‹ Lettres de Champollion le jeuneChapitre 23 sur 50 · IMI · texte numérisé non relu

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Je rentrai au camp à la nuit, et j'y trouvai le scheikh Mohammed de Sakkara, lequel fît honneur à notre souper comme la veille.

6' octobre. — Dès le matin, on leva les tentes, et sept ou huit chameaux, venus de Sakkara, furent chargés de nos bagages ; vingt ânes devaient porter le personnel, maîtres et valets. Je me mis en route à sept heures du matin, par le désert, pour aller faire visite aux grandes Pyramides de Gizéh, que nous voulions voir avant de partir pour le Saïd. On gravit le plateau des Pyramides de Sakkara, et nous

traversâmes toute la plaine des momies, en laissant le Medarrarj et le tombeau de Ménofré à notre gauche. Nous redescendîmes le plateau dans le voisinage du village

d'Abousir jui>j;l, l'ancien bourg de Bousiris, où habitaient les hommes habitués à gravir les pyramides. Non loin de ce village, que nous laissons à droite, existent, sur les hauteurs du plateau Libyque, de grandes pyramides en ruines, mais dont les masses sont encore très imposantes. Vues d'un certain point, elles ressemblent à trois hautes montagnes rocheuses très rapprochées, et, autour de leurs sommets élevés, voltigent sans cesse des oiseaux de proie de différentes espèces. Celle des trois qui avoisine le plus la plaine cultivée conserve encore une chaussée, en grandes pierres calcaires, et dont on suit la ligne à une assez forte distance. Nous marchâmes peu dans trois heures, en faisant plusieurs contours, à cause de l'inondation qui avançait progressivement vers la montagne Libyque.

Le sol, couvert de quelques plantes grasses et d'un gazon clair-semé, fourmillait de petits crapauds qui gagnaient par huions les lieux inondés. Après avoir traversé un village abandonné que je présume être El-Haranyék, marqué sur la carte de la Commission, nous arrivâmes, harassés de fatigue, nous et nos ânes, à l'ombre de quelques sycomores, placés à une petite distance du grand Sphinx.

Rafraîchi par une courte halte, je courus au monument qui, malgré les mutilations qu'il a souffertes, donne encore une idée du beau style de sa sculpture. Le col est entièrement déformé, mais l'observation de Denon sur la mollesse ou plutôt la morbide:;:^a de la lèvre inférieure est encore d'une grande justesse. J'eusse désiré faire enlever les sables qui couvrent l'inscription de Thouthmosis IV, gravée sur la poitrine; mais les Arabes, qui étaient accourus autour de nous des hauteurs que couronnent les Pyramides, me déclarèrent qu'il faudrait quarante hommes et luiit jours

pour exécuter ce projet. Il devint donc nécessaire d'y renoncer, et je pris le chemin de la grande Pyramide.

Tout le monde sera surpris, comme moi, de ce que l'effet de ce prodigieux monument diminue à mesure qu'on l'approche. J'étais en quelque sorte humilié moi-même en voyant, sans le moindre étonnement, à cinquante pas de distance, cette construction dont le calcul seul peut faire apprécier l'immensité. Elle semble s'abaisser à mesure qu'on approche, et les pierres qui la forment ne paraissent que des moellons d'un très petit volume. Il faut absolument toucher ce monument avec ses mains pour s'apercevoir enfin de Ténormité des matériaux et de l'énormité de la masse que l'œil mesure en ce moment. A dix pas de distance, l'hallucination reprend son pouvoir, et la grande Pyramide ne paraît plus qu'un bâtiment vulgaire. On regrette véritablement de s'en être rapproché. Le ton frais des pierres donne ridée d'un édifice en construction, et nullement celle que l'on contemple l'un des plus antiques monuments que la main des hommes ait élevés.

Nous allâmes nous établir à l'entrée du conduit qui descend dans la grande Pyramide. Là, un déjeuner frugal, des dattes, de l'eau et du pain mollet, nous fut offert par les Bédouins. Bientôt après il fut rendu un peu plus somptueux par l'arrivée de nos chameaux. On y ajouta un peu de mouton rôti et de l'eau-de-vie qui, mêlée à l'eau, forma une boisson restaurante dont nous avions tous besoin. Aussitôt après le déjeuner, je me fis conduire par un Arabe à un tombeau sculpté et peint, situé sur l'alignement de la face occidentale de la deuxième Pyramide et au midi de la première. Je trouvai en effet des sculptures fort curieuses, et je décidai qu'elles seraient toutes dessinées pour former la base de notre recueil de mœurs et d'usages. Le soir même, on commença à les copier avec beaucoup de soin.

Notre camp fut établi sur le versant oriental du plateau des Pyramides, du côté qui regarde le Caire. Ma tente seule

fut dressée, — la plupart de nos jeunes gens ayant préféré établir leurs lits dans une série de tombeaux antiques creusés dans le flanc de la montagne, ou dans une maison faite aux dépens d'un tombeau et appartenant à Caviglia. 9 et 10 octobre'. —

Après avoir écouté ce que Champollion avait dit du grand Sphinx à ses compagnons de voyage, Nestor L'hôte, toujours très actif, se mita écrire la note que voici, mais qui, malheureusement, n'a pas été retrouvée en entier :

« son propre tombeau, soit comme chapelle voisine de ce

tombeau, avec lequel il dût y avoir communication et où l'on venait à certaines époques faire des prières à la mémoire du défunt : peut-être y avait-on établi un oratoire perpétuel, une espèce de chapelle ardente que les événements firent tomber en désuétude.

» Si l'on monte sur la tête du Sphinx, on y remarque un trou d'un pied environ de diamètre, que je présume avoir servi à encastrer la tige d'une coiffure symbolique [^ , celle que l'on donnait à Osiris, Dieu de VAmenti, ou Enfer des Égyptiens. Un autre trou, d'un diamètre plus considérable, existe pareillement sur le dos du Sphinx; repoussant l'idée qu'ont émise plusieurs interprètes des monuments égyptiens, qu'il servait de cachette aux prêtres qui rendaient de prétendus oracles, on dirait, au contraire, s'il est contemporain du monument, qu'il aura servi à fixer des ailes, et je citerai par analogie le Sphinx tiré du Musée de Turin et rapporté de M. Champollion le Jeune dans sa Lettre à M. de Blacas. Cette assertion, au surplus, je suis loin de la présenter avec autant de conviction que celle relative à la coiffure.

» Le Sphinx a conservé au visage, dans les parties qui avoisinent les oreilles, la couleur rouge-brun dont les Egyptiens pei-

1. Lo manuscrit autoiçraplic du Jourmil s'arrête sur cette date, et cela est d'autant plus regrettable (jue, jusqu'à la lin de sa vie, Champollion considéra les « journées de Meniphis » comme ayant été, pour lui, les plus instructives de son séjour on Egypte. Xi la lettre qu'il écrivait à son fivri', ni les Nolicrs drsrrijilircs (dont une partie manque) ne nous fournissent les raisons sullisantes de ce jugement.

gnaient la chair des hotnines do leur nation. On a discuté sur le caractère nègre que présente la physionomie de cette tête. On y reconnaît en effet le caractère africain, mais beaucoup moins rapproché qu'on ne pense du type nègre, car il faut tenir compte de la fracture du nez, dont le défaut contribue à lui donner cette physionomie.

» Nous sommes allés revoir le Sphinx. Ce monument, que l'on sait représenter un être symbolique à corps de lion et à tête humaine, est enfoui jusqu'à la hauteur des épaules dans le sable, à travers lequel on peut suivre la forme du dos et de la croupe de l'animal. Le cou et une partie du poitrail sont restés à découvert, par suite des fouilles qu'un Anglais y fit faire il y a quelques années. Il trouva, dit-on, au-dessous du Sphinx, la façade et l'entrée d'un petit temple ou chapelle, dans la forme du tabernacle monolithe. Si ce fait, que je ne rapporte que sur la foi d'autrui, est vrai, comme j'ai tout lieu de le croire, voici la forme que devait avoir le monument dans son entier. Cette disposition s'accorde en effet avec celle que les anciens donnaient aux monuments de même genre que l'on voit figurer parmi les bas-reliefs de Thèbes et dans les collections. Le Sphinx était l'emblème de la sagesse unie à la force ^ , attribut essentiellement propre à la divinité, et qui était accordé aux Pharaons, images vivantes de la divinité sur la terre. La tète de l'animal à tête humaine avait les traits du Dieu, c'est-à-dire du Roi déifié, qu'il concer- • nait. Le monument dont il est ici question doit donc avoir été consacré à l'un des Rois mem-

phites »

L'(( Anglais » dont parle Nestor L'hôte, c'était plutôt l'Italien Caviglia, de Gênes (voir vol. I, p. 393), qui était allé à la rencontre de Champollion, à Alexandrie, afin de l'accompagner pendant toute la durée de l'expédition. Mais, s'apercevant assez vite que la plupart des jeunes gens se moquaient de ses allures mys-

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