‹ Lettres de Boursault à Monseigneur de Langres. Publiées et annotéesChapitre 5 sur 13 · LE HÉRON LES POISSONS ET LE LIMAÇON · texte numérisé non relu

LE HÉRON LES POISSONS ET LE LIMAÇON

Un héron d'humeur altière.

Et quelquefois s'oubliant, Voltigeoit sur une rivière, Et cherchoit pour dîner quelque morceau friand.

D'abord un brocheton d'une longueur honnête Se présente à ses yeux. Un brocheton! Passons. Voilà pour un héron une belle conquête! Perche et truite à mon gré sont de meilleurs poissons. Il trouve un peu plus loin une carpe de Seine, Qui pour prendre une mouche allongeoit le museau.

Une carpe! Est-ce la peine

De m'aller mouiller la peau?

A quelques pas de là, sous une vieille planche, Il savoit qu'une tanche avoitun trou secret :

Mais après carpe et brochet,

Qu'est-ce pour lui qu'une tanche?

Quand il eut bien fait des tours, Et pris de l'appétit à force d'exercice, Pour contenter sa faim qui s'augmentoit toujours,

Il rencontre une écrevisse.

Je neveux d'écrevisse en aucune façon : Passons outre. Il passe outre; et pour toute fortune, Après une course importune.

Il ne trouve qu'un limaçon.

Retournons au brochet, il faut qu'il en pâtisse, Dit-il. Il y retourne et n'aperçoit plus rien :

Brochet, carpe, tanche, écrevisse, Tous avoient pris la fui te et s'en trou voient fort bien.

Enfin, le héron ridicule, Qui ne vouloit manger que du meilleur poisson. Pressé par le besoin ne fit point de scrupule De s'en tenir au limaçon.

Je pardonne volontiers les fautes que l'on fait par ignorance, mais j'ai de la peine à pardonner celles qui sont faites par malignité. Le Père d'Ormesson (i),

(i)Nicolas Lefèvre d'Ormesson, religieuxdans l'ordre des Minimes, mort en 1679. Il était le, second fils d'André Lefèvre d'Ormesson, conseiller d'Etat et frère d'Oli-

minime, tils et frère d'aussi honnêtes et d'aussi habiles gens qu'il y en ait en France, avoit une simplicité et une modestie louables dans un religieux, et n'oublioit aucun des termes d'humilité dont il se pouvoit servir. Sa charité l'ayant obligé d'écrire à un gentilhomme de province, pour tâcher d'accommoder un procès de famille, et ayant fini sa lettre par ces mots : « Votre très humble et très obéissant serviteur, d'ÛRMESsoN, minime indigne du couvent de la place Royale », le gentilhomme, qui étoit un Picard invétéré, ne manqua pas de lui mettre sur la réponse qu'il lui fit : Au très révérend Père d'Ormessoh, minime indigne du couvent de la place Royale.

Un autre gentilhomme, à force d'être civil, fit une impertinence toute contraire. Vous savez, Monseigneur, que dans toutes les églises où il y a musique, on se sert d'un instrument qu'on nomme serpent, et comme celui qui en joue est ordinairement un ecclésiastique, pour ne pas manquer de respect à ce caractère,

vier Lefèvre d'Ormesson, seigneur d'Amboille, conseiller au parlement, rapporteur du procès Fouquet et auteur du Journal, publié par la Société de l'histoire de France.

le gentilhomme dont je parle avoit mis sur la lettre : A Monsieur, Monsieur Chein, très digne serpent de la Sainte- Chapelle de Paris. On auroit eu tort d'en vouloir mal ni à l'un ni à l'autre; ils n'avoient aucun dessein d'offenser, et l'on voit bien qu'ils y alloient tous deux bonnement.

Pendant que je suis sur les suscriptions de lettres, je ne puis m'empêcher, Monseigneur, de vous en dire une qui me fut faite, il y a quelque temps, par un marchand de Troyes. Je lui devois vingt-cinq écus pour un habit qu'une parente que j'ai à Mussy m'avoit demandé. Il tira sur moi une lettre de change dont voici les termes : « Monsieur, vous ayant trouvé sur mon journal pour une petite partie de soixante et quinze livres tournois, il vous plaira payer icelle somme à la première usance à Monsieur Prosper, marchand bonnetier au faubourg Saint-Marceau-les- Paris; et ne doutant point que vous ne fassiez honneur à la présente, je demeure avec affection votre très humble serviteur Bertrand. » Comme la prise de corps n'est pas abrogée de marchand à marchand, pour avoir droit de me faire

assigner aux consuls en cas de refus de paiement, il mit à côté pour adresse : A Monsieur, Monsieur Boursault, marchand-poète, à Paris. La bonne marchandise ! Heureusement pour moi j'avoi s reçu vingt-cinq louis d'or la veille, et je ne fus pas obligé d'aller demander réparation de ce qu'on avoit traité ma muse de roturière.

Un grand seigneur de la cour de Louis XIII, qui avoit beaucoup de passion pour les chevaux, et qui avoit raison, fut extrêmement surpris de ce que son écuyer lui vint dire un matin que le cheval qu'il avoit monté la veille pour aller à la chasse étoit mort. « Quoi ! dit-il, le cheval que j'avois hier ? » — « Oui, Monsieur. » — « Ce cheval bai, que j'ai eu de Monsieur de Barradas ( i ), qui n'avoit que six ans, qui mangeoit si bien? » — « Oui, Monsieur, celui-là même, » lui répondit l'écuyer. — « Eh, bon Dieu! s'écria-t-il, qu est-ce que de nous ! »

Bien des gens, obligés de s'assujettir à

(i) François de Barradas, premier écuyer de la petite écurie. D'abord en grande faveur auprès du roi, il était tombé rapidement en disgrâce. «C'est de là, dit Ménage, que la fortune de Barradas passe en proverbe, pour une fortune de peu de durée. »

A MONSfIGNEUH 7 5

la rigueur de l'usage, portent l'épée, qui voudroient bien que personne ne la portât, par la crainte qu'ils ont des conséquences. L'autre jour un homme, qui la porte purement ad honores, fut rencontré par un autre, dont il avoit médit, et qui voulut la lui faire tirer. Lui, qui n'en avoit point du tout d'envie, lui allégua la sévérité des ordonnances contre le duel, et lui dit qu'il ne vouloit point désobéir au roi; de sorte que l'autre, le voyant si bon sujet, lui donna sept ou huit coups de plat d'épée, et le laissa là. Un des amis du battu, ayant su l'affront qu'il venoit de recevoir, le fut trouver, et le querellant de ce qu'il avoit essuyé cette injure sans tirer l'épée : « Que diable, lui réponditil, veux-tu que je te dise ? Le courage est comme la foi, c'est un don de Dieu, qu'il fait à qui bon lui semble. » Quelque mauvaise que paroisse cette excuse, il ne laisse pas d'y avoir beaucoup de vrai; et qui tâteroit le pouls à bien du monde, trouveroit qu'il y en a pour le moins autant qui manquent de courage que de foi. L'exemple qui suit en est une preuve.

Dimanche dernier, un de ces mousquetaires aisés, qui ne sont là que pour

prendre quelque teinture de la guerre, qui leur fasse remplir des postes plus considérables avec honneur, s'étoit mis le plus proprement qu'il avoit pu, pour aller dîner avec des femmes. A dix pas de la maison où il alloit, les chevaux d'un carrosse de fiacre remplirent de boue de la tête aux pieds. Enragé de se voir en cet état, et par malheur pour le pauvre diable de cocher, ayant une canne à la main, il lui en donna vingt coups. Pendant qu'il le battoit, un Monsieur d'autour de la Garonne, qui avoit un habit tout galonné d'or, ayant baissé la lucarne du carrosse : « Aure\-vous bientôt fait, Monsieur? » lui dit-il. Le mousquetaire, qui étoit encore dans la chaleur du premier mouvement, lui ayant répondu avec fierté : « Morbleu ! Monsieur, si vous voulez prendre son parti, vous n'avez qu'à descendre. » — « Ce n'est pas ce dont il s'agit, lui répliqua l'autre; mais s^il vous plaît, ce coquin est à l'heure (1), et vous le retarde^ . » — « Pou r cela , repartit le

(1) Le régime des carrosses à l'heure ne fut établi que par l'ordonnance du mois d'août 1698. Auparavant c'était une simple tolérance. L'heure se payait vingt sols. Après l'ordonnance, la première heure fut fixée à vingtcinq sols, et les autres à vingt.

mousquetaire, vous avez raison; » et s'adressantau cocher: « Maraud, ajouta-t-il, rends grâces à Monsieur, à qui j'ai peur de faire perdre du temps; tu n'en serois pas quitte à si bon marché. »

Quelque respect qui soit dû à votre naissance, à votre caractère et à votre mérite personnel, vos oreilles ne sont pas plus délicates que celles du roi, et Votre Grandeur ne s'offensera pas d'une obscénité que Sa Majesté a bien eu l'indulgence de souffrir. Il y a sept ou huit jours qu'un officier gascon (car quel autre qu'un Gascon auroit l'esprit et la hardiesse de dire la même chose?) il y a, dis-je, sept ou huit jours qu'un officier gascon demandant au roi de quoi lui aider à faire son équipage, le roi, qui mêle de la bonté jusque dans ses refus, lui répondit que le temps n'étoit guère propre à faire des grâces, et ajouta qu'il avoit sa paie, une pension, et que si cela ne suffisoit pas, son père, qui vivoit largement des bienfaits de Sa Majesté, pouvoit de temps à autre le soulager de quelque lettre de change. « De l'argent de mon -père, Sire! repartit promptement le Gascon ; Votre Majesté, qui est toute-

puissante, feroit plutôt faire un pet an cheval de bronze ( 1 ) que de tirer une lettre de change de notre pays. » Le roi, surpris d'une expression si extraordinaire, se prit à rire, et le Gascon obtint une partie de ce qu'il demandoit.

Une dame de la première qualité, qui eraignoit que son frère ne put soutenir l'éclat de sa maison, à cause des fréquentes et considérables pertes qu'il faisoit au jeu, se prévalut un jour du droit d'aînesse qu'elle avoit sur lui, et s'ingéra de lui faire des remontrances sur sa conduite. Celle de la dame n'étant pas la plus régulière du monde, le frère, naturellement prompt et d'ailleurs chagrin d'avoir tant perdu, lui répondit, en des termes que je n'ose dire, qu'il joueroit tant qu'elle auroit des amants. A quoi elle répondit ce qu'on verra dans cette épigramme :

Une dame d'un sang illustre, Dont le frère étoit grand joueur, Lui remontrant avec douceur Que d'un sang si fameux il ternissoit le lustre. Le frère, las de son babil :

« Je joûrai, lui répondit-il,

(1) Le cheval de Henri IV sur le Pont-Neuf.

Tant qu'à votre mari vous serez infidèle : Si je change d'avis, je veux être damné. >> « Ah! mon frère, s'écria-t-elle, Vous êtes un homme ruiné! »

Depuis que les royaumes ont souffert l'exclusion à la papauté(i), l'Italie est, de toutes les parties du monde chrétien, celle où il y a le plus d'avantage pour l'élévation des familles. Dans un siècle on voit des papes de beaucoup de villes différentes, et d'abord qu'on est parvenu au pontificat, quelque nombre de parents qu'on puisse avoir, ce sont autant de princes que l'on voit éclore en un moment. Non contents de leur acquérir cette dignité, les papes leur donnent encore de quoi la soutenir, et comme ils sont fort vieux quand on les élève à ce sublime degré, ils se dépêchent le plus qu'il leur est possible. Alexandre VIII, autrement le pape Ottoboni, est un de ceux qui a le plus enrichi ses parents. Voyant qu'il avoit trop vécu pour vivre encore beaucoup : « Sbrigatevi prœsto, disoit-il à ses neveux, perché son sonate le venti tre-

(i) A partir de i523, il fallut être d'origine italienne pour être nommé pape.

hore; bisogna ben impie gar l'ultima ( i). » Gela ne se peut rendre si agréablement en françois. On dit qu'après sa mort, le cardinal Maldaquin (2), avant que d'entrer au conclave, fut rendre visite au cardinal Carpegna (3), son ami intime, à qui il témoigna en confidence qu'il auroit bien voulu être pape, et que l'autre le félicita sur ses belles inclinations.

Un avare, disoit un philosophe de l'antiquité, a de l'inquiétude de ses richesses comme de biens qui lui appartiennent, et s'en sert comme s'ils ne lui appartenoient pas. Que prétend-il faire de ce bien, dont il n'ose se permettre l'usage ; et pourquoi se tourmenter à en acquérir, s'il se condamne lui-même à n'en jamais dépenser? Il mourut derniè-

(1) « Dépêchez-vous, les vingt-trois heures sont déjà sonnées, il faut bien employer la dernière. »

(2) François Maidalchini, neveu de dona Olympia, fameuse par l'ascendant qu'elle exerça sur le pape Innocent X, son beau-frère. Elle fit nommer cardinal ce neveu à l'âge de vingt-six ans.

(3) Ulric Carpegna, cardinal à trente-neuf ans, mourut doyen du sacré collège en 1679. H èxvàt n^ en ï 5g5. Il possédait un cabinet de médailles, dont J. Monterchi a publié un choix sous le titre : Scelta de medaglioni piii rari... Roma, i6jg, in-40. — C'était, selon le Fure— tiana, un grand mangeur: « Se plaignant au pape Innocent XI des satires qu'on faisoit contre lui, Sa Sainteté lui répondit : « Bisognia che chi mangia inghiotisce. » (Il faut digérer ce qu'on mange.)

A MONSEIGNEUR Si

rement un vieux garçon, infecté d'une si grande avarice, qu'il attendoit que son vin fût aigre pour en boire moins. Il y avoit plus de quarante-cinq ans que son unique profession étoit de prêter sur gages, et jamais magasin de fripier n'a été rempli de tant de bardes différentes que Ton en trouva chez lui après sa mort.

Le curé de sa paroisse ayant su que ce seroit un bon mort, et qu'il avoit le moyen de payer grassement ses funérailles, y envoya les chandeliers et la croix d'argent, et celui qui l'exhortoit à la mort lui ayant mis le crucifix entre les mains, pour le baiser et lui demander pardon, le mourant, après l'avoir soulevé autant que sa foiblesse le put permettre : « 77 est bien léger, dit-il, je ne puis prêter que tant dessus », et, le laissant tomber, mourut un moment après : tant il est vrai qu'on meurt presque toujours comme on a vécu. C'étoit le sentiment de feu Monsieur de Fieubet(i), conseiller d'Etat, comme il

(1) Successivement conseiller au parlement, chancelier de la reine et conseiller d'Etat. C'était, comme dit Voltaire, un des esprits les plus polis de son temps. Il s'adonnait, pendant ses loisirs, à la poésie, surtout à la poésie latine, et a été d'une discrétion qui n'est guère d'un poète. Ses vers latins sont restés lettre morte et on

le témoigne lui-même par ces beaux vers, qui, malgré sa modestie, ont franchi l'obscurité de sa retraite :

Figure du monde, qui passe Et qui passe dans un moment; Pompe, richesse, honneur, funeste amusement, Dont un mortel s'enivre, et jamais ne se lasse : De quoi sert votre éclat au moment de la mort? 11 ne peut ni changer ni retarder le sort. *** plus haut que lui ne voyoit que son maître: Dans le combledes biens, des grandeurs, du plaisir, Lorsqu'il la craintle moins, la mort vient le saisir. Et ne lui donne pas le temps de la connoître. Hélas! aux grands emplois à quoi bon recourir? Pour veiller sur soi-même heureux qui s'en délivre!

Qui n'a pas le temps de bien vivre, Trouve malaisément le temps de bien mourir.

La présence d'esprit est d'un grand secours pour se tirer agréablement d'affaires. Un jeune abbé d'une condition distinguée, prêchant à Chantilly devant feu Monsieur le Prince, manqua de mémoire à l'endroit le plus beau de son sermon. Après avoir rêvé un petit moment sans pouvoir trouver ce qu'il cherne connaît de ses vers français que les épitaphes de Descartes et de Saint-Pavin, la fable d'Ulysse et les Sirènes et la pièce que cite Boursault, laquelle doit dater de la fin de sa vie. Ayant perdu sa femme en 1686, Fieubet s'était retiré chez les Camaldules de Grosbois, où il mourut le 10 septembre 1694.

choit, il tira le papier de sa poche, vit où il en étoit, reprit le ril de son discours, et acheva sa prédication avec beaucoup de succès. Monsieur le Prince, avec qui il eut Thonneur de dîner, lui ayant obligeamment témoigné qu'il en avoit usé en habile homme, et que c'eût été dommage que, faute de prendre son papier, l'assemblée eût perdu tant de belles choses: « Ma foi, Monseigneur, lui répondit-il, j'en demande pardon à Votre Altesse : je m'étois fié à ma mémoire, elle m'a joué d'un tour ; quand j'ai vu cela, je lui en ai joué d'un autre. » Monsieur le Prince trouva l'excuse aussi agréable que le sermon.

Dans le même lieudeChantilly, ungentilhomme, qui avoit extrëmementvoyagé, alla saluer Monsieur le Prince, et, dans le récit de ses voyages, il lui parla d'un prince de Perse qui, à trente ans, avoit fait les plus belles actions dont on ait jamais oui parler. Pendant cet entretien, le dîner ayant été servi, chacun se mit à table. Monsieur le Prince, sensible aux grandes actions, dit à ce gentilhomme : La vie du prince dont vous m'avez parlé a eu de si beaux commencements, que je

brûle d'impatience d'en savoir la suite. > — « Hélas! Monseigneur, répondit le gentilhomme, qui vit en un moment le potage presque enlevé : il mourut subitement », et par là l'histoire étant finie, il se mit à manger comme les autres.

Je disois un jour à l'abbé T*** (1), de l'Académie françoise, qui auroit prêché aussi bien qu'homme du monde, s'il l'avoit voulu, que Dieu lui reprocheroit le mauvais usage qu'il faisoit des talents qu'il en avoit reçus, et qu'il lui diroit quelque jour : « Je t'avois donné l'éloquence, la grâce, la force, l'onction, en un mot toutes les qualités nécessaires pour être un parfaitement bon prédicateur, et tu as résisté à ce que je souhaitois de toi.» — « Encore baste, me répondit-il, le reproche sera bien honnête, au lieu qu'il dira à tant d'autres : De quoi vous êtes-vous mêlés de prêcher? étoit-ce

(1) Jacques Testu, le commensal habituel de l'hôtel d'Albret et le compagnon de plaisirs de Bussy, de Vi— vonne, de Mancini et de Guiche. Boursault exagère beaucoup ses moyens oratoires. Il prêchait en style de ruelles « Le commerce de l'abbé Testu avec les femmes a nui à sa fortune, 1» a écrit M»" de Caylus; et Ninon a dit de lui : a II ne peut espérer d'évèché que s'il en vaque un femelle, n Testu fut reçu à l'Académie en i665 et mourut en 1706.

pour cela que je vous avais fait naître ? Je vous avois donné gratuitement le talent de vous taire, et malgré moi vous ave\ voulu parler. » Peut-on s'excuser avec plus d'esprit et moins de raison?

Feu Monsieur Ménage, qui avoit tant d'érudition et de mérite, me dit une fois, qu'ayant demandé à un jeune chanoine de Notre-Dame, de ses amis, s'il disoit régulièrement son bréviaire : « Ma foi, non, » lui répondit-il. — « Comment! reprit à l'instant Monsieur Ménage, savezvous que vous êtes obligé de vous en confesser? » — (Oh vraiment! lui répliqua le chanoine, J'ai bien plus tôt dit que je ne le dis pas, que de m' amuser à le dire.» Cet endroit, qu'on a oublié de mettre dans le Ménagiana, n'auroit pas été la plus mauvaise de ses remarques.

Nostradamus, passant un jour par un village de Dauphiné, nommé Saint-Bonnet, entra dans une hôtellerie et demanda à souper. La servante, qui étoit seule, le pria d'attendre un peu, et lui dit que la maîtresse du logis étoit allée à l'accouchement de la dame du lieu. Comme c'étoit aux grands jours d'été, et que le temps étoit fort serein, Nostradamus en-

tra dans le jardin et se mit à consulter les astres sur le sort de l'enfant qui alloit naître. La maîtresse du logis étant de retour, et Nostradamus ayant su d'elle que la dame étoit accouchée d'un garçon :

« Me pourrie^-vous dire précisément, lui demanda-t-il, à quelle heure cet enfant est venu au monde ? » — « Oui, Monsieur, il est venu, dit-elle, précisément à telle heure. » — « C'est dommage, répliqua Nostradamus; s'il fût venu quelques moments plus tôt, c'eût été un roi. Mais, ajouta-t-il, il aura toujours lieu de se consoler : en quelque endroit qu'il se trouve, il sera l'un des premiers du royaume. » Par la suite, cet enfant a été le connétable de Lesdigltlres(i). Jodelle (2) fit ce distique sur Nostradamus :

Nostra damus , cum falsa damus , nam fallere

[nostrum est,] Et cum falsa damus, nil nisi Nostra damus-

(i) François de Bonne, duc de Lesdiguières, fut le dernier connétable. Il mérita que, dans ses lettres de nomination, on le qualifiât de capitaine « qui n'a jamais été vaincu et qui a toujours été vainqueur ».

(2 1 Un des poètes de la Pléiade française. C'est Lacroix du Maine qui le premier lui attribua ce joli distique, dont l'auteur est resté inconnu. Frédéric Spanheim le cite comme étant de BL-ze et Guy Patin en fait honneur au Gantois Charles Utenhove. qui l'a inséré dans son livre des Allusions.

La robe de Rabelais est en si grande vénération à Montpellier, qu'aucun médecin n'y est reçu qui ne la mette sept fois. Quelques étudiants en médecine, ayant fait des actions indignes d'eux, furent cause que tous les privilèges de la Faculté furent abolis. Rabelais, qui étoit un des plus considérables membres de ce corps, vint à Paris, et s'adressa au suisse du chancelier Duprat, à qui il parla latin. Le suisse ayant fait venir un homme qui savoit cette langue, Rabelais lui parla grec. Un autre, qui entendoit le grec, ayant paru, il lui parla hébreu. Par hasard, un professeur en langue hébraïque s'étant trouvé là, Rabelais lui parla en arabe, et à un autre encore en syriaque : de sorte qu'un tel homme ayant quelque chose de prodigieux, on courut en avertir le chancelier, qui, charmé de la harangue qu'il lui fit. et de la science qu'il avoit, rétablit, à sa considération, tous les privilèges qui avoient été abolis. Rabelais étoit de Chinon, petite ville de Touraine, et se fit cordelier au couvent de Fontenay-le-Comte, dans le bas Poitou, d'où il s'enfuit : ensuite de quoi il fut médecin à Montpellier, alla à Rome

avec le cardinal de Lorraine, et mourut curé de Meudon. Il avoit beaucoup d'esprit et de savoir, mais peu de religion, et quoique son livre soit estimé de quelques-uns, on ne le voit dans les mains de personne d'une vie réglée.

Un ancien disoit que la réputation étoit le plus magnifique tombeau que l'on pût avoir (i). Que de choses en peu de paroles !

Il n'y a aucune nation qui prenne tant de noms de baptême que les Espagnols.

Un pauvre Espagnol, qui n'avoit pour toute compagnie qu'un méchant roussin, arriva dans un petit village de France, où il n'y avoit qu'une seule hôtellerie, qu'il étoit plus de minuit; et par une pluie si abondante, qu'elle avoit pénétré jusqu'à la peau. Ayant frappé à la porte, le maître se leva, et demanda qui c'étoit.

(i) Nous trouvons cette idée exprimée et développée dans le livre II de YHistoire de la guerre du Péloponèsc, où Thucydide met les paroles suivantes dans la bouche de Périclès, au sujet des Athéniens morts pour la patrie : « En faisant un commun sacrifice de leurs corps, ils obtenaient, chacun personnellement, une louange immortelle et le tombeau le plus illustre ; non cette tombe où ils reposent, mais celle où, dans toutes les occasions d'agir et de parler, leur gloire reste toujours vivante. Les hommes illustres ont la terre entière pour tombeau... »

< C'est, répondit l'Espagnol, Dom Sanche, Alphonse, Ramire, Juan, Pèdre, Carlos, Francisque, Domingne de Roxas, de Stuniga, de las Fuentes. » L'hôte, qui savoit qu'il n'y avoit qu'un lit de reste, lui ayant répliqué brusquement qu'il n'y avoit pas à loger pour tant de monde, s'alla recoucher; et quelque bruit que pût taire l'Espagnol, il ne voulut jamais lui ouvrir : si bien que le pauvre diable fut contraint, par le temps qu'il faisoit, d'aller à deux grandes lieues de là chercher gîte. Je vous jure, Monseigneur, qu'il n'est guère moins tard que lorsque l'Espagnol arriva à cette malheureuse hôtellerie: et que si je ne me hâte d'envoyer ma lettre à la poste, je n'aurai pas l'honneur de vous assurer cette semaine que je suis, avec un respect plus grand que je ne puis l'exprimer,

Monseigneur,

De Votre Grandeur,

Le très humble et très obéissant serviteur.

L'ÉVÊQUE ET DUC DE LANGRES

PAIR DE FRANCE

Monseigneur,

Vous plaindre de ce que mes lettres sont trop courtes, c'est me faire le reproche le plus obligeant du monde. Je craignois d'avoir la conscience chargée d'un péché tout contraire, et d'être obligé de me confesser d'avoir ennuyé Votre Grandeur. Puisque les remarques que j'ai l'honneur de lui envoyer toutes les semaines ont l'avantage de la divertir quelques moments, je vais, Monseigneur, ménager le terrain le mieux qu'il me sera possible, et accourcir même un compli-

ment, dont je suis sûr que vous n'avez pas besoin pour être persuadé du respect que j'ai pour vous.

Je lisois, il y a quelques jours (car, Monseigneur, je lis plus que je n'ai fait de ma vie, et c'est vous uniquement qui en êtes la cause), qu'un Monsieur Briçonnet (i), nom fort considérable dans la robe, après la mort de sa femme, s'étant fait d'Eglise, son mérite l'éleva au cardinalat. Deux fils qu'il avoit, croyant ne pouvoir prendre un meilleur parti que de suivre les traces de leur père, reçurent aussi les ordres sacrés; et comme ils avoient beaucoup de science et de vertu, l'aîné fut archevêque et l'autre évêque. Le jour d'une fête solennelle le cardinal Briçonnet disant la grand'messe devant le roi, son fils l'archevêque lui servit

(1) Guillaume Briçonnet, comme le dit Boursault, s'était marié avant d'entrer dans les ordres. Il fut successivement évêque de Saint-Malo et de Nimes, archevêque de Reims et de Narbonne. Nommé cardinal en 1495, il fut dépouillé par Jules H de la pourpre sacrée, que lui rendit Léon X. C'est lui qui sacra Louis XII. Ses deux fils, dont l'aîné portait aussi le prénom de Guillaume et le plus jeune celui de Denis, lui servirent à la messe, l'un de diacre et lautre de sous-diacre, mais ce fut avant d'être arrivés à l'épiscopat. Et ils devinrent simplement évéques, le premier de Lodève et de Meaux, le second de Toulon et de Saint-Malo.

de diacre, et l'évêque de sous-diacre.

Quelle joie pour le père et pour les fils, élevés à de si hautes dignités, de faire ensemble cette auguste cérémonie; et quelle bénédiction dans une famille!

Peut-être depuis la naissance du monde n'a-t-on rien vu de plus particulier.

Je trouve encore dans la maison d'Aligre une chose aussi extraordinaire que glorieuse. Depuis que la France n'a plus de connétable ( r ), la charge de chancelier est sans doute la première de l'Etat. Il ne seroit peut-être pas surprenant que d'une maison ancienne et fidèle à nos rois, il y eût eu par succession de temps deux chanceliers de France : mais que le père et le fils Paient été comme feu Monsieur d'Aligre et son père(2), c'est cequi, jusqu'ici,

(i) C'est-à-dire depuis la mort de François de Bonne, duc de Lesdiguières (28 septembre 1626). Les connétables étaient investis du droit de commander les armées en l'absence du roi. La fonction de chancelier, dans un autre ordre, n'était pas moins élevée : c'était le premier officier de la couronne de France, chargé de la garde des sceaux, de l'administration de la justice et de la présidence des conseils du roi.

(2) Ils portaient tous deux le prénom d'Etienne. Le père ne fut chancelier que durant une année. Richelieu le cassa aux gages, pour avoir eu la faiblesse de répondre à Gaston d'Orléans, lui demandant, d'un ton menaçant, qui avait conseillé l'emprisonnement du maréchal d'Ornano, son gouverneur et son ami: « Je n'en sais rien.

ne s'étoit point vu, et je ne crois pas que dans aucune maison de la robe on puisse rien trouver de plus beau. Un des plus fameux chanceliers que nous ayons eus, et qui a joui de cet honneur le plus longtemps, a été feu Monsieur Séguier(i), protecteur de l'Académie françoise. Il a possédé plus de quarante ans cette grande dignité, et comme il se nommoit Pierrk Séguier, on dit aujourd'hui des chanceliers futurs comme des papes : Non videbis annos Pétri.

Il se trouve quelquefois des choses si ridicules, qu'à force d'être mauvaises il y a je ne sais quoi de bon. Vous en allez juger, Monseigneur, par la harangue qui fut faite à l'un des lieutenants-généraux de l'armée de Piémont, par le maire d'une petite ville située sur le bord du Rhône, dont je tais le nom, de peur que Télo-

je n'étais pas au conseil quand on en a parlé. » Son fils fut plus heureux que lui. Nommé chancelier en 1672, il garda sa charge jusqu'à sa mort (1677).

(1) Pierre Séguier exerça ses fonctions, non pendant plus de quarante ans, mais en réalité de i635 à 1672, avec une interruption de plus de six années, remplie par Chateauneuf et Mole. 0 Le plus grand homme de son siècle, a dit de lui M™0 de Motteville, si, avec sa science et sa grande capacité, il eût eu une âme assez élevée pour préférer sa gloire à sa fortune. »

quence de ses habitants ne lui inspire trop de vanité :

« Monseigneur, tandis que Louis le Grand fait aller l'Empire de mal en pire, damner le Danemark, suer la Suède; tandis qu'il gêne les Génois, berne les Bernois, et cantonne le reste des cantons; tandis que son digne rejeton fait baver les Bavarois, rend les troupes de Zell sans zèle, et fait faire des esses ( i ) aux Hessiens; tandis que Luxembourg fait fleurir la France à Fleurus, met en flammes les Flamands, lie les Liégeois, et fait danser Gastanaga, sans castagnettes; tandis que le Turc hongre le Hongrois, fait esclaves les Esclavons, et réduit en servitude la Servie; enfin tandis que Catinat démonte lePiémontois;queSaint-Ruth(2)seruesur le Savoyard, et que Larré(3) l'arrête; vous Monseigneur, non content de faire sentir la pesanteur de vos doigts aux Vaudois,

(i) Faire des esses, pour chanceler, trébucher (Dictionnaire comique de Leroux).

(2) Saint— Ruth qui, de page du maréchal de La Meilleraye, devint lieutenant-général. C'était un brutal qui battait sans merci la veuve de son ancien maître qu'il avait épousée. Celle-ci s'étant plainte à deux reprises à Louis XIV, le roi envoya le malotru, d;abord en Guyane, puis en Irlande, où il mourut. Il s'était montré très cruel en Savoie.

(3) Directeur général des troupes en Italie.

vous faites encore la barbe aux Barbets( i ). Ce qui nous oblige à être avec un profond respect, Monseigneur, vos très humbles et très obéissants serviteurs, les maire, échevins et habitants de la ville de... »

Autrefois on n'imprimoit aucun livre où ce qu1il y avoit de beaux esprits ne missent leur approbation pour lui donner plus de poids. Maître Adam, ce célèbre menuisier de Nevers, voulant donner au public ses poésies intitulées les Chevilles de Maître Adam, Saint-Amant lui donna cette approbation, d'autant plus ingénieuse qu'elle convient également à sa profession et à son génie :

On dira par tout l'univers, Voyantlesbeauxécritsquemaître Adam nousoffre, Qu'il est propre à faire des vers, Comme il est propre à faire un coffre.

Richelet, dont le mérite est assez connu par le beau dictionnaire qu'il a mis au jour, étant intime ami de feu l'abbé d'Aubignac, applaudit aussi un roman qu'il avoit fait, qui n'a jamais eu d'autre débit que les présents qu'il a plu à l'auteur d'en

(i) Filous.

faire. Il avait pour titre Macarise(i) : il n'y a que le libraire qui Ta imprimé qui, malheureusement, s'en souvienne. Ces amis s'éîant pointillés sur quelque matière d'érudition, l'abbé d'Aubignac, qui étoit piquant, en vint à de grosses paroles ; à quoi Richelet ayant répondu avec assez de vigueur, ils se brouillèrent à jamais ne se réconcilier. Comme l'abbé n'alloit en aucun lieu où il ne mît Richelet sur le tapis, dont il faisoit des plaintes toujours accompagnées d'invectives, Richelet, qui en fut averti, crut lui devoir envoyer ces quatre vers :

Hédelin, c'est à tort que tu te plains de moi: N'ai-je pas loué ton ouvrage?

Pouvois-je plus faire pour toi, Que de rendre un faux témoignage?

On m'a dit que la semaine passée un jeune homme extrêmement chargé de latin, et de très peu d'argent, n'osant

( 1) Ou la Reine des îles Fortunées, 1664, 2 vol., in-8». D'Aubignac s'occupa surtout de théâtre. Champion passionné d'Aristote, il composa une tragédie en prose, intitulée Cénobie, suivant la règle des trois unités, auxquelles Condé ne pardonnait pas d'avoir fait faire à ce pauvre abbé une si méchante pièce. Il osa s'attaquer à Corneille, après l'avoir vanté dans sa Pratique du théâtre.

s'aller présenter à un homme de qualité pour être précepteur de ses enfants, parce qu'il avoit la barbe trop longue, fut en tremblant heurter à la boutique d'un barbier, et demanda si on le vouloit raser. « Oui-dà, lui répondit le maître. Holà, qu'on fasse vite chauffer de l'eau : un linge blanc, un bonnet. » Le pauvre garçon, que ces préparatifs effrayèrent, craignit, quand sa barbe seroit faite, qu'on ne le maltraitât pour être payé, et dit le plus honnêtement qu'il put, que c'étoit pour l'amour de Dieu qu'il demandoit cette grâce. « Pour l'amour de Dieu, dit le maître en grommelant, bonne chienne de pratique ! Allons, allons, mettez-vous là, poursuivit-il, et remarquez bien la boutique pour n'y pas revenir au même prix. » Alors, le frottant un peu avec de l'eau toute froide, sans lui donner ni savonnette, ni linge, ni bonnet, et choisissant même le rasoir le moins bon qu'il eût, il se mit en devoir de lui arracher plutôt la barbe que de la lui faire. Pendant qu'on martyrisoit ce pauvre homme sans qu'il osât dire la moindre chose, un chat qui apparemment avoit mangé une partie du dîner, et à qui l'on cognoit la gueule

sur la table pour l'en faire souvenir, faisoit un sabbat épouvantable. Le barbier, chagrin de travailler gratis, et d'entendre un si grand bruit : « Que diable, dit-il, fait-on à ce chat pour l'obliger à crier de la sorte ? » Le savant, qui jusque-là n'avoit rien dit, quoiqu'on l'écorchât, prenant la parole : « C'est peut-être, ditil, quelque pauvre chat à qui Von fait la barbe pour l'amour de Dieu, » voulant faire comprendre que le chat avoit raison de crier s'il souffroit autant que lui.

J'ai autrefois dîné chez feu Monsieur le Président Perrault ( 1 ), avec un conseiller d'Autun, qui, à soixante et dix ou douze ans, étoit arrivé depuis peu à Paris pour la première fois de sa vie. Monsieur Perrault, étonné qu'il eût attendu si tard à voir une si belle ville, lui demanda comment il la trouvoit. « En vérité, Monsieur, lui répondit-il, sur le rapport qu'on m'en avoit fait, je m'en étois formé une idée toute différente de ce quelle ma paru: je ne puis disconvenir qu'elle ne soit incomparablement plus grande qu'Au-

(1) Perrot (et non Perrault), cousin germain dePerrot d'Ablancourt, dont les traductions étaient qualifiées de belles infidèles.

A MONSEIGNEUR <jQ

tun, mais cela excepté, je la trouve comme

toutes les autres villes : des maisons deçà

et delà, et une rue au milieu. »

Si tout ce qu'a fait l'abbé Cotin (i) avoit la même beauté qu'une épigramme que je trouvai dernièrement dans ses œuvres, je ne doute point qu'il n'eût imposé silence à la satire. Votre Grandeur, qui aime les petits ouvrages délicats, n'en a peut-être jamais vu, je dis même chez les anciens, de plus délicat et de plus agréablement tourné que celui-ci :

Iris s'est rendue à ma foi :

Qu'eût-elle fait pour sa défense?

Nous n'étions que nous trois, elle, l'Amour et moi, Et l'Amour fut d'intelligence.

Est-il possible que le reste du livre soit du même auteur de cette épigramme ?

Le jour qu'Henri IV fut si malheureusement assassiné, jour dont la France ne peut se souvenir sans douleur, outre tant de prodiges dont les historiens ont.

(i) Celui que Molière appela Tricotin, puis Trissotin, n'était pas seulement un méchant poète. C'était aussi un prédicateur inepte. A l'époque où Richelieu était possédé du démon de la scène, l'abbé Cotin commença ainsi un sermon : « Quand Jésus- Christ acheva sur le théâtre de la Croix la comédie de notre salut... »

fait mention, qui sembloient présager une mort si déplorable, il arriva à Pau, ville capitale de Béarn, qui a eu l'honneur de le voir naître, des choses qu'on auroit de la peine à croire, si des procès-verbaux authentiques n'en faisoient foi. Le tonnerre tomba le matin sur la porte du château où les armes de ce prince étoient arborées en sculpture, et enleva les lettres de son nom qui étoient aux deux côtés de l'écu. L'après-dîner, comme le bétail revenoit de la campagne, un taureau du château, qu'on appeloit le Roi, pour le distinguer des taureaux de la ville, sans y être excité par quoi que ce soit, se précipita de lui-même dans le fossé, et se tua : de sorte qu'à la même heure qu'on disoit à Paris le roi est mort, on disoit à Pau la même chose, sans penser le dire si justement. Quelque douloureuse que soit cette remarque, parla vénération que l'on conserve pour la mémoire d'un si grand roi, je ne l'ai pas crue indigne de la curiosité de Votre Grandeur. Quelque temps avant sa mort, ce grand monarque disoit au marquis de Rosny, son ministre : « Si Dieu méfait la grâce de vivre encore dix-huit mois ou deux ans, je veux qu'il

A MONSKICNEUR 101

n'y ait pas un paysan dans mon royaume qui ne mette le dimanche une poule dans son pot (i). » Quelle bonté! jamais roi a-t-il mieux mérité d'être appelé le père de son peuple?

Feu Monsieur le maréchal d'Hocquincourt ayant quitté le parti du roi et passé dans l'armée ennemie, son infidélité fut presque aussitôt punie que commise. Il tut tué à la première occasion où il se trouva après sa révolte (2). Un sonnet que Ton fit sur sa mort, et que je n'ai vu

(1) Poirson donne à ce mot une autre origine et le cite sous une autre forme : « Au commencement de l'année 1600, Henri disait au duc de Savoie : « Si Dieu me donne encore de la vie, je ferai qu'il n'y aura pas de laboureur en mon royaume qui n'ait moyen d'avoir une poule dans son pot. » — Histoire du règne de Henri IV, édition de i865, t. III, p. 199.

(2) Il mourut en i658, sous les murs de Dunkerque. Vaniteux et naïf, il a été spirituellement raillé par Saint- Evremont dans la pièce humoristique intitulée : Conversation du maréchal d'Hocquincourt avec le P. Canaye. Anne d'Autriche se divertissait fort de ce personnage quelque peu grotesque. Un jour qu'il traitait une question d'écurie, son sujet favori, elle lui demanda lequel de ses chevaux avait sa préférence : n Madame, dit-il du ton le plus grave, si un jour de bataille, j'étais monté sur mon cheval pie, je n'en descendrais pas pour monter sur mon cheval bai: mais si j'étais monté sur mon cheval bai, je n'en descendrais pas pour monter sur mon cheval pie. » On comprend les éclats de rire qui s'en suivirent. Comme on devisait ensuite de la beauté exceptionnelle de deux dames de la cour, la reine demanda ctourdiment ou malicieusement à « l'homme le plus laid

imprimé en aucun lieu, ne vous paroîtra pas d1un médiocre génie :

Enfin à d'Hocquincourt la lumière est ravie: Il s'est offert lui-même au coup qui le surprend; Et malgré tout l'honneur qu'il eut pendant sa vie, Il n'a pas eu le bien d'être plaint en mourant.

Rebelles, son exemple aux remords vous convie; Ses armes pour son roi n'ont rien fait que degrand: Mais sa valeur si haute et si digne d'envie Dans un parti contraire eut un sort différent.

Son châtiment fatal suivit de près son crime; D'une main inconnue il devint la victime : Lui, qui brava jadis la mort en tant de lieux.

Il connut que des rois le Ciel prend la querelle; Tant qu'il fut bon sujet, il vécut glorieux, Et mourut sans éclat, sitôt qu'il fut rebelle.

En Tannée i 585, Monsieur deThou(i), premier président au Parlement de Paris, eut le quatrième carrosse qui fut fait en France. Avant ce temps-là, les Présidents et les conseillers rfalloient au Palais que

de France » laquelle, selon lui, méritait la pomme, i' Madame, repartit Roquelaure avec la solennité du maréchal, si un jour de bataille, j'étais monté... » — « Assez! assez! " s'écria vivement Anne d Autriche.

(i) Christophe de Thou, nommé premier président en i562, mourut le i<" décembre 1 582. Boursault commet donc encore là un de ces anachronismes dont il est coutumier.

sur des mules : les chevaux étoient pour des gens d'épée, et, quand la reine venoit du château de Madrid à Paris, elle se mettoit en croupe derrière son écuyer. Il y avoit aussi chez les gens de qualité des coches pour la commodité des femmes; mais comme ils n'étoient pas suspendus, les dames aimoient mieux aller en croupe que dans une voiture si fatigante. C'est de ces coches que nous sont restés les noms de cocher et de porte cochère qui sont aujourd'hui en si grand nombre. Vous plairoit-il, Monseigneur, de faire un moment de réflexion sur la différence des temps? Les procureurs, qui n'ont point de carrosse, se plaignent de l'injustice de la fortune, et trois frères qui vivoient du temps de Monsieur de Thou, dont l'aîné étoit maître des requêtes, le second conseiller au Parlement, et le troisième maître des Comptes, n'avoient qu'une seule mule à eux trois. Nous avons des personnes dans une haute posture du même nom et de la même famille, aussi honnêtes gens que ceux dont je parle l'étoient peu, ce qui fut cause qu'on appeloit ordinairement leur mule : le guide des pécheurs.

La femme d'un cordonnier, à qui son mari avoit commandé de lui acheter une linotte, étant un jour sur le quai de la Mégisserie, y trouva une de ses commères. « Quel sujet, lui dit-elle, vous oblige à venir ici?» — «L'envie d'acheter un oiseau, » lui répondit la commère. — « J'y suis pour la même chose, lui répliquat-elle, et je veux acheter une linotte. » — « Et moi, lui repartit l'autre, je cherche un corbeau. » — « Eh! fi! ma commère, dit la femme du cordonnier, vous cherchez là un vilain oiseau !» — « // est vrai qu'il n'est guère beau, lui répondit-elle, mais on dit qu'il vit sept ou huit cents ans, et je voulons voir, mon mari et moi, si cela est vrai. » La commune opinion est qu'il n'y a point d'animal qui vive si longtemps que le corbeau. Voici, Monseigneur, ce qu'on dit des animaux que je vais nommer. On dit que trois belettes vivent l'âge d'un chien ; trois chiens l'âge d'un cheval ; trois chevaux l'âge d'un homme; trois hommes l'âge d'un cerf; trois cerfs l'âge d'un corbeau; et trois corbeaux un temps innombrable.

Monsieur le duc de Tresmes, père de Monsieur le duc de Gesvres, premier

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gentilhomme de la chambre du roi, et gouverneur de Paris, mourut âgé de quatre-vingt-treize ans. Un valet de chambre ayant appris sa mort à Monsieur le maréchal d'Estrées, qui avoit cent trois ans : « J'en suis bien fâché, dit-il, mais je n'en suis point du tout surpris. C'e'toit un corps cacochyme et tout usé. J'ai toujours dit que cet homme-là ne vivroit pas. » Monsieur le maréchal de Villeroy, qui n'avoit que quatre-vingtquatre ans, trouvoit qu'il avoit assez vécu pour n'avoir plus guère à vivre (i).

Quand ses amis lui demandoient comment il se portoit : « Je me porte bien, leur répondoit-il, mais je mourrai bientôt. » Il n'est guère de plus heureuse vieillesse que celle de Monsieur de Bartillat (2), ancien garde du trésor royal, dont je vous ai ouï parler, Monseigneur, comme d'un aussi honnête homme que vous en ayez jamais connu, et dont tout le monde parle comme vous. A quatrevingt-cinq ans, il observe le carême avec

(1) Il mourut à l'âge de quatre-vingt-sept ans.

(2) L'ancien trésorier géne'ral de la reine mère avait eu un emploi à l'Épargne. Il fut l'ami d'Arnauld d'Andilly et contribua au rappel de Pomponne.

autant de régularité que le religieux le plus austère, et quoiqu'il soit assez souvent enrhumé, et qu'il ait môme des atteintes de goutte, il ne trouve point que ce soient d'assez grandes incommodités pour l'obliger à le rompre. C'est une vérité dont j'ai été plus d'une fois témoin. Pendant que je suis sur le chapitre de la vieillesse, Votre Grandeur ne sera peut-être pas fâchée d'apprendre ce que j'ai vu dans un livre du Père Garasse, jésuite, intitulé : la Doctrine curieuse (i). Il rapporte (2) que le cardinal d'Armagnac, évêque de Limoges, faisant la visite de son diocèse, passa dans un village, où il trouva un vieillard d'environ soixante et quinze ans, qui pleuroit. Il lui demanda charitablement ce qu'il avoit à pleurer, pour tâcher de lui donner ensuite la consolation qui lui seroit nécessaire. « Je pleure, Monseigneur, lui répondit le

(i)La Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps, ou prétendus tels, contenant plusieurs maximes pernicieuses à la religion, à l'Etat et aux bonnes mœurs, combattue et renversée par le P. François Garassus, de la Compagnie de Jésus. Paris, 1624, in-40. — Au demeurant, doux et poli, ce jésuite avait l'humeur féroce et le ton poissard, la plume à la main: un digne ancêtre de Louis Veuillot.

(2) P. 449 et suis-.

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vieillard, parce que mon père m'a battu. » — « Votre père ! dit le cardinal, surpris qu'à cet âge il eût encore son père.

Hé ! pourquoi vous a-t-il battu ? » — « Pour avoir par mégarde, lui répliqua-t-il, passé devant mon grand-père sans le saluer. » Le cardinal crut d'abord que cet homme avoit perdu l'esprit, mais l'ayant encore interrogé, et trouvé qu'il ne répondoit pas de mauvais sens, il voulut s'éclaircir de la vérité par ses propres yeux. Il entra dans la maison, où il trouva le père, âgé de quatre-vingt-quatorze ou quinze ans. encore assez robuste, et le grand-père qui en avoit cent dix-sept, et qui étoit dans un lit, mais si cassé et si décrépit, qu'il n'avoit plus que le souffle. Vous en croirez, Monseigneur, ce qu'il vous plaira: je vous ai dit mon garant.

Mademoiselle, fille de Monsieur, laquelle est morte reine d'Espagne, auroit bien voulu ne pas aller en ce pays-là, soit qu'elle eût un pressentiment de ce qui lui devoit arriver, ou une inclination secrète pour Monseigneur le Dauphin.

Le roi, après avoir conclu le mariage de cette princesse, lui faisant compliment sur ce qu'elle alloit être une grande reine :

« Vous voyez, ma nièce, lui dit-il, ce que je fais pour vous; quand ce seroit pour ma propre fille, je ne pourrois faire davantage. » — « // est vrai, Monsieur, lui répondit-elle, que vous ne pourrie^ faire davantage pour votre propre fille, mais vous aurie\ pu faire plus pour votre nièce, si vous Veussie\ voulu. »

Il est sans doute extrêmement avantageux à un homme d'être d1une naissance considérable, quand elle est soutenue par un grand mérite, mais il n'est pas beau de s'en vanter incessamment: et qui voudroit rendre justice à la vérité, trouveroit souvent que dans une longue suite de noblesse le plus honnête homme et le cœur le mieux placé a été celui qui l'a commencée. Combien y a-t-il de gens qui ne sont nobles que parce qu'ils sont nés gentilshommes, et qui auroient besoin d'avoir toujours leur généalogie en main, pour faire connoître ce qu'ils sont? C'est par ses actions plutôt que par ses discours qu'il faut montrer qu'on est noble. Et vous voulez bien, Monseigneur, puisque vous m'avez ordonné de faire toujours entrer quelque fable dans ce que j'aurai l'honneur de vous écrire, que j'en

mette ici une de Benserade qui vient parfaitement bien à la manière dont il s^agit, et que vous trouverez d'autant plus belle, qu'on ne peut dire plus de choses en moins de paroles:

Un crocodile noble et d'une humeur hautaine Vantoit de sa maison les titres anciens : Pour moi, ditlerenard, j'aibeaucoup plus de peine A savoir où j'irai qu'à savoir d'où je viens (1).

Je vais, Monseigneur, vous citer deux hommes qui n'étoient peut-être gentilshommes ni l'un ni l'autre, et qui avoient l'âme aussi grande et aussi noble, que beaucoup de nobles l'ont basse et roturière. Le premier est M. de Salo (2), conseiller au Parlement. Un nommé Lépine, qui a été son laquais, et qui est

(1) Selon Tallemant des Réaux, Benserade aurait été aussi vain que son crocodile : fils d'un maître des eaux et forets, il se serait prétendu « issu du sang des Abencerrages ».

(2) Denis de Sallo, né en 1626, reçu en i652 conseiller au parlement. Il est surtout connu pour avoir fondé en i665 le Journal des Sai'ants, qu'il fut obligé d'abandonner au bout de trois mois, sous le feu de Ménage et de Guy Patin, vengeant des critiques acerbes de Sallo, l'un ses Aménités du droit civil, l'autre un livre de son fils Charles, l'Introduction à l'histoire par la connaissance des médailles.

aujourd'hui un perruquier passablement riche, m'a dit ce que je vais réciter à Votre Grandeur. En l'année 1662, il y eut une longue et cruelle famine à Paris. Un soir des grands jours d'été, que M. de Salo venoit de se promener, suivi seulement de ce Lépine, qui étoit un petit laquais, un homme l'aborda, lui présenta un pistolet, et lui demanda la bourse; mais en tremblant, et en homme qui n'étoit pas expert dans le métier qu'il faisoit. « Vous vous adressez mal, lui dit M. de Salo, et je ne vous ferai guère riche: je n'ai que trois pistoles que je vou9 donne fort volontiers. » Il les prit et s'en alla sans lui rien demander davantage. « Suis adroitement cet homme-là, dit M. de Salo à son laquais ; observe le mieux qu'il te sera possible où il se retirera, et ne manque pas de venir me le dire. » Il fit ce que son maître lui commanda, suivit le voleur dans trois ou quatre petites rues, et le vit entrer chez un boulanger, où il acheta un pain de sept ou huit livres, et changea une des pistoles qu'il avoit. A dix ou douze maisons de là, il entra dans une allée, monta à un quatrième étage, et en arrivant chez lui, où l'on ne voyoit clair

qu'à la faveur de la lune, jeta son pain au milieu de la chambre, et dit en pleurant à sa femme et à ses enfants : a Mangez, voilà un pain qui me coûte cher; rassasiez-vous-en, et ne me tourmentez plus comme vous faites; un de ces jours je serai pendu, et vous en serez la cause.» Sa femme, qui pleuroit aussi, l'ayant apaisé le mieux qu'elle put, ramassa le pain et en donna à quatre pauvres enfants qui languissoient de faim. Quand le laquais sut tout ce qu'il vouloit savoir, il descendit aussi doucement qu'il étoit monté, et fut rendre un compte fidèle à son maître de tout ce qu'il avoit vu et entendu. « As-tu bien remarqué où il demeure ? lui demanda M. de Salo, et pourras-tu m'y conduire demain matin?» — « Oui, Monsieur, lui répondit-il, c'est dans une telle rue, et je vous y mènerai fort aisément. » Le lendemain, dès cinq heures du matin, M. de Salo sut où son laquais le conduisit, et trouva deux servantes voisines qui balayoient déjà la rue. Il demanda à l'une, qui étoit un homme qui demeuroit à la maison que le laquais lui montra, et qui occupoit une quatrième chambre ? «■ C'est, Monsieur, répondit-elle,

un cordonnier, bon homme et bien serviable, mais chargé d'une grosse famille, et si pauvre, qu'on ne peut l'être davantage. » Il fit la même demande à l'autre, qui lui fit à peu près une semblable réponse, ensuite de quoi il monta chez l'homme qu'il cherchoit, et heurta à la porte. La malheureux, après avoir mis de méchantes chausses, la lui ouvrit luimême, et le reconnut d'abord pour celui, qu'il avoit volé le soir précédent. Il n'est pas nécessaire de dire quelle fut sa surprise. Il se jeta à ses pieds, lui demanda pardon, et le supplia de ne' pas le perdre. « Ne faites point de bruit, lui dit M. de Salo, je ne viens point ici dans ce desseinlà. Vous faites, continua-t-il, un méchant métier; et pour peu que vous le fassiez encore, il suffira de vouspour vous perdre, sans que personne s'en mêle. Je sais que vous êtes cordonnier : tenez, voilà trente pistoles que je vous donne : achetez du cuir, travaillez à gagner la vie à vos enfants, et surtout ne leur prêtez point d'exemple si mauvais que celui que vous avez suivi. » Qu'il y a de beauté, Monseigneur, dans toutes les circonstances d'une charité si généreusement faite, et

A MONSK1GNEUR I I 3

qu'une pareille action ennoblit la mémoire d'un homme !

L'autre personne dont j'ai promis de parler à Votre Grandeur, est M. Brayer (i), l'un des plus habiles et des plus célèbres médecins qu'ait eus la Faculté de Paris. Chaque premier jour du mois, il portoit un sac de mille livres à son curé pour les pauvres honteux de sa paroisse, et n'y a point manqué pendant quinze ans : de sorte qu'il a donné aux pauvres cent quatre-vingt mille livres d'argent monnoyé, sans les autres charités, dont peut-être il n'a voulu de témoin que lui-même. On n'en a rien su qu'après sa mort, que M. le curé de Saint-Eustache a trouvé juste de rendre ce témoignage à la mémoire d'un homme si charitable. Quel marquis, quel duc; et si je l'ose dire, Monseigneur, quel évêque a fait la même chose?

Pour égayer ma lettre, qui ennuieroit peut-être ceux à qui Votre Grandeur la

(i) Guy Patin en faisait grand cas. 11 vantait son talent et sa générosité, citant, à ce double propos, une confidence de Saumaise : « Lui-même m'a dit, écrit-il à Kalconnet, qu'il devoit la vie à M. Brayer et à M. Allain qui l'avoient tiré d'un fort mauvais pas... et qui plus est, ces médecins le traitèrent, comme avaient fait saint Côme et saint Damien, sans en vouloir recevoir de l'argent. »

fera voir, si j'y mettois trop de sérieux, je vais, avec votre permission, Monseigneur, changer de style, et dire une petite obscénité, qui, je crois, ne vous gendarmera pas, parce qu'elle n'est pas mal enveloppée. Un de mes amis, qui est à la veille d'épouser une demoiselle d'une grande vertu, quoique aisée et ennemie de la grimace, ayant été prié de dîner avec sa maîtresse chez une sœur qu'elle avoit, ils y trouvèrent un petit garçon de cinq ou six ans, beau comme l'Amour, et qui causoit si agréablement, qu'il ne faisoit pas moins de plaisir à voir qu'à entendre. Pendant que tout le monde l'admiroit, l'amant s'étant approché de sa maîtresse lui dit à l'oreille : « Je voudrois de tout mon cœur vous avoir fait un enfant aussi aimable que celui-là. » — « J'en se?'ois bien fâchée, lui réponditelle en plaisantant;^ ri aime pas la besogne faite. »

Un jeune fat de la vieille cour, devenu amoureux d'une des filles d'honneur de la reine mère de Louis le Grand, fit des vers à sa louange, qu'il communiqua à Théophile avant que de les lui présenter. Elle aimoit passionnément la chasse; et

pour lui donner un nom convenable à Tinclinaiion qu'elle avoit, il crut que celui de Diane étoit le plus beau qu'il pût choisir. Théophile, après avoir lu ses vers, lui dit sincèrement ce qu'il en pensoit : et tant de sincérité ne lui plut pas. Il lui soutint qu'il n'en avoit jamais fait de si beaux, et que c'étoit purement par jalousie qu'il ne les approuvoit point. Il ne s'en tint pas là : partout où l'on parloit de Théophile, il le déchiroit d'un bout à l'autre; et l'affront qu'il lui avoit fait de ne pas trouver bons de méchants vers, lui causa une si grande aversion pour lui, qu'il ne manqua aucune occasion de lui nuire. Théophile, qui n'étoit que feu et que salpêtre, ne pouvant souffrir tant d'indignités sans y répondre, le régala de ces quatre vers :

Tu ne dois point nommer Diane La jeune beauté que tu sers, Car Diane prenoit des cerfs Et ta maîtresse a pris un âne.

L'inégalité qui étoit entre Théophile et l'ennemi que sa sincérité lui avoit fait, l'empêcha de faire courir publiquement

Il6 LETTRES

cette épigramme; mais aussi ne la put-il tenir si secrète, qu'elle n'allât jusqu'à celui qui y avoit intérêt; ce qui redoubla tellement sa haine, que dans le malheur de Théophile, ce fut sous main Tune de ses plus dangereuses parties.

Chacun sait que feu Monsieur de Beaufort se sauva du donjon de Vincennes où il étoit prisonnier. Messieurs les Princes y ayant été conduits quelque temps après, Monsieur le prince de Conty, qui a toujours été fort pieux, dit à un gentilhomme qui les étoit allé visiter: « Je vous prie, Monsieur, de m'apporter, quand vous reviendrez nous voir, l'Imitation de Jésus- Christ. » — « Et à moi, dit Monsieur le Prince, V Imitation de Monsieur de Beaufort (\). »

Durant la minorité du roi, l'armée de Sa Majesté n'étant que médiocrement forte, la reine mère dit un jour au maréchal de la Ferté : « Monsieur le maréchal, les ennemis sont plus forts que nous cette année, mais nous avons le bon droit pour nous, et Dieu se rangera du côté de

(i) Le duc de Beaufort, enfermé en 1643 au château de Vincennes, comme chef delà cabale des Importants, s'en était échappé en 1649.

AM0NSK1GNEUR 1 1 7

la justice. » — « Corbieu! Madame, lui répondit-il, ne vous y fie\ pas : j'ai toujours vu Dieu du côté des gros bataillons. »

Quand il prit possession du gouvernement de Lorraine, les juifs de Metz étant allés lui demander sa protection : « Sortez, malheureux, leur dit-il, je ne veux point voir l'abominable nation qui a crucifié Jésus-Christ, mon Maître. » Son secrétaire lui ayant dit en particulier qu'ils lui apportoient mille louis d'or, qui est le présent ordinaire qu'ils font à chaque mutation de gouverneur : « Non, continua-t-il, d'un ton plus haut qu'il n'avoit encore fait, je n'en veux pointentendre parler; et s'ils ne sortent de mon gouvernement dans quinze jours au plus tard, je vengerai sur eux le sang innocent qu'ils ont si injustement répandu. » Ils furent le lendemain en porter deux mille, mais ils ne furent pas mieux reçus que la veille. Ils essayèrent d'apaiser son courroux avec trois mille; mais ni trois, ni quatre mille ne purent ébranler la résolution où il étoit de venger son maître. Enfin, étant allés jusqu'à cinq mille, et lui ayant représenté qu'ils n'étoient point

coupables du crime de leurs pères; et que d'ailleurs s'ils avoient su que c'eût été le Messie, ils ne l'auroient point fait mourir: « Il est vrai, dit-il, que les pauvres gens ne savoient ce qu'ils faisoient. » Ensuite de quoi il leur accorda sa protection, et prit leurs cinq mille louis.

Zaleucus, roi des Locriens, homme juste et d'une vertu austère, fit plusieurs belles lois, et une entre autres, par laquelle tout homme qui seroit surpris en adultère auroit les deux yeux arrachés (i). Le premier que l'on y surprit fut son fils unique, jeune prince qui avoit beaucoup de vertus, mais qui, étant homme comme un autre, n'étoit pas tout à fait exempt de vices. Le peuple, dont il étoit extrêmement aimé, fit tout ce qu'il put pour persuader que le fils du législateur ne devoit point être sujet à la rigueur de la loi; mais le père soutint au contraire qu'il étoit obligé de l'observer plus inviolablement qu'un autre ; et malgré tout ce qu'on put lui alléguer, il fit arracher un œil à son fils, et s'en arracha un des siens, pour

(i)Val. le Grand, chap. 5. (Note de Boursault.) — Valerii Maximi libri novem factorum dictorumqui. memorabilium, lib. VI, cap. V.

A MONSEIGNEUR l I < )

ôter à ses sujets tout espoir d'impunité, s'ils osoient commettre le même crime.

Après cet exemple de sévérité, il auroit fallu être bien hardi pour enfreindre une loi qui avoit tant coûté à celui qui l'avoit faite. Si elle eût passé jusques à nous dans toute sa force, hélas ! Monseigneur, que d'yeux arrachés ! et que vous auriez d'affaires, vous qui êtes directeur général des Quinze-Vingts (i)! Le malheur public m'en causeroit un particulier; et la peur de vous dérober des moments utiles m'empêcheroit de vous assurer, aussi souvent que je le souhaite, qu'on ne peut être avec un zèle plus respectueux que celui que j'ai pour vous,

Monseigneur,

De Votre Grandeur,

Le très humble et très obéissant serviteur.

(i) La direction de cet établissement était autrefois dévolue aux hauts dignitaires de l'Église. Le dernier administrateur de cette sorte fut un évêquede Strasbourg, le prince Louis de Rohan (le futur cardinal du Collier), qui de la rue Saint-Honoré au coin de la rue Saint- Nicaise, où ils étaient installés depuis leur fondation (vers 1620), transporta les Quinze-Vingts au faubourg Saint-Antoine, dans l'hôtel des Mousquetaires noirs. En les quittant, il leur laissa un souvenir, un déficit de 862,000 livres, sans doute pour continuer la tradition des Guéménée.

A MONSEIGNEUR L'ÉVÊQUE ET DUC DE LANGRES

PAIR DE FRANCE

Monseigneur,

Je ne sais si je dois me réjouir de ce que Votre Grandeur est obligée de se rendre à Paris à la Saint-Martin. J'aurai Thonneur de vous voir, il est vrai ; et vous me rendez assez de justice pour être persuadé que je ne souhaite rien avec plus de passion : mais je Saurai plus l'avantage de vous écrire; et la peine que j'avois m'étoit si agréable, que vous ne pouvez rien faire pour moi qui puisse me dédommager de celle que je n'aurai plus. Puisque je vous écris aujourd'hui pour

la dernière fois, et que, pour ainsi dire, je suis contraint de jouer de mon reste, je vais, Monseigneur, pour ne vous point faire perdre de moments, vous faire parler quelqu'un qui vous dise de meilleures choses que je ne suis capable de vous en dire.

Il ne sort rien de la bouche du roi, ni dans l'affliction, ni dans la joie, qui n'ait un caractère d'élévation et de justesse qui ne semble naturel qu'à lui. La mort de la reine lui ayant causé la plus sensible douleur qu'il ait jamais eue: « Mon Dieu! s'écria-t-il, quand on l'arracha d'auprès du corps de cette princesse, qu'il avoit de la peine à quitter; est-il possible que la reine soit morte, et que je la perde pour toujours; elle, qui ne m'a jamais donné de chagrin que celui de sa mort? » Peut-on faire une plus belle oraison funèbre en moins de paroles?

Un abbé, ou pour mieux dire un aspirant à l'être, car il n'avoit point encore d'abbaye, parlant un jour à M. Despréaux contre la multiplicité des bénéfices, lui disoit : « Se peut-il que tels et tels qui passent pour de si habiles gens, et qui. effectivement, le sont beaucoup, puissent

s'aveugler aussi malheureusement qu'ils le font? A moins de s'inscrire en faux contre la doctrine des apôtres et contre les décisions des conciles, ne savent-ils pas quel péril est attaché à la multiplicité des bénéfices? J'ai pris les ordres sacrés, et suis sans vanité d'une des premières maisons de la Touraine. Il y a une espèce d'obligation à un honnête homme de soutenir sa naissance : mais je vous proteste que si je puis parvenir à obtenir une abbaye, ne fût-elle que de mille écus, elle fixera mon ambition; et qu'il n'y aura aucun appât qui puisse ébranler la résolution que je fais. » Quelque temps après, il s'en présenta une de sept mille livres de rente, que son frère demanda, et qu'il obtint. L'hiver suivant, il s'en présenta une autre de huit mille, qu'il obtint encore. Pendant qu'il avoit le vent en poupe, un prieuré simple de six mille livres de rente étant encore venu à vaquer, il le sollicita avec tant d'empressement, qu'il trouva le moyen de l'avoir. M. Despréaux, lui voyant accumuler tant de bénéfices considérables l'un sur l'autre, lui fut rendre visite, et lui dit : « Monsieur l'abbé, qu'est devenu ce temps de can-

deur et d'innocence où vous trouviez la multiplicité des bénéfices si dangereuse ? » — « Ah! Monsieur Despréaux, lui répondit-il, si vous saviez que cela est bon pour vivre! » — « Je ne doute point, lui répliqua M. Despréaux, que cela rie soit fort bon pour vivre : mais pour mourir, Monsieur l'abbé, pour mourir! »

Monsieur Godeau, évêque de Vence, dit dans son Histoire ecclésiastique (i) qu'il n'y a point de bénéficier qui, pour saintement qu'il ait vécu, ne souhaitât à l'heure de la mort n'avoir jamais eu de bénéfice. Que doivent donc penser à cette heure-là les bénéfieiers qui n'ont pas vécu saintement ? Vous m'avez commandé, Monseigneur, de mêler par-ci, par-là, un peu de morale dans ce que j'aurois l'honneur de vous écrire : vous voyez avec quelle exactitude je vous obéis.

Monsieur de B..., qui a été intendant en Bourbonnois, avec qui je dînai avanthier, nous dit à quatre ou cinq que nous

(i) Elle ne se compose pas de moins de cinq volumes in-fol. Combien s'était alourdi le Godeau d'autrefois, le sémillant abbé de l'hôtel de Rambouillet, de qui Julie d'Angennes disait dans une de ses lettres à Voiture : « Il y a ici un homme plus petit que vous d'une coudée, et, je vous jure, mille fois plus galant. »

étions, qu'un paysan de cette province, qui lui donnoit autrefois des perdrix rouges, Tétant allé voir la veille pour une affaire dont il est le rapporteur, il lui avoit demandé des nouvelles de son pays ; et entre autres, s'il y avoit toujours bien des fous? A quoi le paysan lui avoit naïvement répondu : « Oh ! vraiment, Monseigneur, il n'y en a pas tant que quand vous y étie\, » pour dire que l'on y étoit plus misérable, et qu'on ne s'y réjouissoit plus tant.

Que de chemins conduisent à la fortune, mais qu'il est malaisé de les bien savoir ! Souvent ceux que nous croyons qui nous y mènent le plus sûrement, sont ceux qui nous en éloignent davantage ; et quelquefois on y arrive par où l'on croyoit aller le moins. Le cardinal Nitard ( i ) y alla par une route que personne n'avoit jamais prise et que personne ne prendra peut-être jamais; et passa de la compagnie de Jésus dans celle des cardinaux, qu'il trouva meilleure. La feue reine d'Espagne, mère du roi d'au-

(i) Jean-Everard Nithard était entré dans la Compagnie de Jésus, le 5 octobre i63i, et avait débuté, en i633, par l'enseignement de la philosophie et du droit canonique.

jourd'hui, et sœur de l'Empereur, le mena avec elle quand elle fut épouser Philippe IV. Cette princesse, qui en Allemagne avoit une liberté honnête, et à qui Ton donnoit tout ce qu'elle pouvoit souhaiter, ne trouva pas les mêmes agréments en Espagne. Tout y est si exactement mesuré, que les reines n'y ont à boire et à manger que ce qui est marqué par l'officier général à qui ce soin est commis; et si elles ont soif entre les repas, c'est d'un verre d'eau qu'on les régale. Elle eut de la peine à s'accommoder à une manière de vie si différente de celle qu'elle avoit menée. Et le Père Nitard qui étoit jésuite (ergo habile homme), l'ayant adroitement remarqué, lui portoit luimême tous les matins, en allant dire la messe à Sa Majesté, une bouteille du meilleur vin qu'il pouvoit trouver, qu'il donnoit à une personne sûre; et que la reine avoit le plaisir de boire, quand elle croyoit en avoir besoin. L'assiduité du Père à lui rendre ce petit service la toucha si fort, qu'elle résolut de reconnoître un zèle si grand, si jamais son pouvoir répondoit à sa volonté : et, en effet, après la mort du roi, ayant été dé-

clarée régente, elle réleva à un si haut degré, qu'ayant donné de la jalousie à don Jean d'Autriche, et les grands d'Espagne ayant demandé son éloignement, on ne put l'en faire sortir qu'en le faisant cardinal et ambassadeur extraordinaire à Rome, où il mourut (i). Peut-on aller à la fortune par un sentier moins frayé, et y arriver plus glorieusement? Pour appuyer ce que je viens de dire à Votre Grandeur, et lui faire voir que la fortune se trouve quelquefois quand on la cherche le moins, je vais, Monseigneur, appeler un de vos amis à mon secours. C'est Esope, qui vous dira une fable qui vient à ce sujet le mieux du monde :

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