‹ Lettres de Champollion le jeune (volume 2)Chapitre 10 sur 78 · AU CHEVALIER LODOVICO COSTA · texte numérisé non relu

AU CHEVALIER LODOVICO COSTA

Paris, 15 février 1824.

Monsieur et cher ami.

J'ose espérer, quoique j'aie quitté Grenoble pour Paris, que vous ne m'aurez pas tout à fait oublié. J'ai, d'ailleurs, eu le soin, l'année dernière, de me rappeler à votre souvenir en vous envoyant, par les Affaires Étrangères, ma Lettre à M. Dacier, contenant ma découverte de l'alphabet hiéroglyphique.

Cette brochure vous était adressée aux Archives Royales à Turin. Depuis j'ai continué mes recherches Égyptiennes avec le plus heureux succès; j'ai pu enfin présenter à l'Institut l'ensemble de la théorie hiéroglyphique et de tout le système graphique Egyptien. Mon ouvrage a été accueilli avec bienveillance, et le Roi, sur la proposition formelle de l'Institut, en a ordonné l'impression à l'Imprimerie Royale. — Mon nouvel ouvrage paraîtra dans quelques jours, et voilà l'Egypte entière ouverte à l'érudition moderne. Tous mes résultats sont fondés sur les monuments dont ils donnent l'interprétation, et il n'y en a plus un de muet pour

BlBL. HGYPT., T. XXX. 1

moi, pourvu qu'il porte un des symboles religieux ou quelque inscription Égyptienne.

Vous devez penser avec quel empressement je les cherche et je les étudie. Vous trouverez dans mon ouvrage que je me propose de vous envoyer dans peu de jours l'indication du sujet et de l'époque de la plupart des obélisques publiés, de toutes les grandes statues connues, et l'époque des temples et des palais reproduits dans la Description de l'Egypte. Il n'y a point de cercueil de momie, de figurine ou d'amulette qui ne me fournissent un renseignement historique ou religieux. Vous comprendrez, par là, avec quel empressement j'attendais à Paris la collection d'antiquités Égyptiennes de M. Drovetti, qui est un Musée tout entier et qu'on nous flattait toujours de l'espoir d'amener en France. On m'assure aujourd'hui que S. M. le Roi de Sardaigne vient d'en faire l'acquisition. Elle ne sera donc pas perdue pour la science, puisqu'elle appartient à un Souverain dont les ancêtres ont tant fait pour les lettres, et à un pays dont les savants leur ont rendu tant de services.

Ce serait un bien grand service que le catalogue descriptif et raisonné de cette collection magnifique, et votre Souverain ne le refusera pas à l'Europe savante, qui le réclame de sa munificence : à Paris, à Londres, à Vienne, en Prusse, en Russie, on publie ce qui arrive d'antiquités Égyptiennes. Le catalogue raisonné de la collection Drovetti, où chaque OBJET serait suffisamment décrit et expliqué pour que les savants n'eussent pas besoin de sa figure, deviendrait leur manuel et un guide bien important pour eux.

Les manuscrits des Papyrus sont aussi d'un bien haut intérêt. Il y en a un certain nombre à Paris, que j'ai moi-même déroulés par des procédés très sûrs, et que j'ai fait rapprocher sur des cartons et relier pour rendre leur étude plus commode. Pensez-vous que votre gouvernement se décide à faire faire ce catalogue et cette classification d'une manière utile aux lettres? Dans ce cas, j'irais volontiers passer quel-

ques mois à Turin pour cet objet important. Je rédigerai^ ce catalogue d'une manière satisfaisante, j'ose l'espérer. Son impression ne serait pas une dépense pour votre gouvernement, puisque ce catalogue serait recherché partout; je ne demanderais pour cela qu'une indemnité de mes frais de voyage et de séjour.

Permettez-moi d'ajouter que, m'étant occupé toute ma vie d'antiquités Egyptiennes et ayant fait à ce sujet des travaux que l'Europe savante a bien voulu juger être de quelque importance, je crois être la personne la mieux préparée à classer et à cataloguer l'importante collection acquise par votre Roi.

Voyez, Monsieur et cher ami, si ma proposition pourrait convenir, et croyez au vrai plaisir que j'éprouverais à vous rendre votre visite de Grenoble et à me trouver au milieu des savants de Turin, dont la connaissance personnelle et la frécjuentation me procureraient tant d'avantages. Je serais surtout très flatté si M. le Comte de Balbe voulait bien, sur votre recommandation, prendre mon projet sous ses honorables auspices;. j'attends de votre amitié la réussite d'un plan auquel se rattachent les études do ma vie tout entière. Veuillez m'écrire quelque chose à ce sujet et rester toujours persuadé de tout le prix que j'attache à votre estime et à votre amitié.

Je vous prie d'agréer le nouvel hommage de mon sincère attachement,

J.-F. Champollion LE Jeune.

P.-S. Ayez la bonté de m'accuser de suite la réception de ma lettre. Donnez-moi votre adresse précise et dites-moi surtout si la collection est arrivée ii Turin et si elle est décaissée et déballée.

A CHAMPOLLION-FIGEAC

. Grenoble, 22 mai 1824.

Je suis arrivé ici, mon cher ami, sans avoir éprouvé aucun fâcheux effet des trois nuits blanches que je redoutais singulièrement. Je me porte mieux que je ne croyais ;

j'augure donc que le voyage me sera très salutaire sous le rapport purement corporel. Quant aux avantages spirituels, je les regarde comme assurés. J'ai trouvé ici une lettre de

M. Costa, datée du 15 mai Il me conseille, pour éviter

le désagrément des douanes, de faire mettre une caisse à l'adresse de M. le Comte Roget de Cholex, premier secrétaire d'État de S. M. le Roi de Sardaigne pour les affaires

de l'Intérieur, à Turin J'attendrai sa réponse et la tienne

avant d'écrire à Costa, qui demande d'être averti de cela pour prendre toutes les mesures en conséquence.

J'ai vu le bon Égyptien Artaud à Lyon ; il m'a montré ses

petites bribes. J'y ai remarqué un masque tout entier

en plâtre assez fin, mais dont le travail est d'une élégance et d'une perfection admirables. Je n'ai rien vu de plus beau, et c'est certainement de style égyptien. Cet admirable objet d'art conserve encore des traces de couleur noire et rouge

sur les cheveux et les joues. — Le mont Cenis, dit-on,

est encore encombré de neige, mais d'ici à huit jours elle aura le temps de fondre. Mille respects à M. Dacier et mille choses à tous ceux que nous aimons et qui nous le rendent. Je t'embrasse et suis tout à toi de cœur,

AU MEME

Grenoble, 31 mai 1824.

Je t'eusse écrit le jour môme de mon arrivée, s'il

m'eût été possible de trouver un moment favorable, mais, assassiné de visites du matin au soir, il m'a fallu renvoyer au lendemain l'accomplissement de ce qui était pour moi autant un devoir qu'un plaisir et un besoin. Sic voluntfata. Je m'en dédommagerai aujourd'hui, — j'espère, si le ciel n'est pas contre moi. Mon départ pour Vif eut lieu le surlendemain de mon arrivée Je trouvai toute la famille en

bon état Ma petite commère est grasse à lard ; elle remplit parfaitement sa tâche, mange, crie, mange, — dort et recrie à l'avenant. On prétend qu'elle me ressemble. J'ai bien reconnu mon teint et mes sourcils, — pour le reste il en sera ce que Dieu voudra.

Je comptais beaucoup travailler à Vif, mais le repos et le calme des champs ont détendu tous mes ressorts. Mes tintements sont revenus; ils ne m'ont plus quitté, et j'ai un peu senti les fatigues du voyage. Je suis cependant assez bien pour remonter en voiture dans trois jours et pour trois jours. On a écrit hier pour arrêter une place dans la diligence de Lyon à Turin; j'irai la joindre à Chambéry jeudi prochain

Il parait, d'après ce que tu me mandes, que les antiquités Égyptiennes arrivent à force; je te remercie des bons détails que tu me donnes, — il y a du fort curieux dans tout cela. L'annonce des deux colonnes de granit trouvées à Bubaste m'intéresse surtout, et, principalement, si le cartouche

1. Charles Renauldon, ami do Champollion, nous apprend que celuici, malgré sa faiblesse, se rendit à Vif par It^s sentiers escarpés qui conduisent au château d'Échiroiles, tant il était avitle d'en admirei- de nouveau les alentours pittoresques. ËchiroUes ;ipparten;)i( ;ni\ IJ"ii.iuldi>n.

qu'elles portent est bien celui d'Aménophis II. La matière et l'antiquité du travail de ces colonnes monolithes en font des objets de la première importance. Si Saulnier était raisonnable, il serait convenable d'engager M. le Duc à y y V J

insister près du gouvernement pour qu'on en fit l'acquisition pour le musée actuel ou pour le musée futur : ce serait à la fois deux magnifiques pièces d'ornement et d'étude, mais des masses pareilles ne peuvent convenir qu'à un musée public! Je suis seulement étonné qu'un monument d'Aménophis II se trouve en basse Egypte, et à Bubaste surtout : je ne serais point étonné que Le Lorrain n'eût confondu le prénom de Psammus ou celui de Sésonchis, à'Osorchon, avec celui de Memnon, qui d'ailleurs est très mal gravé dans l'ouvrage du D"^ Young.

Quant au sarcophage de la rue de Cléry, le nombre des inscriptions et la belle exécution des figures le rendent pour ainsi dire nécessaire à la collection de M. de Blacas. Si on

pouvait l'avoir pour 1 .200 francs, l'acquisition est à faire.

— La petite impression que tu m'as envoyée ne contient que des titres sacerdotaux, parmi lesquels le dernier, p!| X Pi l^^. ri'^ scribe de Phtah et scribe du temple de la Demeure d'Osiris, est très remarquable en ce qu il renferme un nom sacré de ville Égyptienne. C'est, selon toute apparence, celui de Busiris, bourg placé aux portes de Memphis et dans le voisinage des Pyramides. Le titre de scribe de Phtah, divinité éponyme du nome Memphite, donne une grande probabilité à mon opinion. Je ne serais point surpris que ce sarcophage vint de Saccara ou des environs des Pyramides. Le groupe jjj.s se trouve dans l'Inscription de Rosette, avec le sens temple; c'est une variante de P qui s'y trouve aussi, tout comme le caractère figuratif symbolique ri ■ Le groupe ri '^ est certainement un nom de ville, puisqu'il est suivi du déterminatif ^® Région, comme

les noms d'autres villes Égyptiennes Manlak (Philce) ,

Pselcis, Sné (Esné), etc.

Tu reconnaîtras le nom des défunts principalement aux

]jl, f^, ^^. Le cartouche A

groupes finaux ^ ou

se trouve sur les monuments Lagides et Romains et surtout sur un bas-relief de Philse et sur le zodiaque de Dendéra, à la fin de la colonne d'hiéroglyphes ^ -^ parallèle à celle qui renferme le titre aù^oxpaTcop.

Je suis convaincu que ce cartouche est celui du Dieu Horus, considéré comme Dynaste, et appartient au même

et C /"^T^ n^^i sont ceux (ïOsiris alphabet, le cartouche g^p (Har ou Hor), le cm (Sôni), Déesse V y le cartouche B, phonético-symholifj/w, le titre : Très bienfaisant, un des noms d'Osiris, exprimé en grec dans Plutarque par le mot 'Aya- OoTzo'.ôc Je termine ici ma lettre

ordre que celui-ci : B ^ \ et d'Isis. Lu par mon -^^ A contient les lettres cartouche C : Déesse Sœur (Adelphe), et

dj

AU MEME

Grenoble, 3 juin 1824.

Demain, à six heures, je quitterai Grenoble pour

prendre samedi matin, à trois heures, à Chambéry, la diligence de Turin, dans la(|uclle il n'a point été possible de trouver une place pour le départ du jeudi. Ce petit retard est du reste fort insignifiant, puis(|ue j'arriverai toujours dimanche G dans la capitule du Piémont : ce sera le i^oir, au

lieu du malin Ma première lettre sera donc datée de

Turin où je compte arriver sans encombre, les nouvelles

de ce matin étant très satisfaisantes relativement au mont Cenis, qui est dégagé.

Il serait bon que M. le Duc de Blacas acquît le sarcophage du Scribe de Busiris. Je commence à croire aussi que ce titre Ui ou autres variantes analogues pourraient fort bien se rapporter à quelques titres de confréries établies dans les temples, et ne signifier qu'Inscrit : je serai à même de décider cette question d'une manière plus positive après avoir visité les momies de Turin, — Il serait convenable aussi qu'on fît l'acquisition des deux Pyramides, au moins de celle (n*' 2) qui porte Ammon d'un côté et Anubis de l'autre.

Les plus belles d'entre les figures funéraires en bois et en pierre, mais en pied (et non en gaine, comme celles que j'ai achetées à la vente Rafaelli), pourraient dignement figurer dans la collection de M. le Duc. Je présume que tu l'auras déjà vu plusieurs fois, et te prie de lui renouveler l'expression de toute ma reconnaissance Il est inutile de penser

aux quatre canopes, vu qu'ils sont de taille très inégale et qu'il me sera facile d'en trouver d'assortis, et relatifs au même individu, à Marseille, où s'entassent chaque jour les débris les plus portatifs de la vieille Egypte. Il faudrait surtout viser à ces groupes peints de deux figures, et ne point perdre de vue l'homme au poignard et aux agrafes à tête de lion, surtout ceux qui ont des inscriptions.

Je suis ravi que vous ayez trouvé le fameux secret des empreintes en papier'. Celle que j'ai reçue est plus que suffisante, tout y est clair et très reconnaissable. Je te prie donc de ne laisser échapper aucune inscription ou basrclicf en creux, ou en relief dans un creux, dont il te sera possible, ainsi c^u'à l'ami Dubois, de faire prendre copie par le nouveau procédé. J'en ferai de mon côté de très nom-

1. Voir, plus loin, la lettre du 14 juin 1824 pour la méthode de ChampoUion.

breuses applications à Turin et ailleurs, et je saurai, en arrivant, si vous avez rencontré juste en employant la brosse, qui rend en effet un très clair compte des inégalités et des déplacements de surface qu'on remarque au revers des empreintes que m'a envoyées le Comte de Balbe. Si j'obtiens sur les lieux des documents nouveaux à cet égard, j'en ferai part de suite ; en attendant, je rends iiommage à votre génie et vous prie tous de l'exercer dans toutes les occasions et de faire un petit magasin d'empreintes, per fas et même yjc/' nefas, si cela est nécessaire.

Quant aux rêveries de M. de Hammer, je verrai.

d'après sa lettre, ce qu'il sera convenable d'y répondre; mais sa manière d'étymologiser sur les caractères phonétiques ne me convient pas du tout, et je lui laisserai de bien bon cœur toute la gloire de ces rapprochements.

Je comptais t'envoyer plusieurs choses terminées et exécutées à Grenoble : j'ai tout commencé et je n'ai rien fini; ma pauvre tète m'a occupé, et mon estomac de même a beaucoup soufïert par les secousses du voyage dont je n'ai

senti les effets que deux jours après mon arrivée. Mais

me voilà en état de recommencer. Le tout est d'arriver entier à Turin, et je suis peu inquiet sur le reste; le plaisir de la nouveauté, le bon air et le beau ciel de la plaine lombarde me remettront en quinze jours. — Je te prie de présenter mes respects à M. Dacier; je n'oublie point quel intérêt il prend aux jolis petits pieds des dames Égyptiennes. On m'a dit à Lyon que la collection Drovetti contenait une cinquantaine de paires de souliers. Je ne doute point qu'il ne s'en trouve dans le nombre plusieurs dignes de fixer l'attention de notre vénérable patron. Je me propose donc d'en dérober une paire ou deux à son intention seulement. Il pourra alors, comme Dcnon, faire un larcin d'amour dans la lignée des Pharaons. —

AU MÊME

Turin, 8 juin 1824.

Je suis arrivé hier matin, mon clier ami, en très bon état de santé, dans cette capitale qui est sans doute la plus régulièrement bâtie de toutes celles de TF^urope. Je comptais m'y trouver le 6 au soir, mais l'entreprise a jugé à propos de coucher à Chambéry et à Saint-Michel, au fond de la vallée de Maurienne. En parcourant la route de Saint-Michel à Suse, je me suis félicité de cette détermination : les chemins sont magnifiques, mais tracés sur le penchant de précipices affreux, et il n'y a jamais trop de jour pour guider une grosse diligence. Le fameux mont Cenis est une véritable promenade au Jardin des Plantes, tant la route est large, unie et magnifique en montant. La descente seule est pénible, — non que le chemin soit moins beau, mais parce qu'il faut avoir l'œil alpin et habitué à regarder sans émoi de haut en bas, pour ne pas éprouver une inquiétude assez vive pendant la descente jusques à Suse, d'où l'on aperçoit enfin la plaine de Lombardie.

J'ai visité un très beau monument en mettant le pied sur la terre classique : c'est l'arc de triomphe de Suse. Les proportions en sont charmantes, très pures, mais les basreliefs qui le décorent sont d'un fort mauvais goût. Les figures sont lourdes et ramassées : c'est du romain bien caractérisé.

Je n'ai encore vu personne à Turin : Costa est à la campagne et doit revenir aujourd'hui. Je ne suis point allé droit chez lui, parce que plusieurs de mes amis, et entr'autres Avet, sénateur à Chambéry, et Rosset, intendant de la Maurienne, que j'ai rencontrés par hasard sur la place de la capitale de la Savoie, m'ont engagé à vérifier certaines choses avant de prendre une détermination définitive pour mon

établissement rue Barre-de-Fer \ Je suis descendu provisoirement Hôtel Féder, Strada délia Zecca, n° 8, où je te prie de me répondre jusques à ce que je prenne un parti avec connaissance de cause.

Mes premiers pas dans Turin sont d'un très bon augure. En sortant de mon hôtel pour rendre visite à Costa que je ne trouvai point, j'entrai dans une belle cour ornée de colonnes et de portiques, sous lesquels je trouvai une foule de monuments antiques romains et au milieu d'eux une magnifique statue de granit rose, de 8 pieds de haut, représentant, d'après l'inscription gravée sur son tablier et sur son montant postérieur, le Roi Ramsès le Grand (Sésostris). En face, une statue léontocéphale comme celle de Saulnier, portant une dédicace faite par Aménophis III (Memnon) : cette dernière faisait sans doute partie de l'allée des statues d'où proviennent les deux léontocéphalesdu Musée de Paris, découvertes par Belzoni-Forbin à 40 pieds sous terre. J'ai observé sur la masse contre laquelle est appuyé le colosse de Ramsès le haut d'une figure de femme, sculptée en basrelief et d'un très beau style. Il ne reste plus de lisible dans sa légende que les figures ^ (-»iAieq) sa femme : c'est la reine Ari, femme de Ramsès. La cour où se trouvent ces deux beaux monuments est celle de l'Université. Le hasard

me fit rencontrer un employé du Musée : j'acceptai son

offre et je visitai cette collection. Je saluai une ancienne connaissance, la Table Isiar/ae, et ne trouvai dans les morceaux Égyptiens que des drogues, telles que le fameux buste d'Isis couvert de caractèi-es chinois, — celui sur lequel le chevalier Needham a publié un in-4'' que nous avons. J'y ai copié un scarabée curieux, portant une légende de Ramsès le Grand, chéri de Phtah et de Thoth.

Parmi les statues grecques de ce Musée est un mauvais

1. N° 7, via Barra di forro, maintenant via Bei'tola. I,a maison Costa n'existe plus.

Cupidon dont on fait beaucoup de cas et un magnifique et délicieux Amour endormi que personne ne regarde. — Le Roi et la Reine sont encore à Gènes et n'arriveront à Turin que le 15. On m'assure toutefois que notre ambassadeur et

le Comte de Balbe sont ici. —

La collection Drovetti est déposée dans le magnifique Palais de l'Académie, autour duquel je me suis donné le plaisir de pousser une reconnaissance. Adieu, mon cher ami, ne sois point inquiet sur ma santé. Mes tintements m'ont quitté à Chambéry et ne sont pas encore revenus, ce qui est un aussi bon augure que la rencontre de Sésostris dans la cour de l'Université. — ... .

Le 9 juin, Champollion reçut du ministre de l'Intérieur, comte Roget de Cholex, les documents nécessaires afin de commencer ses recherches, et, guidé par son ami, Prosper Balbo, président de l'Académie, il entra dans les vastes salles du palais' où se trouvait la collection Drovetti. Il y était attendu par ceux des académiciens qui souhaitaient le plus faire sa connaissance. C'étaient l'abbé Amédée Peyron, l'helléniste bien connu, et l'abbé Costanzo Gazzera, orientaliste, professeur de philosophie et bibliothécaire de l'Université, qui avaient déjà publié des mémoires sur la collection, en profitant des doctrines linguistiques de « l'Egyptien ». — C'étaient, en outre, l'helléniste Perron, l'abbé Ignazio Barruchi, antiquaire de mérite, le latiniste Carlo Boucheron, le chimiste Vittorio Michelotti, le mathématicien et astronome célèbre Giovanni Plana, et le comte Napione di Cocconato, directeur des Archives royales.

Mais il y avait là aussi le chevalier Cordero di San Quintino, conservateur du Musée dont la nouvelle collection devait faire partie. Il faisait semblant d'être aussi heureux que les autres de l'arrivée de Champollion, mais assez vite il commença cette lutte

1. Palazzo deir Accademia Reale, — via dell' Accademia délie Scienze, 4.

acharnée que l'abbé Peyron se plaisait à caractériser comme « la lutte d'un Pygmée contre un géant ».

Le lendemain, Champollion fut installé dans la maison de Costa, qui voyait en lui un des siens. Mais on peut dire la même chose de Prosper Balbo et de ses amis intimes, le comte Sclopis di Salerano, et surtout des comtes Alessandro et Cesare Saluzzo di Monesiglia et de leur sœur Diodata, la Snpho du Piémont (veuve du comte Roêro di Revello), tous les quatre membres de l'Académie de Turin.

On voit donc que Champollion était, en quelque sorte, chez lui, à Turin, et qu'il pouvait bien se consoler de l'humeur fort maussade que la Cour de Sardaigne ainsi que bien des membres du clergé et de la haute noblesse, d'accord avec leur Souverain, lui témoignèrent jusqu'à la fin de son séjour. Il n'y eut que le prince de Savoie Carignan, celui-là même qui, le moment donné, fit son possible, et même plus, pour sauver la Sardaigne du renouvellement de la tyrannie ultra-féodale, qui regretta fort la réserve que l'on gardait à l'égard de Champollion. — H. Hartleben.

Page 1