LES CAPRICES DE LA FORTUNE
Autrefois à Memphis, dans un temps de famine, Un bon homme, mais pauvre et bien chargé d'enfans,
N'ayant pain, blé, ni farine,
Voulut abréger ses ans.
Il s'arme d'une ficelle
Aussi grosse que le doigt,
Et va dans une ruelle
Où personne ne le voit.
(i) En 1681, à l'âge de soixante-treize ans.
Là, dans le trou d'un mur d'une vieille masure,
Cognant un pieu rudement, A hauteur compétente et de bonne mesure Pour se pendre proprement, Il voit, avec une pierre, Tomber quelques pièces d'or :
Il les ramasse, les serre, Examine l'endroit d'où sortoit ce trésor : Et dans un méchant pot de terre Trouve mille pièces encor.
Ho! ho! dit-il, je n'ai garde De me pendre maintenant; Ce n'est plus moi que regarde Cet attirail chagrinant.
Si quelqu'un le souhaite, il est à son service; En la place de l'or, je laisse ce licou. Cela dit, il s'en va, bénissant l'heureux trou Qui le comble de joie et l'arrache au supplice. A peine est-il sorti, qu'un vieux ladre, un vieux fou, Qui ne mangeoitdupain que le quart de son saoul, Tant il avoit le cœur infecté d'avarice, Vient chercher son trésor et ne le trouve plus.
Surpris, désespéré, confus, En imprécations sa fureur se déborde :
Et las de vivre après ce guet-apens, A point nommé, rencontrant une corde, Il la saisit, se l'ajuste et se pend.
Quel bizarre destin! L'un, qui cherchée sependre, Trouve ce que jamais il n'auroit attendu; Et l'autre, au contraire, est pendu, Lorsqu'il s'y devoit moins attendre.
Feu Monsieur le duc d'Orléans, Gaston de France, étoit si jaloux des droits attachés à sa qualité, que sur cet article
il ne faisoit grâce à personne. Pour avoir le plaisir de voir les princes du sang chapeau bas en sa présence, quand il trouvoit une occasion de leur parler, il les tenoit le plus longtemps qu'il pouvoit ; et jamais ne se découvroit un seul moment, tant il avoit peur d'oublier ce qu'il étoit. Louis XIII, allant un jour de Paris à Saint-Germain par une chaleur excessive, et Monsieur accompagnant Sa Majesté, les seigneurs qui étoient nu-tête aux portières du carrosse avoient toutes les peines du monde de résister à la violence du soleil. Le roi, qui s'aperçut de ce qu'ils souffroient, eut la bonté de leur dire: « Couvrez-vous, Messieurs, couvrez-vous; mon frère le veut bien (i). »
Mademoiselle d'Orléans, sa fille, souveraine de Dombes, n'étoit pas moins délicate que lui touchant le respect qui lui étoit dû. J'ai été témoin de ce que je vais dire à Votre Grandeur. En l'année 1 664, je fus à la ville d'Eu, où j'eus l'honneur de faire la révérence à Son Altesse
(1) Tallemant des Réaux confirme le fait. M. d'Orléans, dit-il, 0 a une sotte gloire, comme de ne vouloir pas qu'on se couvre jamais dans son carrosse, non pas même en voyage. Le feu roi s'en moquoit hautement. »
Rovale, qui m'ordonna d'y rester une semaine entière. J'y trouvai M. deSegrais, de l'Académie françoise, pour qui elle avoit beaucoup de considération ; et qui me rît la grâce, tout jeune que j'étois en ce temps-là, de me lire sa traduction en vers de YEnéide. Je lui dis que le mot à1 impardonnable qu'il a mis au commencement du premier livre me sembloit un peu hardi (i); et en effet, bien des gens se déclarèrent contre à l'impression de cet ouvrage : cependant on s'y est accoutumé je ne sais comment; et je ne vois personne qui fasse aujourd'hui difficulté de s'en servir dans le style ordinaire. Pendant le séjour que je fis à Eu,
(1) « Je ne me souviens pas, dit Segrais, de ce que M. Boursault a pu me dire là-dessus; mais avant que de me déterminer à laisser ce mot dans l'endroit où il se trouve, j'avois consulté M. Chapelain, M. Ménage, M. Pellisson, M"» de Scudéry et plusieurs autres, en leur représentant que ce n'étoit pas la nécessité qui m'obligeoit de m'en servir, puisque ce n'étoit pas une rime, et que je pouvais lui substituer le mot d'irrémissible; ils me dirent tous que je pouvais m'en servir préférablement au dernier... » {Œuvres diverses de M. de Segrais, t. I", p. 209 et suiv.)
Voici le passage de Virgile :
Manet alla mente repostum
Judicium Paridis spretœque injuria formœ.
Et voici le vers de Segrais :
Sa beauté méprisée, impardonnable injure.
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je ne manquois pas de me rendre auprès de Mademoiselle à toutes les heures où je pouvois lui faire ma cour. Un soir qu'au retour de la promenade on cherchoit à la délasser de la fatigue qu'elle avoit eue, on joua aux proverbes devant elle; et suivant les gestes qu'on faisoit, elle devinoit quel proverbe on avoit représenté.
Après avoir deviné, l'Occasion fiait le larron; — A gens de village, trompette de bois; — Tant va la cruche à l'eau, qu'à la fin elle se brise; et encore quelques autres, un gentilhomme se mit à sauter, à rire, à grimacer, et à faire plusieurs autres extravagances. Mademoiselle Payant fait recommencer sans y rien comprendre, demeura d'accord qu'elle ne pouvoit le deviner, et lui commanda de lui dire quel proverbe c'était là. « C'est, Mademoiselle, lui répondit-il : Qu'il ne fiant qu'un fiou pour en amuser bien d'autres. » Cela la piqua; et s'étant imaginé qu'il lui reprochoit qu'elle s'amusoit à des folies, elle lui dit qu'il étoit un insolent, qu'il perdoit le respect, et lui défendit de jamais paroître en sa présence.
On ne peut avoir trop de retenue et trop de circonspection quand on parle
aux grands, et particulièrement quand on parle aux rois. Ils sont si délicats, que la moindre chose les blesse; et ceux même qui leur sont les plus chers sont quelquelois ceux qui les chagrinent le plus aisément. En voici un exemple dont je doute que Votre Grandeur ait jamais ouï parler. Un jour que j'étois avec Monsieur le Président Perrault (i) dans sa belle galerie, Monsieur de la Vrillière. secrétaire d'Etat, le vint voir; et c'est de lui, Monseigneur, que je sais ce que je vais vous apprendre. Le roi, qui n'étoit encore que Dauphin, fut baptisé à Saint-Germain le 21 d'avril 1643, âgé de quatre ans, sept mois et quelques jours. Louis XIII ne put assister à cette cérémonie. Il étoit malade, et mourut vingt-trois jours après. Au sortir du baptême, on mena Monseigneur le Dauphin au roi, à qui il apprit qu'il venoit d'être baptisé. « J'en suis bien aise, mon fils, répondit le roi. Hé ! comment vous appelez-vous? » — « Je m appelle Louis Quatorze, » repartit ce jeune prince, sans penser à ce qu'il disoit, et peut-être même sans en savoir
H) Voir plus haut. p. 98.
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la conséquence. Cependant cette réponse chagrina le roi : dans l'état où il étoit, il la prit pour un mauvais présage ; et se tournant de l'autre côté : « Pas encore, dit-il, pas encore. » Quelque flatteur (car les princes ont le malheur d'en avoir avant qu'ils sachent parler) avoit déjà entêté cet auguste enfant du grand nom qu'il devoit bientôt porter et fut cause de la petite mortification qu'il donna innocemment au roi son père.
On m'a dit autrefois (mais je crois que c'est un conte) que le petit Père André ( i ), si fameux par les agréables choses dont il enjolivoit ses sermons, ayant demandé la chaire de Saint-Severin pour y prêcher le carême, et qu'un abbé d'une famille considérable l'ayant sollicitée en même temps, à condition de prêcher gratis, elle fut accordée à tous les deux. Le prédicateur de qualité prêchoit le matin, et le petit Père André, l'après-dîner. Je ne vous dis point à quel sermon il y alloit le plus de monde: je suis persuadé que
(i) C'était un augustin de la famille des Boullanger. — noblesse de robe. Tallemant des Réaux cite de lui quantité de traits d'esprit gaulois, qui ont mérité à ce prédicateur burlesque la qualification de Trivclin de la chaire (Historiettes, t. IV, p. 329-341).
Votre Grandeur s'en doute bien. L'abbé, qui regardoit le Père André comme un petit moine, témoignait avoir peu d'estime pour lui ; et le Père André, qu'on n'offensoit point impunément, lui rendoit ses mépris avec usure. Le jour des Rameaux, le prédicateur du matin prêchant l'entrée de Jésus-Christ dans Jérusalem, et avec quelles acclamations de joie il avoit été reçu, s'avisa de dire : « Il y a, Messieurs, quelques interprètes de l'Ecriture qui doutent si Jésus-Christ étoit monté sur un âne ou sur une ânesse, quand il fit cette somptueuse entrée, fondés sur ce passage : Ecce Rex Unis venit tibi mansuetus, sedens super asinam, etc., mais je ne m'arrête point à ces matières basses et triviales : je les laisse au prédicateur de l'après-dîner. » Quelqu'un qui étoit à ce sermon ne manqua pas d'en avertir le Père André : il n'étoit pas homme à demeurer sans réplique. Son tour de prêcher étant venu, il étala, comme avoit fait l'autre, le triomphe de Jésus-Christ en Jérusalem, et la joie universelle du peuple ; et s'étendant sur l'humilité du Sauveur qui avoit choisi une monture si abjecte : « Je sais, Messieurs, dit-il, que
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Ton doute si c'est un âne ou une ânesse que monta Jésus- Christ quand on le reçut avec tant de louanges et de bénédictions. Le prédicateur du matin n'a pu résoudre la difficulté si c'est un âne ou une ânesse, et il me l'a renvoyée : hé bien, dites-lui, de ma part, que c'est un âne ( i ). »
Une autre fois le même Père André, prêchait chez des moines où le tonnerre étoit tombé quelques jours auparavant.
En parlant delà bonté de Dieu, et du soin qu'il a de ses créatures : « En faut-il d'autres preuves, dit-il, que ce qui est arrivé dans la pieuse maison où je prêche? La foudre tombe sur la bibliothèque, la consume entièrement, et ne blesse aucun religieux. Si malheureusement elle étoit tombée sur le réfectoire, que de gens tués ! que de larmes répandues ! quelle désolation ! Grâces, mon Dieu, grâces vous soient éternellement rendues du soin que vous prene\ de vos élus! »
Vous avez peut-être su, Monseigneur, que depuis quelques jours le prince d'Orange, ou ses adulateurs, ont fait frap-
(i) Tallemant des Réaux place la même scène dans l'église de Saint-Pierre-aux-Bceufs. Elle a lieu entre l'archidiacre de Baveux et un cordelier. C'est le cordelier qui lance le trait final.
per une médaille où ils ont mis d'un côté le portrait du roi avec cette inscription : Ludovicus Magnus; et de l'autre, le portrait du prince d'Orange avec ces mots : Guillelmus Maximus. Voici l'explication que j'en fis hier, et que je vous envoie aujourd'hui, pour ne pas me brouiller avec ma Muse, qui ne veut rien mettre au jour dont vous n'ayez le premier hommage :
Louis est Grand : c'est un fait positif
Dont l'univers n'est pas en doute.
Guillaume, par une autre route, Prétend de la grandeur être au superlatif. Il faut rendre justice au célèbre Guillaume : 11 a de son beau-père usurpé le royaume Et soumis sans combat des peuples abattus. Successeur de Cromwel, il en a les maximes, Et, quand Louis est Grand par de grandes vertus, Si Guillaume est Très Grand, c'est par de très grands crimes.
L'ambassadeur d'Espagne, sollicitant Alexandre VIII, prédécesseur du Pape d'aujourd'hui, de se déclarer contre la France, lui représentoit qu'il étoit impossible que le Roi Très Chrétien résistât à tant d'ennemis; et qu'il savoit, par les émissaires que l'Espagne avoit en France, qu'il ne pouvoit plus longtemps faire
subsister ses troupes. « Je le crois, lui répondit le Pape, qui aimoit à plaisanter; il les fait toutes subsister che\ ses voisins. »
On voit peu d'hommes qui soient généralement estimés. Ceux en qui Ton remarque les plus grandes qualités ne sont pas exempts de quelques petits défauts; et Ton ne fait point d'éloges (à moins que ce ne soit la flatterie qui les fasse) qui ne soient accompagnés de quelque mais. Je crois, Monseigneur, que je ne passerai point pour flatteur dans votre esprit, quand je vous dirai que Monsieur le maréchal de Catinat est un des hommes du monde dont le mérite est le plus universellement approuvé. Et à quel propos le flatterois-je, moi, qui n'ai ni l'honneurde le connoitre, ni celui d'en être connu, et qui ne fais ici que l'office d'écho de la renommée! Je proteste à Votre Grandeur que ceux qui le connoissent le plus sont ceux qui en parlent le mieux et que, la semaine passée, un officier qui a servi sous lui, ayant pris place dans un carrosse avec trois que nous étions, commença son panégyrique au Cours-la-Reine, et ne Tavoit pas fini quand nous arrivâmes à la
grille de Versailles. Qui jamais lui a rendu plus de justice que Monsieur le duc de la Feuillade, qui étoit son ennemi, et qui se plaisoit le moins à dire du bien de quelqu'un? « 77 est, dit— il au roi qui lui en demandoit son sentiment, également propre à être bon chancelier et bon maréchal de France. » De quel homme peut-on encore dire la même chose, et la dire avec autant de vérité?
Après vous avoir parlé d'un grand maréchal de France, que je ne connois que sur la relation de la voix publique, trouvez bon, Monseigneur, que je vous parle d'un homme illustre d'une autre manière, dont j'ai autrefois été ennemi, et de qui je pourrois m'empêcher de bien parler quand je le serois encore. C'est de M. Despréaux, que j'ai déjà cité au commencement de cette lettre. M. Patru, de l'Académie françoise, qui avoit beaucoup de mérite et peu de bien, étant persécuté par d'inflexibles créanciers qui vouloient faire vendre publiquement sa bibliothèque, M. Despréaux, qui en fut averti, l'acheta, pour empêcher qu'on ne lui fît l'affront de la déplacer, et la laissa à M. Patru pour en jouir le reste de sa vie,
comme si elle eût toujours été à lui (i). Si ce plaisir fut grand pour celui qui le reçut, je ne doute point qu'il ne le fut encore davantage pour celui qui le lit. Le même M. Despréaux, ayant appris à Fontainebleau qu'on venoit de retrancher la pension que le roi donnoit au grand Corneille, courut avec précipitation chez Madame de Montespan, et lui dit que le roi, tout équitable qu'il étoit, ne pouvoit, sans quelque apparence d'injustice, donner pension à un homme comme lui, qui ne commençoit qu'à monter sur le Parnasse, et l'ôter à un autre, qui depuis si longtemps étoit arrivé au sommet; qu'il la supplioit, pour la gloire de Sa Majesté, de lui faire plutôt retrancher la sienne, qu'à un homme qui la méritoit incomparablement mieux, et qu'il se consoleroit plus facilement de n'en avoir point que de voir un si grand poète que Corneille
(i) Saint-Marc, qui atteste le fait, dit que les embarras pécuniaires de Patru provenaient de son amour pour les lettres, qui lui faisait négliger le barreau. Il caractérise ainsi les relations du célèbre avocat avec Boileau : « M. Despréaux ne manquoit jamais de lire à M. Patru tous ses ouvrages avant que de les donner au public, et il a avoué plusieurs fois qu'il s'étoit bien trouvé de ses décisions, et que son jugement étoit sûr et sa critique fort sensée. »
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cesser de l'avoir. Il lui parla si avantageusement du mérite de Corneille, et Madame de Montespan trouva sa manière d'agir si honnête, qu'elle lui promit de le faire rétablir, et lui tint parole. Quoique rien ne soit plus beau que les poésies de M. Despréaux, je trouve que les actions que je viens de dire à Votre Grandeur sont encore plus belles.
Un procureur dévot (chose rare !), dans la vue, peut-être, de ne pas donner à déjeuner à ses clercs, dit qu'il vouloit faire ses dévotions à la messe de minuit; et en effet, il fut de compagnie avec sa femme se confesser pendant les matines. Le religieux, qui avoit coutume de les confesser, étoit un bon homme sexagénaire, qui étoit à son confessionnal depuis sept heures. Pendant que la procureuse disoit ses péchés, le pauvre homme, accablé par l'âge et par la fatigue, s'endormit insensiblement, malgré tout ce qu'il put faire pour résister au sommeil. Après avoir dit tout ce qu'elle savoit, et avoir un peu attendu encore, elle crut qu'il lui avoit donné les sept psaumes et les litanies des saints à dire, qui étoit sa pénitence ordinaire, et que l'absolution avoit suivi;
mais que le bruit des orgues l'avoit empêchée de l'entendre. Le mari, qui étoità l'autre main du confesseur, voyant que sa femme se retiroit, dit son Confiteor, et commençoit déjà à s'accuser de ses péchés, quand il entendit le religieux qui ronfloit. « Mon Révérend Père, lui dit-il, en le tirant par sa robe, je crois que vous dormez. » Le Père, chagrin d'avoir été surpris en cet état, et n'étant encore qu'à demi éveillé : « Pardonnez-moi, Madame, lui répondit-il, Je ne dors pas, j'écoute; à telles enseignes que le dernier péché dont vous vous êtes accusée est d'avoir couché trois J'ois avec le clerc qui paie pension che% vous. » Le procureur, plus chagrin d'avoir éveillé le confesseur que le confesseur de s'être endormi, fit semblant de se trouver mal et ne continua pas sa confession. Le lendemain, quoique bonne fête, il chercha un prétexte de querelle avec le clerc, et le mit dehors. Depuis cette découverte, il n'a plus voulu de pensionnaires, quoique sa femme lui ait bien des fois représenté que l'on en tiroit de bon argent sans en mettre plus grand pot au feu et que le ménage en alloit mieux.
Si je croyois qu'on ne vous eût pas fait le récit d'une autre plaisanterie qui arriva a confesse à un paysan de votre diocèse, du temps que Monsieur de Zamet étoit évequc de Langres(i), je vous dirois, Monseigneur, qu'un jeune manant de vingt-deux ou vingt-trois ans, natif d'Autricourt(2), s'étant accusé d'avoir rompu la haie de son voisin pour aller reconnoître un nid de merles, le confesseur lui demanda si les merles étoient pris. « Non, lui répondit-il, je ne les trouve pas assez grands, et je les laisse croître jusqu'à samedi au soir, que je les irai dénicher pour les fricasser le lendemain. » Le curé, plus habile que lui, y alla le samedi matin, et les dénicha lui-même. L'autre, ayant trouvé le soir la place vide, ne douta point de la supercherie du curé; mais il ne lui en osa rien dire. Un jubilé l'ayant obligé de retourner à confesse trois ou quatre mois après, il s'accusa d'aimer une jeune paysanne extrêmement jolie, et d'en être assez aimé pour coucher
(1) Il le fut du 3o octobre i6i5 au 2 février i655.
(2) Aujourd'hui Autricourt-sur-Ource, petite commune du département de la Côte-d'Or, à 19 kilomètres de Châtillon.
avec elle quand il le vouloit. « Quel âge a-t-elle ? » dit le curé. — «Dix-sept ou dixhuit ans, » lui répondit-il. — « Belle? » ajouta l'autre. — « La plus jolie de tout le village, » vous dis-je. — « Et dans quelle rue demeure-t-elle? » poursuivit promptement le confesseur. — a A d'autres, dénicheur de merles, lui répliqua le manant : je ne me laisse pas attraper deux fois. » Vous avez peu de diocésains qui, de père en fils, ne sachent cette vérité (si c'en est une) : c'est, Monseigneur, ce qui m'a empêché jusqu'ici de vous en parler.
Sous le règne de Louis XI, que la France ne met pas au nombre de ses meilleurs rois, un astrologue négromancien vint à Paris, qui, sur la seule physionomie des personnes qu'il voyoit, tiroitleur horoscope, et leur disoit de combien d'années seroit le cours de leur vie. Ayant dit à une dame, que le roi aimoit, qu'elle mourroit dans huit jours, et la chose étant arrivée comme il l'avoit dite, Louis XI crut qu'elle étoit plutôt morte de la peur qu'il lui avoit faite que de la maladie qu'elle avoit eue, et résolut de venger cette mort sur celui qui en étoit la cause. Il l'envoya quérir; et commanda à des
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gens de ne pas manquer, à un signal qu'il leur donnèrent, de prendre l'astrologue, et de le jeter par la fenêtre. Aussitôt que le roi l'aperçut : « Toi, qui prétends être un si habile homme (lui dit-il), et qui sais si précisément le sort des autres, apprendsmoi un peu quel sera le tien, et combien tu as encore de temps à vivre. » Soit que l'astrologue eût été secrètement averti du dessein du roi, ou quelle connût par l'étendue de sa science : « Sire, lui répondit-il sans témoigner aucune frayeur, je mourrai trois jours avant Votre Majesté (i). » Le roi n'eut garde de le faire jeter par la fenêtre après cette réponse : au contraire, il eut un soin particulier de ne le laisser manquer de rien, et fit tout ce qu'il put pour différer la mort d'un homme que la sienne devoit suivre de si près.
(i) Les Mémoires de Comines relatent une prédiction à peu prés semblable, attribuée à Jacques Cottier. médecin du roi : m Ledit médecin lui étoit si rude que l'on ne di roi t pas à un valet les outrageantes et rudes paroles qu'il lui disoit : « Je sais bien qu'un matin vous m'enverrez comme vous faites les autres; mais (par un grand serment qu'il juroit) vous ne vivrez pas huit jours après. » Cette menace fut productive pour Cottier qui, ajoute le chroniqueur, «eut en cinq mois cinquante-quatre mille couronnes (dix mille écus), pJus pour son neveu Févêché d'Amiens et autres offices et terres pour lui et ses amis ».
Les Espagnols sont si haïs dans les Indes par les cruautés inconcevables qu'ils exercent sur ceux dont ils sont les maîtres, qu'un pauvre Indien, que des jésuites avoient converti à la foi, étant tombé dangereusement malade, comme ils l'exhortoient à mourir en véritable chrétien, pour jouir pendant toute une éternité des félicités du Paradis, il leur demanda si les Espagnols étoient chrétiens? « Oui, » lui répondirent-ils. — «Vont-ils, continua le malade, au même Paradis où vous tâchez de me faire aller? » — « C'est, lui répliquèrent les jésuites, le séjour éternel de tous les chrétiens, de quelque nation qu'ils soient, quand ils meurent dans la grâce de Dieu. » — « Je ne veux donc plus être chrétien, ajouta-t-il, ni aller au Paradis que vous me dites; il est impossible d'être heureux où il y a des Espagnols. »
Monsieur le marquis de , âgé de
soixante et dix-huit ans, qui se maria jeudi dernier, ayant épousé une fille qui n'en a que seize, trouva le lendemain ce vieux quatrain sur sa toilette :
Quiconque a soixante ans vécu, Et jeune fille épousera,
S'il est galeux, se grattera Avec les ongles d'un cocu.
Est-il vrai, Monseigneur (car vous pouvez me le mieux dire qu'un autre), ce qu'un homme d'une profonde érudition m'apprit il y a sept ou huit jours? Il me dit qu'il y avoit peu de saints qui eussent plus fait de miracles après leur mort que saint Martin, et que c'étoit ce qui avoit obligé quelques-unes de nos reines et plusieurs dévotes princesses à se retirer à Tours pour passer le reste de leur vie auprès de son tombeau. Ses reliques rendoient la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets, et quelques auteurs disent même qu'elles ressuscitèrent des morts. La dévotion y étoit si grande, que les fondations et les charités des fidèles ont fait de Saint-Martin de Tours l'une des plus célèbres abbayes de France. Un jour qu'on devoit porter en procession les reliques du saint, deux pauvres, qui étoient sur le chemin où elles dévoient passer, et à qui l'on faisoit de grandes aumônes par la compassion qu'on avoit de leur infirmité, craignant d'être guéris et de ne plus rien gagner, réso-
lurent de prendre la fuite : mais comment ? l'un étoit cul-de-jatte et l'autre aveugle. Le cul-de-jatte voyant que l'aveugle étoit vigoureux et fort, et ne concevant point de plus grand malheur pour eux que de voir et de marcher : « Il nous est aisé, lui dit-il, si tu veux me croire, d'empêcher que saint Martin ne nous guérisse. Tu es aveugle, mais gras et robuste : porte-moi sur tes épaules, et je te dirai par quel chemin tu dois aller. » A peine la proposition fut-elle faite, qu'elle fut acceptée. L'aveugle se chargea du cul-de-jatte, et tous deux se sauvèrent de peur d'avoir le chagrin d'être guéris. L'homme dont je parle à Votre Grandeur m'a engagé sa foi qu'il avoit lu ce qu'il me dit dans une légende de saint Martin que l'on chantoit le jour de sa fête.
Je sus du même homme que les reliques du même saint, ayant été portées par toute la France, arrivèrent à Auxerre, et furent déposées dans l'église de Saint- Germain, où elles firent plusieurs miracles. Les religieux d'Auxerre, persuadés que saint Germain étoit un aussi grand saint que saint Martin, demandèrent la moitié des charités que l'on faisoit, qui
étoient, comme je l'ai déjà dit, fort grandes : mais les prêtres de Saint-Martin prétendirent que, lui seul opérant toutes les merveilles qu'on voyoit, c'étoit à lui seul aussi que toutes les aumônes dévoient appartenir. Pour justifier qu'ils n'avançoient rien dont ils ne fussent très assurés, ils requirent qu'on exposât un malade entre la châsse de saint Germain et celle de saint Martin, que l'on verroitqui des deux feroit le miracle. On y exposa un lépreux qui guérit du côté de la châsse de saint Martin, et non du côté de celle de saint Germain : ensuite de quoi la partie malade ayant été tournée du côté de la châsse de saint Martin, elle guérit encore. « Ce n'est pas, dit le cardinal Baronius (i), que saint Germain ne fût aussi grand saint que saint Martin, et qu'il ne fit beaucoup de miracles; mais parce que saint Martin lui avoit fait la grâce de le visiter, il suspendit son pouvoir auprès de Dieu pour mieux faire
(1) César Baronius s'intitulait le serviteur de Marie. Il composa les Annales ecclésiastiques, ouvrage en douze volumes, qui comprend les douze premiers siècles de l'histoire de l'Église. On lui prête ce mot de la fin :
« Est-ce donc le temps et le jour tant souhaité? mourons ».
les honneurs de sa maison. » Je vous avoue, Monseigneur, que ne sachant autre chose de saint Martin, sinon qu'il avoit coupé son manteau en deux pour en donner la moitié à un pauvre, je fus ravi d'entendre ce qu'un si habile homme m'en disoit; et que je le serai encore plus si Votre Grandeur me confirme que ce sont des vérités.
Un ambassadeur Turc, qui vint en France sous le règne d'Henri IV, dit que l'Empereur, son maître, avoit toujours une armée de quatre cent mille hommes, et s'étonna qu'un si grand roi en eût une si petite. « Où règne la justice, lui répondit ce monarque, la force n'est guère nécessaire. »
Que de belles actions sont ensevelies dans l'oubli, qui auroient beaucoup d'éclat si elles étoient faites par des personnes plus considérables! Dans les îles où l'on fait trafic d'esclaves, un coquin de Maure vendit sa femme, qui étoit accouchée de deux enfants depuis un mois; et des gens, que je ne trouve guère moins coquins que lui, eurent la cruauté de l'acheter. Elle fut d'abord mise à fond de cale avec d'autres esclaves : mais comme
le jour étoit fort beau, à peine le vaisseau fut-il une lieue en mer, qu'on les fit tous venir sur le tillac. Cette pauvre mère, touchée de compassion pour deux enfants qui n'avoient de nourriture que ses mamelles, n'y fut pas plutôt, qu'elle se jeta courageusement dans la mer pour tâcher d'aller à la nage leur donner le secours qu'ils avoient coutume d'en recevoir. On tira vingt coups sur elle, mais soit qu'on ne voulût que lui faire peur pour l'obliger à revenir, soit que le ciel favorisât une action si louable, elle ne fut point blessée, et eut assez de force pour arriver où sa tendresse la conduisoit. Quelle femme, de celles qu'on a mises au rang des illustres, a rien fait de plus beau que ce que fit cette pauvre mère, et quel bruit auroit fait cette action si c'étoit quelque princesse qui l'eût faite?
L'exemple que voici n'est pas si beau, mais il n'est pas moins hardi. Feu Monsieur le Prince, parlant au maréchal de Gramont de l'intrépidité de quelques soldats, disoit qu'étant devant une place où il y avoit une palissade à brûler, il fit promettre cinquante louis à qui seroit assez brave pour entreprendre une si bonne
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action. Le péril étoit si apparent, que la récompense ne tentoit point. « Je vous quitte, Monseigneur, lui dit un soldat plus courageux que les autres, des cinquante louis que vous promettez, si Votre Altesse me veut faire sergent de ma compagnie. » Monsieur le Prince, qui trouva de la générosité dans ce soldat de préférer Thonneur à l'argent, lui promit l'un et l'autre. Animé par le prix qui l'attendoit à son retour, et consolé s'il mouroit dans une occasion si glorieuse, il prend des flambeaux, descend dans le fossé, va à la palissade et la brûle malgré une grêle de mousqueterie, dont il ne fut que légèrement blessé. Toute l'armée, témoin de cette action, le voyant revenir, crioit vivat, et le combloit de louanges, quand il s'aperçut qu'il lui manquoit un de ses pistolets. On promit de lui en donner d'autres. « Non, dit-il, il ne me sera point reproché que ces marauds-là profitent de mon pistolet. » Il retourne sur ses pas, essuie encore cent coups de mousquet, prend son pistolet et le rapporte. « Ma foi, Monsieur, lui répondit le maréchal de Gramont, la plupart de ces coquinslà ne sont braves que parce qu'ils sont
brutaux, et ne risquent leur vie que parce qu'ils en ignorent le prix. Du temps que j'allois à l'armée (je vous parle de vieille date, continua-t-il d'un ton goguenard), trois soldats ayant fait des galanteries pendables, il fallut faire l'exemple, au moins d'un. Au lieu de les faire tirer au billet, on les fit jouerauxdés. Le premier amena quatorze, le second seize, et le dernier, qu'on regardoit déjà comme la victime, prenant les dés d'une main aussi assurée que s'il n'eût eu rien à craindre, fit rafle de six. « Parbieu, dit-il, si je jouois à l'argent, je ne serois pas si heureux. » Voyez le cas que le maraud faisoit de la vie. »
Une demoiselle de mes amies, qui n'a pas moins de vertu que d'esprit, eut hier au soir une curiosité un peu insultante, dont elle fut punie sur-le-champ aussi justement qu'onle puisse être. Un homme de quarante-cinq ou cinquante ans, avec qui elle est assez familière, la visitant presque tous les jours avec un habit noir, dont les poches du juste-au-corps pourroient à un besoin servir d'époque, elle lui demanda pourquoi il étoit toujours vêtu de noir, et de qui il portoit le deuil?
« De vos appas, Mademoiselle, » lui répondit-il. Cette réponse à quoi elle ne s'attendoit point, faite en ma présence, la mortifia un peu : cependant, comme elle a beaucoup d'équité, elle demeura d'accord de bonne foi qu'elle la méritoit bien ; et plus elle y fit de réflexion, plus elle la trouva jolie.
On n'a jamais vu de ministre d'Etat à l'abri de la médisance et de l'envie : mais un de ceux qui y a été le plus exposé, c'est assurément feu le cardinal Mazarin. Il avoit pourtant de grandes qualités; et quand il n'auroit fait que le mariage du roi et la paix des Pyrénées, ce sont deux services si considérables pour la France, qu'elle lui en aura toujours obligation. Cependant aussitôt qu'il eut les yeux fermés, combien fit-on d'épitaphes injurieuses à sa mémoire, et combien de gens qui lui avoient donné des louanges pendant sa vie, firent-ils des satires contre lui après sa mort? Croiriez-vous, Monseigneur, que depuis huit jours on m'a encore dit une épitaphe de cette Eminence, dont jamais je n'avois jamais ouï parler? Un jeu de mots, qui en fait tout le mérite, vous la fera trouver assez plai-
santé, si elle vous est aussi nouvelle qu'à moi :
Ci-gît que la goutte accabla Depuis les pieds jusqu'aux épaules :
Non Jules qui vainquit les Gaules, Mais bien celui qui les gaula.
A la campagne de l'année 1667, feu Monsieur le duc de Charost ( 1 ), capitaine des gardes du corps, voyant le roi aller à la tranchée, et s'exposer comme le moindre de ses officiers, lui dit avec une brusquerie toute pleine de zèle et de respect, que ce n'étoit point là sa place ; et qu'absolument il ne l'y souffriroit pas. « Eh quoi ! lui répondit ce jeune monarque, Henri IV, mon aïeul, dont j'ai dessein de suivre les traces, n'alloit-il pas aux coups, et ne combattoit-il pas lui-même? » — « Henri IV, repartit Monsieur de Charost, combattoit pour acquérir le royaume que Votre Majesté n'a qu'à conserver. »
En voulant réparer une petite sottise,
11) Charost n'était pas duc, mais comte. Il avait été très attaché au cardinal de Richelieu, qu'il n'appelait que son maître. Mazarin, qui se piquait de faire avancer tous ceux qui avaient approche du grand ministre, avait poussé Charost auprès de la reine mère, puis auprès du roi.
on en fait bien souvent une plus grande. Un secrétaire du roi, des nouvellement fabriqués, dînant avec un maître des requêtes, et avec sa sœur, qui est une jeune veuve, cette dame se trouva mal pendant le repas. « C'est peut-être, dit le secrétaire du roi, que les petits pieds font mal aux grands; et Madame a bien la mine d'être grosse. » — « Non, Monsieur, répondit le maître des requêtes, ce n'est point le mal que vous dites : il y a trois ans que ma sœur est veuve. » — « Je vous demande pardon, Madame, reprit sottement le secrétaire du roi ; je croyois que vous étie^ fille. » Peut-on être plus impertinent ou plus abstrait ?
« Depuis que nos femmes, disoit un homme de la première qualité, se sont avisées de prendre de grands valets de chambre, la noblesse a bien dégénéré. »
Ne seroit-ce point, Monseigneur, manquer au respect que je vous dois, de prendre la liberté d'envoyer une chanson à un évêque? On m'en a donné ce matin une toute notée, dont les paroles m'ont semblé aussi justes qu'on en puisse faire; et Votre Grandeur me demande de si longues lettres, qu'il faut qu'elle ait la bonté
de s'accommoder de tout ce qui se rencontre sous ma main. D'ailleurs, ce que vous m'ordonnez de vous écrire étant moins pour vous que pour en faire part à d'autres, ce qui ne vous sera pas propre le sera peut-être à quelques-uns de vos chanoines que je connois, et que je ne crois pas d'humeur à chanter toujours les heures canoniales. Je ne suis pas assez savant en musique pour rien dire des beautés de l'air: mais pour les paroles, je le répète encore, Monseigneur, je doute qu'on en puisse faire de plus justes.
Forel, Rousseau, Lamy ( i ), nous sommes convaincus Que chez vous on nous vole; Et que pour deux écus, On compte une pistole :
Nous vous pardonnons cet abus.
Mais renoncez à l'injuste maxime De mélanger le vin dans nos repas.
C'est assez de commettre un crime; Volez, mais n'empoisonnez pas.
S'il y a des poètes qui ont le goût bon, il y en a qui l'ont bien mauvais. Avec la
(i) Forel tenait le cabaret de YAlliance, près de la Comédie-Française, rue des Fossés— Saint— Germain, aujourd'hui rue de l'Ancienne-Comédie. Rousseau était établi derrière Saint-Jacques-la-Boucherie, à l'enseigne de la Galère, et Lamy à celle des Trois cuillères, rue aux Ours. Ce dernier primait le renom des deux autres; il ne s'intitulait pas cabaretier, mais traiteur.
même justice que je viens de louer des vers que j'ai trouvés beaux, j'en vais blâmer que je trouve abominables. De jeunes femmes ayant témoigné avoir une grande envie de voir la mer, de jeunes hommes se firent un plaisir de leur donner cette satisfaction. Ils les menèrent à Dieppe; et le lendemain de leur arrivée le temps étant assez beau, ils prirent une chaloupe, et se firent conduire sur la mer le plus loin qu'ils purent. Pendant qu'ils y étoient, un orage qui survint tout à coup leur fit une grande peur tant qu'ils y furent exposés : mais le péril passé, ils s'en moquèrent. C'est, Monseigneur, le sujet des méchants vers que vous allez voir :
Durant la fureur de l'orage,
Le plus intrépide courage
Invoquoit le ciel à genoux :
Mais arrivés au port, par le secours des rames, Nous ne songeâmes plus qu'à caresser les dames, Quand nous eûmes laissé la mer derrière nous.
J'ai demandé à Votre Grandeur si ce n'étoit point lui manquer de respect de lui envoyer une chanson; mais voici bien pis. Je ne puis vous faire voir le ridicule que je trouve dans les deux derniers vers
A MONSEIGNEUR \ Sj
de ce couplet, sans vous dire deux ordures aussi grosses qu'on en puisse imaginer; et tout le tempérament que je puis prendre, c'est de ne les dire qu'à vos yeux. Voyez donc, s'il vous plaît, Monseigneur, par la différence des caractères ce que mon respect m'empêche de prononcer. Il ne vous en coûtera qu'un regard pour connoître l'équité de ma critique :
Nous ne songeâmes plus qifà ca-resser les dames. Quand nous eûmes laissé la mer de-rrièrc nous.
Y a-t-il jamais eu deux vers plus impertinents ; et sans être misanthrope, ne peuton pas dire qu'un homme est pendable après les avoir faits ( i ) ?
Quelle gloire pour la France, si tous les auteurs écrivoient aussi bien que Monsieur le duc de la Rochefoucault! Voici, Monseigneur, une de ses maximes, qui me semble préférable à tous les apophtegmes des anciens: La naissance fait les héros, et la fortune les met en œuvre (2). Je ne sais ce qu'on peut dire de plus beau.
(1) Et celui qui les cite?
(2) Le texte porte : « La nature fait le me'rite et la fortune le met en œuvre. »
Feu l'abbé de Marigny (i), qui parloit si délicatement, et qui faisoit des vers de si bon goût, étant allé en Allemagne par ordre de feu Monsieur le Prince, tomba dangereusement malade à Osnabruck. L'évêque, qui étoit luthérien, et qui lui faisoit assez souvent l'honneur de le visiter, le voyant dans un état où les
(i) Jacques Carpentier avait pris Je nom de Marigny d'une seigneurie de son père « d'assez médiocre famille de Nevers », dit M. Cousin dans Madame de Loti gucville . Attaché d'abord à la princesse Marie, il la suivit à Mantoue, puis, secrétaire de Servien, il accompagna à Munster celui qu'on appelait Y Exterminateur de la paix, etc. L'ayant quitté après quelque démêlé, il se rendit en Suède. De retour, il se donna corps et âme au coadjuteur, et, avec ses chansons, fit une guerre acharnée au Mazarin. M'»° de Sévigné goûtait beaucoup son esprit et s'amusait fort de ce couplet fait en pleine Fronde par cet abbé batailleur :
Je ne crains point qu'en cette guerre On jette mes châteaux par terre, Qu'on vende mes biens à l'encan :
Je marcherai comme un apôtre, Et si je dîne dans un camp, Je pourrai bien souper dans l'autre.
Marigny passa quelque temps à Bordeaux auprès du prince de Condé et, s'étant brouillé avec Sarrazin et la duchesse de Longueville, revint à Paris pour se mettre au service du prince de Condé qu'il divertissait par ses bons mots. 11 retourna ensuite auprès du cardinal de Retz pour y tenir le même emploi. Son petit poème du Pain bénit est dirigé contre les marguilliers de l'église Saint-Paul, qui avaient voulu l'obliger à rendre le pain bénit. Il renferme une critique acerbe de la manière dont se faisaient alors les enterrements.
médecins croyoient qu'il y avoit moins à espérer qu'à craindre, lui demanda si ce ne seroit pas un surcroît de douleur pour lui, en cas qu'il mourût, d'être enterré avec des luthériens. « // ne faudra, Monseigneur, répondit l'abbé de Marigny, que creuser la terre deux ou trois pieds plus bas; et je serai avec des catholiques.» N'étoit-ce pas lui reprocher bien ingénieusement que ses pères étoient de notre même religion ? C'est du commandant des gardes de Monsieur le Chancelier, homme qui a beaucoup d'esprit et encore plus de probité, que je tiens cette remarque, qui m'a paru assez belle pour ne devoir pas être ensevelie dans l'oubli.
A propos d'enterrement, la Galette vous a dû apprendre, Monseigneur, la mort de Monsieur de..., arrivée un des jours de la semaine passée: mais elle ne vous aura pas appris une épigramme dont elle a été suivie. Comme vous le connoissiez plus particulièrement qu'un autre, personne ne peut mieux dire que vous si Ton a bien rencontré ou non :
Colas, ce dévot personnage,
Est mort depuis cinq ou six jours;
Raisin (i), dans la fleur de son âge,
Vient aussi de finir son cours.
Dans le maudit siècle où nous sommes
Chacun se déguise si bien,
Qu'on ne sait qui de ces deux hommes
Fut le plus grand comédien.
Un riche malade ayant envoyé quérir le notaire Sainfray pour faire son testament, le pria de le faire si clair et si net, qu'il n'y eût entre ses héritiers aucune contestation après sa mort. « Un testament qui ne soit point contesté, répondit Sainfray; il faudroit que je fusse bien habile! Jésus- Christ, qui étoit le plus sage des hommes, et qui de plus étoit Dieu, rien a jamais fait qu'un, que l'on conteste depuis sei\e cent quatre-vingt tant d'années; et qui fait encore tous les jours naître de nouveaux procès. Il n'y a pas d'apparence que je fasse ce qu'il n'a pas fait. »
Dans le dernier voyage que fit à Bayonne
(i) Fameux comique. (Note de Boursault.) — Deux acteurs, qui étaient frères, ont porté ce pseudonyme. Ils s'appelaient Siret de leur nom patronymique. L'aine, Jacques, né en 1654, mourut en 1698; le puîné, Jean- Baptiste, que l'on appelait le Petit Molière, né en 1 656, mourut le 5 septembre 1693. — Boursault annonce plus loin, dans la même lettre, la réception de La Bruyère à l'Académie, laquelle est antérieure de quatre-vingt-un jours.
feu Monsieur le maréchal de Gramont ( i ), s'étant trouvé mal sur le chemin, et son chirugien étant parti deux ou trois jours avant lui, il fut obligé de se faire saigner par un chirurgien de village, d'assez mauvaise mine, et qui ne lui parut pas fort adroit. Comme ce disciple indigne de saint Côme étoit prêt de le piquer, Monsieur de Gramont retira un peu le bras. « Ilsemble, Monseigneur,ditlechirurgien, que vous craignez la saignée.» — « Cen'est pas la saignée que je crains, répondit-il, c'est le saigneur. »
Enfin, Monseigneur, on reçut lundi à l'Académie françoise Monsieur *** (2), qui briguoit cette place depuis si longtemps. Vous savez combien il a été obligé de franchir de difficultés avant que dy
(1) Le maréchal de Gramont, dont il sera reparle plus loin, mourut en 1678.
(2) C'est de La Bruyère qu'il s'agit. Il fut, en effet, reçu le lundi i5 juin 1693. La date de sa nomination n'est pas certaine : le registre de l'Académie, très mal tenu alors, la fait remonter au 28 mai, et le Mercure galant, au 24. La Bruyère s'était déjà présenté en 1691, avec l'appui de Bussy-Rabutin, comme le constate la lettre de remerciement adressée par lui à ce dernier. Au ton dédaigneux de Boursault, on comprend qu'il s'était joint aux ennemis de l'auteur des Caractères. Mais ce que l'on ne conçoit pas de nos jours, c'est qu'on ait pu appliquer un aussi impertinent quatrain à un tel homme.
)t)2 LETTRES
arriver, et de quelle autorité il a fallu se servir. Comme il est d'un pays où la clameur de haro est en usage (i), on dit que deux heures avant sa réception, Messieurs de l'Académie trouvèrent cette épigramme sur leur table :
Quand, pour s'unir à vous, Alcipe se présente,
Pourquoi tant crier haro?
Dans le nombre de quarante, Ne faut-il pas un zéro?
Ce ne fut pas sans raison que je vous fis souvenir, dans le dernier article de ma précédente lettre, que vous étiez directeur général des Quinze-Vingts. Je serai bientôt obligé d'implorer votre crédit pour y avoir place, et j'espère que vous ne me le refuserez pas, puisque je perds les yeux à votre service. La semaine passée, un de mes amis qui me vint voir les ayant trouvés fort enflammés, me conseilla de les bien frotte)' de fromage mon, et de me les faire lécher par des coqs d'Inde. Je proteste à Votre Grandeur qu'ils me font un si grand mal, que je n'en puis
(i) Boursault se trompe. La Bruyère n'était pas Normand. Il est né à Paris, dans la Cité (vers le 17 août 164 5), ainsi que le prouve son acte de baptême découvert par Jal.
A MONSEIGNKUH 1 63
plus ; et que je sens mieux ce que j'écris que je ne le vois, quand je vous assure qu'on ne peut être avec plus de zèle et de respect,
Monseigneur,
De Votre Grandeur,
Le très humble et très obéissant serviteur.