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)) M. Champollion le Jeune... avait composé cette inscription. On peut avancer que c'est pour la première fois que l'on a fait sortir des agrémens passagers d'une fête une utile leçon, qui conduit à la découverte des temps les plus reculés. M. Champollion conserve la forme et la couleur des inscriptions égyptiennes. Rome est surprise de ce genre de spectacle, dont elle a, seule, sous les yeux, les plus imposans modèles. On compte treize obélisques répandus sur différentes places. Le quatorzième, de M. Champollion, prenait par ses proportions le quatrième rang. Il ne le cédait qu'à ceux de Saint-Jean de Latran, de la place du Peuple et de la place Saint- Pierre. Les caractères tracés avaient une transparence magique. Le nom de Tvois-fois-gracieux' , donné au Roi, circulait dans toutes les bouches et restera ici au roi Charles X. » — Et, pour relever le courage de « l'Égyptien », l'ambassadeur lui écrivit aussi tôt que possible : « Le quatorzième obélisque, restauré après la tempête, comme vous l'avez vu, s'est élevé dans les airs avec une noblesse, une majesté, dignes de son objet » — H. H.
AU MEME
F'ioi'once, 22 juin 182.^.
Me voici, mon clier ami, arrivé dans la capitale de Toscane, sans fâcheux événements et même sans de grandes fatigues, le hasard nous ayant procuré un excellent voiturier qui, en quatre jours, nous a conduits de Rome ici, et je dis nous, parce que, depuis le milieu de mars, j'ai toujours eu pour compagnon de voyage un parent de Biot, un chef de bataillon du génie, aide de camp du maréchal Soult et ancien camarade
1. III, groupe hiéroglyphique souvent rc^pété dans le'^ textes égyptiens, là i)ù il .s'agit des rois.
BinU. KOVPT., T. XXX. 1^
deTeuillié. C'est un excellent homme que Lecaron, et je me félicite tous les jours de l'avoir rencontré ; c'est à un accident que je dois d'avoir constamment voyagé avec lui. Il devait suivre Biot en Sicile et en Espagne, mais, une voiture lui ayant passé sur le pied à Rome, il a renoncé à suivre l'astronome, et a pris le parti de demeurer depuis avec moi
Je reprends mon Jiistoire romaine :
J'ai su hier, par le Duc de Poli parti de Rome lundi matin, que la fête du Sacre, donnée par notre ambassadeur, avait eu lieu, enfin, dans la soirée du dimanche. Elle a été superbe, et mon obélisque a produit tout l'effet qu'on pouvait en attendre. Je regrette de ne l'avoir point vu dans toute sa splendeur, mais il était temps de quitter Rome, et M. le Duc de Montmorency, qui menaçait d'abord de ne point nous donner de passeport, a senti lui-même que je ne pouvais m'arrêter davantage à Rome. J'avais terminé tous mes travaux, et, comme Varia cattiva va commencer, j'ai été bien aise de quitter l'air empesté de Vagro Rornano, pour venir respirer, pendant une quinzaine, l'air doux et pur de la vallée de l'Arno.
Il est difficile d'être mieux accueilli à Rome que je ne l'ai été; j'en suis parti comblé de toutes les manières, et je laisse après moi quelques bribes qui entretiendront mon souvenir dans ce singulier pays. M°'' Mai, le découvreur de palimpsestes, prélat et préfet de la Bibliothèque du Vatican, homme plein d'esprit et de cœur, a mis entièrement à ma disposition tout ce qui pouvait m'intéresser, et m'a prié de plus de faire une notice raisonnée des papyrus Égyptiens du Vatican, dernièrement acquis par le Saint-Père. J'ai fait ce travail, qui paraîtra incessamment en langue italienne, et c'est Mai lui-même qui a fait la traduction de mon manuscrit. On imprime, et ce petit volume sera accompagné de trois grandes planches. Parmi mes bons amis de Rome, je compte surtout M^' Testa, prélat, secrétaire des brefs aux Princes, celui qui écrivit dans le temps contre le zodiaque
de Dendéra. Il m'a reçu à bras ouverts et comme ayant porté le dernier coup à la bête. C'est un vieillard d'une gaîté charmante, homme d'esprit et fort instruit. Il m'avait absolument épousé, et je lui rends de bien bon cœur toute l'affection qu'il m'a témoignée. C'est lui qui m'a engagé à voir le Saint-Père; c'est aussi lui qui m'a présenté à Sa Sainteté, qui a daigné me recevoir quoique malade. Le tout s'est passé de la manière la plus aimable. Le Pape, qui parle très bien le français, a bien voulu me dire trois fois que j'avais rendu un beau^ grand et bon service à la Religion par mes découvertes. Et cette décision de Sa Sainteté venait d'autant plus à propos que, dans le même temps, Vabbate Lanci, orientaliste romain, cogne-fétu^ en inscriptions cufiques, publiait l'explication d'un bas-relief Égyptien, à propos duquel il atta'quait tous mes travaux, voulait corriger mon alphabet, et affirmait (juc tout ce que j'ai fait ne mène à rien. Je n'eusse rien répondu à ce bel écrit, digne des Ricardiet desValeriani', si Lanci, aussi méchant que jalousement bête, n'eût insinué que mon système, s'il est vrai, conduirait inévitablement à la ruine de l'histoire sainte. Il était impossible de laisser passer en silence une telle assertion d'autant plus dangereuse qu'on l'avançait publiquement dans Rome mémo. J'ai donc rédigé une lettre à M***, dans laquelle je relève toutes les âneries de Lanci, en démasquant sa sotte jalousie, que je tourne en ridicule ; je réponds ensuite sérieusement à sa maligne supposition. Je suis certain que la brochure, déjà mise en circulation lorsque tu recevras cette lettre, amusera Rome autant qu'elle réjouira peu mon Cuhque Zoïle. On t'en enverra par la poste.
1. En d'autres termes, tôdi et brucuche. Champollion se sert souvent dans ses lettres de cette locution populaire. Il la tenait de M. Dacier.
2. Domenico Valeriani, à Florence, avait violeinnienr attaqué la nouvelle science (voir V Antnloijia, sept. 1823, n" XXXIII); il ne pardonnait pas à CbauipoUion la réponse que celui ci avait faite à, sa critique dans la Reçue cnci/clapcdit/uc, 182-1. vul. WI. p. 22.0 et suiv.
Les hiéroglyphes sont en grand honneur à Rome. C'est justement là qu'on était le plus arriéré sur cette matière, et j'attribue aux bontés du Duc de Blacas la conversion générale qui s'est opérée. Le Duc m'ayant mis en rapport avec tout le corps diplomatique, on m'a (juestionné, interrogé, et on a voulu absolument que je donnasse, avant de partir, chez M. le Comte de Funchal, ambassadeur du Portugal, cinq ou six séances, dans lesquelles j'ai développé mon système et la marche de ma découverte. L'auditoire était choisi : le Duc de Laval-Montmorency, le Comte de Funchal, le Prince Gagarin (de Russie), le Comte Kossakowsky (de Pologne), le Baron Bunsen (de Prusse), Kestner (du Hanovre), Comte de Vélo, l'abbate Féa, le Chevalier Bartholdy, Ciccolini, M*^' Mai, etc., etc. Bref, un peu de toutes les nations et de tous les peuples de l'Italie. C'était une vraie mission que je prêchais là, et la grâce efficace a agi, et j'ai compté autant de convertis que d'assistants. C'est ainsi que j'ai terminé mon séjour à Rome. Me voici à Florence pour quinze jours à peu près. N'ayant encore vu rien ni personne, je termine donc en t'embrassant de cœur et d'âme. Mes respects à M. Dacier et à tous les siens et nôtres,
J.-F. Ch.
L'extrait d'une lettre de l'ainbassadear de France à Rome, adressée au ministre le baron de Damas à Paris, est assez important pour que nous croyions devoir le publier : « Monsieur le Baron, ce serait, en quelque sorte, faire tort à un savant distingué, qui vient de quitter Rome en y laissant des souvenirs qui ne passeront pas, que de ne point faire connaître au gouvernement du Roi non seulement l'accueil plein de bonté qu'il a reçu de Sa Sainteté, mais encore la déclaration d'estime et de véritable intérêt qu'EUe a daigné m'exprimer à son égard.
» Le Pape m'a dit en propres termes qu'il reconnaissait, dans les travaux de M. Champollion, un service important rendu à la Religion : (( Il a, dit-il, abaissé et confondu l'orgueil de cette philoso-
phie qui prétendait avoir découvert dans le zodiaque de Dendéra une chronologie antérieure à celle des Écritures sacrées. » Le Saint- Père s'est donc fait détailler par M. Testa, très docte dans
la connaissance des antiquités, les arguments par lesquels
M. Champollion établit : 1*^ que ce zodiaque a été construit sous Claude Néron ; 2" qu'il n'existe aucun monument qui remonte au delà de 2200 ans avant l'ère chrétienne, c'est-à-dire à l'époque d'Abraham, en sorte que, suivant noire cvoijanre ohligpc, il vente environ dix-huit sièelea rie tenèbrea dont on ne peut sortir que par l'interprétation des Livres saints.
» Ce n'est pas à cela seul que se borne le mérite de M. Champollion. Sous le rapport des arts, il se fait encore remarquer : il s'occupe de la composition d'un ouvrage sur l'histoire, et surtout sur les inscriptions des obélisques de Rome, dont lui seul a pu pénétrer les mystères, et les journaux de cette ville en portent plus d'un témoignage. Je puis vous assurer. Monsieur le Baron, que la décoration de la Légion, qui serait accordée à M. Champollion, serait une chose agréable au Pape
» Rome, 22 juin 182.J.
» MONTMOlfENCV-LAVAL. »
C'est le moment d'éclaircir la véritable situation de Champollion vis-à-vis du clergé. 11 avait entrepris ses vastes recherches sur la lecture des hiéroglyphes, uniquement avec la pensée de faire revivre l'antique Egypte et d'élargir grandement, par cela même, le domaine de l'ancienne histoire : il était avant tout Jiislurien, et clic/ lui le philologue et l'archéologue ne devaient qu'ouvrir à cet historien les chemins de l'histoire. Ce n'est que sa mort prématurée (pii a trompé le monde sur la mission qu'il s'était imposée.
I)c[)uis que, en 1822, il avait mis à sa véritable place le zodiaque de Di-ndérah, auquel les savants avaient donné jusqu'à (îOOO, et quelques étourdis même jus(|u'à 15U00 ans avant J.-C, Champollion recevait des mar(|iies de vive reconnaissance delà part d'ecclés.iastique^ d'iiu rang «Hcxé. On allait juscpi'à dire et à iuiprinuM' (jue Champollion n'avait entrepris ses études égyptiennes (|ue jiour défendre la chronulogie sacrée, et par cela même la Bible en général, conlre les attaque des ini'n'-diilcs. C(; inalcntcndii graxc fai^^ait souffrir " l'I'^^ryptien », et, dans un moment d'irritation, il c-rix it
à Thevenet : « Les journaux ultra ont eux-mêmes applaudi à
mes découvertes, mais parce que mes premiers résultats les arrangent assez bien. Il s'agit de savoir si la suite sera aussi bien à leur convenance que les applications de mon alphabet, faites exprès à des monuments dont l'antiquité ne saurait les effrayer. Je les ai débarrassés des cinq ou six mille ans du zodiaque de Dendéra-, aussi est-il arrivé que, si l'on veut en croire la bonne vieille Gazette de France, je suis considéré par le parti dévot comme un Père de l'Église, un vrai père de la foi, défenseur de la Religion et des bonnes doctrines chronologiques.
» En attendant, on va imprimer mon ouvrage, et la suite fera voir jusques à quel point j'ai mérité les flatteries élogieuses de la Gazette et du Drapeau blanc. Heureusement que les coassements de ces vils reptiles se perdent dans le concert d'approbation que donnent aussi à mes travaux des personnes pour Tesprit et le bon sens desquelles je professe la plus haute estime. Les éloges des uns me consolent des éloges des autres. Enfin, je suis tenté de dire à la bonne Gazette :
Ma cieille, taises-vous; car je n'ai mérité, A7 cet excès d'honneur, ni cette indignité^ ;
tant je suis las de cette odeur de sainteté que les dévots commencent à me trouver, comme si je n'eusse eu pour but en travaillant pendant quinze ans à la découverte de mon alphabet que la gloire
de Dieu Mais je leur ferai faire une bien vilaine grimace
quelque jour, en développant les suites et les conséquences immédiates de ma découverte. Rira bien qui rira le dernier. — »
Dira-ton que Champollion aurait dû éclairer le clergé tout de suite sur le véritable caractère de ses recherches? — Que l'on se mette pour un instant à la place de cet homme qui, dès son adolescence, n'avait été que trop souvent empêché d'approfondir ses recherches multiples, et injustement attaqué à cause de son esprit indépendant. Et d'abord, lorsque le duc de Blacas lui avait rendu possible le départ pour Turin (cf. p. vi), ce grand seigneur très dévot lui avait fait comprendre en même temps son désir formel de ne lui voir rien publier qui fut contraire aux enseignements de
1. La Gu-ocUc avait été, dans le temps, l'organe favori des ennemis politiques de Champollion.
la foi au cours de ses recherches sur la collection Drovetti. CharapoUion était entré d'autant plus aisément dans les vues de son excellent protecteur que, d'après l'idée erronée qu'il se faisait alors des monuments de l'ancien Empire, il croyait lui-même, de la meilleure foi du monde, qu'il n'y trouverait aucun objet qui datât d'une époque antérieure à celle dont les historiens orthodoxes de son temps admettaient la possibilité. Il n'espérait même pas en trouver en Egypte. Il savait bien qu'il y en avait eu une quantité immense, mais il supposait que tout avait été détruit soit par le temps, soit par les ennemis de l'Egypte, — ou couvert par les sables et les rochers du désert. 11 n'y avait donc à Turin que les Papyrus, qui pouvaient l'embarrasser à un moment donné. C'est pourquoi, après avoir reconnu en eux au moins les listes des règnes excessivement anciens, et qui, dès lors, pouvaient être regardés comme historiques, Champollion écrivit à son frère qu'il faudrait publier ces listes, un jour, « avec des gants d'une certaine couleur ».
Ce n'est que grâce à sa sage retenue qu'il put réussir à Rome, où toutes les portes lui furent ouvertes, et par-dessus tout celles du Vatican même. On venait d'y lire avec grand intérêt une notice \ faite par Champollion à Turin, paraît-il, et dont, à son insu, une copie avait été envoyée à Ms'" Testa par l'abbé Gazzera, si empressé de faire apprécier « l'Égyptien ». Il s'agissait d'entreprendre une publication luxueuse des obélisques de la Ville éternelle, et le Pape lui-même voulait en supporter les frais; aurait-il fait ce sacrifice pour un « ennemi redoutable de l'Église »? C'est ainsi, en effet, que Champollion était qualifié par l'abbé Lanci, que, du reste, le haut monde ecclésiastique n'écoutait point.
Ajoutons, pour en finir, que ce fut cette sage réserve qui rendit possible, par la suite, l'expédition finale en Egypte. Champollion dut, en effet, la réalisation du vœu le plus ardent de sa vie à
1. En vuici le eoiiiDiciiceiueiit : a La connaissance de la langue Egyptienne est d'une grande utilité aux iladcs hibli'/tu.'s et à celles de l'archéologie et de la philologie.
)) A. Elle est très utile, dans le premier cas, pour l'intelligence d'une loiilc do passages obscurs de l'Ancien Testament, et surtout du Fcntatcu'iuf, dans lequel se rencontrent beaucoup de mots dont le sens n'est point fixé, parce que ce sont des innfs l{i/i/ft(if'ns écrits en caractères hébreux », elc.
la munificence de Charles X, mais la piété fervente de ce Roi dut être rassurée d'abord par les assurances répétées des ducs de Blacas et de Doudeauville. Ceux-ci lui déclarèrent en toute conviction que les recherches en Egypte même ne seraient pas plus à craindre que les autres pour le maintien de la chronologie sacrée. « L'Égyptien )) fut averti de la situation, et il l'accepta afin de pouvoir partir pour sa terre bénie. C'est pourquoi, au pied des pyramides de Memphis, — auxquelles le grand Cuvier lui-même n'osait accorder plus de 1100 ans avant J. C, — il réfléchissait, avec une émotion profonde, de longues heures dans le silence nocturne, tandis que dans ses lettres il n'en disait que quelques paroles banales. Et c'est pourquoi encore, dans les environs de Thèbes, après avoir écouté le langage intime de l'antique Egypte, qui, aux compagnons de voyage de ChampoUion, ne parlait point de cette façon, il se plaignait à son frère d'avoir trouvé des lumières et de devoir les mettre sous le boisseau !
Le temps de parler librement n'était pas encore venu, et (( l'Égyptien )) devait en subir les tristes conséquences. Sous le règne de Louis-Philippe, l'aube d'un nouveau jour allait poindre pour la nouvelle science, qui, dès lors, fut libre', mais déjà la mort guettait son fondateur; bientôt après, elle le condamna au silence absolu. — H. H.
A L'ABBÉ GAZZERA
Florence, 29 juin 1825.
Voici, mon très cher ami, deux courriers successifs que je manque et que je laisse, bien malgré moi^ partir sans vous donner de mes nouvelles. Mais, nouveau débarqué à Florence, je me trouve dans le coup de feu et obligé à courir d'un côté et de Tautre, pour proliter le mieux possible du court séjour qui me reste à faire dans une ville que