A MONSEIGNEUR UE ET DUC DE LANGRES PAIR DE FRANCE
Monseigneur,
Que de grâces j'ai à rendre à Votre Grandeur de la bonté qu'elle a eue de se mettre en dépense pour régaler le monsieur qui me ressemble! Quand on veut ridiculiser quelqu'un, on dit ordinairement que c'est un original sans copie : mais grâce au témoignage d'un grand évêque, je ne suis plus ridicule par cet endroit; et puisqu'un Wateville est ma copie, il faut de nécessité que je ne sois pas un impertinent original.
Vous voyez, Monseigneur, ce que c'est
que d'avoir l'esprit bien fait : on se fait honneur de tout; et Ton ne prend jamais le méchant côté pour soi. Si Monsieur de Wateville me ressemble, c'est infailliblement par la raison qu'eut le pèlerin qui alla gagner le grand jubilé à Rome, que Votre Grandeur verra mieux dans les vers suivants que dans aucun récit que je lui en puisse faire.
Dans un temps d'indulgence, un pèlerin à Rome Ressemblant à Sa Sainteté, Elle eut la curiosité De vouloir connoître cet homme.
Le pape, affable, gracieux, Ayant vu de ses propres yeux Que c'étaient mêmes traits en différents visages : « Votre mère, dit-il, ne vint-elle jamais
Faire ici de pèlerinages? »
« Non pas elle, Saint-Père, elle n'y vint point, mais Feu mon père étant jeune y fit plusieurs voyages. »
Il en est de même de mon père et de ma mère. L'une n'est jamais sortie de son pays; et l'autre, qui pour s'enrichir, fut longtemps guerrier, rôda partout, et plus dans la Franche-Comté qu'ailleurs. Voilà, Monseigneur, tout ce que je vous puis dire pour justifier la ressemblance qui est entre Monsieur de Wateville et moi; si
vous n'aimez mieux que ce soit par une bizarrerie de la nature ou par un caprice du hasard. Trouvez bon au reste que j'admire l'ingénieuse piété de Votre Grandeur, qui feint d'avoir la goutte pour ne pas revenir à Paris; et qui préfère son devoir dans son diocèse aux plaisirs que la Cour lui présente. Que le roi sera édifié de cet exemple; mais que peu de Nosseigneurs le suivront! Il est pourtant vrai que les évêques ont beaucoup plus de dévotion en France qu'en Italie : ils sont si apprivoisés avec Dieu en ces climats-là, qu'ils en usent avec lui sans façon; et quoique ce soit le pays de la sanctification, on n'en voit presque point qui s'y sanctifient. Ils y sont libres en paroles, relâchés de mœurs; et quelquefois même d'une capacité si médiocre, que ceux qui sont assez pieux pour dire leur bréviaire ne sont pas assez habiles pour l'entendre. Il m'est échappé à ce sujet quelques épigrammes dont je supplie Votre Grandeur de vouloir juger. Mon dessein a été, Monseigneur, de vous en divertir un moment; et si je n'y ai pas réussi, vous aurez au moins l'indulgence de compter ma bonne intention pour quelque chose. La
première épigramme est sur un évêque qui mourut en odeur de sainteté : ce qu'apparemment il y avoit longtemps qu'on n'avoit vu en Italie; et c'est, Monseigneur, ce qui fait le sel et le mérite de cette épigramme :
Un évêque, honnête homme, et de vieexemplaire, Après un long exil en ce funeste lieu, Ayant paru sans tache au tribunal de Dieu, Alla de ses vertus recevoir le salaire. A son heureuse entrée en un séjour si beau Tous les élus du ciel, à l'envi l'un de l'autre, Depuis le dernier saint jusqu'au premier apôtre, Crioient : Fruit nouveau, Fruit nouveau.
La seconde est sur un autre prélat, aussi riche en argent que pauvre en mérite, qui fit bâtir une maison de plaisance sur le bord du Rubicon , aujourd'hui Pisatello, si belle, qu'il n'y a point de voyageur qui ne se détourne pour la voir. Comme il y a peu de familles en Italie plus illustres que celle dont il sort, il a eu grand soin de faire mettre ses armes à l'endroit le plus favorable du bâtiment; et vous jugez bien que les ornements de sa dignité n'y sont pas oubliés : Nosseigneurs les prélats en sont trop jaloux.
Pasquin, le censeur public de tout ce
qui n'est pas de son goût (i), n'en eut pas plutôt avis qu'il lit courir cette épigramme :
Un prélat ayant fait bâtir Un palais magnifique, où brilloient mi lie charmes, A l'endroit le plus beau fit arborer ses armes, Avec les ornements pour les bien assortir : La crosse, le chapeau, tout étoit dans son ordre; Maiscommeon nevoitrienoùl'on ne puisse mordre, Etque l'un trouve laid ce que l'autre croit beau, Un homme épluchant tout, du bas jusquesau faîte:
« Voilà, dit-il, un grand chapeau
Pour une bien petite tête. »
La troisième est sur un archevêque de Milan, qui ne suivoit pas tout à fait les traces de saint Charles Borromée, l'un de ses prédécesseurs à cette haute dignité. il jouissoit des revenus du bénéfice, et en laissoit la fatigue à ses grands vicaires. Il y en a bien d'autres à qui cet usage est familier. Un jour obligé à faire une cérémonie, dont il ne put honnêtement se
(i)On sait qu'il y a sur une petite place de Rome une statue informe, à laquelle le peuple a donné le nom de Pasquin et qui a pour pendant une autre statue baptisée Marforio. Ces deux personnages depuis le quinzième siècle ne cessent de dialoguer avec la collaboration des satiristes de la rue, qui collent sur un des socles une épigramme et sur l'autre la contre-partie. Et les quolibets de courir aux quatre coins de la ville.
dispenser, il ne savoit de quelle manière s1)' prendre, et jamais homme n'a été plus embarrassé. Il s'agissoit de baptiser un enfant du vice-roi; et cet honneur appartenoit à l'archevêque : mais il Tacheta tout ce qu'il valait par la peine qui y étoit attachée. Il étoit si peu accoutumé aux fonctions de son ministère, qu'on voyoit l'eau lui dégoutter du visage : et quand cette action fut achevée, s'étant plaint d'une occupation si pénible, un de ses aumôniers, qui faisoit fort galamment des vers, fit en italien ce que je vais dire à Votre Grandeur en français :
Qu'un homme sans expérience
Est aisément déconcerté!
Un prélat, qui par bienséance Baptisoit un enfant de grande qualité, Ayant du rituel, qui lui servoit de route,
Récité les mots ric-à-ric :
« Eh! bon Dieu, dit-il, qu'il en coûte
Quand il faut parler en public! »
La Fontaine, si célèbre par les beaux ouvrages qu'il a mis au jour, et surtout par les charmantes fables qui lui ont acquis une réputation qui ne durera pas moins que celle d'Esope, trouva hier ces trois épigrammes (à ce qu'il me dit) toutes
jolies. Quelque belle que soit la modestie, il est malaisé de ne pas avoir un peu de vanité, après une approbation qui me seroit extrêmement glorieuse , si j'osois me flatter qu'elle fût sincère. Jugez-en, Monseigneur, vous, dont le goût est si délicat, et la décision si juste : comme vous me voulez plus de bien, vous me parlerez plus sincèrement.
Je voudrois bien ne point chagriner Votre Grandeur, et n'être pas le premier à lui apprendre que Monsieur l'abbé
de , son meilleur ami, a perdu son
procès avec dépens. Monsieur Sachot, l'un des plus habiles avocats que nous ayons pour les matières bénéficiales (i), m'a dit qu'il avoit plus de droit que sa partie; mais que la brigue de sa partie avait été plus puissante que la sienne :
(i) Il a mis son nom à un opuscule concernant ces matières et qui est intitulé : Nota* Caroli zMolina-i. Georgii Lonet, Antonii Le Vaillant, circa rem beneficiariam, a celeberrimo Patrono N. Sachot collecta.... Parisiis, 1723. — C'est lui qui soutint le procès du duc de Mazarin contre sa femme. On sait que le duc, qui n'éloit pas un homme, selon Saint-Evremont, avait, sous prétexte de dévotion, mutilé les statues de la belle galerie du cardinal, dont les nudités le scandalisaient. Or, comme Erard, l'avocat du duc, insistait sur cet acte de vandalisme: « Est-ce à cause de cette mutilation des statues, demanda Sachot, que votre partie refuse de retourner au Palais-Mazarin ? »
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et que le financier avait trouvé plus d'accès auprès de la justice que le gentilhomme. Il ajouta que le rapporteur n'étoit pas assez riche, et que moins on est accommodé, plus on est aisé à séduire. Enfin, Monseigneur, de la manière dont il me parla, je ne doute point que les vers que je vais mettre ici n'aient un fondement véritable :
D'un tribunal fameux, un juge, vieux routier, Ayant un fils de son métier, Qui n'étoit encor que novice, Lui conseilloit confidemment De travailler utilement,
Et de jamais gratis ne rendre la justice. Le fils, assez homme de bien, Surpris d'un conseil si bizarre :
«Moi, vendre la Justice! Eh! le voulez-vous bien? »
«Oui, répondit le père, une chose si rare
Ne doit point se donner pour rien. »
S'il plaît à Votre Grandeur que j'aille faire un compliment de sa part à Monsieur l'abbé de , j'obéirai à ses ordres
avec mon respect accoutumé. Un homme à qui l'on ôte un bénéfice simple de huit mille livres de rente a besoin de consolation; et par l'ardeur qu'il a eue à le courir, je conçois quelle douleur il doit avoir de le perdre.
Puisque jusqu'ici j'ai mis des vers dans tous les articles de cette lettre, il y va de mon honneur de soutenir la gageure jusqu'au bout, et d'en mettre dans tous les articles suivants; quand ce ne seroit que pour observer la symétrie. Supposé que mes lettres fassent du plaisir à Votre Grandeur, il n'y aura rien à perdre pour elle : j'en serois quitte pour mettre un bon mot à chaque article; et comme il n'y a point d'épigramme qui ne contienne, ou qui ne doive contenir un bon mot, je crois qu'il n'aura pas moins de grâce en vers qu'en prose. Vous savez, Monseigneur, qu'Henri IV a été l'un des plus grands rois que la France ait eus; et que sans son auguste petit-fils, qui le surpasse autant qu'il a surpassé les autres, elle n'en auroit point eu de plus grand que lui. Loin d'être inaccessible à ses sujets, comme les rois qui l'avoient précédé, il trouvoit de la grandeur à descendre quelquefois jusqu'à eux; et comme il étoit le père commun de tous, il n'y en avoit aucun à qui il refusât de parler, et qu'il ne fût bien aise d'entendre. Les uns avoient des naïvetés qui le faisoient rire; et les autres, tout grossiers qu'ils étoient, lui faisoient
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assez souvent des réponses où il ne manquoit qu'un peu de politesse pour être toutes pleines d'esprit. Je vais en donner un exemple à Votre Grandeur :
Henri Quatre en bateau passant un jour la Loire, Le batelier robuste, homme de cinquante ans,
Ayant les cheveux tout blancs
Et la barbe toute noire;
Le roi familier et bon
En demanda la raison :
«La raison? pardié, Sire, elle est bien naturelle, Répondit le manant qui ne fut point honteux :
Oest mordié! que mes cheveux
Sont plus vieux de vingt ans qu'elle. »
Le basilic est un serpent dont on dit des choses incroyables : je ne réponds pas qu'elles soient vraies. L'opinion de tous les auteurs qui en ont parlé, est qu'il a dans les yeux un venin si prompt, qu'il assassine de ses regards (i). Quel-
(1) Godeau l'a dit en vers :
Basilics brûlants Qui dans vos feux étincelants Portez un venin redoutable.
Le basilic était censé le produit d'un œuf pondu par un coq et couvé par un crapaud. On voyait des échantillons de cet animal fabuleux chez les apothicaires, qui en faisaient, disaient-ils, la base de leurs remèdes les plus merveilleux. En réalité, ce n'étaient que de petites raies déguisées en dragons.
A MONSEIGNEUR 2KJ
ques-uns disent qu'il ne tue que ceux qu'il voit le premier; et qu'au contraire ceux qui le voient les premiers le tuent. Quoi qu'il en soit, on conjectura qu'il falloit nécessairement qu'il y en eût un dans un puits d'une petite ville d'Allemagne, dont le nom est échappé à ma mémoire : les noms allemands sont si malaisés à retenir, qu'à peine me les at-on dits, que je les oublie, et toute la connoissance que je puis vous donner de la ville dont je parle, c'est, Monseigneur, qu'elle est située à trois ou quatre lieues de Fribourg. Voici l'histoire, ou si Votre Grandeur ne s'accommode pas de ce mot, le conte que l'on m'en a fait. On m'a dit que le second jour de février, fête de la purification de la Vierge, une boulangère s'étant levée de grand matin pour aller puiser de l'eau, elle tarda si longtemps, que son mari s'impatienta, et fut la chercher. Autant qu'on en peut juger par les conjectures, il la trouva morte ou mourante ; et apparemment ayant jeté luimême la vue dans le puits, il fut frappé du même poison, et tomba mort ou mourant auprès de sa femme. Le jour qui parut un peu après ayant découvert un si
tragique spectacle, la justice y accourut, et deux médecins qui composoient toute la Faculté de cette ville y furent mandés, qui, voyant ces pauvres gens livides et enflés, jugèrent qu'il y avoit un basilic dans ce puits, et sauvèrent peut-être la vie à d'autres, qui n'auroient pas manqué d'y regarder. Le risque que l'on couroit à être vu d'un reptile si dangereux empêcha d'en chercher une plus grande certitude; et à l'instant même, malgré la solennité de la fête, chacun travailla à combler le puits; sans oser pourtant en approcher, tant cet accident avoit imprimé d'effroi. Je vous laisse, Monseigneur, une liberté que vous prendriez bien, quand je ne vous la laisserois pas; c'est d'en croire ce qu'il vous plaira ; mais je suis obligé de vous dire que cette aventure fera la semaine prochaine un article du Journal des Savants; et que je ne me hâte de vous la mander que pour avoir l'honneur d'être le premier à vous en instruire. Quoique cette matière ne semble guère susceptible de vers, je me suis avisé de faire en beau l'épitaphe de deux personnes assassinées d'une manière si extraordinaire : et (soit dit sans vanité)
on en a trouvé les vers dignes de Benserade ou de Pavillon (i). C'est peut-être une flatterie; Votre Grandeur jugera si c'est une vérité.
Deux cœurs, qui tous deux s'entr'aimèrent, Et qui bornoient là tous leurs vœux, En un jour moururent tous deux, Et deux yeux les assassinèrent.
Passant, entre eux et moi, partage ta pitié;
A l'amour que je sens donnes-en la moitié.
Ils sont morts; et je vis : je suis le plusà plaindre.
Les yeux d'un basilic ont ouvert leurs tombeaux : J'en connais qui sont bien plus beaux, Et qui ne sont pas moins à craindre.
Je sais, Monseigneur, que vous connaissez Mme Le Camus, autrefois Mlle Melson (2); et quels gens de mérite avons-
(1) Pavillon, frère de l'évêque d'Aleth. remplaça Ben serade à l'Académie. Celui-ci était un poète de profession et de vocation, tandis que Pavillon, qui avait été avocat général au parlement de Metz, n'ajusta des rimes (avec assez d'agrément du reste) que pour remplir ses loisirs après la vente de sa charge.
(2) Charlotte Melson, qui avait épousé André Gérard Le Camus, conseiller d'Etat. Tallemant des Réaux dit que c'était tout à la fois « une belle fille » et une « fille d'esprit ». II cite d'elle diverses boutades, entre autres celle— ci. On parlait en sa présence de la crainte qu'avait l'abbé Bois-Robert de voir pendre un de ses laquais. Or l'abbé avait une très méchante réputation. « Voire, repartit M11" Melson, les laquais de Bois-Robert ne sont pas faits pour la potence; ils n'ont que le feu à craindre.» (Historiettes, t. II, p. 405.)
nous qui ne la connaissent pas? Il y a peu de personnes de l'un et de l'autre sexe qui aient tant d1esprit qu'elle; et je ne crois pas qu'il y en puisse avoir qui en aient plus. Si j'osois hasarder un proverbe, je dirois qu'elle chasse de race, et que feu son père étoit l'homme du monde qui l'avoit le plus présent. Bien lui en prit en beaucoup d'occasions importantes, où il seroit demeuré court, si l'esprit n'eût suppléé où la science manquoit. Il étoit interprète des langues; et en cette qualité il étoit obligé d'expliquer sur-le-champ ce que disoient les ambassadeurs qu'on n'entendoit pas. Pendant la régence d'ANNE d'Autriche, auguste par elle-même, par son père, par son époux; mais encore plus par Louis le Grand, son fils, dont je ne puis rien dire qui ne soit au-dessous de ce que Votre Grandeur en pense; sous la régence, dis-je, de cette vertueuse reine, il y vint des ambassadeurs de si loin, et qui parloient une langue si bizarre, que Melson eut besoin de toute sa présence d'esprit pour sortir avec honneur de l'embarras où il se trouva. Les vers que je suis obligé de placer ici, puisque j'en ai promis à chaque article de ma
lettre, vous diront plus agréablement le reste (i).
Melson, interprète des langues
Que souvent il n'entendoit pas, Savoit par son esprit se tirer des faux pas Où de cent étrangers l'exposoient les harangues.
Un ambassadeur indien, Parlant un baragouin où l'on n'entendoit rien, De savoir ses raisons la reine impatiente Fit signe au truchement de remplir son attente.
« Madame, répondit Melson Il dit que vos vertus vous ont acquis un nom Qui vous faitadorer jusqu'aux bordsdel'Hydaspe;
Et qu'il n'est point de monument
Ni de porphyre ni de jaspe Qui puisse à l'avenir vous montrer dignement.» Tavernier, jeune encor, mais voyageur illustre, Qui savoit l'indien et se rencontra là, S'adressant à la reine, assise en son balustre: « L'ambassadeur, dit-il, n'a rien dit de cela. » « Oh ! parbleu, dit Melson, qui se prit à sourire, Je ne suis point garant des sottises d'autrui, La reine méritoit cet éloge de lui.
S'il ne l'a dit, il l'a dû dire. »
Tandis que je suis sur la présence d'esprit, je ne puis, Monseigneur, passer sous silence la réponse que fit à Henri IV un seigneur de sa cour qui par-
(i) Boursault a diversifié et allongé une jolie anecdote que Tallemant raconte en ces termes : « Feu Melson, grand goguenard, étoit secrétaire interprète des langues étrangères, et n'en savoit pas une. Des ambassadeurs suisses regardoient diner la reine, et par—
toit pour une célèbre ambassade. Je me rerois un plaisir et même un devoir de mettre ici son nom, et d'y joindre reloge qu'il mérite : mais comme je ne le puis faire sans avilir un autre nom qui subsiste encore, et qui est en quelque sorte d'élévation, la prudence m'ordonne de les supprimer tous deux. Ce n'est pas que je n'aie une respectueuse confiance en Votre Grandeur, et que je ne sois assuré qu'elle est toute pleine de bonté pour moi : mais comme elle communique mes lettres à d'autres, je ne suis pas sûr de trouver tant de bonté ni tant de discrétion ailleurs. Le nom ne fait rien à la présence d'esprit ni à la beauté d'une réponse; et ce qui est bon a toujours son prix, de quelque bouche qu'il sorte. Voici, Monseigneur, la réponse qui m'a paru belle : je souhaite qu'elle vous fasse autant de plaisir qu'à moi.
Mécontent d'un ambassadeur Qu'Henri le Grand avoit à Rome,
loient entre eux tout haut. Elle fit appeler Melson et lui dit : « Faites votre charge; que disent ces messieurs? — Ils disent que vous êtes belle, Madame, ou, s'ils ne le disent pas, ils devroient le dire.» (Historiettes, t. VII, p. 5i5.)
Il lui choisit pour successeur Un fort brave et fort habile homme :
« Vous, qu'en sincère ami, j'ai toujours regardé, Allez prendre, dit-il, un chemin tout contraire A l'indigne sujet qui vous a précédé
Dans l'emploi que vous allez faire. * « Sire, répondit-il, pour vous rendre content Je tacherai de si bien vivre, Que vous n'en puissiez dire autant A celui qu'on verra me suivre. »
Vous souvient-il, Monseigneur, de la sécheresse qu'on a eue Tété passé? Elle alarma presque tout le monde : et ce qu'il y a d'honnêtes gens à leur aise, sensibles à la misère des pauvres, appréhendoient pour eux une année pareille à la précédente. Le ciel y pourvut; et les pluies qui succédèrent à la sécheresse ont rendu la récolte assez heureuse pour n'avoir pas lieu de nous en plaindre. Pendant qu'on se plaignoit de l'aridité de la terre, et qu'on craignoit de ne point recueillir de blé, un chanoine qui a pris carrosse depuis un an, et qui avoit plus de cent setiers de vieux blé à vendre, se désoloit de ce que le foin et l'avoine augmentoient de prix d'un jour à l'autre. Un soir qu'il me convia à souper, m'ayant envoyé son carrosse, moins pour me faire honneur que
pour me faire voir qu'il en avoit un, tout son entretien ne roula que sur la peine qu'on auroit à nourrir les chevaux, si la chaleur ne se modéroit : sur quoi son laquais, familier, comme le sont ordinairement les valets de prêtres, s'étant mêlé de la conversation, dit une naïveté, qui le lendemain me fit faire cette épigramme :
Hier au soir un gros chanoine, Voyant que d'un peu d'eau la terre avoit besoin, Disoit que cette année on auroit peu de foin,
Et peut-être encore moins d'avoine.
Pour les pauvres chevaux que ce temps est mauvais! Tous vont mourir de faim, sans aucune réserve.
« Monsieur, s'écria son laquais, Que d'un si grand malheur le bon Dieu vous préserve ! »
Le chanoine dont je viens de parler à Votre Grandeur me fait souvenir d'un autre dont je ne parle que par tradition et que je serois très fâché d'avoir connu, par une petite raison que je ne trouve pas tout à fait indifférente : c'est, Monseigneur, qu'il étoit de l'autre siècle. Comment est-il possible que le clergé fût si ignorant en ce temps-là; ou comment se peut-il qu'il soit si habile en celui-ci? Je me souviens bien d'avoir lu en quelque endroit que lorsque les ambassadeurs de
Pologne vinrent demander le duc d'Anjou, qui depuis a été Henri III, pour être leur roi, ils firent une harangue en latin, à quoi personne ne put répondre : mais je ne me serois de ma vie imaginé qu'on pût être homme d'Eglise sans savoir une langue qu'elle parle préférablement à toute autre; et si Mézeray ne passoit pour le plus fidèle de nos historiens, j'aurois toutes les peines du monde à le croire. Après ce préambule, Votre Grandeur se figurera peut-être que ce chanoine du temps passé ne savoit que médiocrement la théologie et les pères; et en effet, du caractère dont il étoit, c'est une ignorance honteuse de ne pas les savoir parfaitement : mais il s'en faudra beaucoup qu'elle n'approche du but. Il faut de nécessité lire ces vers pour comprendre jusqu'où alloit sa turpitude.
Quelle honte au clergé d'être dans l'ignorance! Si l'on en croit Mézeray, L'historien le plus vrai Que jamais ait eu la France, Sous le règne de Charles Neuf Un chanoine opulent qu'on appeloit Bourneuf, Achetant à Suresne une maison champêtre, Déclara sans façon au notaire Vigner :
Ne savoir écrire ni signer Attendu sa qualité de prêtre.
Il y a assez longtemps que je rôde autour du Parnasse (supposé que je n'aie jamais eu la force d'y monter) pour ne pas ignorer qu'il y a quelque chose qui cloche dans ces deux derniers vers : mais outre qu'ils ont entre eux une espèce de mesure, je n'y ai voulu ni augmenter ni diminuer, de peur d'altérer la naïveté de l'expression, que l'on trouvera semblable dans le troisième volume de l'Histoire de Mézeray.
Le petit Provençal pour qui Votre Grandeur a eu tant de charité, et dont elle a tant de fois tâché inutilement de faire un honnête homme, a encore déserté de chez le marchand où il étoit ; et je le trouvai le lendemain de la Toussaint derrière le Val-de-Grâce en juste-au-corps bleu, en chapeau bordé, et en épée à garde de cuivre. Après avoir été en pension chez un maître pour apprendre le latin, chez un procureur pour apprendre la pratique, et chez un marchand pour apprendre le négoce, il a jugé tous ces partis indignes de lui; et n'en a pas trouvé de plus convenable à son inclination que d'être soldat des gardes. Je ne vous mande point, Monseigneur, dans
quelle compagnie il est, de peur que vous ne le redemandiez à son capitaine, qui auroit sans doute assez de considération pour vous, pour se faire un plaisir de vous le rendre. C'est trop de fois se rendre indigne de vos bontés, et trop de fois avoir l'insolence d'en abuser. Si Votre Grandeur veut faire réflexion sur ce que je lui en ai mandé dans les lettres particulières que j'ai pris la liberté de lui écrire, elle se souviendra que je lui en ai toujours dit la vérité, et que je ne lui en ai jamais rien promis de bon. Je ne l'ai pas connu du temps qu'il étoit en pension à Picpus; mais je l'ai observé chez le procureur et chez le marchand; et je l'ai trouvé aussi malhonnête homme chez l'un que chez l'autre. Tout ce que je vous puis dire, c'est, Monseigneur, que vous êtes bien heureux d'en être défait (car je ne crois pas qu'il ose jamais implorer l'assistance de Votre Grandeur après la sottise qu'il vient de faire), et sur qui" que ce soit que vous répandiez la charité que vous lui faisiez, vous ne pouvez manquer d'en faire un meilleur usage. Si j'osois parler de cas de conscience à un évêque, je dirois à Votre Grandeur qu'elle fera
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une œuvre méritoire en le laissant où il est : pendant qu'on le tuera, il sauvera peut-être lavieàquelque honnête homme; et quel honneur seroit-ce si une vie, qui vaut moins que rien, en conservoit une bonne à quelque chose? Enfin, Monseigneur, je ne sais pas un plus abominable sujet, à quoi que ce soit qu'on le destine. Je plains la peine que je me donne de vous en écrire cet article; et bien plus encore celle que Votre Grandeur prendra de le lire. Pour ne pas la chagriner plus longtemps, je le vais finir par une espèce de fable, qui cadre si bien au sujet dont il s'agit, qu'elle semble faite pour lui-même.
Il est des naturels rétifs Qui ne sont bons à rien, à quoi qu'on les expose
Et qu'il vaut mieux laisser oisifs
Que de les mettre à quelque chose.
Un sculpteur, médiocre ouvrier
Dans une médiocre ville, Ayant dans son jardin un assez beau poirier,
Mais éternellement stérile,
Il le fit couper, le sculpta,
En fit un saint qu'on acheta
Pour une église de village; Mais comme à le placer il faisoit son effort
Il lui tomba sur le visage,
Et le renversa presque mort; Il fut plus d'un quart d'heure aussi froid quedu marbre.
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Enfin, d'un ton de voix languissant et contraint : « Traître, dit-il, jamais tu n'as été bon arbre; Tu ne seras jamais bon saint. »
Si je n'avois peur de me brouiller avec le Mercure-Galant (i), je vous apprendrois la mort d'un grand seigneur de petit génie, qui mérite, pour la rareté du fait, qu'on exempte son nom de l'oubli. Comme le Mercure en sait peut-être des particularités que je ne sais pas, et que j'en puis savoir qu'il ignore, il me semble, Monseigneur, que ce ne sera point entreprendre sur ses droits que de vous en dire quelque chose; d'autant plus que Votre Grandeur ne fait part de mes lettres qu'à peu de personnes, et que d'ailleurs le Mercure est toujours rempli d'événements singuliers, dignes de la curiosité publique. Cela supposé, je puis, sans l'offenser, vous rapporter trois ou quatre endroits de la vie du grand seigneur défunt, que peut-être vous savez déjà : mais qu'apparemment on ne saura pas encore à Langres, où il y a d'assez bons vivants pour se réjouir des naïvetés
(i) Véritable prototype des petits journaux, fondé en 1672 par de Visé et qui, après une interruption de deux ans (1675 et 1676), avait reparu en 1677.
du mort. Les mots de bons vivants qui me viennent d'échapper ne sont pas du beau style : je l'ai senti en les écrivant; mais je crois, Monseigneur, que, dans la situation où ils sont, ils méritent que vous leur fassiez grâce; et que toutes sortes de termes ont leurs agréments, quand ils sont favorablement placés. Je passe aux naïvetés du grand seigneur, qui n'en fera plus. C'est dommage que les gens extraordinaires en quelque genre que ce puisse être meurent sitôt : la Nature qui se divertit à les faire est si rarement de bonne humeur que lorsqu'ils sont faits, ils devroient durer davantage. Jugez de ce que c'étoit que la pièce entière par ces deux ou trois échantillons.
Un grand seigneur (son nom n'est guère nécessaire; Les fréquents traits d'esprit sincèrement tracés
Dans le tableau que je vais faire
Le feront reconnoître assez),
Ce seigneur, à timbre malade,
Avide amateur de salade, Ayant fait devant lui venir ses métayers : Écoute^ bien mon ordre, et que chacun le suive : Dans tous mes champs, dit-il, plantez-moi des noyers
Pour faire de l'huile d'olive.
Comme il étoit d'une naissance considérable, et qu'il avoit du bien pour la sou-
tenir, son plaisir étoit d'avoir toujours une belle écurie; persuadé que rien ne sentoit plus le grand seigneur. Il avoit raison : c'est une dépense que si peu de gens sont capables de faire, qu'elle n'appartient proprement qu'aux personnes de la qualité dont il étoit; et qui abîme en fort peu de temps ceux qui veulent paraître plus qu'ils ne sont. Cela soit dit en passant, pour faire mettre de l'eau dans leur vin à ceux qui s'en font accroire et qui d'abord, voulant prendre carrosse à six chevaux, sont contraints par la suite d'en revendre quatre, pour avoir du foin et de l'avoine aux deux autres. Je n'ai pu, Monseigneur, retenir ce petit morceau de morale, quoique je sache bien qu'elle ne vaut pas les naïvetés du mort réjouissant, dont je fais ici l'oraison funèbre.
Un soir, à l'abreuvoir, le cheval le plus beau
Qu'il eût dans son écurie, A force de fringuer ayant péri dans l'eau, Il ne voulut jamais qu'il fût à la voirie. On eut beau l'assurer qu'on en usoit ainsi: Non, dit-il, mes avis sont meilleurs que les vôtres : Je veux qu'on le ramène ici, Et qu'il serve d'exemple aux autres.
Un gentilhomme de ses amis et de ses
voisins ayant fait abattre un vieux château qu'il avoit en Bourgogne, qui dans peu de temps seroit tombé de caducité, il le fit rebâtir à la moderne, et en fit une des plus jolies maisons de la province. Quand elle fut achevée, toute la noblesse d'alentour se fit un plaisir de Palier voir : et le seigneur dont je parle, étant bon ami du maître, il ne fut pas le dernier à en aller dire son avis.
Dès qu'il fut descendu dans ce riant château,
Sa première et brusque saillie Fut contre un grand salon octogone et nouveau, Fait par un architecte arrivé d'Italie :
Cela ne lui parut pas beau; « J'aime bien mieux, dit-il, la façon ancienne. » « C'est, répondit le maître à ce faible cerveau,
Un salon à l'italienne :
Dans les vieilles maisons on n'en voit point ainsi ; Il est d'une manière ingénieuse et rare. » « J'ai bien vu, reprit-il, qu'un salon si bigarre
N' avoit pas été fait ici. »
On dit que depuis vingt ans jusqu'à trente, c'étoit un parfaitement bel esprit; et que c'est à force d'érudition qu'il cessa d'en avoir. Il est constant que plus les hommes ont d'esprit, plus ils sont proches de la folie; ils ressemblent à ces gigots
hasardés qui sont en si grande vogue à la cour, et qui ne sont jamais meilleurs que lorsqu'ils sont le plus près de la corruption. En effet, un homme sans esprit est un sot et un stupide; mais à parler juste, on ne peut pas dire que ce soit un fou, parce que la folie n'est autre chose qu'un dérèglement d'esprit. Et comment veuton qu'il se dérègle dans les personnes qui n'en ont point? Cela me fait souvenir que j'ai été quelquefois aux Petites- Maisons (i) visiter les fous (que sait-on de quoi on peut avoir affaire?) et que j'en ai trouvé qui pendant quelques moments me disoient des choses toutes pleines d'esprit, et que de prétendus sages auroient eu de la peine à si bien dire : mais dans le temps que j'étois le plus attentif à ce qu'ils disoient, tout à coup leur imagination se brouilloit; et ce n'étoit plus qu'un chaos d'idées confuses, où l'on entrevoyoit toujours quelque espèce d'esprit, mais où il n'y avoit aucune apparence de raison. Tel ou approchant, étoit en son vivant le mort dont il
(i) L'hôpital des Petites— Maisons, ainsi appelé à cause des chambres basses ou loges, réservées aux fous, devint, le 10 octobre 1801, l'hospice des Petits-Ménages.
y a si longtemps que j'ai l'honneur de vous parler : dans ses bons intervalles, il avoit la conversation aisée, agréable, savante : mais il s'échappoit lorsqu'on y pensoit le moins; et l'on ne le retrouvoit plus où naturellement il devoit être.
Un jour, dans un endroitoù l'on vantoit l'histoire, Que l'on nommoit avec raison Dépositaire de la gloire De ceux dont le mérite a signalé le nom: « L'histoire toute nue est, dit-il, assez belle : Mais .depuis plus d'un siècle elle n'est plus fidèle ; Les faits les moins douteux y sont mal éclaircis; Moi, qui vous parle, moi, par un calcul austère, Je prouverai que Charles Six Fut avant Charles Cinq son père. »
Je ne suis pas au bout, Monseigneur, et, si je ne craignois de vous ennuyer, la légende seroit bien longue : mais j'aime mieux vous laisser sur votre appétit, que d'avoir le chagrin de vous trop rassasier. Pour peu que ces sottises de qualité vous divertissent, au moindre signe que Votre Grandeur aura la bonté de me faire, elle sait avec quelle promptitude je fais gloire de lui obéir : et pour lui faire voir que je ne cherche point d'excuse, je lui ap-
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prends que le mort a vécu assez longtemps pour rendre la matière inépuisable. Tout ce que je souhaite, c'est d'être au même cas où se trouvèrent des comédiens espagnols sous le règne de Philippe IV. Ils représentèrent une comédie devant ce monarque, dont il fut si satisfait qu'il leur ordonna de la recommencer. « Sire, lui répondit le Floridor, ou le Baron de ce pays-là (je veux dire l'acteur le plus estimé), nous vous supplions très humblement de ne pas nous ravir la gloire d'avoir satisfait Votre Majesté : la plus belle chose répétée perd de son prix; et si nous recommençons, nous courons risque de la fatiguer après avoir eu l'honneur de lui plaire. » Le roi trouva la réponse si judicieuse, qu'il les dispensa de recommencer, et voulut qu'ils fussent payés comme s'ils avoient joué deux fois.
Il faut, Monseigneur, que vous ayez bien de la bonté, vous, évêque et duc et pair, pour me faire autant d'honneur que vous m'en faites; ou qu'il y ait dans le monde des gens bien brutaux pour m'en faire si peu! Dimanche dernier, comme j'attendois un de mes amis, nommé
Monsieur de Franchesse (gentilhomme des plus qualifiés du Bourbonnois (i), et qui, depuis plus de trois cents ans, voit des comtes de Lyon et des chevaliers de Malte de sa maison), un abbé assez honnête pour ne pas souffrir que j'attendisse dans une cour, me pria d'entrer dans un jardin, où il crut que j'aurois plus d'agrément. Pendant que j'y étois, un petit homme, petit principal du plus petit collège de Paris, s'en formalisa; menaça celui qui m'y avoit fait entrer de ne pas l'y laisser entrer lui-même; et dit avec une brutalité pédantesque que son jardin n'étoit pas fait pour toute sorte de gens. Je suis sûr que je m'en aille à Saint- Cloud, et que je prenne la liberté de dire mon nom à Monsieur, que Son Altesse Royale aura la bonté de souffrir que j'entre partout : et un petit pédant à qui je fais plus d'honneur que je n'en puis recevoir de lui, trouve mauvais que je me promène dans un jardin où il reçoit tous les jours tant de canaille de ses amis et de ses parents. Il ne sait pas qu'un poète qui a le moyen d'avoir pour un
(i) Les seigneurs de Franchesse portaient d'or, à la bande engrele'e de gueules.
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double cTencre est un homme avec qui Ton doit garder des mesures.
Apparemment ce qui l'anime A paraître un si grand brutal, C'est que d'une voix unanime Des ânes du collège il est le principal.
Malheureux qui emprunte! Quelques bonnes raisons que l'on ait, celui qui refuse prétend en avoir encore de meilleures; et tel a l'effronterie de dire à son meilleur ami qu'il n'a pas un sol, de peur de lui prêter dix pistoles qu'il lui demande, qui, en sa présence, en perd trois ou quatre cents au jeu, et ne rougit pas de honte. Rien n'est plus libre que de prêter ou de ne prêter pas : il n'y a point de loi qui y oblige : mais on ne se moque point impunément de son ami ; et aprèsavoir eu la bassesse de lui refuser une si médiocre somme, on ne doit point à sa barbe en aller perdre une si considérable. On trouve de la lâcheté à souffrir un démenti de quelqu'un, et l'on n'en trouve point à s'en donner un soi-même, qui est la plus grande injure qu'on se puisse faire; puisqu'on est coupable en même temps de l'insolence de l'avoir donné, et
de Tinfamie de l'avoir souffert. Il y en a qui poussent l'audace encore plus avant; qui veulent qu'on leur soit obligé de leur refus; et qui soutiennent qu'on a tort de ne les pas croire, quand même on les surprend dans une imposture : témoin le gentilhomme d'Argentan contre qui l'on a fait cette épigramme :
Un homme allant un jour emprunter le cheval D'un ami, bas Normand, qui lui sembloit sincère: « Que le sort, lui dit-il, est bigarre et fatal De m'ôter le plaisir de vous en pouvoir faire! Un autre à l'emprunter a su vous prévenir. » Le cheval à l'instant s'étant mis à hennir : «Vraiment ! dit l'emprunteur, vous manquez de mémoire Votre cheval m'apprend qu'il est à la maison. » «Et vous, répliqua-t-il, vous manque^ de raison De croire mon cheval, et de ne me pas croire. »
La semaine passée, un graveur qui a fait le portrait du R. P. de La Chaise, me vint prier avec le meilleur de mes amis de lui faire quatre vers pour mettre au bas. Le plaisir d'obliger l'ami qui me l'amena, et l'honneur de faire des vers pour un homme d'un si haut mérite, furent d'assez fortes considérations pour me faire accepter la commission avec joie. Gomme il n'y avoit de la place que pour
quatre vers, et que je ne pouvois parler du confesseur sans parler du Pénitent, je trouvai que l'espace étoit bien petit pour une matière si sublime. Je dis au graveur de repasser après-dîner ; et quand il revint il les trouva faits, tels que je les envoie à Votre Grandeur :
Son austère vertu, sa doctrine profonde
Lui soumettent le cœur du plus juste des rois :
Ce grand homme à ses pieds a vu plus d'une fois
Celui qui doit un jour voir aux siens tout le monde.
Le fat de graveur qui n'a de l'esprit qu'au bout des doigts, et qui même n'y en a pas trop, son burin étant de la plus mince catégorie, après que je lui eus fait lecture de mes vers, me dit franchement qu'il me remercioit, et que je cherchois à le faire mettre à la Bastille, en lui faisant dire que le Père de La Chaise voyoit le roi à ses pieds. Je lui remontrai le plus doucement que je pus que le roi, qui voyoit à ses pieds tant de nations différentes, se reconnoissoit pécheur quand il alloit à confesse; et qu'ayant plus de dévotion que beaucoup de ses sujets, il y étoit dans une posture plus humiliée.
Cette raison, qui me paroissoit assez plausible pour le faire revenir de son impertinente prévention, ne le toucha point; et loin de croire qu'en se confessant le roi soit à genoux devant le Père de La Chaise, il croit, autant que je puis me l'imaginer, que c'est le Père de La Chaise qui est à genoux devant le roi. Enfin, Monseigneur, voyant que je n'en pouvois rien faire, je m'en défis le plus promptement qu'il me fut possible; et ce fut le meilleur parti que je pusse prendre. Si l'animal méritoit d'être désabusé, je l'aurois aujourd'hui envoyé quérir pour lui faire voir un endroit que je lus fortuitement hier au soir dans Balzac, que je ne crois pas indigne de l'attention de Votre Grandeur; et qui est d'une grande autorité pour justifier l'expression dont je me suis servi. Il rapporte que le confesseur du même roi d'Espagne, dont je viens tout à l'heure de parler, ayant eu querelle avec le duc d'Olivarez, ministre d'Etat, ce duc fier et puissant le traita de petit prestolet. «Sachez, répondit le confesseur (qui n'étoit pas moins Espagnol que le duc), que mon ministère est plus glorieux que le vôtre, et que vous me
devez plus de respect que je ne vous en dois. J'ai Thonneur de voir tous les jours Dieu entre mes mains, et le roi toutes les semaines une fois à mes pieds. » Loin de parler contre le roi, c'étoit faire l'éloge de sa piété, et montrer qu'il se confessoit toutes les semaines.
Je vous avois promis, Monseigneur, de mettre des vers dans tous les articles de ma lettre, et jusqu'ici je crois vous avoir tenu parole : mais vous m'en dispenserez, s'il vous plaît, pour le dernier. Il est malaisé de faire de bons vers sans y mêler quelque peu de fiction; et je ne veux me servir que de sincérité et de respect, pour vous assurer que je suis,
Monseigneur,
De Votre Grandeur,
Le très humble et très obéissant serviteur.