AU BARON GUILLAUME DE HUMBOLDT
Turin, le 12 février 1825.
Monsieur le Baron,
Je ne sais en quels termes vous supplier de vouloir bien excuser le trop long retard que j'ai mis à répondre à l'intéressant récit, que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser, au mois de juin passé. Le flatteur intérêt que vous accordez aux études Égyptiennes me faisait un devoir impérieux de satisfaire plus tôt aux différentes questions sur lesquelles il vous a plu de me consulter ; mais les circonstances en ont autrement décidé. Lorsque cette Lettre parvint à Paris, j'étais déjà parti pour Turin, où je ne l'ai reçue que
1. A la fin de mars 1824, Alexandre de Humboldt avait écrit à Champollion : « Le courrier de Berlin m'apporte, Monsieur, ces deux caisses contenant des scarabées et des copies d'idoles de Minutoli. C'est un petit hommage de reconnaissance et d'admiration de mon frère, qui est tout occupé de vous et de votre découverte. J'essaierai de me présenter chez vous dans une heure d'ici, pour vous montrer un grand manuscrit que mon frère a composé pour faire connaître en Allemagne, avant la publication de votre grand ouvrage (Précis du système hiérogli/phiijae), la solidité et l'importance de votre découverte. » Le 26 juin 1824, Guillaume de Humboldt, de son côté, écrivait à Champollion : « L'accueil favorable que vous avez bien voulu faire à un mémoire allemand que mon frère a pris la liberté de vous communiquer, m'encourage à vous adresser cette lettre pour vous demander des éclaircissements sur quelques passages de deux manuscrits hiéroglyphiques de la collection de M. le comte Minutoli. ... Quelque vif que soit l'intérêt que vos recherches m'ont inspiré, je suis fort éloigné de me flatter de pouvoir y concourir par de nouveaux résultats. Je vous prie, Monsieur, de croire que je n'en ai nullement la prétention, et que, si j'ai hasardé dans cette lettre quelques conjectures sur des caractères de passages hiéroglyphiques, mon but a été uniquement de les voir rectifiées pai- vos lumières »
deux mois après ; successivement entraîné et absorbé par les nouveaux sujets d'études que la magnifique collection Égyptienne, acquise par S. M. le Roi de Sardaigne, me présentait chaque jour, le temps s'est écoulé sans que je pusse trouver le moment de vous remercier, Monsieur, et des divers envois d'empreintes de la collection Minutoli, et surtout de la bonté honorable pour moi, avec laquelle vous avez pris la défense de ma doctrine hiéroglyphique. J'ignore quel est à cet égard le sentiment des érudits de votre patrie, mais il me suffit d'un suffrage tel que le vôtre, pour être convaincu que mes longues recherches sur cette aride matière ne resteront pas tout à fait sans fruit pour la science. Je vous prie donc d'agréer l'expression de la vive gratitude de l'auteur pour ce que votre indulgence a bien voulu faire pour le livre'.
Je profiterai aussi du peu de jours qui me reste à passer dans cette capitale, pour répondre de mon mieux et autant que je pourrai le faire, n'ayant point sous la main tous les matériaux que j'eusse voulu consulter, à la série des (juestions exposées dans votre dernier écrit, en commençant par le nom de l'Égyptien à la momi<^ duquel se rapporte le manuscrit noté B.
Le soin préalable que vous avez pris, Monsieur le Baron, de recueillir dans le Papyrus entier toutes les variantes de ce nom propre, est en elïet le seul moyen de bien en assurer la lecture. C'est celui que je mets toujours en pratique, et l'ennui que cette fastidieuse opération peut causer se trouve bien souvent plus (|ue compensé par la découverte réelle de plusieurs caractères Iiomo/i/ioncs. Le nom propre en question nous apprend par exemple (\uo. h; signe ^^ est un simi)le Iiomop/ione ôe^kK^ct de ^^ employés dans la transcripti<tn du même son et à la même place. Quoic|ue rextrême rapport de formes existant entre ces trois signes autorisât déjà à
1. Il s'agit ic;i flu f*n''cis du si/striiu- /ilrroiih/fi/iii/iif.
ïilUl.. ÉOYPT.. T. XXX. lu
supposer cette homophonie, nous en sommes à un point des études Égyptiennes où une pareille certitude n'est pas encore à dédaigner.
J'ai attribué, dans mon Précis du système hiéroglyphique, la valeur k ou x ^^ l'hiéroglyphe Lj, linéaire VJ, parce que je le trouvais d'abord dans un cartouche dessiné sur les temples de Philae, employé à exprimer la consonne k dans le mot ^^^ I I c. (S 3LoTKpTwp, AÙToxpâxtop. Un nouveau monument a depuis confirmé cette valeur phonétique en m'ofïrant le nom du Pharaon Néchao, le Neyarô ou le ^v/m des auteurs grecs, écrit CI^ k-k-ott ou «-k-co, de sorte que je ne conserve plus de U doutes sur le son que le caractère représente. Partout ^ où je le trouve employé, il m'est impossible de ne point ^- — -^ lui attribuer ce son, surtout dans les innombrables inscriptions funéraires, soit manuscrits, soit stèles, où on le trouve employé dans des formules perpétuellement reproduites. Telle est par exemple celle-ci, que l'on rencontre aux noms propres privés dans presque tous les bas-reliefs funéraires :
/\ 17 I I I I AAAW \ \ '=^\
lA^ io 1 1 tiiil
SJ
fiPi: