‹ Lettres de Champollion le jeune (volume 2)Chapitre 59 sur 78 · ORDONNANCE DU ROI CHARLES · texte numérisé non relu

ORDONNANCE DU ROI CHARLES

par la firâre de Dieu, Roi du France et de Nat'arre

A tous ceux qui ces présentes verront, Salut : Voulant assurer le succès des recherches historiques qui ont fait, dans tous les tetups, la gloire de la France, et concouru de plus en plus aux progrès de ces recherches utiles, soit par l'acquisition de nouveaux monuniens destinés à enricliii- nos Musées Royaux, soit par les dispositions nouvelles qui j)0urraient faciliter aux savans et aux artistes l'étude de ces imposantes collections ;

Sur le rapport de notre aide de camp chargé du département des Reaux-Arts, avons ordonné et ordonnons :

Tttrf. I". — Articir 1"

La consei'vation des antiques de notre Musée Royal du Louvre formera à l'avenir deux divisions :

La première division comprendra les monumens grecs, les monumens romains et ceux du moyen âge.

La deuxième division comprendra les monumens égyptiens de toutes les époques, ou provenant de l'Egypte.

Dans cette deuxième division seront aussi compris tous les monumens orientaux, phéniciens, puniques, arabes, persépolitains et indous, qui existent au Musée ou qui pourront y être ajoutés.

Article 2'

Le sieur Comte de Clarac, conservateur actuel des statues et antiques du Louvre, aura dans ses attributions les monumens qui composent la première division, et sera, comme lui, placé sous les ordres immédiats du Directeur général de nos musées.

Titre II. — Article 1"

Il y aura chaque année, au Musée des antiques du Louvre et durant la belle saison, un cours public et gratuit d'archéologie égyptienne, où l'on exposera les deux systèmes d'écriture dont se servaient les

Égyptiens.

Article 2'

Le sieur Champollion le Jeune, conservateur des monumens égyptiens, est chargé de ce cours, et autant que faire se pourra, il appliquera les théories aux monumens du Musée qui seront sous les yeux du public. Le programme de ce cours et tous les règlemens nécessaires pour la nouvelle organisation des deux divisions du Musée des antiques, tant sous le rapport de l'ordre et de l'économie que pour assurer la fidèle conservation de ces monumens, seront arrêtés par notre aide de camp chargé du département des Beaux-Arts, de concert avec le Ministre de notre Maison, sur la proposition du Directeur général de nos musées.

Notre aide de camp chargé du département des Beaux-Arts est chargé de l'exécution de la présente Ordonnance.

Donné en notre château des Tuileries, le quinzième jour du mois de mai de l'an de grâce 1826, et de notre règne le second,

Siçjnè : Charles.

Le Duc de Doudeauville.

« Mon cher conservateur est chargé de ce cours. Le reste est le détail. Donc, vive le Roi, son ministre, et M. de Férussac, dont le concours dans cette affaire a été du plus grand poids et de première nécessité. C'est une obligation sans pareille que nous lui aurons à toujours. Il n'a plus quitté le champ de bataille, et a vaincu Typhon même dont la dextérité s'est montrée cette fois au suprême, agissant de tête et de queue avec une finesse prodigieuse. Le voilà encore

une fois rejeté dans le désert, et loin de la tracasserie. Que le grand Amon-Ra en soit à jamais béni :

» C'est le cas d'une belle stèle et du plus beau proscynème que la reconnaissance ait jamais inventée. .le te dis donc : Esto felix! et de tout cœur, comme tu penses bien

)) Le rapport de Livourne est déjà imprimé et distribué en partie; je voulais te l'envoyer aujourd'liui, mais me voilà en course, grâce au Journal de Paris, etc., et de plus à notre brave et féal Directeur, ...; il faut qu'il fasse les frais de cette grande affaire

jusqu'au bout. Je vais t'envoyer de suite le rappport; j'en enverrai dans toute l'Italie, excepté l'Autrichienne, pour laquelle on ne peut pas affranchir

» Crois-tu, avaut d'écrire au Duc de Blacas, devoir attendre le Moniteur'^ — Je ne perdrai pas un moment pour te mettre au courant de tout, et je te dirai ce qu'il faut répondre à la communication officielle que te fera le Ministre, s'il y a quelque chose de particulier à te dire. Dans tous les cas, faut-il lui en savoir un gré immense ; en toute autre main que celle de M. le Duc de Doudeauville, 1 affaire aurait chaviré, — et il y avait tout ce qu'il fallait pour cela. C'est un miracle, mais qui se comprend avec cette indépendance que donnent un grand nom, l'amour du bien, les vertus les plus rares, et la volonté la plus dévouée à la justice distributive. Et il a fallu tout cela pour arrivera la fin. »

Le baron de Férussac, de son côté, prouva que Champollion- Figeac, pendant les deux mois derniers, avait rendu possible l'impossible. Et qui en douterait? — Des le 18 mai, il envoyait à son frcre et VOrdonnance en question, et quelques brouillons pour les lettres officielles que devait écrire « l'Égyptien ».

Dans une longue lettre datée du 18 mai 1826, le vicomte Sos-

thcne écrivait à Champollion : « C'était à Térudit profond et

» ingénieux qui nous a ouvert cette source précieuse de connais » sances, qu'il appartenait de la répandre avec plus d'abondance » encore dans tout le monde savant, et c'est à vous, en conséquence, » (|ue Sa Majesté a déc.'idé que cet enseignement serait confié. » Elle a daigné vous accorder à cet effet, et en votre (jualité de » conservateur de la deuxième division des anti(|uos, un traitement » annuel de 5.000 francs, dont vous jouirez ;i dater du jour de l'Or- » donnance du Roi Je ne veux pas laisser partir cette lettre,

» Monsieur, sans vous exprimer à quel point je jouis des nou- )) veaux rapports que je vais avoir avec un savant aussi dis-

)) tingué. — »

Une note de la main de ChampoUion-Figeac mentionne les « clandestines dénonciations », remises au ministre et au Roi luimême dès le départ de ((l'Égyptien» pour Livourne; elles lui semblaient déjà annoncer la fondation du Musée Égyptien avec Champollion comme conservateur. L'Ordonnance n'était pas sitôt signée par Charles X, que le duc de Doudeauville « en donna très » sagement à tous les ministres présents et futurs un exemplaire » bien fait pour détruire les ruses ignobles des dénonciateurs ». — H. H.

AU MEME

Livourne, 28 mai 1826.

Amon-Ra soit loué et toi aussi !

J'ai reçu ce matin, mon cher ami, tes deux lettres du 17 et du 18 courant, l'une donnant la bonne nouvelle dont l'autre apporte la confirmation. J'avais besoin de cela pour me pardonner les trois ou quatre semaines d'en/er que tu as dû passer à mon occasion, — et l'annonce de la victoire ne me cause pas autant de joie que j'ai éprouvcj de peine en lisant, dans ton numéro 50, les détails des combats successifs qu'il t'a fallu livrer. Dieu veuille (jue ce soit là les derniers ennuis que j'aie à te causer, et que les choses s'arrangent enfin de manière à ce que, passant moi-même aux avant-postes (et il en serait bien temps), je puisse combattre pour ta bannière comme tu as vaillamment combattu pour la mienne, et voir enfin le seul jour (jui puisse remplir entièrement mon cœur, celui où je pourrai te dire à mon tour : Félix esto !

J'aime à croire que tu auras exécuté de suite le projet

que tu avais d'aller passer quelques jours dans l'hermitage de notre bon et brave Prieur '. Je suis sûr que mon Ancien te coupera ta maudite lièvre aussi prestement qu'il arrache une dent. Plaisanterie à part, repose-toi et donne-toi un peu de bon temps à présent que nous sommes riches. Oublie les veaux et les claquedents, laisse-les enrager à leur aise. Le charme est rompu, comme disait notre bon Musagète', et ce qu'on fait pour l'un ne peut man(|uer pour l'autre. On a dû s'habituer à voir que nous sommes solidaires en tout et pour tout.

Pendant une semaine encore j'attendrai la maudite gabare. Et elle arrivera d'ici là sans aucun doute : je serais bien aise de voir moi-même embarquer mon régiment, et d'arranger les choses pour que les gros bonnets n'écrasent pas les plus petites gens. Je ferai demain corder vigoureusement le sarcophage, dont j'ai copié préalablement et les figures et toutes les légendes. Je suis parvenu aussi à raccorder les dix-sept pierres de la grande inscription numérique, et je les fais empaqueter avec beaucoup de soin, pour que les hiéroglyphes qui sont en relief ne soient point offensés par le frottement. Tu peux annoncer à M. de Forbin que le Musée Royal aura du bois et du coton à revendre, car je n'ai épargné ni l'un ni l'autre, pour que toutes les pierres arrivent à Paris dans le même état où je les ai trouvées ici. Si la gabare se faisait trop îittendrc, je ferais la consignation de tout au consul général ; mais j'aimerais mieux attendre quelques jours de plus et rester dans les convenances. —

J'espère que tu auras reçu ma dernière lettre en renfermant une pour notre bnive et féal directeur, le baron de

1. C'est le iiiôdeciii de Gretz, dont il a été parié plus liaut. Il avait toujours chez lui une chambre libre pour les deux frères.

■J. Joubert de Lasalolte, général, membre de l'Académie Delpliinale à Grenoble. Ses publications sur la musique ancienne n'euss<'nt pu se l'aire sans le secours continuel et fort désintéi'ess('> de ('li.'impollion, au temps où ('('lui ci l'tait étudiatil, puis professeur (l'Iiisloirc .1 Grenoble.

Férussac. Renouvelle-lui tous mes remercîments ; semblable à Mandou sur le champ de bataille, il a terrassé Typhon aux dix têtes, et, si nous l'écorchons, la peau lui appartient de droit. Ce n'est pas une stèle, un proscynème, qu'il faut élever, c'est un obélisque! et le monument devrait égaler la grandeur du bienfait. Il me tarde d'être à Paris, pour couronner de lotus les vrais amis qui t'ont secondé et noyer dans le baume noir, et à toujours, ceux qui vous ont donné tant de peines et de tribulations.

Tu dois déjà tenir sous la main les papyrus grecs : arrangetoi pour que Rochette (qui les connaît déjà si bien) n'aperçoive même pas l'enveloppe. — Je suis très pressé de savoir le résultat de ta visite à MM. de Forbin et de Clarac. Tu auras sans doute porté des paroles de paix, car c'est la première chose à désirer dans ce bas inonde, et je m'estimerais heureux de bien vivre avec ces Messieurs. Il ne dépendra que d'eux de faire un excellent ménage. - - Je suis disposé à tenter tout ce qui sera en moi pour cela.

Notre respectable patron, M. Dacier, a dû jouir de ta victoire, et je jouis moi-même du plaisir ((u'il en aura éprouvé. Hâte-toi de mettre à ses pieds les hommages et les tendresses du nouveau conservateur, et reposons-nous-en sur lui, pour rappeler de temps en temps, par quelques doucettes petites épigrammes à Rochette et à Jomard, les bons oHices qu'ils nous ont rendus. Après avoir commandé la grosse artillerie dans la bataille, il lui appartient le droit de lancer la cavalerie légère sur les épaules des vaincus, - - et ce sera justice.

Je viens d'écrire à M. le Duc de Blacas, comme je le devais Adieu, mon cher ami, j'espère que cette lettre te

trouvera tout à fait rétabli de la tourmente. Je vois qu'Ali est sur pied, puisqu'il a copié la lettre de M. de La Rochefoucauld ; je m'en réjouis et vous embrasse tous deux de cœur et d'âme. Tout à toi,

J.-F. Ch.

A L ABBÉ GAZZERA

Livourne, lundi ... mai 1826.

Je réponds, mon cher ami, à votre lettre du 0 courant, et je commence par vous annoncer ce que nos journaux vous auront dit d'avance : ma nomination comme conservateur des monuments Egyptiens et Orientaux au Musée Royal de Paris. — Voilà une afïaire faite, mais il a fallu combattre TEnfer, le Purgatoire, l'Amenti, les Limbes et le Tartare tout entier pour en venir là. Tous les claqaedents de Paris se sont insurgés à la première annonce du projet, et ont appelé à leur aide le ban et arrière-ban des croûtons de la région d'en haut et de la région d'en bas.

La pièce a été divisée en cinq actes :

1" L'exposition a été faite par une dénonciation dans toutes les règles, très détaillée, et émanée de mes bon.'< amis les patriciens de Grenoble, en reconnaissance de (-e (\ne je les ai tirés en 1S15 des griffes du Pctip/c soiwcrnin.

2" Acte second : Monologue de Rocliette à l'Académie contre l'acquisition du musée Sait qui ne signifie rien. — Chœur général (\'A-/)Ocos dans le(|uel Jomard faisait le soprano.

.3" L'intérêt s'accroit Protestations du Ministre qu'il

fera l'afl'aire malgré les opposants; — arrive une note anc nyme adressée nu Duc de Doudeauvillc et au Vicomte Sosthène, dans laquelle on assure (juc mes travaux ne signifient rien, (pic tous les journaux étrangers se moquent de- mon système hiéroglyphi(|ue et en relèvent journellement toutes les âneries et les innombrables ignorances. R<vlierches sur l'auteur de cette Nol(3 fulminante'.

1. On avjiit donné une copie de cette lettre à ClianiiMillinn-Figeac,

4° Jomard se présente pour prendre la place par droit divin, — on dècoiwi'e quil est l'aateur de la Note. — Le Ministre lui reproche cette ignoble combinaison; il refuse de signer un désaveu. Le Préfet de Paris entre sur la scène pour secourir Jomard et faire pencher la balance en sa faveur.

5" La scène représente le conseil des Ministres que le Préfet de Paris a gagnés en faveur de Jomard. — Discussion animée. — L'excellent Duc et le Vicomte, trois fois gracieux, exposent toutes les intrigues dirigées contre moi et font valoir mes droits. Le Préfet de Paris déclare qu'ignorant tout cela, il avait porté chaudement son ami Jomard, mais qu'il s'empressait de reconnaître que la justice et le bon droit sont contre lui.

Scène dernière : Le Roi signe, le 15 mai, l'ordonnance de ma nomination; acclamations générales. Divertissement, terminé par un pas-de-deux dansé par Rochette et Jomard, sur un air connu de complainte, joué en sourdine.

Plaisanterie à part, il a fallu dans M. le Duc de Doudeauville toute l'indépendance d'un grand nom et d'un grand pouvoir, l'amour du bien, vertu bien rare aujourd'hui, et la volonté la plus dévouée, pour exécuter aussi pleinement (|u'il a bien voulu le faire le plan projette en ma faveur. J'éprouve et je conserverai pour lui la plus vive reconnaissance. Réjouissez-vous donc, mon cher ami, l'Egypte triomphe une /bis. Cela ne pourra pas durer, mais du moins il y a encore des hommes qui ont du cœur et de la fermeté de caractère. Mon bon Duc de Naples sera tout charmé d'apprendre la lin d'une affaire dans laquelle il a donné de si vigoureux coups d'épaule. J'ai reçu une nouvelle lettre de M. Anastazy, mais sa collection n'arrive pas, et on n'en a pas de nouvelles, quoiqu'il m'écrive qu'il doit l'expédier

(jui l'envoya à son frère. Celui-ci, selon son liabitude, la brûla, an grand mécontentement de ses amis de Paris,

au plus vite. J'ai encore deux mois à rester en Italie; peutêtre que dans cet intervalle elle débarquera à Livourne ' .

Les journaux ont dû rapporter une notice, ou plutôt un rapport sommaire que j'ai adressé au Ministre sur la collée tion de Livourne; on aura soin de vous en envoyer, si cela n'est déjà fait au moment où vous recevrez ma lettre.

Adieu, mon cher ami, mes hommages d'aiïection et de respect à la Comtesse Sclopis, à tous les siens, et mille amitiés à Peyron, Boucheron, Plana. Mes respects à la casa Balbo tout entière. Je vous embrasse de cœur et suis tout et toujours à vous,

J.-F. Ch.

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