‹ Lettres de Champollion le jeuneChapitre 16 sur 50 · II. ROSELLINI · texte numérisé non relu

II. ROSELLINI

CHAMPOLLION A CIIAMPOLLION-FIGEAC

Alexandrie, 29 août 1828.

Je profite, mon bien cher ;imi, du renvoi au 30 du départ de notre excellent commandant pour t'écrire encore quelques lignes. Ce retard est occasionné par la marche des événements politiques qui se compliquent, pour ou contre les intérêts du pays d'Egypte. Je t'ai parlé du traité d'évacuation de la Morée, consenti par Ibrahim et ratifié par le Pacha. On a dû avoir connaissance des préliminaires de cette convention à Paris, vers les derniers jours de juillet, par les vaisseaux le Trident et le Hussard, que nous avons trouvés en quarantaine en arrivant à Toulon. On comprend donc difficilement ici le départ de l'expédition française partie

1. Il v;i s;ins tlii'o que Cliampullioii ne l'uiirait pas ponnis.

vers le 15 août de Toulon, à ce que nous annonce le commandant du brick le Ni sus, arrivé ici en onze jours de traversée, avec un agent des Affaires étrangères, M. Gros, qui, suivi de M. de Saint-Léger, neveu du ministre de la Marine, venait ici pour stipuler les articles de la convention, déjà signée et en pleine exécution, puisqu'on a nouvelle de l'arrivée à Navarin de la flotte turque et alliée, — combinée et destinée à ramener en Egypte Ibrahim-Pacha et le premier convoi de ses troupes. La nouvelle du départ de notre armée de Toulon pour la Morée a produit ici une sensation fâcheuse sur le Pacha, qui a fini par n'y plus voir qu'un moyen de se justifier de sa convention auprès de la Porte, en prétendant qu'instruit de la prochaine arrivée à Navarin d'une force française supérieure aux siennes, il avait cru devoir saisir un moyen de sauver sans coup férir les douze à quatorze mille hommes qui lui restaient dans le Péloponnèse.

Cependant, le Pacha est fort ennuyé, au fond, de cette expédition française, qui compromet notre gouvernement vis-à-vis de la Porte, et le place, lui, Mohammed-Aly, dans un certain embarras avec nous. On craint beaucoup ici, et je parle d'après des cliapeaux et des turbans bien instruits, que notre gouvernement ne soit, dans cette occasion-ci, la dupe de la politique anglaise qui nous a poussés à cette expédition, en promettant des secours et des transports qui ne sont nulle part, et cela dans le but de nous engager ostensiblement contre la Porte au moment même où ils signent eux-mêmes un traité d'alliance avec le Sultan Mahmoud, qui se défend comme un lion. On dit que les Russes sont déjà à Philippopoli, à huit ou dix lieues d'Andrinople, et qu'un terrible incendie a déjà dévoré la moitié de Constantinople. Ces nouvelles doivent encore rester en quarantaine, jusques à plus ample confirmation. Dans tous les cas, on peut se vanter à Paris d'avoir jeté dix mille hommes à la mer, en les envoyant dans un pays dénué de tout, et dans la saison de toutes les maladies. Que le grand

Amon nous soit en uidc ! C'est par le Nisiia que j'ai reçu ta lettre du 28 juillet, portant copie de celle que m'écrivait M. Drovetti du camp du Vice-Roi, dans le Delta, le 3 mai. Cette lettre a dû t'inquiéter, et j'avoue que, si je l'eusse reçue à Paris, je ne serais point parti; heureusement qu'elle n'est point arrivée à temps, et c'est la main d'Amon qui l'a détournée. Le Pacha trouvait en effet qu'il était bon d'attendre, mais il convient, et de fort bonne grâce, que, puisque le vin est tiré, il faut le boire. D'ailleurs, la population de l'Egypte est plus déclarée que jamais pour les Francs ^ et surtout pour les Fransdouis, qu'elle porte dans son cœur. Cela est d'autant plus vrai qu'avant-hier, au moment où la nouvelle du départ de notre flotte, de Toulon, se répandit parmi le peuple d'Alexandrie, plusieurs hommes du peuple demandèrent à diverses personnes du Consulat si c'était demain que les Fransdouis devaient débarquer, et ils se réjouissaient de leur arrivée. Cela vient de ce que Mohammed-Aly n'est secondé par aucun des officiers osraanlis qui l'entourent. Ceux-ci foulent et oppriment le peuple, et le peuple les déteste. Les malheureux Égyptiens comparent involontairement le régime du Pacha à celui de l'armée française, et tout l'avantage est de notre côté. Dire qu'on nous désire, ce serait trop ; la religion s'y oppose. Il est toutefois certain qu'on nous verrait arriver sans répugnance; mais l'âge des héros est passé. — Je serai donc reçu au mieux par la population de la Haute et de la Basse Mgypte. M. Drovetti est miiintenant charmé de mon arrivée, et c'est lui qui me fait le tableau le plus agréable de mon futur voyage. Je compte rester ici jusques vers le 12 septembre, pour laisser passer les chaleurs du Caire, où règne dans ce moment-ci une espèce de typhus, mais fort bénin, à mesure que le chaud ])aissc et ([ue le Nil hausse. Le fleuve saint a

1. Les FfiincH sont les Kiiropéons en i^énéral, ot los l'^iumnooitis, les l'Yançais.

donné des inquiétudes ces jours derniers; il manquait quelques coudées pour assurer la future récolte. Où en est le Nil? était la question de tous les quarts d'heures, depuis le palais du Pacha jusquesaux débris de citerne dans lesquels logent les pauvres familles des fellahs, au milieu de l'enceinte déserte de l'Alexandrie grecque. Le Nil a fait son devoir et la crue est assurée pour la Basse Egypte; deux coudées de plus feront l'affaire du haut pays, et on y compte. Ma santé est toujours excellente, ainsi que celle de tous mes pèlerins.

Bibent achève les trois marches de l'obélisque qui ont été connues de la Commission, comme je viens de le vérifier; mais elle a noblement estropié les inscriptions hiéroglyphiques. Mes dessins avancent. Je m'occuperai ensuite de l'inscription de la colonne de Pompée, sur plusieurs mots de laquelle on n'est pas d'accord. Une bonne empreinte en papier décidera l'affaire.

M. Drovetti est malade; le pire de tout, c'est qu'il a l'imagination frappée. Le mieux serait que le ministre lui permit de revenir très prochainement; s'il reste encore une année ici, c'est un homme mort. Il a vu successivement succomber tous ceux qui sont arrivés avec lui il y a vingt-six ans, et cela le frappe.

Mille amitiés à notre excellent M. de Férussac, et dix mille civilités arabes à Madame. Mes respects et tendresses à l'arcade Colbert. Embrasse Dubois pour moi, et dis-lui que je lui écrirai quand j'aurai quelque bonne chose à lui marquer.

Adieu, tout à toi de cœur.

Alexandrie, 10 septembre 1828.

J'aime à espérer, mon cher ami, que tu auras reçu depuis quelques jours mon numéro 1, daté du 24 août, lequel est venu en France par le retour de ma bonne corvette l'Églé. M. Cosmao Dumanoir, notre excellent commandant (du-

quel je te prie de faire dire toute sorte de bien au ministre de la Marine par notre ami M. de Férussac), n'aura point perdu un instant, à son arrivée à Toulon, pour faire taillader ou parfumer mes lettres et les mettre sur-le-champ à la poste. Elles vous rassureront tous sur notre destinée présente et future, car il a dû naturellement s'élever quelque inquiétude sur la manière dont nous serions reçus en Egypte, après la réception de la lettre de M. Drovetti, et par le parti que semble avoir pris de lui-même le gouvernement de contremander mon départ par une dépêche télégraphique, si j'en crois un journal de Paris que nous avons reçu. Heureusement, et très heureusement, que ni lettre ni dépêche ne sont arrivées à temps. Il était donc écrit là-haut que je verrais mon Egypte cette année-ci, malgré les nuages politiques qui se croisent sur le ciel d'Orient et que poussent des vents du nord, et surtout des vents de l'ouest dont nous ne comprenons pas trop la direction. Mon voyage s'effectuera avec toutes les facilités possibles et sans le moindre danger. Si je juge de l'avenir d'après le passé, ce ne sera point de la population musulmane que viendront les obstacles, mais bien de la part des Francs, c'est-à-dire des chrétiens qui, en Egypte comme dans le reste du Levant, sont de la pire espèce.

La nouvelle du départ de l'expédition militaire de Toulon, et son arrivée en Morée n'ont produit ici aucune espèce de sensation sur le peuple. Le Pacha, seul, en a été un peu froissé dans les premiers moments, parce qu'après avoir consenti à l'évacuation de la Morée par les troupes égyptiennes, en laissant une très fail)le garnison dans cinq places fortes, il n'a pu voir sans dépit, et sans craindre que la Porte ne le regardât comme un traître, l'arrivée subite des Français pour occuper le pays. Mais il a pris son parti en brave et se servira du tout pour démontrer à la Porte qu'il a bien fait de retirer son lils et les troupes qui, étant déjà travaillées par des maladies, pouvaient être considérées comme

perdues si elles eussent voulu tenir devant les troupes françaises. La seule inquiétude de Mohammed-Aly porte sur la manière dont Ibrahim, qui depuis longtemps brûle du désir de mesurer ses soldats en ligne contre des bataillons européens, prendra l'arrivée inopportune des Français avant son évacuation. Cette affaire, du reste, a été menée à Paris (selon nous autres Égyptiens, du moins) comme toutes les autres, c'est-à-dire sans à-propos et sans direction bien calculée. — Le seul résultat effectif sera de compromettre la France vis-à-vis de la Porte, ce qui fait le compte des Russes et de la sournoiserie anglaise, qui se fera turque si les Russes ne sont point arrêtés par le désespoir des Turcs. Du reste, le général Maison est arrivé de Paris en Grèce, ayant dans sa poche des instructions rédigées par des imbéciles. Il devait, selon leur teneur, débarquer aux îles de Sapience, où on ne trouve ni une goutte d'eau, ni la place nécessaire pour ranger trois compagnies de front. Il faudra voir la suite de tout cela. Dans quelques jours d'ici nous saurons comment Ibrahim aura exécuté un traité qu'on n'exécute pas de notre côté. On espère qu'il se soumettra à la circonstance. Le Sultan avait ordonné aux troupes égyptiennes de venir en Roumélie, — et elles doivent, dans ce moment, voguer vers l'Egypte, — c'est de la part du Pacha un pas bien délicat ! Voilà assez de politique générale. J'en viens à la mienne en particulier.

Il m'a fallu déployer ici toutes les ressources diplomatiques (tout cet article est absolument confidentiel). Tu as pu voir par la lettre de M. Drovetti, datée du camp de Gémialé, qu'il y avait de l'exagération dans les motifs qui retardaient l'opportunité de mon voyage en Egypte. Tout cela n'était au fond qu'un calcul d'intérêt personnel. Les marchands d'antiquité ont tous frémi à la nouvelle de mon arrivée en Egypte avec le projet de fouiller. La cabale a donc été montée lorsqu'il s'est agi de l'expédition de mes (irmans pour les fouilles. Le ministre Boghoz et le Pacha

ont été circonvenus, et Son Altesse avait déclaré ne vouloir donner de firman qu'à ses amis Drovetti et Anastazy. On me proposa donc de n'y plus songer; mais je déclarai dans une note remise au chancelier du consulat général de France que, étant venu en Egypte avec mission de fouiller pour les musées du Roi, j'étais obligé de faire connaître aux ministres du Roi les causes qui m'avaient empêché de remplir cette partie de mes instructions; que ces refus de firmans ne provenaient que d'une intrigue mercantile; que, venant au nom du Roi, envoyé par lui et par son gouvernement, c'était faire une injure au caractère dont j'étais revêtu que de me refuser une faculté qu'on avait accordée à des gens tels que Beizoni, Passalacqua, Laborde, Rifaud, etc. ; que, si le Pacha et son ministre tenaient à la réputation qu'on leur avait faite en Europe de protecteurs des sciences et des arts, c'était la seule occasion, en m'accordant un firman pour les fouilles, où ils auraient véritablement à donner encouragement et protection à la science, n'ayant fait jusqueslà, par des firmans semblables, qu'encourager et favoriser des {cachet) intérêts personnels et des spéculations de commerce; que mes fouilles avaient un tout autre but qu'une spéculation (cachet), ne voulant en faire que pour connaître le gisement des objets qu'on trouve dans les tombeaux, et tous les objets que je découvrirais devant être déposés dans le Musée du Roi, que le Pacha s'était fait luimême un plaisir d'orner par l'envoi de quarante bijoux en or. Cette note, à laquelle j'ajoutais quelques autres considérations, fut mise sous les yeux de M. le ministre Boghoz. Cette démarche et Y opinion publique d'Alexandrie, car il y en a aussi une, décidèrent l'alTaire. Les opposants craignirent la pu1)licitô dont je menaçais (sans nommer personne) par les journaux d'I^urope, et ces firmans en bonne règle et teneur m'ont enfin été remis aujourd'hui; MM. Drovetti et Anastazy nous oiii même (-(Vh'' leur di'oii i\o fouillo dans les lieux réservés.

Toute cette affaire a retardé le départ de ma caravane pour le Caire. Mais il est irrévocablement fixé au dimanche. —

Alexandrie, 1.3 septembre 1828.

Mon départ pour le Caire est définitivement arrêté pour demain. Je mettrai à la voile à huit heures, et les deux bâtiments sur lesquels naviguera ma caravane entreront dans le Nil après-demain de très bonne heure, après avoir parcouru toute la longueur du canal du Sultan Mahmoud, dit le Mahhmoudiéh, celui même auquel ont travaillé Coste et le petit Florentin Masi. Dans quarante-huit heures j'aurai vu le fleuve saint que jusques ici je n'ai fait que boire, et cette terre d'Egypte, après laquelle j'ai si longtemps soupiré. Alexandrie est de la Libye toute pure, et je la quitte sans regret, après en avoir épuisé toutes les douceurs et y avoir reçu mille politesses, aussi franches, pour le moins, de la part des musulmans que de celle des chrétiens.

Je reviens à l'instant (à huit heures du soir) de faire ma visite d'adieu au Pacha. Son Altesse a été charmante : je l'ai remercié de la protection ouverte qu'il nous accordait. Il a répondu que, les princes chrétiens traitant ses sujets avec distinction, son devoir était d'en faire autant. Nous avons parlé hiéroglyphes, et il a fini par me demander une traduction des obélisques {sic) d'Alexandrie. Je la lui ai promise, et il l'aura demain matin, mise en turc par le chancelier du consulat de France.

Mohammed-Aly a voulu savoir jusques à quel point de Nubie je voulais pousser mon voyage, et il m'a assuré que nous recevrions partout honneur et accueil. Je l'ai quitté après force compliments que sa modestie repoussait d'une manière fort aimable.

Demain je monte sur mon vaisseau général et je prends le commandement. J'ai organisé mon monde, réglé les occupations de chacun à bord, distribué les charges et les fonc-

tions. C'est, à tout prendre, un petit gouvernement très bien combiné, marchant par ordres du jour, auxquels chacun obéit, car tout y concourt au bien général. Tout ira bien. Ricci est chargé de la santé et des vivres; Duchesne, de l'arsenal; Bibent, des fouilles, ustensiles et engins; Lhôte, des finances; Gaetano Rosellini, du mobilier et des bagages, etc. Nous avons avec nous deux domestiques et un cuisinier arabes, deux autres domestiques barabras; mon homiïijfe à moi, Soliman, est un Arabe de belle mine, et dont le service est excellent.

Deux bâtiments à voile nous porteront sur le Nil. L'un est le plus grand mâasch du pays et il a été monté par S.A. Mohammed-Aly : je l'ai nommé Isis. L'autre est une dahabiéh, où cinq personnes logeront assez commodément ; j'en ai donné le commandement à Duchesne, en survivance du bon docteur Raddi, qui doit nous quitter pour aller à la chasse des papillons dans le désert Libyque. Cette dahabiéh a reçu le nom d'Athyr. Nous voguerons ainsi sous les auspices des deux déesses les plus joviales du Panthéon Égyptien. D'Alexandrie au Caire, nous ne nous arrêterons qu'à Kerioun, l'ancienne Chereus (Xeosô) des Grecs, et à Ssa-el- Hagar, l'antique Sais. Je dois ces politesses à la patrie du rusé Psammétichus et du brutal Apriès; enfin, je verrai s'il reste quelques débris de Siouph ou Saouafé, la patrie du jovial Amasis, et, à Sais, quelques traces du collège où Platon et tant de Grecs- Enfant s allaient jadis à l'école.

Ma santé se soutient, et cette épreuve du climat d'Alexandrie, le plus dangereux de l'Egypte, est de bon augure. Tout le monde est enchanté d'être venu. Pour moi, je bénis le cas que les lettres et les dépêches télégraphiques soient arrivées trop tard. — Il faut saisir la première occasion de rectifier les erreurs commises dans l'annonce de notre départ, insérées dans les journaux.

Angclelli n'est ])i)'mi professeur, c'est un dessinateur très distingué, et M. Raddi est un professeur connu de toute

l'Europe par ses belles recherches d'histoire naturelle dans le Brésil. — Tâche de raccommoder cette affaire. Je commence à trouver bien longue l'attente de vos nouvelles. Rien ne nous vient de France. Et Pariset ! Le télégraphe lui aura coupé les jambes. Il a grand tort de n'être pas parti; nous lui avions déjà fait son lit, ici, et dans notre mâasch. Dislui de venir, qu'il sera reçu à bras ouverts. Le Pacha connaît son projet de voyage, et, s'il veut de la peste, — il est probable que l'armée d'Ibrahim la rapportera, ou quelque chose d'approchant.

Adieu, mon cher ami, je t'écrirai du Caire. Tout à toi et aux nôtres,

J.-F. Ch.

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