AU DUC DE DOUDEAUVILLE
Livourne, 18 juin 1826.
Monseigneur,
La grâce que Sa Majesté daigne me faire, en me nommant conservateur de la seconde division du Musée des Antiques, est un nouveau bienfait que je dois rapporter bien moins au peu qu'il m'aurait été donné de faire pour la science qu'à l'honorable intérêt dont Votre Excellence a bien voulu déjà me donner tant de preuves. Par le dévouement le plus entier au service du Roi, et par un zèle soutenu dans l'accomplissement de mes devoirs, je m'elîorcerai de répondre à une telle conliancc, et de justifier cette haute protection qui vient d'appeler sur moi une faveur d'autant plus signalée qu'elle me permet de poursuivre mes études au milieu même des monuments qui, seuls, pouvaient les faciliter et rendre fructueuses.
On ne m'a point laissé ignorer combien je suis redevable a hi rare et précieuse bienveillance ((u'il a plu à Votre Ex-
1. Copie non signée de la lettre envoyée au \ieoint<' de f.a Hooliofoucauld.
cellence de me témoigner en cette occasion, et que, si mes vœux sont remplis, je le dois uniquement à cet esprit de justice inaltérable dont l'éclat d'un grand nom relève encore le prix.
Je vous prie, Monseigneur, d'agréer l'expression de ma profonde et éternelle reconnaissance, en même temps que celle du respectueux dévouement avec lequel j'ai l'honneur d'être '
A CHAMPOLLION-FIGEAC
Livourne, 10 juin 1826.
J'étais effrayé du silence que tu gardais, surtout
puis(|ue ta dernière lettre me parlait de ta fièvre. Ce
mot me pesait sur le cœur et me faisait faire les plus terribles commentaires, pour expliquer le manque total de tes nouvelles. Tu te portes bien, Dieu merci, et cette certitude efface bien des peines que le doute m'a causées On devient alarmiste, quand on se trouve à trois cents lieues des personnes qu'on aime. Penses-y quelquefois, et tu prendras la plume, ne fût-ce que pour me dire que tu n'as rien à me dire. — Je réponds de suite aux divers articles de ta lettre, qui m'a convaincu plus que toute autre cliose de la vérité du proverbe italien : Aspettare e non ventre vi è cosa dà morire.
J'ai reçu les dix exemplaires du Rapport^, et ils sont déjà
1. Copie non signée de la lettre envoyée au duc de Doudeauville.
2. Rapport à Son Excellence, M. le duc de Doudeauville, ministre de la Maison du Roi, sur la collection égyptienne nouvellement acquise par l'ordre de Sa Majesté, à Livourne. Paris, mai 1826, in-8°, Fain. — Voir le Bulletin Fèriissac pour 1826, t. V, p. 373, n° 513, et p. 445, n" 590.
distribués^ partie voguant vers l'Egypte, et d'autres allant en Lombardie nel paeso Tedesco. Je dois dire à cette occasion que toutes les lettres du Ministère qui arrivent à moi ou à vSantoni, tous les paquets et brochures qu'on m'adresse de Paris, m'arnwent franches moyennant sept, huit ou dix francs de port (|u'il faut payer pour chacune. Prends donc un autre moyen ; il est évident qu'il n'existe aucune capitulation de poste entre la France et lu Toscane, et encore moins avec les États romains.
Il me tarde de savoir comment se sera passée ton entrevue avec Forbin et Chirac. J'aime à espérer que hi paix s'est faite et sera signée de bonne foi, le verre à la main, s'il le faut, chez l'agent général', qui est un fort brave homme, puisqu'il s'est présenté le caducée à la main. Je crains toutefois que le colosse d'Osymandias ne vienne jeter quelque froidure entre M. le Directeur et moi, surtout s'il tient à ce qu'on achète à tout prix cette énorme pièce. J'ai déjà reçu des propositions de Rome à ce sujet et venant de Van des propriétaires. Le prix qu'on demande est excessif, on va jusques à dix-huit ou vingt mille francs, et je ne proposerai jamais au Ministre d'employer cette somme pour une seule pièce qui, au fond, n'est qu'w/i morceau d'architecture et non une véritable statue, comme le Sésostris de Turin, ou notre Roi Jaune de la collection de Livourne'. J'attendrai donc qu'on engage l'allaire, et le maximum extrême que je proposerai sera dix mille francs au plus.
Le témoignage de satisfaction (jue le Ministre donnerait au bon et excellent Pietro Santoni serait une justice et un sujet de jubilation pour moi. Si les usages ministériels le comportaient, une petite tabatière le toucherait beaucoup mieux, puisqu'il est grand prisour, qu'une collection de
1. « L'archéologue-mai'chand » Duraml, dmit il a été question. 8on éloge passionné de la collection Sait avait été fort utile à ChampoUion.
2. La belle statuotto du pliaraon AtiKMirttlit'-s IV, au I.ouvro.
médailles. Je lance cette idée sans conséquence. Tu en feras ce que tu pourras.
Quant à Segato qui n'est point un savant, mais un architecte et dessinateur habile, voyageur intrépide ayant couru
l'Afrique, c'est un homme présentable. J'enverrai son
prospectus avec les planches et peut-être le texte de sa première livraison. Tu verras alors de quoi il s'agit.
La Seconde Lettre m'est arrivée ce matin en assez bon état. On m'avait écrit hier que les journaux annonçaient son apparition. J'en ai parcouru les planches, qui sont fort bien et dignes des doigts de notre ami Dubois. Remercie-le bien
de ma part Je serais aux anges que son affaire au Musée
prît enfin une couleur. Il y serait bien utile et il pourrait rendre d'excellents services, diriger le collage des papyrus, — les restaurations, et prêter une partie de son bon goût pour la disposition générale des objets. Un musée d'antiques doit avoir un dessinateur en titre; le plus petit musée d'Italie en a un. Les connaissances solides et variées de Dubois sur les diverses branches de l'art et sur tous les genres de monuments rendraient son acquisition bien désirable pour l'établissement.
J'espère que tu auras joint des exemplaires du Rapport à ceux des deux Lettres que tu envoies à M. le Duc de Blacas. Sa dernière lettre, du 6, et qui a pour objet de me féliciter de la nomination, contient le passage suivant : « M. le Duc de Doudeauville, en m'annonçant votre nomination, ne m'a pas laissé ignorer l'opposition qu'il a eu à combattre, mais, par des faits, vous démentirez tout ce que la malveillance a cherché à répandre sur votre système comme sur vos principes, j'en suis bien certain. » Plus, des assurances positives d'estime et d'attachement. — Il paraît que le
Panthéon, envoyé de Turin, est perdu. Cet envoi contenait des textes avec les projets de planches à exécuter, mais je n'ai de minute ni des uns ni des autres. Le seul parti à prendre est de m'envoyer de suite les épreuves des six
planches faites, je ferai un texte à Rome et l'enverrai aussitôt.
Mets ton génie en œuvre pour m'expédier le plus tôt
possible à Rome un ballot de la Seconde Lettre pour faire mes générosités, et un second envoi de six à sept exemplaires que je serais bien aise de trouver à Florence, à mon retour de Rome. Mets dans chaque paquet deux exemplaires papier vélin, pour le Saint-Père et le Grand-Duc, qui m'a encore comblé de prévenances avant-hier à Pise, où j'étais allé avec toute l'Italie pour voir la fameuse fête de la Luniinara^ : c'est un spectacle magnifique et qui vaut le voyage sans doute.
N'oublie point également d'expédier un paquet de la Seconde Lettre à Turin, en inscrivant sur les divers exemplaires l'adresse à M. Costa, plus deux exemplaires papier vélin, l'un pour Sa Majesté Sarde et l'autre pour le prince de Carignan. —
Mon projet n'est point de repasser par Turin à mon retour en France; je veux revoir Milan, où m'attendent deux papyrus démotiques, — passer le Simplon et rentrer par Genève. — As-tu dit à Huyot que j'ai reçu sa lettre de l'an passé seulement depuis (juinzc jours? J'ai écrit de suite à Turin pour faire mouler les bustes àa Sésostris et de Mœris\ Il aura, f/uand il coudra, à Paris, un plâtre du Roi Jaune de la collection Sait, (jui est d'un travail bien plus savant encore
que le Sésostris. — J'attends la maudite gabare de jour
en jour. Elle a dû partir le 15 au plus tard, mais les marins n'en finissent pas.
Adieu, mon cher ami, repose-toi un peu, va voir le
Prieur, embrasse-le de ma part, ainsi que tous les vrais
1. Cette fête avait lieu tous les tiDis ans; connue elle était trop coûteuse, elle fut abolie en t8<i(), peu après l.-i constitution du royaume d'Italie.
ii. La statue colossale de Tliulniosis III, dont la tête est d'une imposante beauté; cf. plus haut, p. 20 du présent voiunvv
nôtres; mes respects à M. Dacier (ju'il me tarde fort de revoir. J'espère que le Ciel ne me privera pas de cette satisfaction. Tout et toujours à toi
J.-F. Ch.