A L'AUTEUR
Je ne pourrai, Monsieur, être à Paris à la Saint-Martin, comme je le croyois. J'ai eu depuis trois ou quatre jours des atteintes de goutte si violentes, que personne ne me conseille de me mettre sur les chemins dans cet état. Vous devez bien vous douter que je souffrirois trop d'être malade ici, et de n'y point recevoir de vos lettres. C'est, sans complaisance, l'un des plus sensibles plaisirs que j'y puisse avoir ; et que je multiplie en le communiquant à d'autres. On a peur que je ne m'en retourne à Paris, moins par l'appréhension de me perdre, que parce
LETTRE DE MONSEIGNEUR iGj
que vous ne m'écririez plus; et vous êtes cause que l'on n'est pas fâché de me voir la goutte. Continuez donc, je vous prie, de m'écrire, malgré la paresse qui vous est, à ce qu'on m'a dit, si naturelle; et si vous voulez redoubler le plaisir que vous me faites, procurez-moi quelque occasion de vous en faire aussi. Je vous donne une parole d'honneur que vous ne pouvez vous adresser à personne qui ait plus d'inclination à vous obliger que moi, et qui soit plus sincèrement et plus entièrement à vous.
L'Evkque Duc de Langres.
A MONSEIGNEUR UÉVÊQUE ET DUC DE LANGRES
PAIR DE FRANCE
Monseigneur,
Eh ! le moyen de ne pas obéir à des ordres aussi engageants que le sont ceux que j'ai reçus de Votre Grandeur?
Je veux bien consentir à ce qu^l plaît à la médisance de publier de moi, et passer pour le plus paresseux de tous les hommes: mais je ne puis me résoudre à passer pour le plus ingrat; et je le serois si je ne me faisois un devoir de répondre
avec beaucoup de respect à l'honneur que vous me faites. Les bontés que vous me témoignez sont pour moi de glorieuses marques que vous n'êtes pas mécontent de mon zèle. Cependant, Monseigneur, je n'ai pu encore vous le faire voir tout entier; et quand je vous en montrerois davantage, j'en aurai toujours plus que je ne vous en pourrai montrer. Il va si loin, que je me suis réjoui de votre goutte: c'est un signe infaillible que V. G. vivra longtemps; et je ne lui souhaite pas une vie moins longue que je me la souhaitois ces jours passés à moi-même. J'éerivois à un de mes amis, qui a l'avantage d'être comme moi un de vos diocésains, et que l'on nomme Monsieur Auberon de la Ducherie, homme d'une intégrité à toute épreuve; avec qui j'ai autrefois été à Técole (quoiqu'il ne paroisse guère que j'y aie été); et qui n'a pas moins d'estime pour moi que j'en ai pour lui, malgré l'inégalité de mérite. Nous ne passons jamais de plus agréables heures que quand nous sommes ensemble : mais c'est un plaisir que nous avons rarement; et c'est, Monseigneur, sur la longueur du temps que nous sommes sans nous
IJO LETTRES
voir, que je lui envoyai, il y a sept ou huit jours, les vers que vous allez lire:
Vous avez au moins soixante ans,
Et je crois les avoir de même (i);
Nous nous aimions jeunes enfants, Etvous m'aimez encore autant que je vous aime. Cependant, malgré nous, par de bizarres lois, Le sort si rarement vous et moi nous assemble, Quenous sommes toujoursquinzeans sans boire ensemblii Buvons-y, je vous prie, encor deux ou trois fois.
Il ne tiendra pas à moi, Monseigneur, que je ne lui tienne parole; et je le crois assez galant homme pour ne pas me refuser la grâce que je lui demande, s'il est en son pouvoir de me l'accorder.
Je voudrois que mon génie ressemblât au zèle que j1ai pour V. G. : il seroit inépuisable: mais l'un est aussi petit que l'autre est grand; et dans mon répertoire de bons mots je n'en trouve plus guère qui m'accommodent: à plus forte raison vous accommoderoient-ils, vous, Monseigneur, qui pour la fine et délicate raillerie me joueriez, pour ainsi dire, pardessous la jambe. Quoique vous soyez pour le moins aussi vieux que moi, vous
(i) Bôursault avait cinquante-neuf ans en 1697.
avez toujours le goût tout neuf; je veux dire aussi bon et aussi solide qu'on le puisse avoir: et l'aversion que vous avez; pour les pointes, qui étoient dans une si grande vogue à la vieille Cour, fait bien voir que vous êtes toujours de la nouvelle. La pointe que fit Henri IV, et qui en ce temps-là fut si applaudie, lorsque, voyant à un bal qu'il donnoit au Louvre, une dame fort maigre qui avoit un habit vert : « Madame, lui dit-il, je vous suis bien obligé de ce que vous employez le vert et le sec pour honorer le bal que je donne; » cette pointe, dis-je, n'auroit pas attiré votre suffrage. Aussi n'étoit-elle ni d'un grand roi, ni même d'un bien galant homme; et j'ai de la peine à croire (quoique cela soit moulé), que lui qui étoit naturellement si bon, et qui d'ailleurs avoit tant de penchant pour les dames, en ait jamais offensé aucune. Si c'est de lui, je suis fâché qu'un si grand monarque ait dit une si petite chose. Vous ne trouveriez pas non plus de votre goût l'épigramme qui fut faite sur M. Bordier, ce célèbre partisan qui fit bâtir la belle maison du Raincy. Un jour, revenant de Ruel avec le cardinal de Richelieu, qui lui avoit fait
l'honneur de lui donner une place dans son carrosse, il fit un temps si mauvais, et le chemin étoit si mal pavé, que l'attelage, tout bon qu'il étoit, faillit à demeurer dans la boue (1). Peu s'en fallut même que le carrosse ne versât; ce qui obligea Son Eminence à charger M. Bordier du soin de faire raccommoder ce pavé. Bordier, qui ne trouvoit pas cette commission digne de lui, ne dit point qu'il ne la vouloit pas faire; mais la manière dont il la reçut fit assez connoître qu'il n'en étoit pas content. « Monseigneur, dit un évêque qui étoit dans le même carrosse, je me charge avec joie de l'ordre qui chagrine M. Bordier, et je me ferai un honneur de l'emploi qui lui fait de la peine.» Le cardinal, à qui il étoit dangereux de déplaire, en voulut mal à Bordier; et sa ridicule fierté lui attira une juste disgrâce. Ce fut sur ce sujet que Monsieur de Laffémas(2), qui avoit été lieutenant civil,
(1) Selon Tallemant des Réaux, l'aventure eut lieu en revenant de Charonne, dans le faubourg Saint-Antoine. Jacques Bordier, qui était fils d'un fabricant de chandelles de la place Maubert, fut d'abord avocat, puis secrétaire d'État, et se releva de la chute dont parle plus loin LafFemas, car il devint intendant des finances.
(2) Isaac LafFemas, qui raillait l'origine de Bordier, était fils d'un tailleur de cour. Il se fit recevoir avocat,
et qui est mort maître des requêtes et conseiller d'Etat, fit cette épigramme qui est toute hérissée de pointes :
Bordier pleure sa décadence,
De ce qu'au lieu d'être élevé
Par les degrés à l'intendance,
Il est tombé sur le pavé :
A l'Arsenal un coup de foudre (i)
Faillit à le réduire en poudre
A faute de s'humilier :
C'est son audace coutumière;
Mais pour le nls d'un chandelier,
Il a bien manqué de lumière.
devint maitre des requêtes, puis obtint la charge de lieutenant civil. Loret dit de lui, en annonçant sa mort, le 24 mars 1657 :
C'étoit un juge incorruptible,
Aux factieux toujours terrible ;
Et quand quelqu'un contre l'Etat
Tramoit quelque noir attentat,
Manigance ou friponnerie,
Il n'entendoit point raillerie.
Laffemas fut pour Richelieu un auxiliaire impitoyable et défendit Mazarin non seulement comme justicier, mais aussi comme poète. Il jeta ses rimes dans la mêlée de la Fronde où son fils l'abbé, sous le faux nom de Charles Ledru. mettait ses vers burlesques au service de Retz. Voici comment le lieutenant civil caractérisait les frondeurs :
Ces gens qui faisoient les tribuns,
Ces pères du peuple importuns,
Ont bien engendré des misères.
Jamais les enfants de Paris
Ne se virent si mal nourris
Que lorsqu'ils eurent tant de pères.
(1) Apparemment il avoit encore fait là quelque sottise. (Xote de Boursault.\
Voici, Monseigneur, une épitaphe faite par le même auteur contre un autre financier dont je tais le nom, parce qu'il a laissé des fils fort honnêtes gens, et qui ont Thonneur d'être considérés de vous.
C'est une allusion continuelle et un jeu de mots sur ce qu'il avoit été de tous les partis de son temps, et qu'il mourut taillé pour l'opération de la pierre. J'ai tort de vous dire ce que l'épitaphe vous dira assez :
Ci-gît qui fuyoit le repos,
Et qui suça dès la mamelle
Du lait de tailles et d'impôts,
De subsides et de gabelle :
Qui mêla dans son aliment
Le jus de dédommagement,
Et l'essence de sou pour livre :
Passant, songea te mieux nourrir;
Car si la taille le fit vivre,
La taille aussi l'a fait mourir.
Votre Grandeur ne pourra s'imaginer, elle qui hait tout ce qui s'appelle pointes et jeux de mots, que ces deux petits ouvrages aient pu être trouvés jolis : cependant ils eurent un cours merveilleux; et si Monsieur de Laffémas n'avoit pas été en réputation d'être un des plus beaux esprits de son temps, ils auroient été capables
de l'y mettre. Vous ne pouvez disconvenir, Monseigneur, que Ton n'ait pardonné; que dis-je pardonné? trouvé parfaitement beau dans Martial et dans Juvénal force jeux de mots qui y sont, qui ne valent pas mieux que ceux dont je parle: mais on respecte jusques aux sottises de la vénérable antiquité. On trouve cent raisons pour colorer une absurdité grecque ou latine, que le temps, qui souvent ne sait ce qu'il fait, a voulu transmettre jusqu'à nous; et l'on ne veut pas accorder la moindre grâce ni à son siècle ni à sa patrie. Si de nos jours quelqu'un avoit trouvé la fade invention du cheval de bois, où, suivant toutes les apparences, il ne pouvoit y avoir plus de quarante hommes, pour surprendre une ville aguerrie, qui depuis dix ans se défendoit contre l'armée formidable de tant de rois ligués pour la détruire, de bonne foi lui pardonneroit-on cette liberté? Qu'Henri Second, au tournoi où il fut malheureusement tué par Montgommery, n'avoit-il une mère déesse, pour lui faire présent d'un bouclier semblable à celui que Vénus apporta à son fils Enée : ce monarque n'auroit pas été blessé. Tout ce qui s'est
fait de mémorable depuis l'origine de Rome jusque la bataille d'Actium y est gravé, et quand chaque figure n'occuperoit que la place d'un grain de sable, il auroit fallu que ce bouclier eût contenu tout au moins sept ou huit toises. Homère, ce prince de la poésie, de qui la réputation dure depuis tant de siècles, est un grand modèle à imiter dans ce qu'il a fait de beau: mais je ne puis prendre ses vices pour des vertus ; et quand il donne à Junon des yeux de bœuf, et qu'il fait parler un cheval d'Achille, je ne crois pas que ce soient des endroits à encenser. Je ne dis point cela, Monseigneur, pour prendre le parti des modernes contre les anciens : le côté dont je me rangerois n'en seroit guère plus fort; et d'ailleurs l'ignorance où je suis me dérobe le plaisir de voir les beautés de l'antiquité jusque dans leur source; mais à en juger par les traductions qu'on en a faites, il me semble que les beautés de notre temps les valent bien; et que Racine et Despréaux, qui soutiennent le parti des anciens jusqu'à effusion d'encre, ont fait de plus belles choses qu'eux. Un de mes amis, aussi savant et aussi poli qu'on le
puisse être, et qui sait les beautés du grec comme celles du françois, préfère Quinaultà tous les poètes lyriques de la Grèce, et me soutenoit encore hier qu'Anacréon, dont les vers sembloient être dictés par l'Amour, n'a rien fait de si galant que ce couplet de chanson:
Enfin, la charmante Lisette, Sensible à mon cruel tourment, A bien voulu dessus l'herbette M'accorder un heureux moment.
Pressé d'une charge si belle, Tendre gazon, relevez-vous :
Il ne faut qu'une bagatelle Pour alarmer mille jaloux.
J'ai ouï dire à ce fameux Despréaux que j'ai cité il n'y a qu'un moment, et dont le suffrage est d'un si grand poids, que jamais il n'a rien vu de plus beau dans le genre lyrique, ni chez les Grecs, ni chez les Latins, que les quatre vers dont je vais faire part à V. G. Donc on peut faire aussi bien dans ce temps-ci que dans le temps passé; et les anciens n'ont d'autre avantage sur nous que celui d'être venus les premiers : avantage dont je ne suis point jaloux, tant le plaisir d'être me
paroît préférable à celui d'avoir été. Voici les vers dont Monsieur Despréaux est si content :
Doux ruisseaux, coulez sans violence; Rossignols, arrêtez votre voix; Taisez-vous, Zéphirs, faites silence; C'est Iris qui chante dans ce bois.
Cette petite digression qui est venue je ne sais comment (car, après tout, il m'appartient bien de parler d'Homère et de Virgile, et c'est bien à moi à me mêler d'affaires d'érudition !), cette digression, dis-je, m'a empêché, pendant que je parlois à V. G. de deux partisans du temps passé, de lui dire une épigramme qui a été faite sur un financier du temps présent. C'est un homme qui a acheté une terre de cinq cent mille francs plus aisément que je n'achèterois un livre de quinze sous. Il y a peu de fiefs dans le royaume qui aient de plus beaux droits, et qui aient été possédés par des personnes d'une plus éminente qualité. Véritablement le château étoit un peu délabré pendant qu'il étoit à de grands seigneurs : mais il n'y a rien de plus magnifique de-
puis qu'il est à ce nouveau maître; et ce n'étoit pas un homme de mauvais sens que celui qui aimoit mieux être fils de la fortune que de l'Empereur. Depuis que cette terre est à un rils de la fortune, elle est en beaucoup meilleur état qu'elle n'étoit : rien n'y manque pour l'utile ni pour l'agréable; et l'exactitude du financier a été si loin, qu'il a fait rétablir jusques aux fourches patibulaires.
Un partisan, seigneur haut justicier D'un fief jadis possédé par des princes, Se gendarma contre son charpentier Pour avoir d'un gibet fait les fourches trop minces: Eh! Monsieur, lui dit-il, n'ayez aucun chagrin; C'est du bois de cormier, plus dur que tous les au très: Jamais de cet ouvrage on ne verra la fin; Je vous le garantis pour vous et pour les vôtres.
Je vous ai ouï dire, Monseigneur, que rien ne vous plaisoit tant qu'une devise bien juste. Je ne sais qui est l'auteur de celle-ci; mais bien des gens habiles m'ont paru en être fort contents: je souhaite que vous le soyez aussi. Jamais homme n'a plus aimé sa femme que Monsieur le prince de Conty, frère du grand prince qui porte aujourd'hui le même nom, a
aimé Madame son épouse : aussi n'y at-il rien au monde de plus aimable. Chacun sait que cette princesse ayant la petite vérole, il ne voulut point l'abandonner, quelque danger qu'il y eût à craindre, et qu'en lui donnant ses soins, il la prit lui-même et en mourut. Quelle perte!
Ce prince, contre les règles ordinaires, plus amoureux après son mariage qu'il ne l'avoit été auparavant, quoi qu'il l'eût été beaucoup, n'avoit de plaisir qu'où il la voyoit, et s'en séparoit le moins qu'il lui étoit possible. Cependant comme la France étoit dans un plein calme, et que par conséquent la valeur de ce prince étoit oisive, la gloire murmura des plaisirs que l'amour lui prodiguoit, et lui inspira le désir d'aller se signaler en Hongrie, où étoit le théâtre de la guerre. De peur d'être retenu par des ordres qui lui étoient sacrés, et par des larmes à quoi il auroit été trop sensible, il partit secrètement; et la gloire lui fit faire tant de diligence, qu'en peu de temps il arriva au lieu où il en devoit acquérir. Votre Grandeur veut bien que je supprime les honneurs qu'il reçut du prince Charles de Lorraine; les belles actions qu'il fit,
A MONSEIGNEUR iHl
et tout ce qui doit appartenir à l'histoire ; et que je lui dise seulement que le souvenir de ce qu'il avoit quitté, lui rit acheter bien cher la glorieuse fumée dont les héros se repaissent. Il songeoit moins à ce qu'il acquéroit qu'à ce qu'il avoit perdu; et quelques charmes que la gloire lui pût faire voir, l'amour, jaloux de ce qu'elle avoit la préférence, lui en étaloit encore plus. Ce fut dans ces agitations qu'il fit graver une devise, qui avoit pour corps un serpent coupé en deux, dont les moitiés cherchoient à se rassembler, et pour âme, se rejoindre ou mourir : fondé sur ce que disent les naturalistes, que lorsqu'un serpent est coupé, et que les deux moitiés se rencontrent, elles se rejoignent, et meurent quand elles ne se rencontrent pas. Je vous demande, Monseigneur, à vous qui êtes si délicat sur cette matière, si l'on peut faire une plus belle devise, et l'appliquer à un sujet où elle convienne mieux?
Il n'y a pas au monde une plus belle profession pour un habile homme que celle d'avocat. J'en connois beaucoup qui font revivre au Parlement de Paris l'éloquence du Sénat de Rome; et vous allez
l82 LETTRES
voir, Monseigneur, quel étoit sur ce sujet le sentiment d'un père qui faisoit élever son fils avec un grand soin.
Pucelle, fameux avocat, Eloquent, profond, délicat (i), Enfin du Parlement une des bonnes têtes, Disoit que si son fils étoit habile un jour, Il ne seroit jamais qu'avocat de la Cour; Sinon, qu'il en feroit un maître des requêtes (2).
Ce n'est pas qu'il n'eût très bonne opinion des maîtres des requêtes; mais il l'avoit encore meilleure des habiles avocats, et trouvoit qu'il y avoit plus de mérite à défendre avec intégrité les intérêts de la veuve et de l'orphelin, qu'à en décider. Les avocats ont une liberté de parler qui leur donne un grand relief, quand ils n'en abusent pas; et j'en vajs citer un qui fit, il y a sept ou huit jours, une
(1) Claude Pucelle mourut à l'âge de quarante et un ans. « Il tenoit déjà depuis plusieurs années le premier rang dans le barreau, » dit le Mercure de France.
(2) René Pucelle, fils de Claude, étudia d'abord la théologie, suivit Catinat, son oncle, en Italie et en Allemagne, et, de retour à Paris, apprit le droit et devint conseiller clerc au Parlement de cette ville. Il eut l'ingénuité de se déclarer en faveur des miracles du diacre Paris, tenta d'entraîner le Parlement à sa suite et fut quelque temps exilé dans l'abbaye de Saint-Léonard de Corbigny qui lui avait été donnée.
réponse accompagnée d'une hardiesse louable dont je fus charmé. Dumont, aujourd'hui l'un des plus délicats orateurs qu'ait le barreau, et a qui les paroles tombent dans la bouche aussi arrangées que le sont celles de Mascaron sur le papier (i); Dumont, dis-je, à qui sa réputation est justement due, plaidant un des jours de la semaine passée une cause importante, fut un peu plus long qu'il n'a coutume de l'être : ce qui obligea Monsieur le premier Président à se lever pour lui dire de conclure. «Je suis prêt à conclure, répondit-il, si la Cour trouve que j'en aie asse\ dit pour gagner ma cause avec dépens : sinon, j'ai encore des raisons si essentielles, qu'il m'est impossible de les supprimer satis trahir mon ministère et la confiance dont m'honore ma partie.» Monsieur de Novion (2) reprit sa place : Dumont continua de parler, et dit, en
(1) C'est lui qui plaida pour le duc de Luxembourg, prétendant au deuxième rang d'ancienneté parmi les pairs, au lieu du huitième qu'il occupait. Il gagna la cause devant le Parlement, mais non devant Saint-Simon, qui dit de lui : n II parla avec beaucoup de fatras et battit fort la campagne. » Le fougueux auteur des Mémoires finit même par traiter de « coquin » cet avocat dont le caractère était à la hauteur de son talent.
(2) Nicolas Potier, sieur de Novion, président à mortier du Parlement de Paris, mort en i6q3.
effet, des raisons si décisives, qu'il gagna sa cause avec dépens. Un fermier général, à qui l'arithmétique n'a pas fait perdre le goût des belles-lettres, et chez qui les Muses sont aussi bien venues que si elles avoient des avis de conséquence à donner; un fermier général, avec qui je dînai ce jour-là, et à qui je racontai ce que je venois d'entendre, me dit qu'il avoit été témoin d'une hardiesse encore plus grande, et qui n'avoit pas été moins applaudie. Fourcroy (1) plaidoit une cause où la Cour trouva si peu d'apparence de raison, qu'à peine avoit-il commencé de parler, qu'elle se leva pour aller aux opinions. Surpris de l'affront qu'on lui faisoit de ne le pas écouter, lui que l'on prenoit tant de plaisir à entendre, il éleva sa voix qui étoit assez tonnante d'elle-même ;
(1) Bonaventure Fourcroy était un avocat de grand renom, qui commit de méchants vers, éparpillés dans des recueils. Boileau l'a étrillé à ce propos dans un distique (resté inédit de son vivant), en compagnie de l'abbé Testu de Mauroy. C'était pourtant un de ses amis. Fourcroy possédait une vigueur de poumons formidable. Molière, qui le pratiquait aussi, en était quelquefois assourdi. Un jour qu'il disputait avec lui : « Qu'est-ce que la raison avec un filet de voix, s'écria-t-il, contre une gueule comme cela ? » N'oublions pas d'ajouter qu'en i685 Fourcroy fut chargé par Colbert de rédiger l'ordonnance sur les colonies.
et pendant qu'on opinoit : « Messieurs, dit-il, Messieurs, que la Cour ni accorde au moins une grâce qu'elle ne peut e'quitablement me refuser. » — •< Que voulezvous?» lui demanda le premier Président. < Je demande, Monsieur, lui répondit-il, qu'il plaise à la Cour me donner acte, pour me justifier envers ma partie, de ce qu'elle juge ma cause sans m'entendre. » La Cour, frappée de ce que Fourcroy venoit de dire, et craignant peutêtre qu'on ne l'accusât d'un peu trop de précipitation, se remit, et le laissa plaider : ce qu'il lit avec tant de succès, que tout le barreau jugea le gain de sa cause infaillible. Mais la Cour, qui, par le mouvement qu'elle avoit fait un peu auparavant, avoit témoigné qu'elle la croyoit insoutenable, ne voulant pas se dédire devant tant de monde, l'appointa; et ce qui en arriva dans la suite, fut queFourcroy la gagna avec moins d'éclat qu'il n'en auroit eu à l'audience.
Gautier (i) a été un des plus célèbres de son temps. Un avocat qui plaidoit un
(i) II possédait un volume de voix non moins considérable que celui de Fourcroy, car, au Palais, dit Saint - Marc, on ne l'appelait que Gautier la Gueule. Il était, de plus, d'une extrême violence, et, quand un plaideur
jour contre lui en étant venu à des mots piquants, lui reprocha qu1il avoit épousé sa servante : « Et toi, lui répondit Gautier, ta maîtresse. »
La Cour en perdit un ces jours passés, qui auroit été bien loin, si malheureusement la mort ne l'eût prévenu. Il étoit non seulement très habile, mais très honnête homme : et peu de personnes ont eu ces deux qualités dans un plus éminent degré que lui. Je l'ai beaucoup regretté : et comme il m'honoroit de son amitié, j'ai cru devoir à sa mémoire cette marque de ma reconnoissance et de mon estime :
Veuves qu'on persécute, orphelins qu'on opprime,
Et qui n'avez pour vous que l'équité des lois;
Pleurez un orateur, dont l'éloquente voix
Protégeoit l'innocence et foudroyoit le crime : Ci-gît le célèbre De Rets, L'un des plus illustres sujets
Qui jamais de Thémis ait appuyé l'empire.
Passant, qui vois son nom, ne cherche rien après ;
Son nom seul en dit plus que je n'en saurois dire.
J'entrevois, Monseigneur, que vous ne seriez pas content de moi si je finissoisce
voulait intimider sa partie, il la menaçait de lui lâcher Gautier. D'ailleurs, homme de talent et de courage, témoin ses plaidoyers contre la duchesse d'Aiguillon et l'archevêque de Lyon.
A MONSEIGNEUR I 8j
grand article des avocais par un endroit si lugubre; et qu'il faut un peu égayer la conversation pour suspendre la douleur de votre goutte. Un des plus anciens du Parlement, mais qui n'est pas des plus riches, me disoit Tété passé aux Tuileries qu'il y avoit peu d'avocats qui ne fussent habiles, mais qu'il s'en falloit beaucoup qu'ils ne fussent tous honnêtes gens. « Une preuve de cette vérité, c'est, ajouta-t-il, en goguenardant, que de cent mille avocats au moins, qui ont été faits depuis trois cents ans, il n'y en a eu qu'un qui ait été saint : encore lui fit-on un passe-droit; et dans un temps même ou l'on faisoit les saints à bon marché. A la première vue, continua-t-il, je vous dirai le sujet de sa canonisation. » Le lendemain, nous étant trouvés au même endroit, il me le dit; sur lequel il me pria de faire une épigramme : la voici que je soumets à la censure de Votre Grandeur :
Quelques livres que je consulte, Disoit un avocat vieux et désabusé,
Je ne vois qu'un jurisconsulte
Que l'Eglise ait canonisé.
Cequ'ilntdeplus beau du métier dont nous sommes Ce fut une action dont il s'acquitta bien :
Animé d'un saint zèle, il trouva le moyen De mettre d'accord deux hommes Qui ne se demandoient rien.
On a bien raison de dire que les grands seigneurs ne sont pas ceux qui payent le mieux leurs dettes. En voici un exemple aussi particulier qu'on en puisse voir.
C'est une histoire (vous remarquerez, s'il vous plaît, Monseigneur, que je dis une histoire et non pas un conte) que j'ai oui faire à Monsieur le duc de la Feuillade, de lui-même. Du temps qu'il était garçon (vous voyez bien que ce n'est pas novissime), comme il étoit de toutes les fêtes de la Cour, où il faisoit une figure considérable, sa dépense excédoit de beaucoup son revenu. On se piquoit alors d'être bien monté; et Monsieur de la Feuillade étoit un de ceux qui l'étoient toujours le mieux, aux dépens de qui il appartiendroit. Gaveau, ce marchand de chevaux dont Molière a immortalisé le nom, en le mettant dans sa comédie des Fâcheux (i), étant un matin au lever de Monsieur de
(1) Acte II, scène vi.