Cf. plus haut, p. 119 du présent volume
VOUS traitez de belle et qui ne me paraît, jusques ici, qu'agréable bien plui=i sous le rapport de ses habitants que sous celui de son site et surtout de son aspect intérieur. Son air féodal vous saisit de toute part; mais il faut dire aussi que la Liberté habite réellement ces tours et ces noirs créneaux, jadis l'asile d'une aristocratie mercantile ou d'une tyrannie dorée. Ce n'est qu'en mettant le pied en Toscane que mes poumons ont cru respirer un air libre, et tout ce que je vois, aussi bien que ce que j'entends, concourt à me convaincre de la réalité de ma sensation.
Mais j'ai encore un chapitre de mon histoire romaine à vous raconter, et je le fais de suite, de peur de l'oublier. La conspiration tramée contre les hiéroglyphes et moi a, enfin, éclaté. Amati, qui devait porter les premiers coups, a manqué de courage; il a fait long feu, et s'est contenté de mettre dans le Journal arcadique, je ne sais à propos de quoi, la déclaration formelle que les inscriptions bilingues ne sauraient ramener à la connaissance d'une langue ancienne, mais il n'est nullement question de moi dans tout cela. Notre ami Biondi s'est vigoureusement conduit envers la Nicchia.' du café Ruspoli : il l'a abandonnée pendant plusieurs jours, et je lui sais un gré infini de cette marque de bonne amitié.
On m'assurait, à mon départ, qu' Amati était lâché de sa dernière attaque, et qu'il se ])roposait de chanter, à l'avenir, la Palinodie en ma faveur. Quant à Cassius-Lanci, comme il est bilieux de tempérament, comme son vieux patron, il a frappé fort, et c'est moi qui ai pris soin do le recommander directement" à la bénévolence publique. Dans son
1. L<i NIc/ir. — le coin du café où se réunissait le petit ceiol»? ih' savants et de littéiatours dont fiiondi et Ainati fais.-iienl partie.
ti. Ayant nppi'is, par Testa et Mai, combien Lanci s'elTon.ait d'anéantir la réputati(Mi scicntiMque de Cliaiiipollion en faisant distribuei-, dans les rues, des libelles injurieux contre lui, le Pape voulait le destituer de '•on r-nipini à l.i Vaticane I':" jour ni'''nie où il donna audience k
dernier accouchement (celui d'un in-4° sur l'Inscription phénicienne de Carpentras), est un mémoire sur un bas-relief Égyptien, où, à propos de bœufs et de vaches, il verse tout son venin de jalousie sur mes découvertes et sur moi : cet écrit, qui fourmille de bêtises, met en évidence sa sotte jalousie de ce qu'on s'occupait d'hiéroglyphes à Rome et nullement de ses inscriptions cufiques. J'ai cru devoir répondre à ce pamphlet par une petite brochure dans laquelle il est manié d'importance et ridiculisé de la bonne manière. J'ai voulu faire rire les descendants de Romulus à ses dépens, et je crois que j'aurai réussi. Cette brochure doit avoir paru à l'heure qu'il est, et vous ne tarderez pas à la recevoir.
J'ai été accueilli, ici, avec tout l'empressement que je pouvais désirer. MM. Alessandri et Zannoni, directeurs de la Galerie, n'ont point attendu les ordres du premier Ministre, le Comte de Fossombrone, que j'ai vu aussi et qui est on ne peut plus aimable à mon égard, pour m 'ouvrir le Cabinet Egyptien et mettre le tout à ma disposition.
En achetant la collection Nizzoli, le Grand-Duc eut la bonté de penser à moi et de compter sur mon passage à Florence pour l'étudier et y ajouter quelque prix en la faisant connaître. On m'a prié de la classer et d'en rédiger le catalogue : je m'en occupe depuis trois jours et avec d'autant plus de plaisir que je suis bien aise de laisser à Florence, comme à Rome, quelques traces de mon passage. S. A. I. a daigné témoigner le désir de me voir aussitôt qu'il a aperçu mon nom dans la liste des étrangers arrivés à Florence de ces jours. Vous voyez, mon cher ami, que je suis comblé, et qu'il y a des pays, en Italie, où l'on sait se décider à tirer parti des monuments que l'on possède, en saisissant aux cheveux l'occasion de les faire valoir et d'en jouir convenablement.
ChanipoUion : celui-ci le pria de n'en rien faire et sauva ainsi son adversaire, qui, l'apprenant, n'en devint que plus hostile.
M. Migliarini ^ est excellent pour moi. Le D"^ Ricci a mis tous ses papiers à mes ordres
Adieu, mon bon ami, je vous embrasse comme je vous aime, de cœur et d'âme,
J.-F. Champollion.
P. -S. Dites à notre ami Peyron que j'ai fait l'impossible pour avoir un calque du papyrus grec du Vatican : Mai n'a pas voulu mordre à mes propositions.
A CHAMPOLLION-FIGEAC
Florence, 2 juillet 1825.
Les dix jours fjue je viens de passer ici, mon cher ami, ont été employés assez bien pour que je ne regrette point un séjour, d'ailleurs fort agréable pour ceux même qui n'auraient absolument rien à faire.
Florence est la seule ville d'Italie où l'on jouisse d'une véritable et juste liberté ; c'est au fond le seul pays où il y ait un gouvernement, — et c'est déjà quelque chose. La ville est d'ailleurs si intéressante par les vieux souvenirs qu'elle rappelle et par les monuments (|iii y abondent, qu'il serait diflicile de l'habiter sans quchiuo profit, même en la traversant. Je courus naturellement à la Galerie, le lendemain de mon arrivée : ma première visite fut pour la ^'énus de Médicis, cette ancienne comixitriote', (|ue je saluai au nom de plusieurs amis qui m'en avaient donné la conunission, et
1. Migliai'ini (Miciiel-Angelo), professeur treslli(jtif|uc, connu par se.s études sur l'histoire de l'art. Il devint, par la suite, conservaleur des monuments antlf|iies de la Galerie à Florence.
2. A[)rès la tliule de Napoléon, cette statue ct'lcbre avait été renvoyée à l''lorenrc par les Alliés.
que j'ai trouvée plus belle qu'à Paris, sans prétendre pour cela qu'il vaille mieux la voir à Florence. Les Niobides eurent leur tour, et je ne pensai plus à la Vénus; trois de ces statues sont certainement les chefs-d'œuvre de la grande sculpture grecque.
J'allai ensuite voir Zannoni et Alessandri, directeurs de la Galerie, qui m'accueillirent à bras ouverts et mirent toute la collection Égyptienne à mes ordres. C'est celle que Nizzoli a vendue au Grand-Duc. Elle renferme sept ou huit très belles stèles funéraires, et, entr'autres, celle du sieur Aménoftès, l'hiérogrammate de la coudée Ni:::^oH , laquelle stèle est très intéressante par son inscription funéraire. — Le petit obélisque de Florence', en hiéroglyphes linéaires et sur lequel je comptais tant, quoiqu'il fût impossible d'en rien tirer d'après les gravures de Kircher, est absolument^/aïw, au moins pour Y Inscription : c'est le seul désappointement que j'aie éprouvé ici.
J'ai fait l'extrait de toutes ces stèles, et copié les inscriptions les plus curieuses de la collection, qui m'a passé toute entière dans les mains, car les Directeurs m'ont prié de leur en faire un petit catalogue méthodique "\ ce que j'ai entrepris avec plaisir. — J'ai trouvé ici Migliarini, avec lequel j'étais en correspondance. Il m'a montré les dessins d'une superbe momie existant à l'Académie de cette ville, toute dorée et fort curieuse pour les détails dont j'ai pris note. De plus j'étais attendu par le Docteur Ricci, ami de Huyot, et qui a resté six ans à couiir l'Egypte et l'Ethiopie, où il a
1. En granit noir. Champollion , qui, d'abord, s'était montré très curieux de voir cet « obélisque cursif » de l'ancien Musée Vccchietti, lui tourna le dos dès qu'il eut reconnu la falsification de l'inscription qui date, néanmoins, de l'antiquité. Après l'avoii' clierché en vain, à Florence, en octobre 1900, nous en parlâmes à Astorre Pellegrini, qui le découvrit enfin, dans un coin des magasins du Musée, dans la ria dcllo Coloana; en février 1901, cet Obeliscas /lofcnilniis, (|ui n'avait pas déplu à Kii'clier et à Zoi'ga, a été rerais en place.