‹ Lettres de Champollion le jeune (volume 2)Chapitre 30 sur 78 · Ce tableau manque · texte numérisé non relu

Ce tableau manque

Dès sa première entrée dans la collection Drovetti, Champollion y avait vu, non pas, comme d'autres, un musée, mais bien l'histoire même de l'Egypte ancienne, « histoire étrange, mais dont la réalité puissante » lui saisissait l'esprit et semblait redoubler la force de son génie. Il l'avait senti plus que jamais depuis qu'il avait mis la main sur les papyrus historiques avec dates. Pour lui, il y avait là de quoi refaire le système numérique tout entier, et il en profita si bien que presque aussitôt il réussit à rétablir :

(( 1° L'ancien calendrier égyptien, l'ordre des mois, leur distribution en saisons et tous leurs noms en écriture hiéroglyphique, hiératique et démotique;

» 2° Le système de supputation du temps et son expression dans les trois écritures ;

)) 3° Le système de numération dans les diverses sortes de signes, dans les ^;rois écritures également », de sorte que les dates en années, mois et jours, et les nombres exprimés dans l'un ou l'autre des trois systèmes ne lui présentèrent plus de difficultés.

L'important mémoire, qui fut le fruit de ces observations si curieuses eut un sort déplorable, et cela parce que le désir de le perfectionner davantage par de nouvelles données en empêcha la publication immédiate, malgré les instances des astronomes et mathématiciens François Arago, J.-B, Biot, Balbo et Plana, auxquels la résurrection du calendrier pharaonique paraissait fort importante. Toutefois, Champollion en envoya une copie partielle à l'orientaliste Kosegarten, à léna, et à Thomas Young, pour les aider à avancer leurs travaux sur ces matières.

Complété d'une manière extraordinaire après le retour d'Egypte de Champollion, surtout en ce qui concerne la suite et la représentation figurative des douze mois de l'année vague de l'antique Egypte, et leurs relations avec les phases de l'année solaire, le mémoire impatiemment attendu fut lu devant l'Académie des Inscriptions le 18 mars 1831, et devant l'Académie des Sciences le 4 avril suivant. Le 30 mars 1831, Champollion en accrut l'intérêt scientifique par une nouvelle Notice sommaire fort importante sur Vannée vague, qu'il lut également devant les deux Académies. A la suite de cette lecture, Biot assura publiquement que, dès lors, on pouvait prouver avec une certitude mathématique que l'arrangement de l'indication symbolique des mois en Egypte remontait

au moins jusqu'à l'an 3285 avant Jésus-Christ. La jeune science rejetait donc les chaînes de la chronologie sacrée qui lui avait demandé de s'arrêter à la date de 2200 ans avant Jésus-Christ. La liberté entière de la parole devait lui être assurée! De nouvelles perspectives pour l'astronomie et pour l'histoire pharaonique s'ouvraient, et, au grand contentement de Champollion, les fautes qui déparaient la chronologie composée par Champollion- Figeac en 1824 «et 1825, sur la base des Papyrus de Turin \ se trouvaient corrigées du même coup.

On comprend que des hommes tels que Sacy, Letronne (qui n'avait pas cessé de reprocher à Champollion-Figeac sa chronologie fautive), Biot et Arago insistassent pour faire imprimer de suite le lumineux manuscrit et la Notice nouvelle; mais, hélas! le désordre inquiétant des affaires publiques, pour ne pas dire l'anarchie générale, formait un obstacle sérieux à ce qu'il en fût ainsi, et c'est pourquoi l'impression fut retardée de nouveau.

Onze mois plus tard, ces deux manuscrits furent soustraits, avec bien d'autres, par François Salvolini, pendant la longue agonie de son maître. Retrouvés enfin, après la mort prématurée de Salvolini, le Mémoire et la Notice sommaire furent aussitôt publiés en 1842', grâce aux soins assidus de Biot, plus navré que tout autre par ce retard inouï, décret du sort qui trop souvent, diraiton, n'a pas voulu que justice fût rendue à la mémoire de Champollion le Jeune.

Mais le monde savant connaissait assez bien, dès 1825, le contenu essentiel de ces nouvelles données scientifiques, car, outre leur emploi partiel par Young et Kosegarten, le rapt audacieux commis par San Quintino, et dont il sera question, ainsi (jue l'indiscrétion de Gustave Seyfîarth ', qui avait profité de l'imprudence extrême de Champollion en pareille matière, y a\aicnt beaucoup contribué. On avait donc constamment marché sur les traces du

1. Voir la Notice chronologique qui est imprimée à la suite des Première et Deuxième Lettres au Duc de Btacas.

2. Voir les Mémoires de l' Académie des Inscriptions, t. XV, p. 73- ];{6, avec B planchos.

3. Ce philologue allemand avait pu étudier tout à son aise les papiers en question, au mois de janvier 1827, à Paris.

maître, mais sans vouloir toujours en convenir; c'est pourquoi la découverte faite de si bonne heure par ChampoUion était déjà dépassée par d'autres au moment de cette publication, que la plupart des égyptologues actuels ne connaissent pas même de nom. Heureusement, le chapitre 9^ de la Grammaire hiéroglyphique, parue en 1836, quatre ans après la mort de son auteur, contient une partie de cet admirable mémoire. — H. Hartleben.

Le dernier des paquets qu'il me restait à examiner de plus près m'a singulièrement réjoui par les documents qu'il renferme. C'est un fragment (deux hauts-de-pages) contenant les Litanies des Dieux, dont j'ai déjà deux copies avec variantes, faites sur deux beaux Rituels; mais le second haut-de-page, qui continue les litanies, contient o/ije noms de personnages royaux invoqués comme dieux. Le premier est notre troisième Roi de la XVIIL' Dynastie, dont l'article est ainsi conçu :

Osirien-Roi (G/'cind Soleil du monde...), fils divin du Soleil Thoutmosis, Dieu (venait ensuite la formule : aye:; pitié d'un tel , etc.). D'où il résulte que ce Roi, appelé Anioninaï ailleurs, portait bien réellement aussi le nom de famille Thoutmosis. Les trois suivants invoqués sont : 1° son père Thoutmosis Z^""; 2" son grand-père Aménoftèp ; la légende complette de ces deux Rois est la transcription exacte des légendes hiéroglyphiques que nous connaissons. Vient ensuite 3" la légende complette du père d'Aménqftèp, chef de la XVIIP Dynastie, c'est-à-dire la légende du Miphramouthosis de Manéthon, le premier qui chassa les Pasteurs,

et dont nous découvrons ainsi le nom propre monumental. Voici la légende à' Aménoftèp et celle de son père :

La première, celle d'Aménqftèp, confirme les lectures que j'ai données de l'hiéroglyphique : mais la seconde nous donne une connaissance positive du prénom de son père, qui renferme une tête de lion, et non de crocodile, comme je le croyais d'après les monuments hiéroglyphiques à demi efîacés. Cette légende hiératique nous apprend aussi le nom propre de ce Roi, le dernier de la XVIP léyilimc; il s'appelait h n , nom qui, réduit en caractères phonétifjues: (en exprimant phonétiquement le signe --^=^ par le groupe phonétique, avec lequel il s'échange perpétuellement dans

les textes), devient (1 a 9 |T| H Aalimès, l'enfant de la Lune

«w*.^, oo^, nom dont les Grecs ont fait ^4mosis, comme de ^(Tin Thoùtmès ils ont fait T/ioatMosis. Nous retrouverons là ce nom d'Amosis, donné aux premiers Rois de la XVIII''. Tu remarqueras aussi que la femme d'Aménoftèp fils s'appelait aussi Arnosis comme son beau-père (peut-être aussi Hon pcrc), c'est le groupe (|ue j'ai traduit : l'e/if/cndi-cc de la Lune, en donnant le cartouclie liiéroglyplii(|ue de la Reine Atari, dont le nom entier ('tait Amos-Xanc-Alari. Je le retrouve encore ainsi dans mes Litanies, où elle est nommée dans la série des Reines ou Frinresses au nombre de si^:.

Le cinquième et dernier Roi, nommé dans mes Litanies, n'est plus un Diospolitain de la XVIP ou de la XVIIP; c'est le deuxième Roi de la XXIP Dynastie, Osortasen

If w ^^^ Mm ^ ^^® ^^^ Litanies ont été écrites

sous le règne de son successeur, le Roi Psammus, car Osortasen a, comme les précédents, le titre d'Osirien-Roi, ce qui annonce incontestablement qu'il était défunt. Ensuite viennent les Reines divinisées, en tête desquelles se trouve A /nos-Atari, qui a accouché de toute la XVIIP Dynastie. Elle est en tête des Reines, comme la plus ancienne; les cinq autres dames se trouvent être la mère du Roi Osortasen, sa femme, la femme de Psammus, fils et successeur à' Osortasen, et deux autres princesses de sa famille. J'y retrouve les Reines nommées sur les stèles Thédenat et la petite statue de cornaline de M. Durand. Je désirerais vivement que notre ami Dubois me fit une copie très exacte des vingt derniers caractères de l'inscription de cette statuette, et que, de ton côté, tu eusses la complaisance de déterrer, mon livre à la main, au Cabinet du Roi, les stèles (fonds de Thédenat) où se trouvent Psammus, sa mère et sa femme, dont tu me copierais également les légendes. J'ai besoin de ces croquis pour finir ma Seconde Lettre.

Mon ami, l'abbé Gazzera, dont je te recommande

toujours l'article pour le Bulletin, parce qu'il m'est fort attaché (c'est le seul des savants d'ici qui n'ait pas fait la grimace, quand le gouvernement a témoigné l'intention de m'ouvrir un plein accès au Musée Égyptien), m'a donné aujourd'hui la brochure que tu me demandes, relative au

jeu des échecs Le bon abbé te prierait de déterrer à

la Bibliothèque du Roi ou ailleurs, et de m'envoyer copie des douze premiers vers d'une traduction française du Dante, intitulée : La Comédie de Dante, etc., mise en rimes françaises, et commentée par Balthazar Grangier, Paris, 1596-07,

3 vol., in-12. — Envoie-moi le calque des papyrus Saulnier, surtout celui qui a des chiffres.

Quant aux propositions qu'on a glissées et qu'on pourra me faire, sois sûr d'avance que le petit rayon de 200 lieues que cela pourrait placer entre toi et moi dictera toujours

inévitablement une réponse négative Je suis marri que

tu n'aies pas fait tenir mon billet à l'Arménien, car cela m'oblige à lui dire son fait à la première rencontre. Je lui suppose assez de bon sens pour qu'il eût vu, dans cette lettre, ce qu'elle était réellement, — un véritable ultimatum entre lui et moi. Puisque Barbe-Bleue et le Mandarin ' sont encore dans les inccrta patini, vivons bien avec eux, jusqu'à ce que nous acquérions la certitude que ce sont encore là deux médailles fourrées. Je plains de toute mon à me notre excellent patron, qui porte à la fois un cœur d'homme, une tête pleine et une langue d'or, d'avoir affaire à de telles gens, qui ne se rappellent jamais les services qu'il leur a rendus, qu'à l'instant même où ils ont à lui en demander de nouveaux. Faites beaucoup d'heureux, — vous ferez beaucoup d'ingrats, dit la sagesse des nations. M. Dacier peut se vanter d'avoir exercé toute sa vie le métier du véritable Évergète, qu'un auteur symbolise assez énergiquement en comparant le bienfaiteur à un homme qui passe son temps à donner à boire à un entonnoir. Mais enfin ce n'est pas à lui à se repentir. Présente-lui mes tendresses respectueuses.

J'ai besoin de lire du français et surtout le tien ; ne

l'oublie pas. Je t'embrasse comme je t'aime.

P.-S. Mes compliments à Quercetanus, le grellicr de dure tête', que je soupçonne être l'agent de mon apothéose

1. Abcl Rémusat, le célèbre sinologue, dont la mort pirmatuivo, on 18)32, causa des regrets universels.

2. Léonard de Chézy, le premier sanscritiste dont l'Kurope a pu s'honorer. Il était en relation avec D. J. van Lennep, le latiniste bien connu, qui se plaisait beaucoup à mettic en plein relief le» mérites de

à Amsterdam. — Donne-moi des nouvelles de l'affaire de Cousin, dont on ne parle plus.

Pour éclaircir la situation une fois pour toutes, il faut dire ici un mot sur la conduite de plusieurs des savants parisiens mentionnés dans ces lettres, à l'égard de Champollion.

La publication des voyages en Egypte de Vivant Denon et celle de la Commission d'Egypte, si importante sous bien des rapports, ainsi que les descriptions fort utiles publiées par des voyageurs de mérite, avaient fait croire à beaucoup de monde que dès lors l'antique Egypte et l'état social de sa population primitive pouvaient être connus à fond par les déductions tirées des faits donnés dans ces divers écrits et par les notions éparses dans les anciens auteurs grecs et latins.

Jomard, surtout, était de cet avis, et plusieurs autres membres de la Commission d'Égupte ne pardonnaient pas non plus à Champollion de dire tout haut que l'histoire nationale « de cette Egypte ancienne, qui se gouvernait par ses propres lois sous des rois de race Egyptienne, avec ses mœurs, ses usages, son culte et ses doctrines religieuses », ne serait connue que par l'interprétation des hiéroglyphes.

Quant à l'histoire de TÉgypte sous la domination des Grecs et des Romains, elle avait tiré bien des renseignements des inscriptions grecques et latines copiées dans ce pays, mais encore, pour ces données-là, la lecture des inscriptions hiéroglyphico-bilijigues, sur les mêmes constructions, était une confirmation désirable des résultats obtenus, au moins pour Champollion lui-même. Si bon nombre des membres de la Commission d' Egypte n'aimaient pas (( l'Égyptien et ses victoires superflues », on peut heureusement dire que tous ceux qui faisaient en même temps partie de l'Académie des Sciences étaient ses partisans fidèles, (( entraînés par Arago et Biot », comme on disait en plaisantant, puisque leur amitié si vive pour Champollion se manifestait souvent. Rappelons ici que Biot avait eu, en 1798, à Figeac, une rencontre singulièrement intéressante avec celui-ci qui était alors âgé de sept

Champollion, soit à l'Académie d'Amsterdam, soit à l'Université de Leyde, où il résidait alors.

ans\ et qu'il n'avait jamais passé par Grenoble, depuis 1801, sans se rendre utile soit à l'enfant et (dès 1804) au lycéen, soit (dès 1810) au jeune professeur d'histoire. Il le chérissait de plus en plus depuis l'été de 1821, date de l'arrivée de Champollion à Paris, et un petit désagrément, causé par la différence de leur interprétation du zodiaque de Dendérah, en 1822, fut vite oublié, comme de juste.

Il y avait à la même Académie, — mais qui ne le sait pas? — Joseph Fourier, l'astre brillant de la Commission. C'est lui qui, d'une force irrésistible, réveilla dans l'âme de l'écolier de onze ans la passion innée pour l'antique Egypte, et qui fut le protecteur efficace du lycéen jusqu'au départ de celui-ci pour Paris, en 1807.

Cuvier, de même, avait prouvé son bienveillant intérêt pour Champollion, car c'était lui qui, en automne 1815, dans le Conseil Royal de la Commission de l'Instruction publique, avait défendu le jeune professeur d'histoire et ses idées éclairées autant que nobles

sur la liberté du peuple contre Roger Collard, l'abbé Frays-

sinous et Sylvestre de Sacy, car on ne peut pas nier que cet illustre orientaliste, à cette époque-là, n'était plus, vis-à-vis de son ancien élève, qu'un royaliste fort décidé.

Geofifroy-Saint-Hilaire et le marquis de Laplace également soc cupaient très volontiers des travaux de « l'Égyptien », et cet intérêt bienveillant datait déjà de 1808, année on l'étudiant leur avait donné des preuves de son goût pour les sciences naturelles et l'astronomie.

Alexandre de Humboldt, qui demeurait alors à Paris, formait la septième étoile de ce que Champollion appelait ses a rayonnantes Pléiades » delAcadémie des Sciences, dont « les tendresses exactes et mathématiques » lui étaient si chères. — On comprend donc pourquoi, en 1822 et 1823, il assistait de nouveau, et presque régulièrement, aux séances de cette Académie', « où l'air est si pur », disait-il. 11 s'y tenait très volontiers à côté de Pierre-Simon Girard, de la Commission, à qui il devait bien des renseignements sur les nilomètres, et qui remplaça plus tard Laplace dans l'Académie et dans les « Pléiades ».

1. \'(»ir C/inm/iollion, sein Lcbrn itnd srirt Wi'i/c, I, ]>. 19.

2. Il demeurait alors rue Mazarine, 28, à, côté de l'Institut de Franco.

C'est dans une de ces séances qu'il fut invité très à l'improviste à donner quelques renseignements avec preuves à l'appui sur les croyances religieuses et le culte des anciens Égyptiens. Il répondit que ce n'était pas encore le moment de le faire avec l'exactitude nécessaire, et qu'il n'avait point envie de répéter, Ud ausai, (( les notions éparses, confuses et souvent contradictoires » des Grecs et des Romains sur cette question, sans comparer leurs assertions avec le langage des monuments égyptiens, qui, seuls, pourraient les confirmer ou les détruire; il voulait étudier d'abord, en Egypte, cette question difficile, avant de rien publier sur ces matières, car les copies des cartouches et des inscriptions hiéroglyphiques, rapportées par la Commission et par les voyageurs, étaient trop souvent faites de manière à tromper le lecteur sur leur contenu véritable.

Or, Jomard était présent à la séance!

Sans doute, une colère à outrance dut le saisir tout d'abord, mais bientôt après une satisfaction étrange sembla éclater dans son âme, et dès lors il répéta sans cesse à ceux qui voulaient l'écouter : (( Il dit donc lui-même qu'il ne sait pas lire! )) Peu de temps après des échos de son dire éclatèrent même en Angleterre, où il s'était créé de nouvelles relations.

La situation fut telle, qu'en janvier 1823, paraît-il, Arago luimême, vexé par des plaisanteries de Thomas Young sur cette affaire, insista pour que Champollion commençât le plus vite possible la publication d'un Panthéon Égyptien. Il ne doutait pas, en effet, que les études dans les collections de l'Étranger (qu'il croyait déjà assurées^ ne vinssent en aide à son ami pour lui montrer la religion de l'antique Egypte sous son véritable jour, avec l'aide (( de documents puisés aux sources originaires ».

Champollion, voyant son frère du même avis qu'Arago, obéit à leurs demandes, mais à contre-cœur. Les plaisanteries à double entente que lui faisaient entendre, à l'occasion, les partisans de Jomard, le décourageaient parfois ; cependant il savait se défendre en attaquant à son tour et d'une manière ingénieuse, car il avait « la langue bien pendue », et même tro-p bien pendue dans ses moments de colère. Mais à qui la faute ? Ne l'avait-on pas provoqué sans cesse dès son adolescence?

A l'Académie des Inscriptions il n'y avait réellement plus que

Dacier, le vénérable secrétaire perpétuel, et Léonard de Chézy, qui l'aimassent beaucoup et sans l'ombre d'une arrière-pensée. Sacy avait pris, dès l'automne 1822, très énergiquement le parti du déchiffreiir des hiéroglyphes, parce que sa découverte faisait grand honneur à la science française, mais son intérêt pour son compatriote s'arrêta bientôt, et, en 1824, il ne faisait rien pour adoucir sa vie si dure sous plus d'un rapport. Ce n'est que bien tard qu'il changea enfin de sentiments.

Léonard de Chézy, dépourvu de préjugés et d'ambition personnelle, était resté fidèle à ChampoUion depuis 1808, le temps où celui-ci, guidé par lui, s'était occupé du sanscrit, soutenant toujours que « l'Inde et l'Egypte étaient plus rapprochées l'une de l'autre que l'on ne voudrait le croire à présent », — une idée que Chézy était loin de rejeter. Ce « greffier de dure tête » n'avait pas même voulu amoindrir son amitié pour ChampoUion lorsque, en 1814, les ultra-royalistes se plurent à le dénoncer comme Jacobin. Et quand les premières découvertes assurées de « l'Égyptien » commencèrent à agiter violemment le monde scientifique, l'âme pure de Chézy rayonna de joie à cause de ces succès. « Certes, l'Inde et l'Egypte marcheront ensemble », aimait-il à dire souvent.

a Le démissionnaire!)) Ce fut Jules Klaproth , appelé « le Tartare » non seulement à cause de ses recherches linguistiques bien connues, qui appela Chézy ainsi depuis le jour où celui-ci quitta brusquement une grande réunion, parce que les assistants, entre autres Klaproth, le chevalier gréco-russe Goulianofï, Jomard, Saint-Martin, Abel Rémusat et Raoul Rochette, s'étaient permis de mettre en doute, une fois de plus, la réalité du déchiffrement des hiéroglyphes, ~ il est vrai, d'une manière très différente.

Les brutalités de Klaproth, qui, depuis peu seulement et de parti pris, était fort hostile à ChampoUion, ne faisaient pas toujours l'effet voulu et les attaques de Goulianoff, qui, trop souvent, n'était que l'humble écho du « Tartare )), son ami, plaisaient moins encore. C'était l'animosité du « Père Jomard )), qui réussissait infiniment mieux, car il n'oubliait jamais à qui il parlait, afin de dionner à ses paroles la nuance nécessaire, — sans se nuire à luimême. Aussi lo refrain de toutes ses harangues : que Ion ne devait qu'à la Commission. — dont il se croyait lame, — la conquête

scientifique de l'Egypte, et que lui seul devrait être le Directeur d'un Musée Égyptien à fonder d'urgence, fut-il accepté par nombre de personnes, et surtout à la Cour même.

Saint-Martin, dit « l'Arménien » ; orientaliste et chronologiste bien doué, mais juge sévère de toute personne et de toute chose, et dévoré d'ambition dès son début. 1] avait été, jusqu'en 1815, l'ami passionné et très actif de Champollion, mais le désir soudain de se mettre dans les bonnes grâces de Sacy, qui ne lui dissimulait pas combien peu il lui plaisait, en fit un royaliste déclaré, qui assez vite devint royaliste outré. Il lui fallait donc couper les liens qui l'avaient si fortement attaché au « Jacobin de Grenoble ». Celui-ci tâchait alors d'oublier que c'était justement Saint- Martin qui lui avait bien souvent empoisonné le sang, au risque de le rendre malade, en lui faisant croire — et bien à tort ! — que Sacy, son (( adversaire déterminé », ne lui pardonnerait jamais la conquête scientifique de l'antique Egypte.

En mars 1816, l'ingénieur Duguet, de Figeac, ami des deux frères, osa supplier Sacy pour la troisième fois, mais en vain, de prêter son concours à la remise en service actif de Champollion, alors en exil et dans une situation alarmante. Saint-Martin était présent, et, au moment donné, Duguet, affolé de douleur, se tourna brusquement vers lui et lui reprocha en termes très sévères de s'être mis entre Sacy et son ancien élève. « Qu'à Dieu ne plaise! » s'écria Saint-Martin, en pâlissant, et en oubliant pour un moment ses principes irréligieux',

Abel Rémusat, lui aussi, s'était approché très volontiers, dans le temps, de Champollion. Ils s'étaient souvent rencontrés chez le vieil abbé Tersan, dont l'importante collection de documents orientaux et coptes avait été fort utile à l'étudiant qui déjà avait pris le chemin de l'Egypte, tandis qu'elle avait « réveillé les instincts de linguiste » dans Rémusat, qui, dès lors, d'un pas ferme, s'avançait vers la Chine et les contrées voisines. Personne n'avait des paroles plus affables et plus encourageantes pour « l'Égyptien » que Ré-

1. « Il y a longtemps que j'ai envoyé au diable Dieu, rimmortalité de l'âme, son existence, la création, la justice, la vertu, le crime, l'enfer, le paradis et bien d'autres sottises; » (Extrait d'une lettre de

Saint-Martin à Champollion.)

musat, qui n'avait pas cessé de lui répéter, depuis 1809, que ce serait lui, u et nul autre », qui ferait la conquête de l'antique Egypte. Et cette amitié était d'autant plus sincère et mêlée de gratitude que Champollion copiait et envoyait à Rémusat tout ce qu'il pouvait trouver en fait de textes chinois. — Mais, depuis que Saint-Martin s'était éloigné de « l'Égyptien », il s'était d'autant plus fortement lié avec le jeune sinologue, afin de remplir une lacune béante. C'est depuis ce temps-là (1815) que ce dernier était devenu tout autre pour Champollion, qui, pourtant, pendant dix ans, ne voulut pas le croire, bien que le grand Arago lui eût dit un jour : (( Le sceptre que Saint-Martin tient si ferme sur la tête de Résumât a brisé son amitié pour vous. )) Des moqueries légères, très spirituelles, concernant le déchiffrement et le déchiffreur, lui glissaient des lèvres, surtout quand Saint-Martin était présent. Pendant les sept ans qui s'écoulèrent avant que Champollion fût membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Rémusat, imitant en cela la plupart de ses confrères, n'écrivit jamais le nom de « l'Égyptien « sur les bulletins du scrutin. Qu'il soit dit ici que l'heure d'un repentir amer sonna pour Rémusat, qui, hélas ! mourut (( à l'âge des plus vastes entreprises ». Était-ce le délire qui lui faisait iuiplorer le pardon de Champollion dans des termes navrants, peu avant sa mort? 11 lui semblait voir l'ancien ami à

côté de lui, mais depuis trois mois déjà (( l'Égyptien» était

entré dans « l'Amenthès ».

Raoul Rochette. Il n'était ni l'adversaire personnel de Champollion, ni même jaloux de l'immense réputation qui, malgré le grand nombre d'envieux, entourait déjà ce nom en 1824, mais il était helléniste ! Et ce mot explique beaucoup d'injustices qu'il infligeait à « l'Égyptien ». Celui-ci, quelques mois avant sa découverte de l'alphabet hiéroglyphique, avait dit dans son long mémoire sur l'inscription de Séhélé :

" L'attention de l'Europe savante, naguères absorbée tout entière par l'étude de l'archéologie grecque et romaine, se détourne, enfin, d'une manière sensible sur les contrées où les Grecs et les Romains eux-mêmes puisèrent sinon les perfectionnements, du muina les idées premières de leur civilisation. L'Egypte surtout, l'antique foyer des lumières de lUccident, attire les recherches et semble promettre une riche moisson de résultats nouveaux Rt cepen-

BlBL. KOYPT., T. .\.\X. 'J

dant rÉgypte n'est point encore étudiée par elle-même, ses monuments nationaux, couverts d'innombrables inscriptions, sont pour nous comme s'ils étaient muets, et de grands efforts sont encore indispensables pour parvenir enfin à comprendre leur langage. — »

Bientôt après, la vieille Egypte commença enfin à parler et à remonter par cela même à sa véritable place vis-à-vis de cette Grèce adorée depuis trop longtemps, non seulement comme idéal auprême de la culture humaine, mais encore comme sa source unique. — Raoul Rochette avait lu, le 24 avril 1823, devant l'Académie, un discours intitulé Conaidérations sur le caractère des arts de l'antique Egypte, où il est dit : (( Tout ce qu'on nous apporte

de l'Egypte ne fait, sous le rapport de l'art, que reproduire

uniformément à nos yeux le même Dieu, le même roi, le même homme, qui n'est pourtant ni un Dieu, ni un roi, ni un homme. » (( Uart sans art, — qu'en dites-vous? » C'était Arago qui interpellait (( l'Égyptien », à la fin de la séance à laquelle ils avaient assisté. Dans ce même moment, Rochette passait devant eux et Champollion, donnant libre carrière à son irritation, lui fit entendre des mots très durs, pour ne pas dire plus.

Néanmoins l'helléniste, qui avait assez bon cœur, lui aurait pardonné, mais, ces jours-là même, un article anonyme à son adresse et qui discréditait ses travaux scientifiques une fois de plus, lui avait empoisonné le sang, et sa réponse en donna la preuve. Il s'imaginait que Champollion-Figeac était l'auteur des pamphlets de ce genre, et tous les efforts pour le convaincre du contraire restèrent vains. L'occasion donnée, il fit donc souffrir le frère cadet pour ce que le frère aîné n'avait pas même fait, et que des gens bien informés attribuaient à Letronne. Toutefois, comme celui-ci, Raoul Rochette, plusieurs années plus tard, changea de conduite : ce fut le 18 mars 1831, après avoir entendu lire le grand mémoire de Champollion, déjà mentionné (p. 118), que Rochette, saisi d'une émotion profonde, tendit ses deux mains à (d'Égyptien », en le priant d'agréer son amitié très sincère. Il n'était pas le seul à qui, dans cette heure solennelle, la jeune science, en faisant entrevoir sa grandeur future, parlait d'une manière aussi saisissante.

Quant à Letronne, cet helléniste d'immortelle célébrité ne pouvait que bien difficilement dominer l'amertume dont l'égyptologie

DE CHAiMPOLLION LE JEUNE 131

naissante était la source pour lui. En 1824, il était encore loin d'apprécier exactement le mérite de Champollion. Il lui fallut pourtant se faire à la situation, et, comme il désirait être la première autorité pour tout ce qui concernait l'ancienne Grèce, il s'occupa plus ardemment que jamais des inscriptions et des documents grecs venant d'Egypte. Pour tout ce qui était bilingue, il avait besoin de l'aide du déchiffreur des hiéroglyphes à qui, dans le temps, il avait joué un fort mauvais tour en se moquant de lui au profit de Thomas Young, et même dans ses lettres à celui-ci. Il tourna le dos à Young quand il eut reconnu la supériorité de Champollion en fait d'hiéroglyphes, et il dut bien des renseignements tirés des textes égyptiens à son compatriote, ce qui ne l'empêcha pas de garder, pour lui aussi, ces allures de vainqueur absolu par lesquelles, plus ou moins, il se faisait remarquer partout.

Afin de rendre justice à sa réputation, les frères Champollion lui demandèrent la traduction du célèbre passage sur les écritures égyptiennes par Clément d'Alexandrie pour la première édition du Précis. Il la fit, mais à la hâte, à cause d'un départ, parait-il. Aussi « l'Égyptien » y trouva-t-il à redire, — mais ChampoUion- Figeac lui conseilla de se taire, ce qu'il fit.

En Italie, Champollion s'occupait continuellenaent des intérêts de L^tronne, et l'on comprend que Champollion-Figeac s'attendit à ce que celui-ci fit son possible afin de faire élire (( l'Égyptien » membre de l'Académie. Mais Letronne déclara énergiquement que « la justice » demandait d'abord l'élection de l'helléniste Charles-Benoît Hase. Celui-ci, en effet, fut reçu par le corps savant le 3 décembre 1824, et Champollion le 7 mai 1830, — vu que l'opinion publique, soit dans les journaux, soit dans les séances des Chambres, avait alors insisté pour la réparation du tort commis à l'égard de quelques savants de mérite. Letronne, depuis 1829 l'ami véritable de Champollion qui lui avait été utile pendant sou séjour en Egypte, était alors un défenseur de ses droits.

On ne pourrait pas dire la même chose des deux (Juatrcmère, oncle et neveu. Le premier, Antoine-Chrysostome, avait été assez bienveillant pour « l'Egyptien » jusqu'au jour, en automne 182:i, où celui-ci avait défendu un peu vivement contre l'archéologue estimé l'opinion de Chézy sur la nécessité du sanscrit pour expliquer l'origine des langues grec(|ue, latine, etc. Antoine-(."lirysostome

ne faisait que répéter les idées fautives de son neveu Etienne, qui était présent, — mais sans rien dire !

Cet orientaliste de grand mérite avait l'habitude de n'écouter que lui-même. Ainsi, l'Egypte des Pharaons ne lui disait rien, les hiéroglyphes, à son avis, n'étaient point encore déchiffrés, et « l'Égyptien », qui se trouvait, à vrai dire, dans la voie même des recherches scientifiques d'Etienne Quatremère, avait été, depuis longtemps déjà, a mis de côté » par lui. Ne voulant pas « briser sa tête contre un rocher de granit », Champollion, dès ce jour-là, évita soigneusement toute rencontre avec lui, et il ne le mentionne même pas dans ces lettres. — H. Hartleben.

AU MEME

Turin, 7 janvier 1825,

Je n'ai point écrit, attendant chaque jour de tes nouvelles et l'annonce précise de l'arrivée du Duc : cette incertitude et ma tête un peu fatiguée des travaux passés, plus le froid qui me chasse des salles du Musée, me rendant inhabile à des occupations sérieuses, je me suis mis à rédiger à force ma Seconde Lettre, laquelle, n'étant pas encore terminée, est cependant déjà plus étendue que la première. C'est un bien ou un mal : je n'en sais rien, mais je ne puis abréger sans omettre des choses très importantes. J'exhume d'abord la XVIIP Dynastie légitime ; après cela je corrobore les résultats exposés dans la Première Lettre, relativement à la XVIIP Dynastie, en citant textuellement les protocoles d'actes publics ou de registres de comptabilité en écriture hiératique, contenant les noms, les prénoms et les dates d'années d'une bonne partie de ces Pharaons. Il en résulte qu'aucun de ces actes ne contredit soit l'ordre adopté pour

ces successions, soit les durées de règne assignées à ces mêmes princes.

J'établis ensuite la XIX^ Dynastie toute entière, et je donne l'indication des monuments de Turin ou d'ailleurs qui portent les légendes hiéroglyphiques de ces Princes, et j'apporte également en preuve des actes hiéraiiques pour la plupart d'entr'eux. Je passerai ensuite aux Dynasties suivantes jusques et y compris les Lagides. Il y aura environ une trentaine de protocoles, soit Pharaoniques, soit Perses, soit Lagides, à graver, et il faudra nécessairement que les planches soient d'un grand format ; mais, comme ce recueil de têtes d'actes présentera toujours un très grand intérêt, il n'y a pas de mal qu'on le donne avec tout le développement et tout le soin nécessaires. —

Cette Seconde Lettre contiendra, de plus, les fragments du Canon Royal hiératique, et je tiens absolument à les graver tous. C'est moi qui ferais les calques sur les originaux, sur papier et avec encre lithographique; on mettrait seulement sur pierre, et je serais svir de faire du bel et du bon. Il ne serait pas mal de voir ce que Didot a projeté relativement à la suite de mes Lettres. Veut-il en devenir propriétaire? Et quelles sont ses offres à cet égard ? Je serais bien aise qu'il traitât raisonnablement : car, d'après tout ce que tu me dis, il est probable que je ne dois compter que sur mes propres moyens pour parcourir le reste de l'Italie et voir les obélisr/ues de Rome. Dans ce cas, j'aurai besoin de fonds et il faut penser à en faire. Il me reste encore 1.800 francs, et si le Ministère ne veut pas m'aider, si le Duc', se laissant circonvenir par les flibustiers, ne fait point ce qu'il me semblait avoir envie de faire, je me hâterai de pousser une pointe sur Rome le plus vite et le plus énergiquement possible ; je reviendrai ici terminer promptement

1, Le duc de Doudeauville, ministre de la maison du Roi, qui portait de l'intérêt à ChampoUion depuis plusieurs années déjà.

mes recherches, et je rentrerai rue Mazarine, laissant le gouvernement sarde faire à son aise un magasin de la collection Drovetti au lieu d'en faire un musée, et nous tâcherons de nous passer des gouvernants présents, passés et futurs. Tour cela me démoralise, et je regrette souvent de n'avoir pas appris un métier plutôt que de m'être mis au service des neuf Pucelles. Ma bile commence à reprendre le dessus et le spleen me fait de fréquentes visites. Le passage du Duc à Turin mettra un terme à tout cela, et je prendrai alors un parti définitif. —

Le 9, au soir.

J'ai trouvé, avant-hier, M. le Duc à l'Hôtel du Ministre de France, où j'allais m'informer de sa future arrivée. Il est tombé ici comme un coup de fusil, sans être attendu de personne. Il m'a toujours paru le même : accueil parfait, offres de toute espèce et faites de la manière la plus délicate et la plus franche. J'ai tout refusé pour le moment. Il se rend à Naples sans s'arrêter, et j'ai besoin de faire des siestes à Florence et surtout à Rome : il est donc convenu que j'irai le joindre à Naples au mois de février. Il persiste dans son projet de rentrer à Paris au mois d'avril : il faut donc que je me trouve à Rome pendant son séjour en Italie pour profiter (surtout à Naples) des facilités que lui seul peut me procurer. Voilà donc une chose arrêtée définitivement.

Donne-moi tes commissions et celles des nôtres ; plus toutes les indications que tu pourras te procurer de Dubois et de M, Durand, qui a fait du reste un tour de son métier à M. le Duc, en se disant chargé par lui d'acheter, de sorte qu'on lui a livré tout ce que ses agents avaient mis en réserve pour Son Excellence. Il a vu et apprécié le Musée Egyptien et se propose de le revoir k son retour. —

Présente mes respects et tendresses à M. Dacier et prie-le

de te dire combien de douzaines de chapelets et à'Agnus il faut que je lui rapporte de Rome. De plus, assure-le que je monterai la Scala santa à genoux et à son intention. On me promet de faire partir cette lettre demain matin. Je la termine donc pour la remettre de suite. Je quitte seulement le Duc, qui monte en voiture pour Naples. Je n'ai pu, ni hier ni aujourd'hui, t'écrire plus au long. Bren à toi de tout cœur.

AU MÊME

Turin, 15 janvier 1825.

Ma Seconde Lettre avance et je compte te l'envoyer

avant de lever mon camp de Turin pour aller prendre ma part des indulgences attachées au Jubilé : on m'assure, au reste, que je serai à l'aise à Rome, malgré la ferveur de toute la chrétienté, grâce à la bonne précaution que viennent de prendre environ dix mille citoyens romains, lesquels, considérant qu'ils se trouvent tous les ans à même de faire leur salut, puisqu'ils restent près de la source même des absolutions, ont trouvé à propos d'évacuer Rome pour passer une grande partie de l'année sainte à Naples et à Florence. Les mauvaises langues disent que ces messieurs quittent leur ville pour aller s'amuser ailleurs, vu que certains règlements publiés dans la capitale du monde chrétien par le Saint-Père et son factotum, le cardinal Zurla (que les malins appellent Burla), gênent singulièrement la toilette des dames et entravent les réunions privées, objets de première nécessité pour les braves Romains du XIX" siècle. D'un autre côté, l'Empereur d'Autriche entend qu'aucun de ses

sujets n'aille assister au Jubilé sans sa permission expresse, et il est, dit-on, très avare de pareilles lettres de passe, de sorte que, si la politique est entrée pour quelque chose dans la publication de l'année sainte, la cour pontificale aura, dit-on, à décompter sur le 60^/ qu'elle pouvait se promettre. Mais, enfin, les logements sont à très bon compte dans la ville des Césars, et c'est un bien, du moins pour ceux qui, comme moi, délivrés de l'embarras des richesses, se rendront à Saint-Pierre, animés de la double ferveur de la foi et des beaux-arts.

Pour que mon voyage se fasse au plus vite et au mieux, j'aurais besoin de quelques notes sur les lieux de Rome, Naples et Florence, où existent des collections d'antiquités Égyptiennes. J'ai déjà beaucoup d'indications, mais M. Durand, qui, en sa qualité de furet, vient de courir ces villes, peut avoir des connaissances très fraîches de localités; prie-le donc, de ma part, de me remettre une petite note. Dubois m'a parlé jadis d'un obélisque Égyptien existant, enfoui dans deux ou trois caves et visible sur quelques points dans un quartier de Rome voisin du Tibre. Ai-je rêvé cela ? Demande-lui des indications, si c'est réellement lui qui m'ait parlé de ce monument, — plus des notes sur les collections bonnes à connaître et les lieux à visiter. J'aurai besoin du tout le plus tôt possible, étant bien résolu de ne point passer la fin de février à la vue des Alpes Cottiennes ; il me tarde, comme tu le penses bien, de boire des eaux de TArno et du Tibre, ainsi que de voir de quelle couleur est la fumée classique des cheminées de Rome et du cratère du Vésuve.

Pendant que je verrai tout cela et surtout mes bons obélisques, quelques petits froissements, produits ici par ma présence et secondés par quelque peu de jalousie honteuse, se calmeront peu à peu, et le terrain me restera enfin libre et dégagé de toute aspérité. Les grands chapeaux noirs y sont pour quelque chose, mais j'ai des amis chauds qui les

contreminent. Je ne puis entrer là-dessus dans des détails

réservés pour notre première entrevue. —

L'Académie Royale de Turin vient d'élire six associés étrangers : nous avons l'honneur d'être à la tête de la liste. Les quatre autres sont De Hammer^ poussé par le ministre d'Autriche, le comte de Lutzow ; Réinusat et Letronne, portés par le Comte de Balbe, et Raynouard^, présenté par l'abbé Gazzera. Quant à nous, tout le monde nous voulait, et l'élection s'est faite utia voce. Tu recevras incessamment

la lettre d'avis. — Mes amitiés à Quercetanus, Chézy,

et autres démissionnaires', s'il y en a. Toujours tout à toi. Je t'embrasse de cœur et d'âme.

P. -S. Le contrat d'Alexandre est de l'an XVI ou XXVI. Je ne comprends rien à cette année-là avec une Bérénice.

Turin, 24 janvier 1825.

Je me réjouis, mon cher ami, que mes tableaux de chiffres et des mois soient arrivés à bon port ; ta dernière lettre m'avait elîrayé sur leurs destins, mais la négligence des courriers explique suffisamment le retard de ce paquet. Tu as dû recevoir depuis deux autres lettres, dans l'une desquelles le passage du Duc est annoncé et commenté. Tu dois savoir à quoi t'en tenir sur tout cela.

1. Lo baron J().se[)h de Hamniei-Purgstali, à Vienne, très connu alors par son amour des sciences et des arts.

2. Raynouard ( François- Just-Marie), membre de l'Académie des Inscriptions.

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