‹ Lettres de Benjamin Constant à Madame RécamierChapitre 7 sur 53 · livre, qui annonçait comme inévitable et prochaine la · texte numérisé non relu

livre, qui annonçait comme inévitable et prochaine la

ruine de Napoléon, fit une grande sensation dans toute

l'Europe ; et, bien qu'il soit l'expression d'un ordre de

sentiments nés de la lassitude des corps et des âmes,

sentiments aujourd'hui eiïacés par une longue paix, il y

a encore plaisir et profit à le relire. Car, par la vigueur

du style, la justesse des déductions et la hauteur des

vues, c'est peut-être le meilleur ouvrsi^ de Benjamin

Constant. Vers le même temps, il vit à Hamboui^ Ber-

nadolte, qu'il avait connu jadis sous le Consulat, et qui

essaya dès lors de le sonder sur son secret désir de

remplacer Napoléon. Toujours est-il qu'il ne prit,

comme on l'a prétendu à tort, aucun engagement

avec lui ; il rentra à Paris, non pas à sa suite, mais

seul, en compagnie d'Auguste de Staël. Et, convaincu,

comme il le disait plus tard^ que tout gouvernement

est bon lorsqu'il donne des garanties de liberté et qu'il

les tient, il offrit à la Restauration Tappui de sa plume

tant qu'elle serait constitutionnelle et s'appuierait sur

les intérêts nouveaux. C'est dans ce sens qu'il écrivit

dans les Débats une suite d'articles dont les derniers

avaient déjà pris une teinte de défiance et d'hostilité,

hirsque reparut tout à coup Bonaparte, ramené par les

fautes que le célèbre publiciste ne cessait de blâmer. A

cette nouvelle, le parti constitutionnel se rallia autour

NOTICE SUR BENJAMIX CONSTANT uvti

tdu gouTernementy en lui demandant de se prêtera ses Yues de résistance patriotique et libérale. Lafajette lui-même voulut s'offrir pour résister à Napoléon, disait-il, avec de la liberté. L'alliance fut adoptée, mab mollement et avec défiance réciproque. Napoléon d'ailleurs déjouait toutes les prévisions; il arrivait avec la rapidité de l'aigle. Benjamin Constant resta le dernier sur la brèche ; le 19 mars 1815, après avoir vainement combattu le départ du roi, au moment où le roi partait et où Napoléon, à Fontainebleau, attendait son départ pour rentrer dans Paris, à ce moment où tout était désespéré. Benjamin Constant lance encore à l'ennemi victorieux la dernière et la plus acérée de ses flèches; on devine que je veux parler du violent et fameux article des Débats qui se termine avec sa signature au bas par ces mots si connus : c Je n'irai pas, misérable transfuge, me tratner d'un pouvoir à l'autre, couvrir l'infamie par le sophisme et balbutier des mots profanés pour racheter une vie honteuse >• Un mois s'était à peine écoulé, et Benjamin Constant, conseiller d'État de l'empereur, concourait à la rédaction de l'Acte additionnel.

C'est là le fait le plus fâcheux de sa vie politique, ce* lui qui lui a été le plus vivement reproché par ses enneinis et sur lequel il a été faiblement défendu par ses amis« Mon pas, qu'en lui-même, ce fait d'avoir repoussé d'abord Bonaparte pour se rallier ensuite à lui, quand il offrit de lutter d'une main contre l'étranger et de briser de l'autre le despotisme qu'il avait fait peser sur la France; non pas, dis-je, que ce fait ait quelque «bosi»

uvni NOTICE SUR BENJAMIN CONSTANT

•d'étonnant et de spécial à Benjamin Constant. Car il faudrait commencer par blâmer le parti constitutionnel tout entier à commencer par Lafayette, qui, partisan des Bourbons avant le 20 mars, se déclarait aussi pour Bonaparte offrant la liberté et repoussant Tétranger, et le rejetait ensuite après Waterloo. En un mot, ce que fit Benjamin Constant aux Cent-Jours, beaucoup d'autres le firent comme lui. Seulement personne ne le fit avec autant de maladresse que lui, personne ne se prononça comme lui avec tant de force et d*éclat dans un sens, à la veille de se prononcer dans un autre. Ceux qui n*ont pu se rendre compte de ce coup de tête n*ont pas manqué de l'attribuer à la bassesse. Or le fait peut s'expliquer par les motifs admis pour d'autres hommes politiques, c'est-à-dire par une pensée de patriotisme, sacrifiant tout ressentiment antérieur au besoin de s'allier pour repousser une nouvelle invasion, qui devait être cette fois fatale, non seulement à Napoléon, mais à la France.

La situation étrange que Benjamin Constant s* était créée avec tant d'éclat et d'imprudence, pour une cause qui n'était pas celle de sa vie, s'explique encore pour lui par des raisons d'une autre nature. M. Loêve Veimars, dans l'article qu'il a consacré à l'illustre publiciste, donne pour cause à sa conduite pendant les Cent-Jours l'influence funeste d'une personne des plus distinguées dont il était ardemment éprise Nous sommes en me-

1. La personne à laquelle il est fait ici allusion est la même •à laquelle sont adressées les lettres que nous publions. Madamo

OTICE SUR BEMJABIIN CONSTANT XX]%

sure de donner sur ce point quelques explications. Il est vrai qu'au débarquement de Napoléon à Fréjus, Benjamin Constant était en proie à une passion d'autant plus Yiye qu'elle n'était point partagée ; il est vrai <|ue l'objet de cette passion^sans être, comme l'a dit M. Loêve Yeimars, le centre d'aucune coterie |M)litique, et quoiqu'ayant eu des amis dans tous les partis, aimait médiocrement Napoléon et comptait beaucoup d'amis parmi ses advei*saires. Ce qui paraîtra plus étonnant, mais ce qui n'est pas moins vrai, c'est qu'au moment où le sol tremblait sous les pas de l'empereur, au moment où tout Paris était dans la stupeur et l'attente, Benjamin Constant, ce cœur avide, cet homme blasé, avec son esprit et sa raison de quarante-huit ans, n'était occupé que d*une seule et unique chose, chercher dans le bouleversement qui se préparait un moyen de se faire aimer. Que faire pour cela? Défendre la cause des Bourbons? Cela ne suffit pas, d'autres la défendent aussi : il en est de jeunes, il en est de braves qui, à la première nouvelle du débarquement, font résonner leur sabre et se déclarent prêts à mourir aux portes de Paris. Pour faire mieux qu'eux, il faut prendre une plume, en ce moment plus dangereuse à manier qu'une épée, et, quand la partie est abandonnée par les autres, porter undernier coup, qui peut servir à faire de celui qui le porte un homme proscrit ou fusillé, c'est-à-dire un être essentiellement intéressant. On verra, au ton de re-

Récamier étant vivante au moment où parut cette notice, les convenances no permettaient point que son nom fût prononcé.

m NOTICE SUR BENJAMIN CONSTANT

proche qui domine dans les lettres de Benjamin Constant, que la personne en question, si elle ne le retenait pas, ne Texcitait pas davantage, et, par conséquent, ne saurait être considérée comme responsable en aucune manière de ce coup de tête politique.

Quoi qu*il en soit. Napoléon entre dans Paris et tous les amis de Benjamin Constant se réunissent pour l'engager à partir. Lafayelte le conduit d*abord chez le ministre <i' Amérique. De là» il part pour Nantes, afin de pouvoir gagner la côte et s'embarquer. Arrivé, il ne peut sup<" porter l'idée d'être séparé, pour des années peut-être, de celle dont la pensée l'absorbe tout entier : il se ravise et revient à Paris d'un seul trait, après cinq jours d'absence. Cependant Napoléon avait déjà commencé à s'essayer dans son r61e nouveau de souverain constitutionnel. Ses partisans, au lieu de courir sus à Benjamin donstant, l'entourent, le flattent et l'amènent enfin à accepter une première entrevue avec Napoléon.

L'empereur ne chercha point à se donner avec lui le mérite de revenir à la liberté par inclination; mais» examinant avec une apparente froideur ce qui convient Le mieux à ses intérêts, il s'attacha à lui démontrer ^ue, sa situation étant nouvelle, la nécessité de gouverner désormais avec de nouveaux principes était devenue une conviction de sa raison. Sous ce rapport, il n'eut pas de peine à faire partager à Benjamin Constant cette conviction, qui était la sienne, et il le congédia, en lui demandant un projet de constitution. Benjamin Constant sortit sans avoir pris d'engagement, et, quelques jours après, il était engagé.

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