APOSTILLE
J'ai oublié de vous dire, Monseigneur, qu'on reçut lundi à l'Académie, à la recommandation d'une puissance à qui elle ne peut rien refuser, un abbé (i) à qui vous rendez assez de justice, pour n'avoir pour lui qu'une médiocre estime : c'est, je pense, vous en dire assez pour vous faire deviner son nom. Je puis assurer Votre Grandeur que, si jamais il n'eût songé à l'Académie, jamais elle n'eût songé à lui; et que de tous les hommes
(i) L'abbé Charles Boileau, que l'on a quelquefois confondu avec Jacques Boileau, frère du satirique. Il débuta à la Cour comme prédicateur, en 1686, et fournit seul les stations quadragésimales de 1695 et de 1700. C'était, selon Saint-Simon, un « gros homme, assez désagréable ». Il avait de l'esprit, mais il manquait de mesure. Racine l'a immortalisé par un sarcasme. La Champmêlé lui demandait pourquoi la Judith de Boyer, finalement tombée, avait supporté la première épreuve pendant le carême de 169D. « C'est, répondit Racine, que, pendant le carême, les sifflets étoient à Versailles aux sermons de l'abbé Boileau. » — Ce dernier fut nommé à l'Académie le lundi 2 août 1694 et reÇu 'e i9 du même mois.
c'est celui sur qui elle auroit le moins jeté les yeux, si elle avoit eu la liberté de choisir. Deux ou trois de Messieurs les académiciens, que j'ai rencontrés aux Tuileries, n'ont point hésité à me le dire: et quelque respect qu'ils aient pour la recommandation qu'ils ont reçue, ils ont peu de considération pour le recommandé. Pour lui, il est plus fier que s'il y étoit entré par son mérite; et depuis ce jour-là, il n'a pas écrit un billet de quatre lignes, où il n'ait signé : Un Tel, de l'Académie Françoise. Vous croiriez peutêtre, Monseigneur, que j'aurois oublié cet article exprès pour en faire une apostille, si je n'y ajoutois des vers comme aux autres : et je vais épargner à Votre Grandeur un jugement téméraire.
Une espèce d'abbé, de mince prud'homie,
Et de qui le génie est bien plus mince encor,
S'est, je ne sais par quel effort,
Introduit à l'Académie.
Ebloui du nouvel éclat
Dont sa vanité fait parade;
Il ne falloit plus que ce grade
Pour achever d'en faire un fat.
Je ne sais, Monseigneur, comment vous vous trouvez de vos médecins de
Langres : mais Dieu me préserve de tomber entre les mains de votre médecin de Paris. Ii est plus en colère contre moi que la Faculté ne l'a jamais été contre Molière; et je ne doute point que le moindre petit mal, où son secours me seroit nécessaire, ne devînt mortel par les soins qu'il auroit la bonté d'en prendre. Il veut, parce que son cheval a été malade, et qu'un maréchal l'a parfaitement bien guéri, que ce soit contre lui que j'ai fait cette épigramme. Je vous proteste, Monseigneur, qu'elle étoit faite avant que je le connusse : mais s'il trouve qu'elle lui convienne, je le loue de savoir si bien se rendre justice; et je ne veux pas lui dérober le plaisir de croire qu'il a raison. Obstiné comme il l'est, j'aurois autant de peine à le guérir qu'il en a à guérir ses malades. Voici les vers où il lui plaît de se reconnoître :
Un maréchal, ayant guéri la mule D'un médecin de réputation, Ne voulut point de rétribution :
« Dieu me garde, dit-il, d'être assez ridicule Pour rien prendre des gens de ma profession! »