‹ Lettres de Champollion le jeune (volume 2)Chapitre 17 sur 78 · San Quinlino · texte numérisé non relu

San Quinlino

2. Francesco Iticanii, dont il a déjà été question à la page 41.

qu'il n'en est rien, et que ce colosse est simplement le sieur O^ial, intendant ou sous-intendant du nome dont l'emblème était una torre merlata (r*^^). Il parait même que, selon la méthode actuelle, M. Ozial entassait plusieurs traitements d'activité, puisqu'il était aussi intendant du nome dont l'emblème est une chaîne 9^, — voilà, j'espère, deux signes savamment expliqués, et une vraie conquête pour la géographie comparée, car vous savez qu'il n'y a presque point d'inscription où il ne soit parlé du nome de la torre merlata et délia catena.

Sur le tout, Ricardi est toujours lui-même, mais, à travers une forêt de bêtises, sa nouvelle production présente quelques brins de ciguë et d'aconit : il aurait dû prendre pour épigraphe sottise et méchanceté. Du reste, Saint-Quintin est furieux : c'est sur lui très directement que la bordée se dirige, mais elle nous arrive par ricochet, moi comme auteur, vous comme J'aateur et :;élateur de l'abominable système diabolico-phonétique. Attendons-nous donc à toute la colère de la Sainte Inquisition. — En attendant, j'épluche les monuments du Musée et fais de temps à temps quelque bonne trouvaille. Je peins à force et poursuis la collation et l'examen du grand papyrus, dans lequel j'ai enfin trouvé un cartouche que je n'avais pas aperçu à la première visite; c'est bien un cartouche royal, un prénom dont voici la forme : . Comme il ne se trouve ni dans ceux des XVI®, XVIP et XVIIP Dynasties de la Table d'Abydos, il me semble clair que nous devons le ranger dans la XIX® ou la XX®. Le manuscrit est très certainement d'une belle et ancienne époque.

J'ai reçu coup sur coup trois lettres de Paris, qui ne contiennent rien d'important : on me dit dans la dernière que les amis de Rochette disent dans Paris qu'il a fait le voyage de Turin, parce que je l'avais prié de venir pour m'expliquer plusieurs choses et faciliter ainsi mes recherches. Risum teneatis amici! — Je termine par une grande nouvelle :

le colosse est arrivé hier et a été dressé de suite. C'est un magnifique morceau. La tète est superbe et d'un caractère admirable. Ne m'oubliez pas au milieu des nymphes de Savigliano, soit nayades, soit dryades, soit napées, soit hamadryades. L'ami Costa a été un peu malade; il va bien, sauf l'appétit qui n'est pas revenu. Sur le tout, je vous en souhaite un meilleur et vous embrasse en me disant tout

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X^ . Que le grand Schalschatékata vous protège !

A CHAMPOLLION-FIGEAC

Turin, 16 octobre 1824.

Je t'annonce la réception des feuilles 3, 4, 5 et 6 de

ma Lettre et voici mes réclamations grandes et petites,

Page 49 : portait le sceptre, symbole de la vigilance

des Dieux, etc. Cette virgule est de trop, elle change le sens entièrement : je parlai du sceptre de la Vigilance qui a une forme particulière et différente du sceptre de Bienfaisance J, du sceptre de la Présidence (1 ou Suprématie (, etc., etc. P. 49 : ceux d'éléphantine pour Éléphantine, — p. 50 : chérie d'Isis pour d'/sis, — sous des noms qui pouvaient être très communs parmi les Égyptiens, pour très connus, changement qui dénature l'idée, — p. 55 : et je ne crains point trop m'avancer, il manque un de, — p. 58, dernières lignes : deux presque bien rapprochés, — p. 63 : IL CONCERNE la mémoire pour // consacre, — p. 74 : // eût fallu mettre en italique les trois avant-dernières lignes, — p. 84 et ailleurs : Achenchéi^cn ^^(mr Ahenr/icrsès, — p. 88: nous avons donc le supplément , etc. Cet alinéa n'a pas de bon sens, il manque quehiue chose. Kniin, dans la notice

chronologique, tu as écrit Hicschos pour Hikschos, Diopo- Utains, et Akenchrès, fille d'Horus, pour Akenchérsès. — Je présume qu'il n'est plus temps pour toutes ces corrections, mais il vaudrait la peine de faire un errata : cela me parait indispensable.

Le marché que tu as conclu avec Didot est parfait;

tâche que les 1.000 francs soient payables en mars prochain, époque où je compte marcher sur Rome et où les fonds seront nécessaires, à moins que d'ici là, puisque notre nouveau Roi va si bien, il fût possible d'obtenir quelques milliers de francs pour faire plus à l'aise le voyage d'Italie et même celui d'Egypte qui devient de plus en plus urgent et que me pressent d'effectuer et M. Drovetti et son second, qui est à Turin, M. Pedemonte, qui veut absolument m'amener et me piloter, vu que la facilité de ce voyage tient à une mauvaise tasse de café qu'on peut d'un jour à l'autre administrer au Pacha. Je crois qu'il serait temps de prendre langue et de se fixer sur tout cela. L'affaire est délicate, mais je ferais de telles conquêtes, que cela vaut certes la peine de risquer sa peau, comme tant d'autres qui ne s'en trouvent pas plus mal. Je reviens à la Lettre. Il serait bien d'en offrir un exemplaire au Roi. Quant à Rochette, n'en donne point ; sa conduite envers toi est trop extraordinaire après les politesses dont je l'ai écrasé ici. Quatremère de Quincy n'en aura point non plus : c'est trop ménager nos ennemis. Envoie — et un bel exemplaire — à M™*" Belzoni ' et un au Dr. Browne à Cambridge, sans oublier Hummelauer, Hammer, le conservateur du Cabinet de Vienne, et l'ami Young, plus les deux Humboldt et le brave Arago

Quant à mes copies ou fac-similés de stèles royales peintes, — et j'en ai déjà seize, et des tableaux religieux, — j'en ai

1. Veuve du voyageur Giovanni Belzoni, devenu célèbre par ses trouvailles surprenantes en Egypte et en Nubie. Champollion, qui avait compté sur lui pour sa future expédition d'Egypte, avait été fort attristé par la nouvelle de sa mort prématurée le 4 décembre 1823.

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besoin pour rédiger mes Lettres; je les enverrai par une occasion sûre. Je ne voudrais pas perdre ce fruit d'une patience de trois mois au moins. C'est d'ailleurs si joli que je

crains le roulage Je suis revenu sur l'inscription du

sarcophage que tu m'as envoyée. Je l'ai ainsi rétablie :

Voici ce que je crois pouvoir assurer :

1° Les signes marqués de 1 jusques à 10 sont une formule dédicatoire funéraire.

2" Cette légende contient ou semble contenir trois noms propres marqués d'une accolade : le premier (A) peut être celui du défunt. Je n'ose pas le prononcer. Kâ onli noute n ou Noute fjhen, selon qu'il y a U ou ; —

le deuxième (B) est certainement un nom de père, puisqu'il est précédé du groupe "^^ /ils, qui prouve d'abord que le nom précédent (A) est un nom propre d'homme, car, si c'était une

femme il y aurait "^^ ou ^^^- Le troisième (C), précédé de lil I né de,

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est le nom de la mère que je n'ose encore prononcer Isrrménès ou Iseraméncs, ce qui est trop barbare. Enfin, j'y trouve (D) le groupe : ta mère Netplié, qui se rapporte à Osirt's, à (|ui la légende entière, son nom l'ouvrant, parait s'adresser : on y intercède pour le défunt. Je persiste à demander une empreinte de cet endroit et de quehjues

autres, surtout de l'inscription longitudinale du couvercle qui arrangerait tout. Je ne puis rien décider sans cela'. —

Mes respects à notre vénérable, à tous les siens et amis

des siens. Mille amitiés au Prieur, que tu n'oublieras dans la distribution de la Lettre, à condition qu'il ne nous oublie pas non plus dans ses prières et éjaculations pieuses. Adieu

P.-S. Ci-joint une nouvelle bamboche du Père Ricardi*, aussi bète que la première, mais plus méchante. Il me dénonce, moi et mes fauteurs, à la Sainte Inquisition.

AU MEME

Turin, 20 octobre 1824.

J'ai passé ma soirée d'hier, mon cher ami, à l'examen définitif du Papyrus-contrat d'Alexandre II. Voici la version dernière, qui ne diffère point, je crois, de celle que je t'ai envoyée : Dans l'année VI, le IV (de tel mots) du roi Ptolémée, surnommé Alexandrie, et de la Reine Bérénice, sa sœur, Dieux Philométores, et sous le prêtre d'Alexandre et des Dieux Sauveurs et des Dieux frères et des Dieux Bienfaisants et des Dieux aimant leurs pères et des Dieux

1. C'est le voyageur F. Cailliaud, qui envoyait souvent des copies d'inscriptions égyptiennes de sa collection à Champollion par l'entremise du frère aîné.

2. Pendant son séjour en Italie, Champollion recevait souvent des pamplilets injurieux non sù/ncs; ceux de Ricardi étaient, au contraire, toujours signés. Les uns et les autres furent brûlés par Champollion, malgré les reproches motivés de Charapollion-Figeac

Eucharistes ainsi que des Dieux aimant leur mère et des Dieux Bienfaisants et des Dieux Philométores. Il me semble toujours plus évident que cet acte est du règne d'Alexandre II : 1° parce que Alexandre P"" n'est nommé qu'après Cléopâtre, sa mère, dans le contrat de Ptolémaïs, et qu'il n'est parlé d'aucune Cléopâtre dans celui de Turin : il n'y a contre cela qu'une seule supposition à faire, c'est qu'il faut lire la date

^: l'année 26 en supposant que le signe 7

%yC^ I exprime le nombre XX et supposer aussi qu'après avoir tué sa mère, Alexandre P^ les ans 26 et 27 de son règne (comme je trouve dans la table des règnes annexée au livre d'Young), occupa le trône seul et fit inscrire dans les contrats le nom de sa femme ancienne ou nouvelle, je n'en sais rien. Rien non plus ne prouve que le signe 7 signifie XX, le tout reposerait donc sur une hypothèse sans preuves. — Maintenant, la date VI, rapportée k Alexandre II, irait-elle avec la mort de Bérénice, sa femme, rapportée dans l'histoire à l'époque où on dit qu'Alexandre II la tua, et concorderait-elle avec cette VI® année? Voilà ce qu'il faudrait examiner.

Du reste on ne peut pas faire objection de ce que, dans la série des sacerdoces, on ne nomme point, dans le protocole du contrat, les prêtres de Soter II, ni ceux à' Alexandre /«^ puisque cette objection subsisterait aussi dans l'hypothèse que le contrat fut d'Alexandre P^ Il devrait y avoir :

et des Dieux Philoméiores-Soters si l'on eût mentionné le sacerdoce de Lathure-Soter II, car c'est ainsi que porte le contrat d'Iéna que ce brave professeur Kosegarten m'a envoyé. Dans le cas où je no t'en eusse point envoyé copie, voici la partie essentielle :

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Je ne connais aucun contrat d'Alexandre P', et il est certain que le premier qu'on trouvera contiendra en démotique le mot à mot du Protocole de celui de Ptolémaïs. — Je pense que le sacerdoce des Dieux Philomêtores, rappelé à la fin de la liste sacerdotale du contrat d'Alexandre II, se rapporte à ce Roi et à sa femme, de sorte que le dernier sacerdoce mentionné, concernant les Rois des prédécesseurs, est celui d'Évergète II.

Quant au sens d'èTCtxaXojpevoç surnommé, que j'attribue au groupe '^^ du contrat, il est plus que justifié :

1" par y^ ^ I vV^ ^^ place qu'il occupe; 2° par sa ressem- ' blance quant aux éléments princi-

paux avec le groupe ^^^^ y • de la ligne 25 de l'ins-

cription de Rosette, y ^ / ^ 5 répondant au mot du texte grec Tipoaovoijia- / aO/iaeTa-., sera appelle,

sera surnommé; 3° sur les cartouches hiéroglyphiques d'un Ptolémée Alexandre où ces caractères démotiques ont pour équivalent le groupe hiéroglyphique ^°1 ou oj, immédiatement placé dans le même sens entre le nom propre Ptolémée et le surnom [ 10 P et (I \\^=.<=> AP-

KCNTPC- Enfin, je trouve la transcription hiéroglyphique du groupe démotique surnommé signe par signe, avec le pronom de la 3® personne ^ repondant au n domotique, dans la légende d'un défunt dont le manuscrit hiéroglyphique est sous mes yeux et porte constamment :

Ml V^ ^rP ^=^1 I

L'Osirien Horus, homme surnommé lui Petôensou, défunt, né de

^^ O = (dame) Hmasreot.

Dans le groupe >=i^ est la transcription du démotique

mmmm A 9 % 6 % ' ^^ ^'^ ^ uucun doutc sur ce mot important y^ J /^'^ àM contrat.

Quant aux dates Macédoniennes que tu demandes à cor et à cri, je dois te dire que, d'après mes yeux et ceux de Peyron à qui j'en ai écrit pour plus de sûreté, il n'en existe pas trace dans les monuments du Musée. Le calendrier Égyptien règne seul en tout et partout. Il faut en faire ton deuil ; pour te consoler, je te dirai que j'ai déroulé hier au soir un papyrus fort long, contenant une série de quittances pour une même affaire, probablement une redevance ou pension. Ces quittances sont à la suite l'une de l'autre, à partir de l'an 31 jusques — et y compris — à l'an 38 du règne de Psammitichus P^ Le nom est écrit par les signes qui sont les équivalents hiératiques et hiéroglyphiques compris dans le cartouche que j'ai reconnu pour être celui de Psanimitichas

Dp^^. démotique JU£. p 2 v. r— ."^""^

une nouvelle confirma- ^ / ^ y ^*^ / tion de mon affaire, qui, je pense, n'en a plus besoin. —

AU MÊME

Turin, 30 octobre 1824.

La patience et la résignation, mon cher ami, sont de bien belles choses, et j'ai besoin de me le répéter depuis une vingtaine de jours au moins que je ne reçois absolument rien de toi. Je devrais être habitué à ces retards, mais c'est une des privations auxquelles on no se soumet qu'à son corps

défendant, et je ne saurais absolument m'y faire. Je présume que ta rustification auprès du Prieur en est la principale cause : dans ce cas, je m'en réjouirais, puisque tu prendrais un peu de repos dont tu dois avoir furieusement besoin.

Le n° du Bulletin du mois de septembre m'a porté ta petite notice sur la momie grecque de Turin. Si tu as fait tirer à part ta petite notice, envoie-m'en cinq ou six exemplaires. Le Comte de Balbe demande à cor et à cri ton second supplément à ta notice sur la coudée, celui où tu parles du scribe Aménof et de sa stèle que j'ai retrouvée dans la collection Nizzoli. On me dit que ce supplément a paru, envoie-le donc le plus tôt possible.

Il est décidé qu'on trouvera désormais dans toute l'Europe des Musées Égyptiens, excepté à Paris. Les plus petits souverains acquièrent chaque jour des collections, et le plus mince de tous, le Grand-Duc de Toscane, vient d'acheter tout ce que Nizzoli a rapporté. Voilà ce qu'on m'écrit de Florence. La coudée restera donc à côté de la Vénus de Médicis. — Les monuments Égyptiens abonderont partout, excepté en France, et cela par les fantaisies obstinées de trois ou quatre faquins dont la nouvelle étude dérange les idées et les intérêts, ce qui est tout un pour eux. Me voilà donc forcé d'aller faire une sieste à Florence où je ne comptais pas m'arrêter lorsque je passerai le Rubicon. — Il reste encore à vendre dans cette ville la collection formée en Egypte par Ricci dont parle le pauvre Belzoni dans ses voyages. On me dit qu'il y a de belles choses, momies, vases d'albâtre, papyrus et une foule de petits objets. Mais ce qui me semblerait présenter un plus haut intérêt, c'est une grande quantité de dessins qu'on me dit très soignés, parmi lesquels se trouvent beaucoup de dessins de bas-reliefs et de peintures relatives soit à l'histoire, soit aux usages civils : potier, vitrier, musiciens, danseurs, cuisiniers et cuisine, un marché, chasseurs, grainetiers, constructeurs de barques,

un atelier de distillation ou de chimie, où se

montrent deux instruments qui ressemblent

évidemment à des alambics. Il y a enfin des J TT"/ /^

dessins de divinités, des inscriptions de jT |i «f ■ ■

temples portant des dates, une collection *\ '^ ^^ ^''

d'animaux Égyptiens anciens et modernes,

— la vue ou le plan d'un grand jardin tiré d'une peinture

d'hypogée, etc., etc. On annonce aussi la copie d'une centaine

de noms de Rois ou de Reines (des cartouches) copiés sur

différents édifices.

Avec le tout sont 3 journaux de voyages : 1° l'un au temple de Jupiter Ammon (Syauah) avec dessins et plans; 2° l'autre en Egypte et au delà du Sennaar ; 3° enfin un voyage en Syrie et au mont Liban avec les inscriptions. On pourrait avoir tout cela pour une quinzaine de mille francs au plus, si cela pouvait convenir à nos grands hommes de l'Intérieur \ Je pourrais aller à Florence voir les choses par moi-même et terminer si le rapport qu'on me fait est exact comme j'ai tout lieu de le croire : mais il en sera de cette collection, ainsi que de celle qui existe, à vendre, à Trieste, comme des collections Drovetti et Nizzoli : il n'y aura rien pour nous. Et vous verrez qu'il y a bientôt un Musée Égyptien dans la capitale de la République de Saint-Marin, tandis (jue nous n'aurons à Paris que des morceaux isolés et dispersés.

Voici encore un nouveau sujet de joie et de douleur. J'ai continué et terminé le déroulement des manuscrits Égyptiens du Musée. Je m'attachais aux rouleaux les plus sains et les mieux conservés : je ne trouvais que des portions plus ou moins complettes du Rituel funéraire, soit pour homme, soit pour femme ; et toutes ces légendes pieuses me sortaient déjà par les yeux. Je me suis avisé, il y a trois jours,

1. Champolliiiu pense ici ;iu iniiiisti'c de Corbière, .-luquel il ne pardonnait pas le refus d'aclieler la coUeclion Drovetti à Turin.

de visiter avec soin ce que j'appelais mon fumier, c est-àdire une vingtaine de paquets de papyrus applatis, plies en deux ou en trois, enveloppés dans des morceaux de toile, et pour la plupart dans un état pitoyable, ce qui m'avait décidé d'abord à les mettre de côté comme des incurables. Tous sont en écriture hiératique. — Le premier que j'ai ouvert m'a présenté de suite le nom et le prénom de Sésostris, répété huit ou dix fois dans diverses places. Après 3 heures 1/2 de travail, je suis parvenu à rapprocher les cinquante morceaux dont se composait cette pièce, et je me suis convaincu qu'elle contient soit un morceau historique, soit un acte public du temps de Ramsès le Grand. Tous les autres paquets m'ont donné un résultat semblable ; pressé de jouir, je les ai étudiés à la hâte et seulement pour reconnaître d'abord les noms royaux qu'ils portent. — Ces pièces, toutes écrites des deux côtés, pliées et non roulées, et dont quelques-unes ont 5 ou 6 pieds de longueur, sont farcies de dates ainsi conçues :

l'an XI, l'an XXXII, etc., etc., sui-

/^SJr ^iespour "v/ y? (S î- l'ordinaire du nom d'un

Roi. J'ai - trouvé des pièces de ce

genre avec les dates ou mentions du règne des Pharaons suivants • . . c^ O '^ ' c.-à-d. f^ Jj J Aménophis (Memnon) , où ' ^ "^^^ il est parlé de : ^^^^ y ^-^ ' c.-à-d. r 0 c:=i ^ 1| Mœris. — Une pièce \^mm ^J^

de: ^gkifcei^*"»», , c.-à-d. ( oi^JP ï Armais, notre Ram-

sèsiiî/'/^io>.Q,y^^ '

pièces de : /( ^jf,J^£^ f^

c.-à-d. foi^H^l ^«^s^s-

Méïamoun. — Cinq ou six pièces de Ramsès le Grand, dont voici la légende :

c'est-à-dire : Le Roi du peuple obéissant, Rê-satè, approucé par le Soleil, fils du Soleil, seigneur du monde, Ramsès. — Deux pièces du règne de Ramsés, de la XIX*'' Dynastie, tils de Ramsès le Grand, dont voici le prénom :

/» t^p^^ii^w) ' ""'■ (îHmi- - .^'"^

' ' i^^i'^*^ ■§ J^ deux ou trois autres, horriblement écrits, dont je n'ai pas encore déchilîré les cartouches. — Enfin, une belle pièce, où il est question de presque tous les Rois de la XIX'' : 1'' de Ramsès le Grand; 2° de Ramsès, son fils et successeur; 3'^ du Roi Amenéphtèp

qui est bien l''AiJi,a£v£cp'j/,(;, successeur de Ramsès, fils de Ramsès le Grand; — 4° d'un Roi, dont le prénom est :

c'est-à-dire : I

1 A^VWW

fy.lcRoi

mi^MO^

Ré-saté-Amenémès est certainement celui du Roi \\iJiiiv/iiir\z, successeur du sus-dit Aménoftèp de la XIX^; 5° enfin, je trouve dans ce même manuscrit un prénom royal :

, c.-à-d. foUj^lf: ], qui doit être

f}-J^ O i-î'^^ ou (chii d'Aménol'lèp de la X1X^

ou celui du dernier Roi do cette Dynastie, appelé Thouôris. J'oubliais de parler d'une pièce aussi hiêrati<jue, mais portant à son revers plusieurs colonnes de grands hii'roglyphes d'un pouce dr proportion

Huti. Kiivrr.. r. xxx. 6

au moins et contenant tous les titres, noms, prénoms et qualités de Ramsès, fils de Sésostris, plus des fragments de trois ou quatre diplômes, admirablement écrits en grandes lettres hiératiques et commençant par des dates royales pharaoniques de Ramsès le Grand, etc.

Voilà, j'espère, une belle conquête pour l'histoire et un bon argument contre ceux qui ne veulent point de collection Egyptienne et surtout de papyrus. On n'objectera plus que les papyrus ne contiennent que des prières et Paternoster, qu'il est inutile de les entasser au Cabinet du Roi. On ne méprisera plus surtout les manuscrits sans Jicjures : ce sont les bons. Fais acheter désormais, par d autres, pour d'autres ou pour nous, tous les manuscrits plats ^ non roulés, sansjigures, plies dans de la toile et sans aucune espèce de tache de baume. Voilà les bons et véritables manuscrits liistoriques. Mon hiver va être employé à copier ou à extraire ceux que je viens de découvrir ici. Je n'ai fait que les parcourir, et le résultat de ce premier examen est déjà trop important pour que j'en reste là. Je terminerai ma lettre par une autre trouvaille d'un genre très singulier : le -dernier paquet que j'ai ouvert m'a ojïert les débris d'un dessin auquel je ne comprenais rien d'abord. Avec de la patience j'ai rassemblé les morceaux, et il en est résulté une grande feuille do plus de deux pieds, portant le plan lavé' cl' une caiacombe royale. Je dis royale et je ne crains pas d'ajouter, peut-être de la catacombe royale de Ramsès-Méïamoun, car voici le fait : j'ai comparé ce plan dont il reste un peu plus de la moitié avec ceux des tombeaux des Rois gravés dans la Commission d'Egypte. Le cinquième tombeau de l'Ouest, celui de Ramsès-Méïamoun, olïre les plus grands rapports avec le plan du papyrus. Les contours de la montagne, indiqués aussi sur mon plan, se ressemblent. Il y a plus : au milieu de la yrande Salle de mon plan est dessiné à yue d'oiseau, et peint en granit rose, très tinement fait, un sarcophage, sur le couvercle duquel est tracé un groupe de trois

Jlg lires , parfaitement semblable (même position, mêmes personnages, mêmes détails) au groupe sculpté sur le couvercle du sarcophage de Cambridge dont M. Brown m'a envoyé le dessin, couvercle aussi de granit rose, et qui vient du tombeau de Ramsès-Méïamoun, c'est-à-dire du cinquième tombeau de l'Ouest à Biban-el-Molouk . Je croyais être halluciné quand j'ai reconnu ce couvercle. Voilà le fait, je me liâterai de calquer et de laver ce plan; je te l'enverrai, comme une des pièces les plus curieuses qu'on puisse voir. Dans chaque chambre et corridor de mon plan sont de petites inscriptions hiératiques avec force dii^'ves. Voilà un véritable plan d'hypogée du premier ordre. Pour celui-là, je le garantis. Ce sera une pièce à montrer au grand tragédien, s'il est sage. Elle pourra servir à faire la paix avec lui. Le plan est très fin et très joliment lavé. Il y a des repentira magnifiques d'une couleur très pâle, comme avec une sorte de crayon de plomb. Le papyrus est écrit par derrière : je ne l'ai pas encore bien examiné de ce côté. Il ne vaut presque plus la peine de te parler d'un giand vaisseau avec toiles, agrès, mousses courant les mâts, que j'ai trouvé peint et entier au milieu de mes papyrus royaux : je le calquerai toutefois comme chose d'un certain intérêt. En voilà, je crois, assez. Je ne pense pas pouvoir t'écrire souvent de cette encre-là. Il y a des moments de veine, mais ils commencent à devenir rares. Adieu, mon cher ami

AU MEME

Tui'in. 0 iiuvoiubi'e 1824.

Les huit jours qui se sont écoulés entre ma dernière et celle-ci ont été employés, mon cher ami, à recueillir, avec

une patience que mettaient à chaque moment à de rudes épreuves les désappointements les plus sensibles, quelques vieux débris de Thistoire Égyptienne. Ce que j'ai sauvé du naufrage fera toujours regretter la perte, peut-être irréparable, de documents de la plus haute importance et qu'avec un peu de soin et d'intelligence les marchands auraient pu conserver intacts pour quelques siècles encore.

Je m'explique. Lorsque j'eus terminé le déroulement des papyrus historiques dont je t'ai parlé dans ma précédente lettre, j'appris par hasard (ju'il existait, dans les combles, quelques débris d'autres manuscrits Égyptiens, mais qu'il était inutile de les visiter. J'insistai cependant pour les voir, et il fut convenu qu'on les mettrait sur une table où je pourrais les examiner le lendemain. — En entrant dans cette chambre, que j'appellerai désormais le Colainbarium de l'Histoire, je fus saisi d'un froid mortel en voyant une table de dix pieds de longueur, couverte dans toute son étendue d'une couche de débris de papyrus, d'un demi-pied d'épaisseur au moins. Qais taliafando temperet a lacrymis^ ! Pour maîtriser un peu ma peine, je supposais d'abord que je ne voyais là que des débris de quatre ou cinq cents manuscîits J'unéraires, et j'eus le courage de jeter les yeux sur les fragments les plus étendus et les moins informes : ma blessure se rouvrit alors et saigna bien cruellement, en reconnaissant {sic) que j'avais dans la main un débris de pièce daté de l'an XXIV du Pharaon Aménophis-Memnon.

Dès ce moment, la résolution fut prise d'examiner un à un les débris grands et petits qui couvraient cette table de désolation. Je commençai l'ouvrage en procédant, mais avec moins de vitesse et surtout de gaîté, comme les paysans de nos pays triant les noix dans les soirées d'automne. Ma pointe à calquer devint l'instrument principal de mon

1. (( Qais talia fando Myrmidonum, Dolopumve, aut duri miles Ulixi, temperet a lacrimis ! » (Éaèlde., liv. Il, 1. 6-8).

opération. Elle conduisait, de la table dans ma main, chaque morceau qui, regardé avec attention, et au recto et au verso, retombait dans la fatale caisse ^Tl) à toujours, selon toute apparence, lorsqu'il ne présentait rien de notable.

Décrire les sensations que j'ai éprouvées en étudiant les lambeaux de ce grand cadavre d'histoire, est chose impossible : l'imagination la plus froide en serait ébranlée. Comment se défendre d'un peu d'émotion en remuant cette antique poussière des siècles? Je philosophai à outrance, — aucun chapitre d'Aristote ou de Platon n'est aussi éloquent que ce monceau de papyrus. Ma table en dit bien plus que celle de Cébès : j'ai vu rouler dans ma main des noms d'années dont l'histoire avait totalement perdu le souvenir, des noms de Dieux qui n'ont plus d'autels depuis quinze siècles, et j'ai recueilli, respirant à peine, craignant de le réduire en poudre, tel petit morceau de papyrus, dernier et unique refuge de la mémoire d'un Roi qui, de son vivant, se trouvait peut-être à l'étroit dans l'immense Palais de Karnac !

Dans ces restes si fragiles et si mutilés d'un monde qui n'est plus, j'ai vu, comme dans celui d'aujourd'hui, que du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas, — que le temps réduit au même niveau et entraîne sans distinction ce qu'il y a de plus grand et de plus petit, de plus grave et de plus futile, de plus triste et de plus gai : à côté d'un fragment soit d'un acte du règne de Ramsès le Grand, soit d'un rituel contenant les louanges de Ramsès-Méïamoun, ou de tout autre grand Pasteur des peuples, j'ai trouvé un débris de caricature Egyptienne, représentant un chat qui garde des canards, la houlette à la main, ou un cynocéphale qui joue de la dcnible flûte ; — près des nom et prénom du belliqueux Mœris, un rat armé en guerre et décochant des flèches contre un combattant de sa force, ou bien un chat montant sur un char de bataille. - Ici un morceau de rituel funéraire sur le dos du({uel l'intérêt humain avait

écrit un contrat de vente, et là des débris de peintures d'une obscénité monstrueuse et qui me donnent une bien singulière idée de la gravité et de la sagesse Égyptienne.

Voici, en bloc, les résultats de l'examen que j'ai fait de tous ces débris. J'ai trouvé d'abord des fragments d'un très grand nombre d'actes ou de pièces portant la date presque toujours perdue des règnes des Pharaons Amé/iojtèp de la XIX®, Ramsès-Phéron et Ramt^cs le Grand, aussi de la XIX®, de Ramsès-Méïanwun, d' Akenchersès-Ousiré'i , de Mandouéï, d'Aménophis II, enfin cinq fragments contenant le nom de Mœris, dont un, assez grand, porte expressément la date de ce règne :

dont voici la transcription en hiéroglyphes :

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Dans l'année V, le V^ Jour de (tel mois) de la direction du Roi du peuple obéissant, Soleil stabiliteur du monde Dieu, fils du Dieu Soleil Thoutmès. Cette pièce est certainement l'acte public le plus ancien qui existe au monde, et l'Egypte seule pouvait nous fournir des manuscrits de cette étonnante antiquité. — Tu sens bien que les contrats du temps des Lagides et même des Perses commencent à me faire pitié : c'est d'/tier en comparaison de ce que je remue depuis huit jours. J'ai recueilli des fragments datés des

ans IV et XXIV d'Aménophrs II, d'autres de l'an X, de Tan XXIV, et de l'an VI de Ramsès-Méïamoun , le commencement d'un acte de l'an IV de Ramsès le Grand, et une quinzaine d'autres fragments de pièces, dont les prénoms et noms Royaux sont ou incomplets ou inconnus. Toutes ces pièces sont sans exception en écriture hiératique et pour la plupart d'une écriture magnifique et de grande proportion. Quelques-unes «ont des chefs-d'œuvre de calligraphie et formées de caractères allongés avec des queues et des têtes rossignolesquement tracées. Dans ce million de morceaux je n'ai trouvé aucun fragment en déniotique, ni aucun nom qui me paraisse postérieur à la XIX'^ dynastie. Je suis convaincu que tous ces papyrus faisaient partie des archives de quelque temple ou d'autre dépôt public.

Mais le papyrus le plus important, celui dont je regretterai toujours la mutilation complctte, et qui était un véritable trésor pour l'histoire, c'est un tableau chronolor/iquc, un vrai Canon Royal en écriture hiératique, contenant quatre fois plus de dynasties que n'en portait la Table d'Abydos, dans son intégrité première. J'ai recueilli au milieu de la poussière une vingtaine de fragments de ce précieux manuscrit, mais des morceaux d'un pouce ou deux au plus, et contenant toutefois les prénoms plus ou moins mutilés de 77 Pharaons. Ce qu'il y a de plus remarquable dans tout cela, c'est qu'aucun de ces 77 prénoms ne ressemble en rien à ceux que porte la Table d'Abydos, et je suis convaincu qu'ils appartenaient tous aux Dynasties antérieures. Il me paraît également certain ([ue ce Canon historique est du même temps que tous les manuscrits au milieu desquels j'en ai recueilli les débris, c'est-à-dire qu'il n'est point jtostérieur à la XIX"^ Dynastie.

Voilà encore une de ces trouvailles capitales ([ui causent autant de regrets ((ue de plaisir, et (pii nous font voir (c'est le côté consolant) (|ue nous devons tout attendre de recherches bien dirigées, dans le cas où notre gouvernement

se déciderait enfin à dépenser quelque argent pour acquérir des antiquités Égyptiennes. Mais je serais étonné qu'on fit la chose, pour la raison même qu'il serait honorable et convenable de la faire. —

Je suis étonné que Barbe-Bleue' ait eu l'audace de faire un rapport sur le Procès manuscrit qu'il n'a vu en original que pendant cinq minutes, et dans lecjuel il n'a pas été capable de lire six mots de suite sans l'aide de Peyron ou de moi indigne. Mais ce sont de ces outrecuidances auxquelles on devrait déjà être habitué.

M. de Marcieu' m'avait déjà annoncé la prochaine arrivée du Duc. Je le verrai avec empressement, — mais avec regret, puisque ses projets de tranquillité à Paris doivent être bien contrariés par ce voyage. — Hier j'ai fait les honneurs du Musée Égyptien au Duc de Laval-Montmorency, ambassadeur à Rome, et j'ai reçu de lui les offres les plus aimables. Ce matin, à 7 heures 1/2, on est venu m'éveiller pour remplir les mêmes fonctions auprès du prince de Carignan et du Duc Antoine-Clément de Saxe, père de la princesse de Carignan et de la Reine d'Espagne. Leurs Altesses ont été parfaites, et j'ai fait de mon mieux pour faire valoir mes vieilleries Égyptiennes. Biot est arrivé depuis deux jours; il est venu chez moi le soir avec un cortège de dix astronomes français, autrichiens ou piémontais. Il va mesurer un arc du Méridien au delà de Milan. Il est perpétuellement à prêcher en faveur de l'Egypte et de mes travaux à ce qu'on me dit de tous côtés. Je ne sais d'où vient cette grande faveur '. Il crie contre l'avocat Breton et déclare que l'Administration ne fait rien de ce qu'elle devrait à mon égard. Je suis touché de cette tendresse mathématique.

Rien de plus : le changement de saison me tàte un peu,

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