A L'ARCHITECTE JEAN-NICOLAS HUYOT
Turin, 26 février 1825.
Monsieur et bien cher ami,.... je vous sais un gré infini de vous être occupé de moi quelques instants ; je vous remercie donc d'avoir surmonté cette douce paresse à laquelle je sacrifie moi-même trop souvent pour ne point la respecter chez les autres. Croyez cependant qu'elle ne me domine pas au point d'avoir oublié notre travail sur les monuments. Vous avez pu voir au contraire que, dans mes publications, je vous engage sous ce rapport avec le public lettré. Il faudra donc tôt ou tard vous sacrifier pour faire copier les plans des temples, m'en envoyer les cartouches et mettre définitivement la main à la pâte. L'ouvrage que nous pouvons faire est d'un trop piquant intérêt pour l'histoire en général et pour celle de l'art en particulier. Laisserions-nous aux Anglais le soin de l'exécuter? Ce serait une honte, — songez-y quelquefois.
Puisque ce brave Coste' est retourné en Egypte, et qu'il
1. Professeur à l'École des Beaux-Arts. Il était revenu de l'Orient avec une magnifique collection de dessins, de plans et de notices, dont la publication fut sans cesse ajournée, malgré les exhortations incessantes de ChampoUion, qui aimait autant qu'il admirait cet architecte hors ligne. Car, empêché pendant do longues années par les dessins fautifs de la Commission de voir clair dans ses recherches, il avait soudainement reconnu le mot de l'énigme en recevant, le 14 septembre 1822, des copies de bas-reliefs pharaoniques, que Huyot lui envoyait de la Haute Egypte.
2. Coste (Xavier-Pascal), architecte célèbre, au service de Méhémed- Aly de 1818 à 1827. ChampoUion avait pu lui montrer, avant son départ pour l'Egypte, « les merveilles architectoniques de l'Isère », entre autres le ponl de Ciaix, construit d'après les ordres du connétable de Lesdiguières, en 1611.
peut mieux que tout autre nous rendre des services que nous attendrions peut-être vainement d'ailleurs, il serait bon de le prier de se procurer par la première occasion favorable les cartouches des temples de Si/âne, d'Éléthya, des environs d'Esné, de Tâotid, d'Erment, des divers monuments de Dendéi'a, d'Abydos, de la porte de Kous, des ruines de Qaou el-Kébir, d'Asc/uvounéïn, et du portique de Méda/noiii à Thèbes. Tout cela nous manque et completterait notre travail. Les cartouches des Oasis seraient aussi d'un bien grand intérêt, ainsi qu'une copie de l'obélisque de Bégig, près de Médinét el-Fatjoum.
Recommandez-lui tout cela lorsqu'il trouvera jour à nous satisfaire. Une véritable friandise serait des dessins des inscriptions des différents obélisques de San (Tanis) en Basse Egypte, mais au moins les divers cartouches qu'on y trouve ainsi qu'à Balibéït, près de Samannoud, et dans les ruines de Sais à Sâ-el-Hadjoî\ Les cartouches des environs des Pyramides ne seraient pas non plus à négliger. Je vous indique les choses en bloc et sans préjudice des directions plus précises que vous pourrez indiquer.
Je pars dans deux jours pour Rome, — je verrai enfin les obélisques de près : si vous avez connaissance de quelques monuments Égyptiens dans des coins ignorés de la Ville sainte, veuillez me les indiquer, ou plutôt il me serait très agréable d'être recommandé par vous à quelqu'un de l'Académie de France, soit professeurs, soit élèves.
Soyez persuadé que ma première visite à Florence
sera pour M. Ricci', votre ami; il a déjà eu la bonté de m'ofïrir un gîte chez lui, et je suis on ne peut plus reconnaissant de cette gracieuse invitation que j'attribue en grande partie à votre amitié. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour lui être agréable. Connaissez-vous des objets
1. (Alessandro), médecin, devenu archéologue pendant son long séjour en Egypte, dessinateur très exact.
Égyptiens à Naples? Dans ce cas, une note de votre main me serait très utile. Je vous écrirai plus au long de Rome, où je compte séjourner près de deux mois entiers si je puis. Donnez-moi de vos nouvelles en attendant, et n'oubliez pas que je suis à vos ordres en tout et partout. Recevez l'assurance de mon sincère et inviolable attachement,
J.-F. Champollion LE Jeune.
A CHAMPOLLIOX-FIGEAC
Turin, 28 février 1825.
Je t'écris à la hâte encore, mon cher ami, ayant encore une foule de choses à faire avant mon départ qui aura lieu cette nuit, à trois heures du matin, comme je te l'avais déjà manjué. Je n'ai rien reçu de toi, ni notes, ni livres; mais, enfin, les précautions sont prises pour que le tout m'arrive à temps à Rome, où je me trouverai rendu le 1:;?, par la route que je t'ai indi(iuée. Au moment de mon départ, on me fait des otïres tellement graves que je n'ai rien voulu décider, sans t'avoir préalablement consulté, toi et notre bon patron, qui, j'espère, pourra donner son avis en cette circonstance. Le gouvernement de S. M. le Roi de Sardaigne se propose d'envoyer un cliargé d'alïaires dipl<>inati(iues en Egypte, et le ministre a, dit-on, le projet de me proposer de faire ce voyage aux frais de Sa Majesté, et, comme, si j'acceptais, il est juste de penser à mon avenir, on m'assurerait des avantages à mon retour il Turin, en m'attachant le plus avantageusement possible au corp> ensi-'iguaut. Mais il ne s'agit de rien moins (jue de devenir T/'unsulpin. On voudrait mener promptement la cliose et suspendre même mon départ pour
UlUL. LGVl'T., T. XXX. 1^
Rome. Mais je persiste. Je serai plus libre dans mes réponses, dont je remets la rédaction à ta sagesse. Penses-y donc, consulte, et trace-moi une marche à suivre. Je t'écrirai plus au long là-dessus, aussitôt que j'aurai reçu à Rome ou à Naples des propositions plus formelles de la part des personnes qui ont conçu l'affaire. J'en ferai aussi mes ouvertures à M. le Duc de Blacas, et prendrai son avis làdessus. — La fameuse caisse part demain, tu la
recevras en vingt jours. Elle contient des objets d'histoire naturelle, envoyés à divers par M. Bonelli, directeur du Musée Royal d'Histoire naturelle de l'Académie. Il veut supporter une portion des frais.
Je tâcherai, mon cher ami, de t'écrire en route si cela est possible, vu le nombre d'États ditîerents que je vais traverser, et le peu de temps que je passerai dans chaque ville. Mais tu seras informé le lendemain de mon arrivée à Rome des résultats de la traversée.
Ma santé est bonne; elle ne peut que gagner à des dix à douze jours de cahotement. Cela me réussit assez bien, parce que le résultat est de supprimer mes tintements. Adieu,
mon cher ami; sois sans inquiétude
J.-F. Ch.
C'étaient, avant tout, Prosper Balbo, Lodovico Costa et les comtes de Saluées (Saluzzo) qui avaient désiré que Ton fît ces propositions; ils avaient en effet une très haute idée des capacités diplomatiques de ChampoUion, avec lequel Costa avait eu affaire sous ce rapport-là, pendant l'été de 1818.
Il s'agissait alors de contenter le roi de Sardaigne, qui réclamait beaucoup de pièces déposées depuis longtemps aux archives du Dauphiné, à Grenoble, fort importantes à cette époque-là. C'étaient soit des pactes de famille des marquis de Saluées et de la ville de Carmagnole, soit des traités de cette maison souveraine avec (( les comtes de Savoye ». Il s'agissait, en outre, d'une masse d'autres documents, concernant « les comtes et les ducs de Savoye », les rois de Chypre et de Jérusalem, la maison de Genève, etc., etc.
Après de longues recherches minutieuses dans la poussière des siècles passés, — car il fallait décider lesquels des titres concernaient en même temps les anciens Dauphins, — Champollion réussit à contenter autant la Sardaigne que la P>ance. Dès ce temps-là, Prosper Balbo et Costa espéraient vivement que leur ami. tracassé sans cesse par les royahstes ultra, viendrait s'établir à Turin, mais il aimait trop son pays et il tint bon, même après que son protecteur, Choppin d'Arnouville, préfet de l'Isère, eut été rappelé du département. Sa grande découverte leur avait fait un moment perdre tout espoir, car ils se disaient que la France ne voudrait point se défaire d'un fils d'un si haut mérite. Mais, aussitôt qu'ils se furent aperçus de la situation véritable de celuici, les anciens projets se réveillèrent en eux avec une nouvelle force.
ChampoUion-Figeac en parla sans retard aux deux Dacier, le père et le fils, qui se montrèrent, comme lui-même, radicalement hostiles à ces propositions. Et voici leurs raisons : « Prendre du service à l'étranger sent l'aventure, et cela n'est bon que pour des gens incapables chez eux. Aller chercher des pierres en Egypte, c'est l'affaire des Cailliaud et autres gens à bonnes jambes et à bon estomac; la tienne, c'est d explorer dans le silence du cabinet les fruits des explorations de ces pionniers. — Les avantages futurs sont misérables, et il vaut autant traîner sa vie au milieu de nos amis qu'au milieu d'étrangers toujours un peu jaloux, et là où, d'ailleurs, on ne vous fait pas subitement votre fortune avec l'espoir d'en jouir encore dans vos pénates Il vaut mieux être le
premier chez soi que chez les autres.
» On voit, du reste, un grand bien dans tout cela, c'est de dire au Duc [de Blacas] ce qui se passe, et de paraître pencher à s'y rendre. Cela le déterminera à faire expliquer de lui-même les flibustiers de Paris, et peut hâter une fin à Paris même. Il faut donc laisser écrire les propositions; ce ne sera qu'alors qu'on pourra y répondre techniquement, en voir le fort et le faible, et se décider en pleine connaissance de cause.
» Avant tout, l'avis de M. le Duc. Sa position avec les personnes est un peu changée ici, mais il a tout ce qu'il faut pour se relever, surtout avec des Jobard. Je dis aussi qu'il est dur d'avoir à professer, c'est un métier de chien, et auquel il faut échapper si l'on peut s'arranger autrement. » Et, pensant aux adversaires par
jalousie, le frère ajoute : « Les propositions de Turin doivent décider la bataille, et le plus grand plaisir des flibustiers, ce serait de les accepter ; ils y verraient une victoire et le succès de toutes les peines qu'ils se sont données. Gardons-nous de les satisfaire. )) — H. H.
AU MÊME
Turin, 28 février 1825.
Cette lettre te sera remise, mon cher ami, par M. Pedemonte, consul de S. M. le Roi de Sardaigne à Alexandrie d'Egypte. Ce titre seul serait une recommandation auprès de toi, mais l'amitié qui me lie à cet aimable et bon Égyptien parlera encore mieux. Reçois-le donc comme nôtre, et rendslui le plus qu'il te sera possible le séjour de Paris agréable. 11 te parlera Egypte et monuments. C'est lui qui, représentant M. Drovetti, a fait remise du Musée Égyptien au gouvernement piémontais. Nous devrions un peu lui en vouloir pour cela, mais à tout péché miséricorde. Adieu, je t'embrasse de cœur et d'âme,
J.-F. Champollion le Jeune.
A L'ABBË GAZZERA
Bologne, 5 mars 1825.
Me voici, mon cher ami, dans le pays du saucisson, ne soyez donc pas étonné que je pense à vous et que je vous en
donne la preuve en vous adressant ce petit bout de lettre. Si la chose eût été possible à Plaisance ou à Parme, je n'aurais pas attendu que votre mets de prédilection me rappelât l'engagement contracté de vous envoyer de mes nouvelles directes. L'attachement cjue je vous ai voué m'en faisait un devoir sans cela.
La présente vous dira donc que, grâce au bon papier que M. de Lutzow a bien voulu m'ofïrir, j'ai échappé à tous les ennuis des douanes, car, quoiqu'on ne fasse pas la contrebande, rien n'est plus détestable que de voir des quidams, qu'on n'a jamais vus ni connus, mettre insolemment le nez dans votre malle et le désordre dans vos petites affaires. Les Lestrigons m'ont laissé complettement en paix; chantez donc, si vous m'aimez, un Gloria tibi Domine.
Mon passage à Milan n'a point été perdu pour nos chères études Égyptiennes. J'ai visité M. ^attaneo, qui m'a accueilli avec son atticisme ordinaire. Je suis enchanté de lui, quand même il ne m'eut pas fait voir une assez belle momie (morte), plus quelques débris de papyrus, parmi lesquels j'ai trouvé un reste de registre de comptabilité, lequel m'a tout l'air d'être un morceau appartenant à l'un des papyrus de Turin. 11 porte deux additions en chiffres, sans qu'aucun caractère d'écriture soit mêlé avec les chiffres. M. Cattaneo m'a piloté chez le marquis Malaspina, véritable momie rivante, quant au physique, mais du reste un excellent et galant homme. J'ai examinéses petites collections Égyptiennes, parmi lesquelles se trouve un contrat démotique non déroulé, et des calques ou dessins fort intéressants, provenant de la collection Nizzoli'. Du reste, rien do bien saillant. J'ai salué Monti', qui m'a parfaitement reçu. Remercie/ IMana de ce plaisir que je lui dois entièrement.
Voilà à peu près tout ce que j'ai à vous dire, ne voulant