AU COMTE ROGET DE CHOLEX
Ministre de l'Intérieur à Turin.
Turin, ... (juin) 1824.
Monseigneur,
Je ne saurais retarder plus longtemps l'accomplissement d'un devoir que m'impose la bienveillante protection dont Votre Excellence veut bien honorer mes études. Je la supplie donc d'agréer l'expression de toute ma reconnaissance pour sa généreuse bonté qui me permet de puiser sans réserve dans cette masse inappréciable de trésors historiques, dont son amour éclairé pour les études solides vient d'en-
richir cette capitale. Une pareille réunion de monuments Égyptiens était un besoin généralement senti par l'Europe savante; ainsi Votre Excellence, en créant ce magnifique Musée, assure et hâte en même temps les progrès d'une science nouvelle qui doit étendre le domaine de l'histoire, en portant, à un point qu'on désespérait d'atteindre, nos connaissances sur les origines comme sur les premiers procédés de l'esprit humain et de l'antique civilisation.
Pourrais-je jamais oublier. Monseigneur, que c'est à vos bontés que je dois un libre accès dans une mine si féconde? Je ne puis omettre d'user de l'obligeante permission que Votre Excellence a daigné m'accorder de lui soumettre mes observations et mes idées relativement à la conservation du Musée et à l'ordre à établir dans la nombreuse série de monuments qui le composent J'appellerai d'abord l'attention de Votre Excellence sur l'urgence de procéder à la restauration des statues.
Une assez grande partie de celles que possède le Musée sont mutilées, mais M. Drovetti a eu le soin d'en recueillir les diverses portions. Il s'agirait préalablement d'en faire assembler les morceaux pour apprécier l'étendue des restaurations que le sculpteur devra exécuter, et, en second lieu, de préposer à ces restaurations une personne habituée au style des monuments Égyptiens et qui pût diriger l'artiste avec connaissance de cause.
La plus importante partie de la collection est le recueil des manuscrits conçus soit dans les diverses écritures Égyptiennes, soit en langue et en caractères grecs : c'est aussi l'objet qui exige le plus de soins et les précautions les plus promptes. La méthode qu'on a prise de les coller sur gaze me paraît d'autant moins convenable qu'elle est condamnée par une expérience de trente ans : les papyrus Égyptiens acquis par le Cabinet des Antiques de Paris, collés sur gaze, soit roulés, soit encadrés sous glace, sont aujourd'hui dans un état complet de dépérissement et n'existeront plus dans
quelques années. La seule manière de conserver ces fragiles monuments et d'en rendre en même temps l'étude facile et sans inconvénient pour leur intégrité consiste à les coller sur un carton fin en même temps que ferme, ou sur un cartonnage que l'on confectionne pour cela. — Comme la plupart des manuscrits Égyptiens sont divisés par pages d'une étendue à peu près égale, ou en colonnes qu'il devient facile de diviser, on sépare avec soin chaque page, ou un nombre à peu près égal de colonnes, pour les porter sur des cartons séparés, d'une même grandeur, que l'on relie ensuite de manière à former un véritable volume. Cette méthode a pour premier avantage de conserver le Papyrus, toutes les parties de chaque page portant sur un point d'appui solide, et la page entière étant maintenue sans pli et sans voilage par la page qui précède et par celle qui suit.
Le second avantage du procédé indiqué est celui d'une plus grande économie en ce qu'on évite les dépenses des cadres, des glaces ou des boites de fer-blanc, semblables à celles qu'on vient de faire exécuter pour renfermer les papyrus déjà collés sur gaze.
Le troisième avantage, et le plus évident sans doute, est de pouvoir placer à volonté et commodément les 171 manuscrits, réduits en colonnes, dans un espace de 10 pieds carrés au plus, tandis que, collés sur gaze et mis sous verre, ces manuscrits, souvent d'une longueur démesurée, occuperaient toute l'étendue de plusieurs grandes salles. Le pire de tous les partis, comme j'ai déjà eu l'honneur de le dire à Votre Excellence, serait de laisser les papyrus collés sur gaze et roalés dans an étui de fer-blanc. Ils deviendraient par cela seul parfaitement inutiles, puisqu'on ne pourrait les montrer et les étudier qu'aux dépens de leur existence. Il me paraîtrait donc urgent de faire remettie sur carton ceux des papyrus déjà mis sur gaze : l'opération est facile et n'entrainc avec elle aucun inconvénient. On peut d'ailleurs s'en rapporter à l'adresse consommée de M. Cantù, qui a
déjà rendu, sous ce rapport, les plus grands services à l'établissement.
Quant aux manuscrits coptes, l'état déplorable dans lequel se trouvent ceux écrits sur papyrus exigerait un examen attentif. Il serait indispensable de faire une copie exacte des plus importants d'entre eux, pour ne point être privé à jamais de ces textes, la plupart tirés des Livres saints, et qui se recommandent à l'attention des amis des sciences, comme ayant conservé jusques à nous le précieux dépôt de la langue écrite des anciens Égyptiens.
Les momies que renferme la collection exigent, à leur tour, des soins d'une autre nature. Il est nécessaire, en premier lieu, de vérifier si toutes les caisses renferment leurs corps, et surtout de s'assurer de l'état réel et du genre de l'embaumement de ces divers cadavres. Il existe en effet une espèce de momies préparées soit par injection, soit au moyen d'un baume liquide, qui ne résistent que peu de mois au contact de l'air de notre Europe, infiniment plus humide que celui des catacombes où ces corps ont reposé pendant tant de siècles. Les momies de ce genre entrent promptement en fermentation et répandent une odeur très fétide, dont s'empreignent tous les objets environnants. L'usage le plus convenable qu'il soit possible de faire de ces cadavres qui, fût-il même possible de les conserver intacts, ne seraient d'ailleurs d'aucune utilité ni d'aucun secours pour la science, me parait être :
1° De conserver intactes celles de ces momies embaumées avec du baume noir et solide, s'il en existe dans la collection;
2° De développer les momies embaumées par injection en tenant note de la disposition des bandelettes et de toutes les particularités qu'elles pourront présenter. Ces procèsverbaux formeraient un corps de doctrines et un recueil de faits neufs et précieux pour l'avancement de nos connaissances sur l'embaumement en Egypte : le Musée pourrait,
d'un autre côté, s'enrichir des divers objets de costume et d'ornement, des papyrus, des scarabées et des amulettes qu'on rencontre souvent entre les diverses enveloppes de momies ou dans l'intérieur des cadavres embaumés.
3° Il faudra également mettre en réserve deux ou trois cadavres, pris parmi les mieux conservés, que l'on placera sous des cages de verre, comme au Musée de Paris, pour montrer à quel point les embaumeurs Égyptiens parvenaient à perpétuer les restes mortels d'un individu. Ceux des cadavres qui seraient dépouillés de leurs chairs devraient être envoyés au Musée d'histoire naturelle pour entrer dans les collections soit d'anatomie, soit d'ostéologie comparée.
4° Un certain nombre de momies devraient également être partagées dans leur longueur, de manière à pouvoir extraire le corps sans déranger la disposition des bandelettes qui resteraient ainsi pour modèles et ne seraient plus exposées à une destruction prochaine.
Je me permettrai également de vous arrêter quelques instants. Monseigneur, sur la classification qu'il conviendra d'établir parmi ce nombre immense de monuments. Il ne saurait aucunement entrer dans les vues de Votre Excellence, que le Musée Royal Égyptien fût, comme beaucoup de musées, une espèce de magasin, où les objets sont entassés sans ordre et placés sans relation les uns avec les autres. Les monuments Égyptiens se prêtent bien mieux que ceux des Grecs et des Romains à une classification à la fois méthodique et scientifique. Chaque objet porte toujours une inscription originale qui indique sans incertitude et son but et sa destination. Rien de plus facile et de plus convenable à la fois que de suivre strictement ces indications, et de disposer ces morceaux selon qu'ils appartiennent à la classe des monuments religieux, des monuments historiques ou des monuments funéraires. Ces trois grandes classes se subdivisent en diverses sections sulUsauiment indicjuécs par la nature même des choses.
BiBL. É<ÎYPT., r. xx.\. 2
Le Musée de Turin, ainsi classé, présenterait, pour la première fois, à TEurope savante, une série méthodique de monuments, par le moyen de laquelle on prendrait successivement une idée juste et précise de la Religion, du Culte, des Usages et de l'Histoire même de cette vieille nation, à laquelle les peuples qui florissent de nos jours doivent le premier élément de leurs sciences et de leurs arts, ainsi que les premiers préceptes de leur état social.
Je me ferai un devoir de soumettre à Votre Excellence, si elle veut bien le permettre, un plan beaucoup plus détaillé de cette classification, aussitôt qu'il sera possible de reconnaître et de qualifier les divers objets que renferme la collection. La plus grande partie d'entr'eux étant encore dans leurs caisses, je ne pouvais vous présenter, Monseigneur, qu'un plan vague et dont quelques parties pourraient rester sans application directe. Je suis donc forcé d'attendre que les divers objets dont se compose la collection aient successivement passé sous mes yeux.
Les trois salles où sont aujourd'hui déposées ces richesses archéologiques sont suffisamment spacieuses pour les contenir. Les grands monuments occuperaient le centre de chaque halle; les bas-reliefs pourraient être rangés à diverses hauteurs contre les parois des murs, avec des intervalles ménagés pour placer des armoires vitrées, destinées à recevoir les objets de petite proportion. La classification pourrait être exécutée dès ce moment même, et l'on n'aurait plus, lorsque le local définitif sera préparé, qu'à transporter les objets en les disposant, toujours d'après leur numéro d'ordre, dans un espace plus vaste et bien plus convenable.
Si le peu d'expérience que j'ai acquis par une constante étude des monuments Égyptiens pouvait être de quelque utilité pour l'exécution des divers projets que j'ai l'honneur de soumettre à Votre Excellence, je la supplie instamment de disposer de moi sans réserve. Je m'estimerais heureux, Monseigneur, en concourant de mes faibles
moyens à raccomplissement de vos vues, de vous donner ainsi un témoignage de l'entier dévouement et de la respectueuse reconnaissance avec lesquels j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence,
le très Iiumble et très obéissant serviteur'.
A CHAMPOLLION-FIGEAC
Turin, 14 juin 1824.
C'est le 10 de ce mois, mon cher ami, que je suis venu m'établir définitivement chez l'ami Costa, qui a mis une telle chaleur dans ses instances, qu'il m'a été impossible de refuser; je n'ai qu'à me féliciter et de la maison et de la parfaite amitié des maîtres. J'avais déjà vu le Comte de Balbe le 8; j'ai retrouvé en lui l'homme supérieur et le protecteur éclairé des sciences. M™« de Balbe est née à Valence; c'est un nouveau motif de trouver agréable une famille dans laquelle j'ai déjà reçu tant d'affectueuses politesses.
Le 9, j'eus une audience de M. le ministre de l'Intérieur, le Comte de Cholex, des bontés duquel je ne puis trop me louer; tout m'a été ouvert sur son ordre formel, et la protection déclarée qu'il m'accorde assure à mes travaux tout lour fruit et toutes les facilités imaginables. J'ai été entouré, à mon arrivée, des personnes que je désirais le plus connaître à Turin. L'abbé Peyron, plein d'ardeur, se jette dans les papyrus grecs du Musée, et tu as pu voir, par le mémoire que je t'ai adressé sous bande, quel parti il a déjà tiré de ces monuments. La stèle de granit bilingue justifie et la lectur(i du nom Ccteftarion et la place que tu as donnée à cet