Ce catalogue ne fut terminé qu'un an plus tard
beaucoup dessiné et assez bien. J'ai extrait de son grand Recueil de cartouches quelques noms nouveaux et des renseignements très précieux et fort complets sur l'époque de la construction de beaucoup de temples. J'ni de plus copié dans son Recueil une disaine de stèles Royales portant des dates de Rois des XVH'' et XVIIP Dynasties. La plupart de ces bas-reliefs très curieux viennent d'Arabie, de Sarboutei-Kadim et Magara, où les anciens Pharaons faisaient exploiter des mines de cuivre. Le fait est précieux pour les Rois de la XVIP qui, confinés dans la haute Egypte, pouvaient communiquer par mer avec Sarbout, malgré les Pasteurs qui n'avaient certainement pas de vaisseaux.
Mon projet est de faire ici, pour toi, une levée de livres étrusques; j'espère pouvoir t'offrir le grand et magnifique ouvrage d'Inghirami, qui contient les gravures très fidèles et très soignées de tous les monuments étrusques et un peu remarquables. Il a plus de quatre cents planches, dont beaucoup sont enluminées.
Mon départ est fixé pour après-demain lundi, avec l'ami Lecaron et le Comte de Boissy, premier secrétaire d'ambassade du Comte de La Maisonfort. Nous voyagerons en vetturino. Lundi, à trois heures après midi, je serai à Livourne où je tâcherai de voir la collection de Sait y débarquée. Elle est en vente, dit-on : je m'en assurerai et m'efforcerai de savoir ce qu'elle contient. Elle doit être magnifique. J'écrirai au Duc, pour qu'il tâche, s'il y a lieu, de décider nos grands hommes à l'acquérir et à profiter pour cela de mon séjour en Italie. Mercredi soir je serai à Lucques, et j'arriverai le 4 juillet à Gènes où je m'arrêterai deux ou trois jours au plus. De là, je rentre en deux jours au quartier général de Turin qui me réclame à grands cris. — Je verrai donc ce qu'il y aura à faire, et nous arrangerons de la un congrès pour Vif, cet automne, où il est bien temps. Dieu merci, que nous nous retrouvions ensemble.
Adieu donc, mon cher ami, mes respects à M. Dacier;
dis à Duchesne que son Marquis Ricardi est absent, mais
que je tâcherai de le joindre et de le faire aller, par moi ou
par délégué. Mes amitiés à Touillé, Duguet, le brave Prieur
et le Père Aribert, dont tu ne me parles jamais et auquel
j'ai rêvé cette nuit. — Je t'embrasse comme je t'aime, de
cœur et d'âme,
J.-F. Ch.
AU MÊME
Gênes, 11 juillet 1825.
J'ai quitté Florence le 4, mon cher ami, ainsi que je te le disais dans ma dernière. J'eusse désiré y faire un plus long séjour, mais les fonds baissent, et il faut regagner le pied des Alpes. L'abbé Zannoni, Inghirami\ Migliarini, le Comte Capponi et le D'" Ricci m'ont comblé de politesses et de prévenances. — J'ai eu l'honneur d'être présenté au Grand-Duc et de m'entretenir avec lui, pendant près d'une heure où il m'a parlé Egypte avec beaucoup d'intérêt et d'instruction. Il est tout jeune et promet de continuer Léopold dont il porte le nom. C'est lui qui a déterminé l'acquisition de la collection Ni:2zoli, et il a été charmé que MM. Alessandri et Zannoni, directeurs de la Galerie, m'aient prié de leur en faire un catalogue; j'ai travaillé à les satisfaire le plus qu'il m'a été possible, et j'ai trouvé dans cette collection des choses assez curieuses dont j'emporte copie.
Je tenais beaucoup à te former une collection de livres étrusques, et j'y ai réussi. L'ami Migliarini s'en occupe, et tu recevras sous peu de temps un premier envoi. Le ballot contiendra le magnifique ouvrage d'Inghirami, accompagné
1. Inghirami (Francesco), archéologue de grand mérite et bibliothécaire à Florence.
de plus de quatre cents planches de monuments gravées avec beaucoup de fidélité. Je lui ai proposé en échange mon
Panthéon et mes autres ouvrages Je suis charmé de
pouvoir t'offrir ainsi un beau recueil d'antiquités étrusques. Tu auras aussi le Lanzi, dernière édition, et tout ce que Vermiglioli' a publié. Quant au Dempster' (Etruria Regalis), il est dans toutes les bibliothèques de Paris.
De Florence, je suis allé à Livourne, attiré par l'odeur d'une collection Égyptienne, arrivée depuis quelque temps et sur laquelle s'étendait un voile mystérieux que je suis parvenu à lever. Les détenteurs actuels, MM. Santoni, banquiers, ne voulaient la montrer à personne, mais- mon nom a suffi pour que tout me fût ouvert. Ils ont cru qu'un Égyptien comme moi avait barre sur tout le monde. On a donc décaissé tout ce qui était à Livourne, et j'ai vu un admirable recueil d'antiquités Égyptiennes du plus beau choix, — d'assez belles momies, des bronzes magnifiques, ornés de filets d'or et d'argent, et plusieurs de deux pieds de hauteur, d'un travail admirable. Des statuettes en or massif, d'une exécution incroyable, une foule d'instruments de métiers, un grand tambour complet, une harpe, enfin, les plus grands et les plus beaux papyrus funéraires que j'aie jamais vus. Il y a en outre une vingtaine de papyrus grecs plus ou moins étendus et des choses curieuses. Toutes ces richesses ne te surprendront pas, quand tu sauras que cette collection n'est rien moins que celle de M. Sait, consul d'Angleterre en Egypte, mais c'est un secret que je suis moi-même censé ignorer. Cette collection, plus belle que celle de Drovetti (si l'on en excepte les grandes statues qui manquent), est en vente, et le gouvernement pourrait l'avoir
1. Veriniglioh (Jean-Baptiste), conservateur du Cabinet des Antiquités, à Férouse, où il était né en 17G9. Il ne s'occupa que de recherches sur l'archéologie de sa province.
2. Dempster (Thomas), savant écossais, mort en 1G25 à Bologne, où il était professeur d'humanités.
pour 250.000 francs. C'est une affaire d'or et qu'il serait à la fois ridicule et lionteux de manquer.
Je vais donc, dès mon arrivée à Turin, écrire à M. de Blacas, lui exposer le fait, en lui transmettant le catalogue et les propositions des délégués de M. Sait. Je ne présume pas que le Duc la prenne pour lui-môme, mais je le mettrai à même de la proposer au gouvernement. Mais il serait urgent que tu l'en prévinsses d'avance.
On devrait hâter un peu cette affaire, si elle prend, et profiter de mon séjour en Italie. Je serais naturellement là
pour vérifier le catalogue, emballer et expédier Prépare
donc le terrain et écris-moi ce que tu penses de tout cela.
Je pars demain matin, à deux heures; je serai (lacune) et le lendemain à Tortone, où Costa et Gazzera viennent m'attendre pour me ramener à Turin. J'ai du ministre les assurances les plus positives que je ne serai plus contrarié par la Bête/ ; c'est ce qu'il faudra voir. — Je vais me séparer de mon compagnon de voyage, Lecaron, excellent homme, que tu recevras à ton passage à Paris où il se propose de te voir comme un bon et véritable ami. Je te le recommande à ce titre. Adieu
P.-S. Valeriani, bon diable d'ailleurs, est venu me faire ses excuses et déclarer sa conversion totale. — Voilà plus d'un mois que je n'ai rien reçu de toi. J'enrage.
AU MEME
Turin, 21 juillet 1825.
Me voici enfin, mon cher ami, rentré dans le quartier général, bien satisfait d'avoir terminé mes caravanes et dis-
1. San Quintino tut appelé ainsi par Lodovico Costa, qui avait beaucoup à s'en plaindre.
posé le mieux clu monde à jouir d'un peu de repos dont je crois avoir quelque besoin. — J'ai trouvé Costa et Gazzera à Alessandria; nous sommes allés goûter le vin du chanoine Botazzi à Tortone, et deux jours après, nous dirigeant sur Turin, nous avons couché à Camerano, chez M. le Comte de Balbe, qu'il nous tardait tous de revoir. Cet excellent homme est confiné, par suite des intrigues de cour, dans la province d'Asti, avec son fils, lequel se dispose à regagner Paris vers la fin de l'automne. Il faudra le voir, et tu auras son adresse à temps, si nos projets ultérieurs et les circonstances ne nous réunissent pas avant cette époque, ce que je désire de tout cœur, dans les vertes prairies de Vif.
J'ai été reçu ici comme à l'ordinaire. Ton coup de canon n'a produit d'autre efîet que de démonétiser entièrement le San Quintino. Tout le monde se plaignait déjà de sa sottise et de ses inepties. — M. de Hammer, venu de Vienne exprès pour voir le Musée Égyptien, a pu à grand'peine Ventrevoir; il est parti furieux contre le Grand homme, lequel, soit proprio motu, soit par suite d'insinuations louables venues d'en haut, a pris le sage parti d'aller jouir des bains de Lucqucs, aussitôt mon arrivée à Turin, de sorte que j'ai le champ libre, et j'en prohterai jusques au mois d'octobre pour épuiser cette mine inépuisable. Je suis convaincu que, malgré l'exemple de Rome et de Florence, on me laissera partir d'ici sans profiter de mon séjour pour mettre de l'ordre dans les établcs d'Augias. Je laisserai le Musée comme je l'ai trouvé, c'est-à-dire sans ordre et sans catalogue métiiodi(iue. Ce n'est pas moi qui y perdrai. Le ministre est parfaitement disposé, mais ici tant de personnes ont voix délibérative, et les choses sont soumises à de si singulières influences, que le bien a besoin quelquefois d'être arraché d'assaut. Danque, lasciatejcwe, suivant le précepte général des pays (juc je viens de courir.
Tu auras apjjris par ma lettre de Gènes la visite ([ue j'ai été assez heureux de faire à la collection Sait à Livourne.
BiBL. liGYIT., T. XXX. 10
Je t'ai dit, et je le répète, qu'on la donne pour rien et que l'honneur français est intéressé à ne pas laisser échapper ce fruit des longs travaux d'un Goddam qui, toutefois, et par amour-propre national, ne veut pas qu'on le nomme, quelque disposé qu'il soit à palper l'argent des French-Dogs. J'écris aujourd'hui même à M. le Duc de Blacas, en lui envoyant le catalogue et les propositions écrites des banquiers Santoni, chargés de vendre la collection. Tu pourrais donc voir M. le Duc à ce sujet, et te mettre à sa disposition pour faire des démarches qu'il ne voudrait pas tenter en personne. Je suis persuadé que, s'il veut bien, la chose réussira. Elle est importante pour la science, et ne gâterait rien relativement au projet dont tu me parles, de me caser définitivement et d'une manière convenable'. Je pense que le Duc n'est pas étranger à ce plan ; dans tous les cas, il serait convenable de l'en instruire. Et je crois aussi que M. de Noailles et M. de Saint-Priest', aide de camp. du Dauphin et gendre de M. de Caraman, que j'ai connu à Gênes et qui retourne à Paris, feront en cas de besoin tout ce qui serait en leur pouvoir pour soutenir les bonnes intentions de M. de La Rochefoucauld. Le moment du feu des journaux en ma faveur' me parait bon pour amener une décision finale.
Quant à l'ordonnance du 19 mai dont tu me parles, l'excellent Duc de Montmorency-Laval a dû écrire, proprio motu, et former une demande analogue en ma faveur', avec l'assentiment et la recommandation formelle du Saint-Père. Il eut la bonté de m'instruire de ce plan, la veille de mon départ de Rome, et, à l'heure qu'il est, l'affaire doit être aux Relations extérieures de Paris. J'avais oublié de te parler de