. La politique des Souverains est d'amortir les intérêts de cette dernière espèce; mais, pour cela même, il ne faut pas les alarmer, l'inquiétude ne fera que les rendre plus actifs et plus hostiles. Or le déplacement du roi Joachim est une déclaration de guerre contre ces intérêts, et cette déclaration est imprudente, dans ce moment où ces intérêts sont dans toute leur force. En conservant le roi actuel de Naples, au contraire, on rassure ces intérêts ; et cependant le roi ainsi conservé est porté par sa position à faire cause commune avec tous les Souverains contre les doctrines désorganisatrices, au lieu que son déplacement, irritant, comme je l'ai dit, des intérêts nouveaux et nombreux, leur donne en même temps un chef que son caractère, ses talents et sa réputation rendent re* doutable.
Ces observations, faites à la hâte, ne sont pas rédigées en style diplomatique. On n'en recommande qu^ le fond aux personnes chargées de traiter cette importante aiïaire.
Noos empruntons aux Mémoires $ur les Cent-Jours les détails qu'ils fournissent sur la première entrevue de Benjamin Constant et de Napoléon.
Tout à coupy le 44 avril, je reçois la lettre suivante :
a Le chambellan de service a l'honneur de prévenir M. Benjamin Constant que Sa Majesté l'Empereur lui a donné l'ordre de lui écrire pour l'inviter à se rendre de suite au palais^des Tuileries.
» Le chambellan de service prie M. Benjamin Constant de recevoir l'assurance de sa considération distinguée. »
Je me rendis aux Tuileries, je trouvai Bonaparte seul: il commença, le premier, la conversation; elle fut longue. Je n'en donnerai qu'une analyse ; car je ne me propose point de mettre en scène un homme malheureux. Je n'amuserai pas mes lecteurs aux dépens de la puissance déchue. Je ne livrerai point à la curiosité malveillante celui que j'ai servi par un motif quelconque. Je ne transcrirai de ses discours que ce qui
sera indispensable; mais, dans ce que je transcrirai^ je rapporterai ses propres paroles.
Il n'essaya pas de me tromper ni sur ses vues, ni sur l'état des choses; il ne se présenta point comme corrigé par les leçons de l'adversité; il ne voulut poîn se donner le mérite de revenir à la liberté par inclination; il examina froidement, dans son intérêt, avec une impartialité trop voisine de Tindifférence, ce qui était possible et ce qui était prérérabie.
J'ai vu Napoléon, souvent et longtemps, libre et seul, dans la circonstance la plus importante de sa vie; je l'ai vu rassemblant et ranimant d'incertaines espérances que son esprit pénétrant ne grossissait point à ses propres yeux; je l'ai vu quand il essayait, avec peu d'habitude et quelque impatience, de se plier aux formes que la liberté impose au pouvoir; je l'ai vu après sa défaite, quand il hésitait entre la résignation de la fatigue et les ressources du désespoir; je l'ai vu enfin après son abdication, lorsqu'il plaçait son dernier refuge dans la magnanimité qu'il attribuait à la seule nation qui eût persévéré à lui résister. En le peignant tel qu'il m'a paru être dans ces circonstances diverses, je cours risque de déplaire à tous les partis; il est loin de ma pensée d'altérer la gloire d'unhommeque j'avais vu revenir avec douleur, et auquel je me suis rallié avec défiance ; car je ne déguiserai pas ma répugnance avant cette réunion, ni le but de cette réunion même, qui était de limiter une autorité jadis terrible, et de
mettre obstacle au rétablissement de son ancien despotisme
Tous ceux qui ont eu avec Bonaparte, après son retour de Tile d*Elbe, des relations fréquentes ont pu remarquer en lui je ne sais quelle insouciance sur son avenirj (fuel détachement de sa propre cause qui contrastait singulièrement avec sa gigantesque entreprise. Il interrompait les conversations les plus importantes pour se livrer à des entretiens qui ne touchaier:t en rien à ses intérêts; il ne domptait plus comme autrefois les distractions, le sommeil, la fatigue. Sa puissance d'attention semblait h son terme, l'abdication a été le résultat d'un sentiment intérieur d'épuisement et de lassitude.
us PB L'ÀPPEHDICS»
Pages
Préface i.
Notice sur benjamin constant, par u. de lohénie xiv