‹ Lettres de Boursault à Monseigneur de Langres. Publiées et annotéesChapitre 9 sur 13 · DORANTE · texte numérisé non relu

DORANTE

C'est un cheval aussi bon qu'il est beau, Et que ces jours passés j'achetai de Gaveau.

A. MONSEIGNEUR l8t>

la Feuillade pour lui demander deux cents louis d'or qu'il lui devoit, Monsieur de la Feuillade commanda à un valet de chambre de lui aller chercher six papillons morts qui étoient dans un tiroir de son cabinet. Votre Grandeur se souvient que pendant un an ou deux on fut à la Cour et à Paris même, dans un engoûment pour les papillons qui étoit une espèce de manie. On étoit, si j'ose me servir de ce mot, enthousiasmé de la beauté de leurs ailes; et ceux qui n'en avoient pas de peints dans leur cabinet, ne passoient pas pour gens de bon goût. Monsieurdela Feuillade, qui enchérissoit toujours sur les modes, ayant fait apporter ses papillons, demanda à Gaveau ce qu'il en pensoit. «Ah, Monsieur, s'écria Gaveau, la belle chose ! L'arc-en-ciel n'a pas de si agréables couleurs; et j'aimerois mieux une aile de vos papillons, que toutes les queues de paon qui sont en France.» — v-Hél que V imagines-tu que cela vaille?» lui dit M. de la Feuillade. — « Ma foi, Monsieur, répondit Gaveau, cela est trop beau pour n'être pas cher: je crois qu'ils valent tout au moins mille écus. » — « Tu as raison de dire tout au moins, repartit

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M. de la Feuillade; ils valent davantage : mais comme je ri ai point d'argent présentement, prends-les; je te les donne pour les deux coureurs que je te dois. » — « Oh! parbleu, Monsieur, répliqua Gaveau, je vous remercie : mon négoce est de chevaux, et non de papillons ; et quand je vais en Espagne ou en Danemark chercher les plus beaux chevaux de ces pays-là, si je ne portois que des papillons, je ne ramènerois guère de marchandise. » M. de la Feuillade, voyant que ceux-là ne l'accommodoient pas, en fit apporter six autres. « Et de ceux-ci, mon ami Gaveau, qu'en dis-tu? de quel prix crois-tu qu'ils soient ? » Gaveau, qui les trouva incomparablement plus beaux que les premiers, en fut charmé, et dit que si on les donnoit à deux mille écus, c'étoit pour rien. « Eh bien, reprit M. de la Feuillade, je te les donne, et rends-moi mon billet; avec qui gagneras-tu, si ce n'est avec un grand seigneur comme moi? » Le pauvre Gaveau, n'en pouvant tirer autre chose, fut s'en plaindre à Monsieur le comte d'Aubusson, père de M. de la Feuillade. «Je viens, Monsieur, lui dit-il, de voir Monsieur votre fils, et

de lui demander deux cents louis qu'il me doit pour deux chevaux dont j'aurois eu mille écus d'un autre. » — « Hé bien, mon enfant, que fa-t-il dit? » lui demanda le bonhomme. — « Lui, Monsieur?

répondit le maquignon; il s'est moqué de moi, et m'a voulu payer en papillons. » — « Tu devois les prendre, repartit le comte d'Aubusson; cela valoit mieux que rien. » De sorte que Gaveau a été contraint d'attendre jusqu'à cette haute fortune où la valeur de Monsieur le duc de la Feuillade l'a élevé, qui lui a procuré le moyen, et tout ensemble le plaisir qu'a un aussi galant homme que lui de payer ses dettes.

Pendant que je suis sur le chapitre de Monsieur de la Feuillade, je vais, Monseigneur, vous apprendre une aventure qui lui est arrivée avec Santeuil, depuis que vous êtes parti d'ici pour votre diocèse. Santeuil, qui a, comme V. G. sait, un si beau génie pour les vers latins, ayant appris qu'on lui avoit retranché une pension de huit cents livres, que les belles inscriptions qu'il a faites par Paris lui avoient attirée, fit une épigramme latine au roi, pour tâcher de la faire rétablir, et

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la mit sous la protection de Monsieur de la Feuillade. Douze ou quinze jours après, Santeuil étant retourné à Versailles, fut voir Monsieur de la Feuillade, qui lui dit qu'il avoit montré son épigramme à Monsieur de Meaux, et qu'il ne l'avoit pas trouvée trop belle. « Monsieurde Meaux ! répondit brusquement Santeuil: un bon ignorant. » — « Comment, reprit Monsieur de la Feuillade, animé d'une violente colère, Monsieur de Meaux ignorant ! Lui, de qui l'esprit est d'une si vaste étendue; qui est une des plus brillantes lumières de l'Eglise; et dont le mérite est connu par tout le monde chrétien; Monsieurde Meaux ignorant ! » — « Je demeure d'accord, répliqua Santeuil, qu'il est tout ce que vous dites : grand évêque, grand théologien, grand prédicateur, grand controversiste ; il a fait enrager Claude et Jurieu: mais c'est un ignorant en vers latins, dont je ne voudrois pas pour être mon caudataire sur le Parnasse (i). Il faut que vous et lui vous

(i) Santeuil fut bien obligé d'en rabattre. Bossuet le contraignit d'abandonner la fable et de ne plus célébrer que Dieu. Le pauvre chanoine fit sa soumission dans une pièce intitulée : Poeta Christianus, en tète de

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ayez oublié que je suis Santeuil; lui, d'avoir la hardiesse de blâmer mes vers, et vous l'assurance de me le dire. » Monsieur de la Feuillade, qui s'aperçut qu'il y avoit plus que de l'enthousiasme dans Santeuil, avoit déjà la main sur la garde de Tépée en cas que sa fureur poétique allât plus loin; quand Santeuil ajouta à ce qu'il lui venoit de dire : « Ecoutez, Monsieur, je ne puis trahir la vérité : comme vous êtes le premier homme du monde pour la guerre, je suis le premier homme du monde pour les vers latins; et je ne crois pas qu'il y en ait aucun sur la terre assez hardi pour nous disputer cette primauté. » Adouci par ces flatteuses paroles de premier homme du monde pour la guerre, Monsieur de la Feuillade dit à Santeuil de l'attendre, et s'en alla surle-champ trouver le roi, qui lui parut de fort bonne humeur. « Sire, lui dit-il, Votre Majesté aura de la peine à croire ce que je lui vais dire : je viens de voir un homme plus fou que moi. » Le roi, qui

laquelle une vignette le représentait à genoux devant l'évèque de Meaux, sur les marches de la cathe'drale, la corde au cou, et jetant ses poésies profanes dans un grand feu.

se prit à rire, lui demanda qui ce pouvoit être. «C'est Santeuil, lui répondit-il:

mais, Sire, c'est un fou qui a un mérite que bien des sages n'ont pas; et qui a fait des vers à la gloire de Votre Majesté, qui ne dureront pas moins que sa statue de la place des Victoires. Il n'est pas juste, continua-t-il, qu'un homme capable d'en immortaliser d'autres, soit en danger de mourir de faim. Il avoit une pension de huit cents livres, qui a été supprimée, et que je viens supplier Votre Majesté de rétablir; sûr que c'est une action aussi équitable qu'elle en puisse faire. » Le résultat de tout, c'est, Monseigneur, que Monsieur de la Feuillade, qui un peu auparavant avoit failli à se colleter avec Santeuil, lui obtint le rétablissement de sa pension; dont Santeuil lui a fait un remercîment plus beau que Virgile n'en a jamais fait à Mécénas.

Ce n'est pas, Monseigneur, la seule aventure qui soit arrivée à Versailles depuis que vous n'y avez été. La veille de la Toussaint, Monsieur le maréchal de Gramont, le meilleur ami que vous ayez, en eut une qui mérite bien que V. G. lui

en fasse compliment ( i ). De malheureuses pilules qu'il avoit prises le jour précédent ayant différé leur effet jusqu'au lendemain, il entendit ses entrailles, au lever du roi où il étoit, qui faisoient un tonnerre, présage infaillible d'un prochain orage. Le lieu étant trop propre pour une pluie qui l'étoit si peu. il prit ses mesures pour la faire tomber ailleurs : mais comme ce jour-là il faisoit un froid assez aigu, Monsieur de Gramont, qui avoit une casaque magnifique, mais embarrassante dans l'occasion dont il s'agissoit, pria des gardes du roi qui jouoient, de la lui garder. Je vous en ai assez dit pour exciter

(i) En se reportant toujours à l'année 1697, il y avait une double impossibilité de la part de Mgr de Langres d'adresser ce compliment au maréchal de Gramont, puisque le premier était mort depuis deux ans et le second depuis dix-neuf. Du reste, Boursault eût pu faire un meilleur choix parmi les nombreuses excentricités qu'on prête au maréchal. Celle-ci, par exemple, racontée par l'auteur des Jeux d'esprit et de mémoire, est un précieux trait de caractère : « Un chevalier venant lui faire ses confidences et lui dire que son père étoit mort en province depuis deux mois, et qu'il l'avoir, chargé, en rendant les derniers soupirs, de lui dire qu'il perdoit un fort zélé et effectif serviteur, le maréchal, écoutant le compliment, dit au chevalier : « Huit jours après votre mort...» Et après avoir fait un tour de salle, il répéta : « Huit jours après votre mort, vous ne serez pas si puant qu'étoit feu votre père. Oh! le puant homme que c'étoit ! »

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la curiosité de V, G., c'est aux vers suivants à vous apprendre le reste :

Un duc déjà vieux, mais galant,

Ayant d'un besoin violent Dans la chambre du roi senti plus d'une attaque, Pria deux officiers qui jouoient au volant De vouloir un moment lui garder sa casaque.

Sa besogne faite, aussitôt

Il revient chercher son dépôt;

Mais le bon seigneur trouva blanque :

« Ma casaque, Messieurs, leur dit-il, s'il vous plaît.» — « Elleest, Monsieur... Quediable! où donc est-ce qu'ell Elle étoit tout à l'heure où je vois qu'elle manque. Il n'est passé par là que Mon sieur...» — « Que Monsieur...

— « J'airnoins de mémoire qu'un lièvre : D'un aveu général il est homme d'honneur; Eh, mon Dieu! j'ai son nom sur le bord de la lèvre. C'est, Monsieur... aidez-moi... d'Olignic.d'Olignac...» Le duc branlant la tête à ce nom auvergnac : « En vain à la chercher, dit-il, on s'évertue :

S'il s'agit de Gnic ou de Gnac,

Je tiens ma casaque perdue. »

On dit, Monseigneur, qu'il rit une rime plus riche: mais j'ai trop de respect pour oublier à qui j'ai l'honneur d'écrire.

Ce n'est pas faire grand tort à la réputation d'un homme de dire que dans sa jeunesse il ait été d'une complexion amoureuse; et que Vénus l'ait fait quelquefois repentir de s'être joué à elle. Il y a peu de jeunes gens qui n'aient eu de

cuisants souvenirs de ses faveurs, et qui par la suite n'en ont pas été moins galants hommes. Celui dont j'ai à parler en va faire foi. Un Monsieur Adam, gentilhomme d'une province qu'il n'est pas nécessaire de nommer, ayant moins d'inclination pour les armes que pour les belles-lettres, se donna tout entier à l'étude, et y réussit parfaitement. Il n'étoit pas de ces savants féroces, qui avec toute la science qu'ils ont, ne savent pas vivre. Il étoit civil, bien fait, complaisant; et quoiqu'il eût l'esprit fort, il ne laissoit pas d'avoir le cœur tendre. Il aimoit les belles, et n'en étoit pas haï; et plus d'une en auroit pu dire quelque chose. Son père, qui eut peur qu'il ne se jouât à quelqu'une qu'on le forceroit peut-êtred'épouser, lui proposa une tille belle, riche et sage (quel prodige!), à quoi ayant topé, le mariage fut bientôt conclu. Avant que de le célébrer, il fut question de le pourvoir d'une charge: ce qui l'obligea à faire un voyage à Paris pour acheter celle de lieutenant général de la ville où il demeuroit. Il y trouva un jeune avocat avec qui il avoit étudié : et comme ils faisoicnt ensemble de fréquentes petites débauches,

Adam le pria un jour de lui en faire faire une complète. Son ami crut ne lui devoir pas refuser cette satisfaction, et le mena chez Louison Darquien, où Adam fut charmé de la beauté et de la magnificence des filles qui y étoient. Il ne fut pas longtemps sans s'apercevoir de la visite qu'il leur avoit rendue ; et ce qu'il y eut de plus fâcheux, Dalencé (1) s'en aperçut aussi: car Monsieur Adam, qu'on attendoit en son pays pour se marier, ne voulut pas faire un don nuptial à sa femme, semblable à celui qu'il avoit reçu. S'étant donc retiré chez Dalencé pour se faire traiter plus commodément et avec plus de secret, il le fit savoir à son ami, et le pria de l'y aller voir. Dalencé demeuroit attenant l'église de Sainte-Opportune (2), dans une maison qu'on appeloit le palais de Cypris; à cause que les disciples de cette déesse l'avoient construite à la sueur de leur corps. L'ami de Monsieur Adam

(1) Nom d'un chirurgien célèbre, qui figure dans la X« satire de Boileau. Mais c'est du fils qu'il s'agit ici. Le satirique parle d'une savante :

D'un nouveau microscope on doit en sa présence Tantôt chez Dalencé faire l'expérience.

(2) Cette église, située sur la place qui porte son nom, fut démolie en 1797.

l'y étant allé demander, on lui dit d'abord qu'on ne le connoissoit point, pour ne pas divulguer sa turpitude : mais ayant fait voir le billet qu'il en avoit reçu, on lui dit de monter au second étage, et d'entrer dans une grande allée, qui le conduiroit à une petite où il trouveroit au numéro XIII la personne qu'il cherchoit. Il y monta, et trouva plusieurs petites loges, comme des cellules de moines, avec un chiffre sur chaque porte; et comme il approchoit de celui qu'on lui avoit marqué, il eut peur de se méprendre, et cria: a Adam, ubi es?» Adam, qui avoit l'esprit présent, ayant reconnu la voix de son ami, lui répondit aussitôt : « Millier, quam dedisti mihi sociam, dédit milii... » Après avoir fait bien et dûment pénitence de son péché, Monsieur Adam s'en retourna pur et net dans son pays, où il se maria richement. Il est venu bien des fois à Paris depuis ce temps- là; mais Louison Darquien ni Dalencé n'en ont rien su. Un chanoine de Chaumont, qui m'est tantôt venu voir, et qui le connoît particulièrement, m'a assuré qu'il alloit souvent à Langres. Cela étant, Monseigneur, je ne doute point qu'il ne vous

aille rendre ses devoirs ; et s'il vous plaisoit de le mettre sur ce chapitre, une scène si plaisante seroit capable de vous guérir de la goutte.

Il y a peu de jours que nous faillîmes à perdre un grand prélat, et sans contredit d'une des meilleures maisons qui soient en France. C'est dommage qu'il le sache si bien. Personne ne disconvient qu'il n'ait beaucoup de mérite : mais il en disconvient encore moins que personne, et le plaisir qu'il prend à se louer empêche que les autres ne le louent. On dit que dans les moments les plus périlleux de sa maladie, il contestoit avec Dieu, sans que les qualités pussent nuire ni préjudicier ; et que dans ses actes d'humilité les plus ardents et ses anéantissements les plus profonds, il lui fut impossible d'oublier ce qu'il a l'honneur d'être. C'est le sujet de ce madrigal :

Un prélat de bonne maison,

Ou bien il n'en est point en France,

De la grandeur de sa naissance

Se souvint une fois un peu hors de saison. Dans une maladie extrême, Exténué, languissant, blême;

Mais toujours de son sang soutenant la splendeur ; Par votre puissance suprême,

Seigneur, s'écrioit-il, en parlant à Dieu même, Ayc\ pitié de Ma Grandeur.

Je ne puis comprendre quel fut le dessein de François Ier, quand il fit élever au bois de Boulogne cette vilaine masse de bâtiment, à quoi il donna le nom de Madrid. On dit que ce fut pour éterniser le souvenir de sa prison (i) : il me semble qu'il étoit bien plus naturel de souhaiter qu'on en perdît la mémoire. Il n'est pas étonnant que la France, tant de fois victorieuse de ses ennemis, en ait été une fois vaincue : on sait que le sort des armes est journalier, et que la fortune ne se déclare pas toujours pour la justice: mais que nous immortalisions nousmêmes notre défaite, c'est, Monseigneur, ce qui ne me tombe pas sous le sens ; et je ne passe jamais par là, que je ne veuille mal à ce grand roi, si estimable d'ailleurs d'avoir, pour ainsi dire, cimenté lui-même la gloire de nos ennemis. Aucun Espagnol ne vient en France, dont l'orgueil ne soit encore chatouillé, quand cette

(i) Ce château avait été bâti sur le plan de celui où François i«r avait subi sa captivité. Démoli parles ordres de Louis XIV, il est remplacé aujourd'hui par un restaurant qui en a gardé le nom.

antiquaille vient à lui frapper les yeux ; et qui ne s'applaudisse de l'avantage que sa nation eut sur la nôtre, lorsqu'elle fit un si fameux prisonnier. Un des jours de ces dernières vendanges, en revenant de Suresnes, où nous étions allés nous réjouir, trois de mes amis et moi, nous fîmes arrêter notre carrosse devant un si bizarre château: et après l'avoir un peu regardé, chagrin de le voir bâti d'une manière si solide, je fis sur-le-champ ce peu de vers, moins pour chercher à paroître un bon poète, que pour montrer que je ne suis pas un mauvais François. Tout méchants qu'ils sont, je voudrois que le roi les eût vus : peut-être Sa Majesté trouveroit-elle que j'ai raison.

N'en déplaise à François Premier, Son château de Madrid, dans le bois de Boulogne,

Est pour un si digne guerrier

Une assez indigne besogne.

Grand roi, dont la valeur de moment en moment A sur tes ennemis victoire sur victoire,

Anéantis ce monument

De notre honte et de leur gloire.

Ce seroit une belle chose que la faveur, si elle n'étoit point si fragile : mais la peine qu'il y a à l'acquérir, les soins qu'il

faut avoir pour la conserver, et la douleur que Ton sent quand on la perd, devroient bien en rebuter les plus avides. Il n'y a point d'homme qui ait tant d'encenseurs qu'un favori, et si peu d'amis. Il a le plaisir de ne faire sa cour qu'à son maître, et de voir une infinité de gens lui faire la leur : mais quel fond peut-il faire sur des gens qui suivent uniquement la faveur, et qui étant venus avec elle, s'en retourneront quand elle le quittera ? Pour ne pas fatiguer V. G. par l'exemple de tant de favoris qui n'ont pas trouvé un seul ami dans leur disgrâce, je ne lui en veux citer qu'un qui mourut il y a deux ou trois ans; fort vieux à la vérité; mais pourtant moins chargé d'années que de dettes.

Un favori de Louis Treize,

Dont la faveur ne dura pas

(Ce favori, par parenthèse,

Est le marquis de Barradas) (i) :

Tant que du roi, son maître, il eut lesbonnesgrâces Chacun à le servir se fût sacrifié :

Et dès qu'il fut disgracié

On évitoit jusqu'à ses traces.

Tels sont les favoris au retour du bonheur :

Quand ils cessent d'être en faveur,

(i) Voir plus haut, p. 74.

On cesse de chômer leur fête :

A tenir leur bassin tel faisoit ses efforts, Qui le leur jette sur la tête Au moment qu'ils en sont dehors.

Au mois de juillet dernier, un marquis des mieux faits et des plus qualifiés de France; en un mot, Monseigneur, qui vous est parent (V. G. effacera, s'il lui plaît, cet endroit, si elle ne trouve pas à propos qu'on le sache) ; ce marquis, disje, ne pouvant dormir, se releva à une heure après minuit, commanda de mettre les chevaux au carrosse ; et à la faveur de la lune qui étoit fort claire, se fit mener du côté de Ménilmontant. En passant par un chemin bordé de deux haies vives, une dame en déshabillé assise surdu gazon au pied d'un arbre, voyant le carrosse s'approcher, se leva promptement, et demanda : « Est-ce vous, Monsieur le marquis? Vous me faites longtemps attendre.» Le marquis, qui n'étoit pas préparé à cette rencontre, ne laissa pas de répondre: « Oui, Madame, c'est moi; » et de descendre au plus vite de carrosse. La dame qui d'abord le reconnut, et qui en étoit connue de même, fut embarrassée, parce que ce n'étoit pas lui qu'elle attendoit.

Quand clic se fut un peu remise : « Eh ! bon Dieu, Monsieur le marquis, lui ditelle, que venez-vous chercher ici à Prieure qu'il est ?» — « Mais vous-même, Madame, lui répondit le marquis, qu'y cherchez-vous? » — « Moi, répliqua-t-elle.

je cherchois... je cherchois... » — « Hé, qui ? Madame, lui repartit le marquis ; apprenez-le-moi, je vous en conjure : j'ai trop de respect pour vous pour abuser de votre confidence : si je ne suis pas assez heureux pour mériter des grâces, je suis assez généreux pour ne pas envier celles que l'on fait à d'autres, et assez discret pour les ensevelir dans un éternel oubli. » — « Eh! que voulez-vous que je vous dise? reprit-elle; vous pouvez bien penser qu'une femme comme moi n'est pas ici à l'heure qu'il est sans avoir quelque vue. Je vous ai déjà dit que je cherchois... » Le marquis, voyant que sa présence lui causoit de la confusion, ne voulut pas lui en faire davantage; et se contenta de lui dire, avec autant de malice que d'esprit: «.Adieu, Madame, adieu; je ne voudrois pas pour mille pistoles avoir perdu ce que vous cherche^. » Après quoi il remonta dans son carrosse, et la

laissa chercher ce qu'apparemment elle trouva(i). Pourmoi, Monseigneur, quand je chercherois encore quelque chose pour vous divertir, je ne pourrois où la mettre : je suis au bout de mon papier, de ma bougie et de mes yeux ; et je serois aussi embarrassé que la dame, si j'avois autre chose à vous dire qu'à vous assurer que personne ne sera jamais avec plus de respect que moi,

Monseigneur,

De Votre Grandeur,

Le très humble et très obéissant serviteur.

(i) On trouve la même anecdote dans une lettre de BLissy-Rabutin à M'°j de Sévigné (19 octobre 1675). Il nomme les personnages. L'homme n'est pas un marquis: c'est le chevalier de Rohan, et la femme, la marquise d'Heudicourt. Quant au lieu de la scène, c'est une galerie de Fontainebleau.

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