‹ Lettres de Champollion le jeuneChapitre 30 sur 50 · CHAMPOLLION A M. DACIER · texte numérisé non relu

CHAMPOLLION A M. DACIER

Ouady-Halfa, le V janvier 1829.

Monsieur,

Quoique séparé de vous par les déserts et par toute l'étendue de la Méditerranée, je sens le besoin de me joindre, au moins par la pensée, et de tout cœur, à ceux qui vous offrent leurs vœux au renouvellement de l'année. Partant du fond de la Nubie, les miens n'en sont ni moins ardents, ni moins sincères; je vous prie de les agréer comme un témoignage du souvenir reconnaissant que je garderai toujours de vos bontés et de cette affection toute paternelle dont vous voulez bien nous honorer, mon frère et moi.

Je suis fier maintenant que, ayant suivi le cours du Nil depuis son embouchure jusques à la seconde cataracte, j'ai le droit de vous annoncer qu'il n'y a rien à modifier dans notre Lettre sur Vcdphabet des Jdêi-ogltjphes. Notre alphabet est bon : il s'applique avec un égal succès, d'abord aux monuments égyptiens du temps des Romains et des Lagides, et ensuite, ce qui devient d'un bien plus grand intérêt, aux inscriptions de tous les temples, palais et tombeaux des époques pharaoniques. Tout légitime donc les encouragements que vous avez bien voulu donner à mes travaux hiéroglyphiques, dans un temps où l'on n'était nullement disposé à leur prêter faveur.

Me voici au point extrême de ma navigation vers le midi. La seconde cataracte m'arrête, d'abord par l'impossibilité de la faire franchir par mon escadre composée de sept voiles, et, en second lieu, parce que la famine m'attend au delà, et

qu'elle terminerait promptement une pointe imprudente tentée sur l'Ethiopie. Ce n'est pas à moi de recommencer Ccimbyse; je suis, d'ailleurs, un peu plus attaché à mes compagnons de voyage qu'il ne l'était probablement aux siens. Je tourne donc dès aujourd'hui ma proue du côté de l'Egypte pour redescendre le Nil, en étudiant successivement à fond les monuments de ses deux rives : je prendrai tous les détails dignes de quelque intérêt, et, d'après l'idée générale que je m'en suis formée en montant, la moisson sera des plus riches et des plus abondantes.

Vers le milieu de février, je serai à Thèbes, car je dois au moins donner quinze jours au magnifique temple à'Ibsamboul, l'une des merveilles de la Nubie, créée par la puissance colossale de Rhamsès-Sésostris, et un mois me suffira ensuite pour les monuments existants entre la première et la deuxième cataracte. Philœ a été à peu près épuisée pendant les dix jours que nous y avons passés en remontant le Nil, et les temples d'Ombos, d'Edfou et d'Esné, si vantés par la Commission d'Egypte au détriment de ceux de Thèbes, que ces Messieurs n'ont pas sentis, m'arrêteront peu de temps, parce que je les ai déjà classés, et que je trouve, sur des monuments plus anciens et d'un meilleur style, les détails mythologiques et religieux que je ne veux puiser qu'à des sources pures. Je me bornerai à recueillir quelques inscriptions historiques et certains détails de costume qui sentent la décadence. Malgré cela, il est utile de les avoir.

Mes portefeuilles sont déjà bien riches : je me fais d'avance un plaisir de vous mettre successivement sous les yeux toute la vieille Egypte, religion, histoire, arts et métiers, mœurs et usages. Une grande partie de mes dessins sont coloriés, et je ne crains pas d'annoncer qu'ils ne ressemblent en rien à ceux de notre ami Jomard, parce qu'ils reproduisent le véritable style des originaux avec une scrupuleuse fidélité. Le grand Rochette pourra voir si les Égyptiens n'ont jamais

fait, comme il dit si bien, qiCiui Dieu, quuii Roi et (jiC un homme, qui n'était ni un homme, ni un Roi, ni un Dieu. Thèbes tout entière — et ce n'est pas peu dire — est malheureusement une immense protestation contre cette belle phrase ' .

Je vous prie, monsieur, d'agréer la nouvelle assurance de mon très respectueux attachement,

J.-F. Champollion le Jeune.

P. S. Rosellini et Duchesne me chargent de vous présenter leurs très respectueux hommages.

CHAMPOLLION A AUGUSTIN THEVENET

Ouacly-Halfa, 1" janvier 1821).

Je t'écris ces trois lignes, mon cher petit, pour te souhaiter

la bonne année, accompagnée de plusieurs autres Je

tenais à te prouver que, malgré les distances, je n'oublie pas ceux que j'aime; que j'ai beau être au fond de la Nubie, avoir une barbe de capucin, être habillé comme un Arabe du désert, ne savoir plus ce que c'est qu'un chapeau ni une culotte, manger du pilau avec les doigts, fumer trois fois par jour et boire de l'eau du Nil à discrétion, — tout cela ne m'est allé qu'à la peau, et je suis toujours, au fond, « Dauphinois endiablé^ ».

La seconde cataracte arrête h)ut court mon (>scadr(\

composée de six superl)es l^arcpies à trois lits et d'un vais-

1. Voir ce qu'il en est dit au t. I, p. 130, do cette Corrrsporulancf.

2. C'est 1 epitliète que les royalistes-ultra de, Grenoble, les adversaires politiques de Clianipollioii, lui avaient donnée en' 1815.

seau amiral à quatre, armé d'une pièce de canon de trois que m'a prêtée le commandant de la Province d'Esné.

J'aurais eu le projet d'aller plus loin, que force me serait de re virer de bord, ma caravane de vingt-huit bouches (sans compter celle du fameux canon) risquant de mourir de faim au fond de cette triste Nubie; mais c'est ici que j'avais planté d'avance mes colonnes d'Hercule. Je vais donc redescendre le Nil, en écumant tout ce que je trouverai d'hiéroglyphes sur mon passage, — sur les monuments que j'ai visités en remontant pour m'en former une idée et calculer

le travail d'avance Ma santé s'est soutenue et j'espère

que cela durera, — je suis sobre autant par nécessité que par vertu et, l'une aidant l'autre, j'éviterai les maladies du pays. Vous devez grelotter, dans ce moment-ci Chauffezvous bien au coin de votre feu et pensez souvent à votre ami le Nubien ou l'Égyptien

EXTRAIT DU JOURNAL DE VOYAGE

Ouady-Halfa, 30 décembre 1828.

Notre petite escadre est ici depuis le 30 décembre à midi. Un coup de canon annonça, en arrivant, que nous étions parvenus au terme de notre ascension niliaque ; la seconde cataracte était devant nous. On donne le nom de UU- (^:>lj, Ouady-Halfa, à un canton assez étendu, comme cela se pratique en Nubie où le même nom est donné à toutes les cahutes éparses dans l'espace de plusieurs milles. Quelques maisons bâties en terre, sur la lisière de la terre cultivable de la rive orientale du Nil, servent d'habitation à un cachef et aux pauvres Nubiens que ce ministre d'un gouvernement sans règle opprime selon son bon plaisir ; quelques palmiers

et des sycomores, dont plusieurs sont magnifiques, quelques acres de dourra et force haricots (loubié/i), forment toute la richesse de cette malheureuse population qui n'a rien de commun avec les Arabes, ni pour le langage, ni pour la physionomie. Leur pauvreté est telle que dix paras leur semblent une somme. Du reste ils sont bonnes gens et naturellement'gais, comme le sont tous les Barabras, dont les formes sveltes, les physionomies douces et ouvertes, le teint rouge-brun tirant sur le noir, rappellent tout à fait l'ancienne race Égyptienne, dont les Coptes ne conservent aucun caractère.

Le 30, au déclin du soleil, je passai sur la rive gauche, pour faire une promenade vers la cataracte et retrouver les débris de temples qui m'avaient été signalés par le docteur Ricci. Nous remontâmes, sans les trouver, par un chemin très difficile (à cause du sable dont il est formé), jusques au commencement de la cataracte.

Cataracte. — Il ne faut entendre par ce mot qu'une certaine portion du cours du Nil embarrassée par une infinité de pointes de rochers, les unes à fleur d'eau, les autres s'élevant à des hauteurs diverses, et plusieurs formant des suites de petits îlots, quelquefois couverts de broussailles et d'arbustes, ce qui donne un aspect fort original à la cataracte. Les rochers, à travers lesquels le Nil s'est fait jour avec tant de peine, sont de cette espèce de pierre que nous nommons serpentine dure, et nullement de basalte, comme on peut le croire au premier coup d'œil.

Le 31, mieux informé que la veille, je montai sur la barque de Lenormand, et la fis descendre le fleuve jusques au-dessous des maisons de Ouady-Halfa, et le réis nous débarqua, toujours sur la rive occidentale, fort près des ruines que je désirais examiner. Je reconnus d'abord les arases d'un temple, puis celles d'un second plus considérable, enfin les débris d'un petit édifice carré et sans importance.

Mais mon but principal étant de retrouver une stèle du roi Osoriasen, dont je connaissais un dessin fait par le docteur Ricci, je courus à droite et à gauche des ruines, partout où quelques débris pouvaient me donner l'espoir de la reconnaître. Je mis en cherche M. Lenormand et M. Duchesne, sans oublier mon serviteur arabe Soliman qui, son mauvais fusil sur l'épaule, se dirigea vers l'intérieur des terres. Je le suivis, après avoir vu une ruine moderne en briques crues, et je gagnai le désert. La chaleur était heureusement tempérée par un fort vent du nord, et je pus, sans beaucoup de fatigue, parcourir cette plaine inculte et envahie par les sables qui descendent en cascades jusques dans le fleuve. Souvent, le grès qui forme la base du pays vient jusques à la surface et reçoit, des rayons du soleil, un reflet brillant de couleur d'azur. En approchant des monticules coniques qui séparent du désert proprement dit la rive du Nil aussi désolée que lui, je vis que c'étaient des couches degrés rougeâtres et bleuâtres en décomposition. Mais ici, comme dans toute la Nubie depuis Ibrîm, les monticules et les montagnes affectent des formes tellement régulières qu'on les prendrait, d'assez près, pour de véritables pyramides, ou pour d'énormes constructions de différents genres.

Lassé de chercher vainement la stèle d'Osortasen, je retournai aux temples. J'étudiai d'abord les secondes ruines, dont je rédigeai une notice, et je reconnus que j'étais sur les débris d'un temple à' Horammon, dont les parties en pierre (la grande masse étant en briques) remontaient au règne d'Aménophis II, fils de Thouthmosis III. En écartant le sable qui recouvre les bases des piliers de cet édifice, j'aperçus près du mur en briques le haut de deux petites hgures sculptées de bas-relief dans le creux. Je pensai que c'était une stèle, et j'en fus bientôt certain. Ayant appelé les mariniers de la petite barque, ils déblayèrent le bas-relief avec leurs mains, et je trouvai une stèle avec date du

règne de Rhuinsès P^ plus une addition de son successeur Ménephtbci. Je m'assurai ensuite que le grand temple voisin était du temps de Thouthmosis III et dédié au dieu Thotli, le Roi de Nubie selon les inscriptions de Dakké.

Les autres barques et la dahabiéb vinrent me rejoindre avec tous les membres de l'expédition ; ils étaient allés à la cataracte où MM. Lenormand et Duchesne ont gravé, dans une sorte de stèle, les noms de toute l'expédition française. Ricci visita les ruines et se rappela que la stèle, objet de mes premières rechercbes, était dans la troisième salle centrale du sanctuaire du petit temple. Je fis réunir tous nos mariniers, et, les armant pour cette fois de pelles et de pioches tirées de la dahabiéh, nous trouvâmes en un instant la stèle si longtemps cherchée.

C'est en efîet un monument historique d'une haute curiosité : il rappelle la soumission des peuples de la Nubie au roi Osortasen de la XVP Dynastie. M'assurant qu'il était possible d'emporter ce monument, nos mariniers se mirent à l'ouvrage et, en moins d'une demi-heure, aidés d'une seule corde, ils eurent traîné ce bloc au bord du Nil. Mon aprèssouper fut employé à écrire à mon frère, à M. Dacier, à M. le vicomte de la Rochefoucauld. Je ne me couchai que fort avant dans la nuit.

l""^ janvier 1S20. — Le lendemain matin, l'^'' janvier 1820, les mariniers allèrent au petit temple, et transportèrent sur la rive la stèle de Rhamsès P^ On embarqua ces deux monuments, celui-ci sur la dahabiéh et l'autre, la stèle d'Osortasen, dans la première banjue toscane, celle de Gaetano'.

1. Le soir du 31 décembre, on était convenu que la stèle d'Osortasen serait remise à Champollion. Le lendemain matin, pendant que celuici terminait sa correspondance, Ricci, se voyant seul, car Ippolito Rosellini écrivait également, clianirea subitement d'idée et lit transporteila stèle dans la barque toscane. CîiampoUion accepta le troc sans rien dire.

Kn jiiill.-t 18'.»2, 1.' cMpitainc Lyou'^ lit retirer du sable la partie inlé-

Pendant cette opération, je terminai mes lettres et les remis à M. Lenormand, auquel je fis mes adieux \

Nous partîmes tous sur les neuf heures du matin, nos vergues descendues des mâts, car nous n'avions plus qu'à suivre le courant. Dès ce moment, nous tournâmes vers le nord, et j'éprouvai un vif plaisir à suivre cette direction qui me rapprochait à chaque seconde de Thèbes, et même de Paris. Nos Barabras saisirent leurs rames, entonnant le chant de départ, et nous suivîmes la pente du fleuve. Je m'occupai à rédiger mes notes sur les monuments de Ouady-Halfa, qui disparurent bientôt à nos regards ainsi que les roches noires de la cataracte. Notre marche fut retardée par le vent du nord, assez violent.

Au coucher du soleil, nous prîmes terre à Gharbi-Serré, situé vis-à-vis un ancien village fortifié, tombant en ruines. Le cafas qui nous servait de table fut placé sur le haut de la rive, dans un lieu cultivé et à côté d'une sakièh ou roue à pots fort criarde, que deux bœufs mettaient en mouvement. La chère fut délicieuse pour un souper nubien : notre cuisinier s'était surpassé, et deux bouteilles de vin de Saint-Georges, que le tropique avait cependant déjà amorties, donnèrent au repas un certain air de fête tout à fait convenable pour le premier jour de l'an.

Après souper, distribution des bakschis (étrennes) à nos domestiques. Tous les membres de l'expédition prirent le café à bord de la dahabiéh (l'amiral), et nous vidâmes au succès de l'expédition une bouteille de ratafia de Grenoble. Je me couchai à onze heures.

2 janvier. — Partis de Gharbi-Serré à six heures et demi, nous avons assez bien cheminé, le vent du nord s'étant calmé pendant la nuit. Bientôt on a dépassé Faras et son île, et, à

rieure de cette importante stèle et l'envoya de sa propre autorité au Musée de Florence ; cf. le Bessarione, vol. IX, p. 419-428.

1. Dès son départ de Paris, Champollion savait que Lenormant l'accompagnerait seulement jusqu'à Wadi-Halfa.

DE CtlAMPOLLION LE JEUNE 189

onze heures et demie, nous avons débarqué sur la rive orientale pour chercher les excavations de Maschakit, sachant qu'elles étaient un peu plus bas que l'endroit où nous étions descendus. Rentrant dans notre barque, nous avons côtoyé le rivage jusques à la montagne la plus prochaine, où nous avons trouvé ce que nous cherchions. C'étaient de fort petites choses, mais fort intéressantes sous plusieurs rapports. Il a fallu, nous cramponnant aux anfractuosités, escalader jusques à une assez grande hauteur la roche de grès presque à pic sur le fleuve. Là, j'ai trouvé un spéos consacré à Anouké par le prince éthiopien Poéri, ami et compagnon de Rhamsès le Grand, et quelques stèles et inscriptions.

Pendant que je copiais les inscriptions et faisais dessiner les bas-reliefs par MM. L'hôte et Ricci, le vent du nord, qui s'était levé un peu avant notre arrivée au pied de la roche, se renforça, et une espèce d'ouragan se déclara tout à coup. Nous avions heureusement terminé notre travail, et, étant rentrés dans nos barques, on chemina pendant une demi-heure dans l'espoir que le courant l'emporterait sur la violence du vent contraire. Mais le schémali devint furieux, le Nil moutonna comme la mer, et de grandes vagues s'élevèrent. Notre pauvre dahabiéh fut ballottée de telle manière que j'éprouvai comme les atteintes du mal de mer. Enfin la tourmente nous contraignit de gagner le rivage. On s'arrêta sur la rive orientale, et nous vîmes, en y arrivant, que nos petites barques s'étaient aussi arrêtées un peu plus bas, ne pouvant continuer leur route vers Ibsamboul, où elles devaient se rendre, tandis que nous étudierions Maschakit.

Nous amarrâmes vis-à-vis le spéos de Ghébel-Addèh, distant de Maschakit d'une demi-heure de chemin, et qui en est séparé par une troisième grande colline, au sommet de laquelle sont les ruines modernes d'Addèh, qui parait avoir été une villolte assez considérable. C'est là sans doute la position de la bourgade Egyptienne nommée (1 „ ©

1 AAAAAA <. ;> \/

Amenlicri, puisque ce nom local se retrouve dans le temple de Thotli à Ghébel-Addèh, au nord de ces ruines, et dans le spéos de Maschakit, au midi.

Le schêmali souffla pendant tout le reste de la journée, le soleil se coucha sans en diminuer la violence. La nuit fut aussi orageuse que le jour, mais bien plus triste, car, pendant que le soleil était sur l'horizon, nous avions au moins le plaisir de contempler un impo.'r^ant spectacle : le Nil en fureur battant le rivage, le disque solaire obscurci par les nuages blanchâtres de sables que le vent soulevait, et à travers lesquels on apercevait, se détachant en gris sombre, les montagnes isolées et si pittoresques de la rive orientale, enfin, au nord, l'énorme rocher d'Ibsamboul avec son fleuve de sable doré, se précipitant dans le Nil comme une énorme cascade.

3 janvier. — Le vent s'étant un peu calmé, nous partîmes à six heures du matin, et en une heure et un quart ma dahabiéh s'est amarrée au pied du temple d'Hathor à Ibsamboul. J'ai passé une fort mauvaise nuit, et je me suis réveillé, au moment du départ, avec une attaque de goutte au genou droit. Cela me contrarie d'autant plus qu'il y a de si belles choses à faire à Ibsamboul ! Mais patience. Ayant oublié mon attirail de goutte à Thèbes et usé la coiffe de taffetas gommé de mon éponge pour guérir ma goutte de Phihe, je dépouille pour celle d'Ibsamboul l'éponge de M. Lehoux.

On s'occupa, en débarquant ici (où nous avons trouvé la barque de nos caouas, arrivée hier au soir malgré l'orage), d'assurer, par des poutres et des planches, le trou par lequel on pénètre dans le grand temple. Les Nubiens ne l'avaient pas recomblé depuis notre première visite, ce qu'ils font cependant d'habitude pour avoir occasion de gagner un bakschis à l'arrivée de cliaque voyageur. Ils ont même voulu, en pareille occurrence, imposer une contribution de vingt piastres au capitaine Reynier, de la marine britan-

nique, lequel visita Ibsamboul quelques jours avant nous.

L'entrée fut jugée sûre et praticable vers midi, et, à trois heures, une première escouade entra dans le temple pour y dessiner les bas-reliefs. On y fit aussi des observations barométriques, et le thermomètre ne marqua, à Tétonnement général, que vingt-huit degrés Réaumur au plus. Le capitaine Reynier et même Ricci nous avaient parlé, l'un de cinquante-deux degrés Réaumur, l'autre de plus de cent degrés Fahrenheit, et, lorsque j'entrai dans le temple en remontant le Nil, la clialeur m'avait paru si forte et je suai d'une telle façon, que les cinquante-deux degrés me paraissaient fort croyables : toutefois les thermomètres ne dépassent pas vingt-huit et il faut les croire. On doit donc attribuer l'impression continue de très forte chaleur, qu'on éprouve dans cette magnifique excavation, au contraste, toujours très marqué, entre l'état de l'atmosphère au dehors et son état au dedans, où aucune espèce d'agitation ou d'action des vents ne se fait sentir et ne soulage instantanément le patient, comme il arrive d'ordinaire à l'air libre.

Pendant qu'on opérait dans le temple, je soignais ma goutte et mettais en ordre mes notes depuis Ouady-Halfa. J'en fus distrait par une rixe entre un des mariniers de la barque qui portait la cuisine, et son réis, espèce de niais qui se laisse dominer par ses gens : j'envoyai le drogman ^Boutros aux informations, et, sur son rapport, une bastonnade fut administrée au mutin par un de nos caouas, avec menace de le chasser à la première plainte que l'on porterait encore contre lui.

Nos jeunes gens rentreront dans l'état où l'on sort d'un bain arabe, tous en sueur, mais rapportant les premiers croquis des superbes bas-reliefs historiques de la grande salle du grand temple.

4 janvier. — La seconde division, composée do MM. Ducliesnc, Bcrtin et L'hôte, la goutte ne me permettant pas encore de marcher, est entrée dans le temple sur les neuf

heures et demie et en est sortie à onze lieures et demie. Le thermomètre marquait un ou deux degrés de moins que la veille. Après midi, la première division est allée passer la fournaise et a continué le travail de la veille. J'ai employé mon temps à extraire des notes pour mon dictionnaire hiéroglyphique, et à entendre les doléances de l'excellent professeur Raddi, auquel on a joué un tour mortel pour un naturaliste aussi zélé que lui. Il avait couru, pendant que nous étions à Ouady-Halfa, tous les environs de la cataracte, en choisissant de beaux et gros échantillons de toutes les roches qui la forment; ne consultant que son zèle, il avait porté lui-même assez loin ses lourdes richesses, et en avait rempli une grande couffe choisie à cet efïet. Il chargea donc un de ses mariniers de transporter la couffe à sa barque, mais le malencontreux Barabra, trouvant bientôt que le fardeau était trop pesant, se mit à l'alléger considérablement en jetant les plus gros et les plus beaux échantillons, justement ceux qui avaient coûté tant de sueur au naturaliste, et dont la possession le flattait le plus. Ce n'est qu'aujourd'hui, en voulant classer ses roches, qu'il s'est aperçu de l'énorme déficit. Le Barabra, accablé de reproches, a toujours soutenu qu'on trouvait des pierres par toute la Nubie, et qu'il ne valait pas la peine de tant crier pour cela.

5 Janvier. — Je me suis levé encore avec la goutte au genou et une douleur vague sur le côté externe du pied gauche. J'ai donc gardé le lit, mais, pour employer le temps, j'ai fait prendre, aussi bien qu'il a été possible, dans le grand temple, une empreinte en papier de la grande stèle sculptée sur un massif élevé entre le troisième et le quatrième colosse de la rangée de droite, vers le sécos. On m'apporta les sept premières lignes dont je fis une copie, en laissant en lacune les caractères indécis, pour les prendre moi-même sur l'original, lorsque mes jambes me permettront d'entrer dans le temple. Ce monument est d'autant plus curieux qu'il contient un décret du dieu Phtha en

l'honneur de son fils bien aimé, Rhamsès le Grand. Nos jeunes gens continuèrent leurs dessins des bas-reliefs historiques.

6 janvier. — Ma goutte étant considérablement calmée, je fis le projet d'entrer enfin dans le grand temple et de revoir cette merveilleuse excavation. Il fallait songer à relever surtout les légendes hiéroglyphiques, explicatives des bas-reliefs historiques que l'on dessinait avec toutes les couleurs. Je sortis donc à deux heures après midi, et je fis, soutenu par Mohammed et le caouas Ahmed- Aga, le chemin pénible qui séparait ma dahabiéh de l'entrée du grand temple. Je me reposai quelques instants, pour laisser passer ma sueur, au pied du grand colosse de gauche : après quoi, me déshabillant presque entièrement, et ne gardant qu'un caleçon, la chemise et mes bas de laine, je descendis dans la fournaise dont l'extrême chaleur surprend toujours dans les premiers moments, mais, la transpiration s'établissant bientôt et la sueur ruisselant de tous les membres, on se sent plus à l'aise. Je commençai alors mon exploration. Après avoir vérifié et corrigé, en me servant souvent d'une échelle, les inscriptions des bas-reliefs de droite, copiées par Rosellini, je commençai le relevé de celles de gauche, et débutai par la grande inscription du tableau dans lequel on annonce à Rhamsès que les ennemis attaquent ses lignes et que son char de bataille est préparé. Je vérifiai ensuite plusieurs points douteux dans les dessins des bas-reliefs, et sortis du temple à quatre heures et quart. J'eus soin de me couvrir avec excès, et c'est le mot, lorsqu'on charge son corps d'une chemise, deux gilets de flanelle, une redingote croisée, un bernons et un ample manteau de drap, sans compter une ceinture arabe sur la redingote et de bons pantalons de drap par-dessous. Aussi, je fis le trajet du temple à la barque sans ressentir la moindre atteinte d'un vent du nord très violent et glacé qui soufflait dans ce moment-là. Je restai étendu sur ma couchette pendant deux heures, suant à bénédiction,

UiBL. ÙGYPT., T. NXXI. 13

ce qui, j'espère, me délivrera pour quelque temps de mes douleurs de goutte.

7 janvier. — J'ai continué la copie du décret de Plitlia, d'après les frappés en papier qu'on m'apportait du temple. Après le coucher du soleil, je suis allé copier les légendes de plusieurs stèles en l'honneur de Rhamsès le Grand, qui sont sculptées sur les rochers au nord du temple d'Hatlior.

Pendant la soirée, au moment où je faisais une partie d'échecs', on introduisit sous notre tente un Nubien d'une magnifique figure, coiffé comme les Pharaons dans certains bas-reliefs, la chevelure divisée en une infinité de mèches, contournées en tire-bouchon et formant une sorte de perruque d'un galbe exactement pareil à celui des coiffures égyptiennes antiques. Ses traits, pleins de douceur et de noblesse, rappelaient ceux des Rhamsès sur les monuments voisins. Vêtu d'une longue robe bleue recouverte d'un manteau blanc, ce Barabra, natif de l'île d'Argo près de Dongola, n'avait point de barbe et nous parut fort jeune. C'était un rhapsode : aussi tenait-il à la main une lyre de forme parfaitement antique, ft==n et dont la caisse sonore ressemblait à la carapace j|((l|(| tle tortue, dont il est dit que Thoth-Hermès com- (|||jlll posa la première lyre inventée. Le nouvel Orphée bM» s'assit au milieu de nous, et on l'invita à nous don- ^^y ner des preuves de son talent. Dès qu'il eut accordé son instrument, il joua quelques airs sauvages et d'une mesure très vive. Ensuite il chanta, en s'accompagnant de sa lyre, un long récit versifié des campagnes d'Ismaïl-Pacha et d'Ibrahim-Pacha dans le Sennâar, à Chagui et dans le Kordofan. Plusieurs strophes décrivaient le passage des barques canonnières franchissant la deuxième cataracte (chose inouïe), tirées par les braves du Nizam-Gedid. Venait ensuite la nomenclature des chefs, de

1. Le petit damier en carton, fait par « l'Égyptien » pendant le voyage sur mer et dédié à Amon-Ra, existe encore.

tous les officiers du Pacha, comme dans la revue de V Iliade. Il n'oublia point surtout de nommer les officiers européens de l'expédition, et consacra une strophe au féroce Mohammed- Bey-Defterdar, qui a fait couper douze cents têtes au Sennâar pour venger la mort tragique d'Ismaïl. Il termina la séance en improvisant une longue chanson en mon honneur, où il disait que j'étais venu du pays de Roum (rEurupe^ :

^n-Xll JM— !l j.« (^U (( Tu viens de la grande cataracte,

^u»-!! l]:>% j-« » de nos pays si lointains,

jrv.Jsjl ù^J''£^ ^'j^ " dans le grand galion,

-^r'^' Jrr' ^^ " sous la grande montagne,

jiivjl LJIj\^ » toi notre grand général,

^^vjl J\A^ ^2 j )) envoyé par un puissant monarque.

J^,.M^)I J^ ^^ ^Jj 1) Il a aborde sous la montagne d'Ib-

[samboul, j^^J] jj? ^^ » revùtu d'une pelisse de Sammour,

ju^a!I j\t ^j"^ » ceint d'un châle de cachemire,

jxfj\ Ulji>- » notre grand général,

^njCjl Ù'LL- J5j » mandataire d'un puissant monar-

[quc », etc.

Ayant compris, pendant son improvisation, que le docteur Ricci, notre hakim, était près de lui appuyé contre une malle verte, le poète lui adressa sur-le-champ ce couplet :

■^}r^ (î *' O grand médecin, jxfj\ ^j-y:.^ w-^ )» assis prés du la grande malle!

ju<jl ^l* d}^.«\ » prends la grande clef,

jvij! Jja^ ^*l » ouvre la grande malle

j\tir Ji^^'^ «Sli» » et tires-en pour moi un grand bak- *^ [schis. »

Enfin, au moment où, sur mon ordre, notre drogman ouvrit sa cassette pour y prendre le talari de bakschis que nous voulions donner au poète, il s'écria :

jrviCjl c^s^j ^ « 0 grand drogman

>iul rA.^« vfi— U )) qui tiens la clef du chef,

jtiol Jj-UiJ» ^1 )) ouvre la grande malle,

ju5jI ^j-Ij vIjU^ » et, par la vie et la tête de ton chef,

S , ^-^îT /C-l^' >' donne-moi un bakschis considéra-

[blc. ))

ct:--^ <5

L'improvisateur nubien se retira fort content de sa séance, et nous allâmes nous coucher, rassasiés de louanges et des parfums exhalés de la perruque de notre nouveau barde.

Sjanmer. — J'ai continué la copie du décret de Phtlia, sur les empreintes en papier portées du grand temple. Un Nubien est venu nous offrir une jeune gazelle, qu'il avait forcée à la course dans les montagnes voisines de Ouady- Halfa; nous en avons fait l'emplette pour vingt piastres. Le petit animal est fort doux, mais encore un peu farouche; (h'.ns peu de jours il sera familiarisé avec le bruit et les embarras de la dahabiéh.

0 janvier. — J'ai terminé la copie du décret de Phtha, d'après les empreintes qui, étant mal prises par Abd-el- Ouahed, malgré l'intelligence remarquable de ce jeune Barabra do l^liike, et chargées de stuc colorié, m'ont contraint de laisser beaucoup de lacunes. Le soir, à une heure et demie,

je suis entré dans le grand temple avec les précautions ordinaires; je n'ai pas trouvé que la chaleur fût plus étouffante qu'à l'ordinaire. Je crois que ces salles, que l'on peut considérer, dans l'état actuel, comme souterraines, restent presque constamment au même degré de température, et que, ni le séjour que nous y faisions, ni le grand nombre de bougies et de lampes que nous y tenons allumées, n'influent que fort peu sur l'état de l'atmosphère du temple. J'y travaillai jusques à quatre heures et quart; je fus forcé par épuisement de sortir au plus vite. Je copiai quinze colonnes de l'inscription du grand bas-relief de la paroi de droite, je collationnai les six premières lignes du décret de Phtha sur l'original encore en fort bon état. Je rentrai dans la dahabiéh, chargé d'habillements, et, après avoir sué deux heures, je me trouvai soulagé de quelques ressentiments de goutte, éprouvés au genou droit et au pied gauche avant d'entrer dans le grand temple. On a continué les dessins de la paroi de droite.

10 janvier. — Je suis monté, dans la matinée, sur la barque de nos caouas, et j'ai ordonné au réis de nous conduire, en remontant le Nil à la corde, jusques au pied de la montagne d'Ibsamboul, afin d'examiner toute la partie du rocher dont le fleuve baigne et mine la base. J'avais remarqué, en revenant de Ouady-Halfa, plusieurs stèles sculptées sur cette partie de la montagne, mais à une hauteur telle, qu'il était physiquement impossible d'y atteindre pour les dessiner, parce que le rocher est à pic sur le Nil et n'ofïre aucune anfractuosité dont on puisse profiter pour l'escalader. J'avais calculé juste en prenant le parti d'aller, sur le fleuve, me placer en face des stèles, car je pus, sans beaucoup de peine, en copier les curieuses inscriptions à l'aide d'une grande lunette et d'une petite. Ces stèles sont des monuments qui rappellent divers hommages de princes éthiopiens et de chefs nubiens à Rliamsès le Grand ou à l'un de ses successeurs, Ménephtha IV. Sur les trois heures, je me suis rendu devant le grand temple, pour faire la notice descriptive de

toute la façade extérieure, dont je copiai les inscriptions.

11 janvier. — J'ai employé la journée à remettre au net les inscriptions des tableaux historiques, afin qu'on les place sur les dessins auxquels elles appartiennent, sans commettre toutes les erreurs et les travestissements si multipliés qui se trouvent dans les dessins déjà connus.

J'ai aussi continué la notice du grand temple. Le vent du nord était aujourd'hui d'une violence extraordinaire. Un courrier est arrivé du Caire; il a porté des lettres pour les Toscans et rien à mon adresse. Le soir, promenade sur les rochers, au bord du Nil.

12 janvier. — J'ai employé la matinée à écrire à mon frère, à Violi, et continué, d'après les empreintes, à prendre le canevas de la seconde partie de la légende des bas-reliefs de la paroi droite du temple.

13 janvier. — Une heure après mon déjeuner (la bavaroise nubienne), je suis entré dans le grand temple, où j'ai extraordinairement sué, mais sans éprouver aucune gêne dans la respiration, ni beaucoup de lassitude dans les articulations : j'ai collationné sur l'original une petite portion des légendes de la paroi de droite, et vingt-six lignes de la grande stèle contenant le décret de Phtha. Ce travail étant terminé, j'ai regagné la barque après plus de trois heures de fatigue dans cette atmosphère embrasée ; et cependant je me sentais mieux en sortant qu'au moment où je m'étais glissé dans le temple. Le vent du nord soufflant avec violence a produit, à ma sortie, une impression fort douloureuse sur mes yeux et mes dents. Je me suis à l'instant couvert la face avec mon manteau, et, guidé par Soliman, j'ai gagné la dahabiéh en trébuchant à chaque pas sur la pente sablonneuse et mouvante qui sépare le temple du rivage où nos barques sont amarrées. Après mon dîner et ma sieste, j'ai mis un peu d'ordre dans mes notices des monuments de Nubie.

14 janvier. — Je me suis levé de fort bonne heure. Sur

une indication d'Angelelli et de Salvador Cherubini, j'ai gravi la montagne sablonneuse au nord du temple d'Hathor, pour aller examiner des inscriptions gravées sur le rocher, à une fort grande hauteur au-dessus du Nil. J'ai copié deux inscriptions onomastiques, c'est-à-dire ne contenant que les noms et titres de deux basilicogrammates qui, en passant par ces rochers, avaient cru devoir y faire sculpter leur légende commençant par ;^; a fait par » (fecit), comme toutes les inscriptions de ce genre. Quelques tailles, la disposition du rocher et ces inscriptions me firent présumer que le sable accumulé sur cette petite plate-forme pouvait caclier quelque spéos : nous y fîmes travailler six Nubiens, qui, malgré leurs efforts et la vertu de la chanson Daïm-allah-Daïm-allah, ne trouvèrent absolument que le roc dans sa pureté primitive. Je rentrai pour déjeuner dans la dahabiéh ; après quoi, je me rendis au grand temple, où j'entrai pour faire la notice de tous les bas-reliefs qui décorent les huit piliers delà grande salle. Je sortis après deux heures et demie de travail sans éprouver de sensation à l'air extérieur, parce qu'aucun vent ne soufflait dans cet instantlà. Après mon dîner, j'ai écrit à MM. Drovetti, Lavison et Acerbi, sous la date du 12.

15 janvier. — Ce matin, le Nubien qui nous a vendu la gazelle a voulu nous céder un crocodile qu'il avait tué d'un coup de fusil qui frappa sur la nuque; nous avons refusé l'acquisition, parce qu'il avait vidé l'animal et jeté les os et la chair. Ce crocodile, d'environ six pieds, était vert éteint, et chaque écaille paraissait sillonnée de raies noires disposées en rosette; le dessous du ventre tirait sur le jaune. Il présentait absolument tous les détails de couleur que les Égyptiens donnaient à son image cmi)loyée dans les inscriptions hiéroglyphiques. Je suis ensuite allé dans le grand temple, où j'ai travaillé à la notice des bas-reliefs des deux salles latérales du côté du sud. J'ai relevé les sujets qui décorent les piliers de la seconde salle. La chaleur ne m'a

200 LKTTRES ET JOURNAUX

point paru plus intense que les autres jours, quoiqu'on ait tenu constamment dans le temple des chandelles allumées et des lampes, sans compter la consommation d'air d'une douzaine de travailleurs ou de domestiques. J'ai seulement observé que, dans les salles latérales, on sue bien plus abondamment que dans la grande et les deux autres sur l'axe du temple. Après dîner, j'ai vérifié et copié les inscriptions de quelques stèles au nord du temple d'Hathor. Dans la soirée, promenade du côté du grand temple : l'effet des colosses par le clair de lune est admirable.

16 janvier. — Je me suis levé de très bonne heure pour terminer quelques lettres. Aussitôt que M. Bertin, qui était entré dans le grand temple pour achever la dernière feuille de la paroi de droite, a été rentré dans sa barque, on a commencé les préparatifs de départ. Tous les dessins des tableaux historiques étant achevés, grâce au courage et au zèle de nos jeunes gens, et ayant moi-même recueilli toutes les notes nécessaires sur le reste de la décoration du temple, notre séjour à Ibsamboul devenait inutile. On a donc démoli l'échafaudage en planches qu'on avait dressé pour soutenir les sables, et les empêcher de nous ensevelir dans le temple pendant que nous y travaillions. Aussitôt la masse s'est précipitée sur la porte du temple et l'a couverte à plus de six pieds au-dessus de la corniche. Des masses de pierre, qui chargeaient le monticule élevé devant les deux colosses du nord, ont suivi les sables et obstruent maintenant l'entrée du temple, qu'on ne pourra dégager désormais qu'avec quatre ou cinq jours de travail. Cela est fâcheux pour les curieux qui nous succéderont, mais ce n'est point notre faute.

Sur les une heure après midi, les barques, bannières déployées, se sont éloignées du rivage aux cris des Nubiens qui entonnaient en chœur la chanson du départ ; arrivé au milieu du fleuve, j'ai examiné pour la dernière fois le temple d'Hathor, dont l'ensemble gagne infiniment à être ▼u à distance, parce qu'on saisit alors la masse entière des

six colosses, d'un travail véritablement fort remarquable. J'ai dit adieu aux énormes statues de la façade du grand temple, dont la masse gigantesque grandit à mesure qu'on s'éloigne. Je n'ai pu me défendre d'un sentiment de tristesse en quittant ainsi pour toujours, selon toute apparence, ce beau monument, le premier temple dont je m'éloigne pour ne plus le revoir.

Le vent du nord étant fort léger aujourd'hui, nous avons descendu le fleuve assez rapidement. La rive droite et la rive gauche, au-dessous d'Ibsamboul, présentent un même aspect de désolation : quelques petites bandes de terre, cultivées en dourra, haricots ou ricin, se montrent çà et là sur le bord du Nil, dans lequel le sable jaune doré arrive de toute part, après avoir enseveli des monticules de grès dont les pointes noircies s'élèvent de loin en loin et annoncent le désert dans toute son horreur.

Un crocodile fort long était endormi sur un îlot près duquel ma barque a passé. Le docteur Ricci a envoyé un coup de fusil au monstre, dans le moment même où il rentrait dans le fleuve : la balle a certainement atteint son but, car le crocodile a fait deux ou trois mouvements convulsifs avant de disparaître, mais, n'étant pas mortellement blessé, il n'a plus reparu à la surface de l'eau.

Un peu plus loin, en tournant le coude que le Nil fait à l'est, on m'a annoncé un courrier; une barque a été le prendre sur la rive orientale, et l'a conduit à mon bord. Il m'apportait une lettre de mon frère, venue par M. Darcet fils, laissée à Assouan par Pariset, et ({ue Mansour, notre factotum à la première cataracte, m'envoyait avec des lettres de Msarra et de Lenormand. La nuit étant venue, on s'est arrêté sur la rive droite, à Névé, un peu plus bas que Fourgoundi, pour dîner sur le rivage et au clair de la lune.

On a continué la route jusques vers une heure du matin, par le plus beau clair de lune imaginable.

17 janvier. — Au lever du soleil, on se trouvait eu vue

QVIbrîm >0',1, la Priinis des géographes anciens, la dernière }30sition bien connue par eux en Nubie, et passé laquelle il ne parait point que la domination des Ptolémées et des empereurs ait eu quelque consistance. Ibrîm est intéressant par son aspect sauvage. C'est une montagne assez élevée, coupée à pic sur le fleuve qui en ronge la base; au sommet, paraissent encore les ruines d'une forteresse très étendue, bâtie par le sultan Sélim, qui, après avoir conquis le pays, y avait établi une espèce de garnison-colonie, composée d'Arnautcs. Ce fort a été l'un des derniers refuges des Mamlouks. Le Pacha actuel les y a assiégés et forcés. Depuis cette époque la forteresse fut abandonnée et n'est plus qu'un monceau de raines.

Dans le flanc de la roche d'Ibrim existent quatre petits spéos d'un assez grand intérêt, puisqu'ils remontent aux règnes des rois Thouthmosis II et Thouthmosis III, de son fils Aménôthph II et de Rhamsès le Grand; ils ont été creusés par des princes, l'un d'eux Éthiopien, gouverneurs du pays, et qui semblent rappeler les honneurs rendus à ces Pharaons lors de leur passage à Ibrîm. Le premier de ces spéos est ce que j'ai vu de plus ancien en Nubie; on n'arrive à ces excavations qu'en barque, et on n'entre dans la plupart qu'au moyen d'échelles. Muni de cet engin, je les visitai avec soin. Le bas du rocher nous laissant assez de place pour organiser notre table (un cafas), nous y dînâmes de fort bon appétit. On s'embarqua immédiatement après pour continuer le voyage.

Sur les quatre heures, avant d'arriver à l'île d'Artiga, nous aperçûmes sur une grande île de sable un fort grand crocodile, endormi au soleil. Nous remontâmes le courant pour débarquer le docteur Ricci et M. L'hôte, qui, armés de leur fusil, se dirigèrent avec précaution vers le monstre, mais il se jeta bientôt dans le Nil, averti par les cris des oies qui l'environnaient, et qui s'enfuirent à l'approche de nos chas-

seurs. Mes Nubiens assurent (juc ces oiseaux servent de sentinelles et d'espions aux crocodiles.

Ainsi déçus, pour la vingtième fois, du doux espoir de manger une giillade de crocodile, nous continuâmes de descendre le fleuve, et nos mariniers se firent un point d'honneur de rattraper les autres barques déjà avancées pendant la chasse de l'amphibie.

Il s'établit aussitôt un combat de vitesse entre la dahabiéh et les barques. Dès que celles-ci s'aperçurent du dessein de les dépasser, les coups de rames, les cris des mariniers, les épigrammes qu'ils se lançaient, les uns en arabe, les autres en barabra, tout cela produisit un vacarme capable de troubler au loin le repos de tous les habitants du désert. Mais ce bruit avait cela de bon que nous avancions avec rapidité. La nuit étant venue, on poursuivit la route, parce que je voulais arriver à Derri ce jour-là même. La lune nous prêtait sa lumière, et en Nubie on voyait certainement aussi bien à huit heures du soir qu'on y avait vu, ce jour-là même, à Paris, en plein midi. Les mariniers continuaient de ramer avec ardeur et le réis Douchi les soutenait en chantant diverses chansons, dont l'équipage répétait en chœur le refrain. En voici une, dont l'air est assez vif et ne manque pas d'un certain agrément :

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etc.

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etc.

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Cette chanson, fort en vogue parmi les mariniers d'Egypte et de Nubie, compte autant de couplets que Timagination de ceux qui la chantent peut en inventer sur chacune des villes et des villages de ces deux contrées : c'est la chanson aux mille couplets. On la termine ordinairement par la strophe sur le pays natal du réis de la barque, et on y amène son éloge le plus adroitement qu'on peut.

On arriva à Derri, ,$;:>, sur les sept heures et demie du soir. La table fut établie sur le rivage, au pied des magnifiques palmiers dont il est parsemé et qui, s'élevant de cinquante à soixante pieds de hauteur, sont les plus beaux que j'aie encore eu Foccasion de voir pendant mon voyage. La lune

répandait une grande clarté, et nous soupâmes fort gaiement, entourés des habitants de Derri que la curiosité attirait autour de nous, à cette heure vraiment indue pour le pays, car, après le café, j'allai me promener dans la ville et ne rencontrai personne dans les rues, si l'on peut donner ce nom à l'intervalle, souvent planté, qui sépare les maisons et leurs enclos les uns des autres. Çà et là sont de superbes sycomores de la plus belle venue et couverts d'un feuillage touffu, sous lequel on trouve un ombrage délicieux pendant la chaleur du jour. Le plus beau existe près de la maison du cachef . Un groupe de ces grands arbres décore la grande place, sur un côté de laquelle est la mosquée bâtie en briques de couleur. En face existe un petit édifice nommé Sébil J^^, et destiné à recevoir les djellabis (marchands en caravane) qui arrivent du Sennàar ou du Soudan. C'est une construction carrée à arcades, ce qui lui donne tout à fait l'air d'un four à double bouche; il est d'ailleurs crépi à chaux blanche. J'aperçus en passant, dans ma promenade nocturne, et à la lueur du feu qui éclairait l'intérieur de ces deux fours, plusieurs djellabis couchés pêle-mêle avec leurs esclaves noirs des deux sexes, qu'ils amenaient du Bournou ou du Khordofan. C'était un spectacle dont j'essayerais vainement de donner une idée.

Revenu près de nos barques et m'étant assis seul sur le bord du Nil au pied d'un palmier, je fus bientôt accosté par trois Derriens, vêtus d'une ample robe de toile blanche, à chevelure nattée, lesquels s'accroupirent autour de moi sur leurs talons, un grand bâton blanc reposant sur leurs épaules. Ils gardèrent pendant un bon quart d'heure un silence parfait : c'était une politesse. Enfin, le plus huppé se hasarda de me demander si je voulais acheter de l'eau-de-vie (arcuji) : ayant su que c'était de l'eau-de-vie de dattes, je répondis que je n'en avais pas besoin. La conversation étant ainsi engagée, j'interrogeai le Nubien sur le nombre des i:)almiers

206 LETTRES ET .lOUHNAUX

que l'on comptait dans le canton; il m'assura qu'il yen existait 700.000 (sauf exagération), et que chaque pied, productif ou non, vert ou sec, payait 25 paras d'imposition annuelle au Pacha. Je savais qu'en Egypte cet impôt-là montait jusques à 65 paras pour les petits et 80 pour les grands palmiers, productifs ou non. Je demandai la raison de cotte différence, qui m'étonna, puisque les palmiers do Nubie me semblaient plus beaux et plus grands que ceux d'Egypte, et les dattes beaucoup meilleures. On me répondit qu'en Nubie la grande masse des palmiers se composait de pieds mâles, et que, les palmiers femelles ou dattiers étant moins nombreux proportionnellement qu'au-dessous des cataractes, le gouvernement avait eu égard à cette circonstance; toutefois les 25 paras par pied suffisent pour ruiner le pays et tenir les habitants dans la misère, parce qu'ici comme en Egypte, après avoir perçu l'impôt sur l'arbre, les agents du gouvernement fixent eux-mêmes le prix des dattes.

18 janvier. — On se rendit de très bon matin au temple creusé dans la montagne, à l'est, et à quelques pas des maisons de la ville. Ce temple a été dédié à Amon-Ra et à Phré par Rhamsès le Grand. Le travail ne vaut pas celui d'Ibsamboul ; quelques bas- reliefs mêmes ne paraissent qu'ébauchés. Cela vient de ce qu'on les avait d'abord sculptés sur une couche de stuc étendue sur les parois de roche, et de ce que, le stuc étant tombé, il ne reste plus sur la pierre que les portions les plus fouillées par le ciseau.

Nous dînâmes dans la grande salle du temple, sur les quatre heures et demie. Notre travail étant terminé, nous regagnâmes nos barques et nous dîmes adieu à la capitale de la Nubie, grand village de deux cents maisons, mais plus agréable et plus propre que beaucoup de villes d'Egypte, parce que les rues sont spacieuses, et surtout parce que les maisons sont entourées de petites plantations de palmiers, de santh et de quelques sycomores; sur les huit heures, nous

abordâmes sur hi rive gauche près du temple d'Amada.

19 janvier. — Toute cette journée a été emploj'ée à dessiner et à copier les bas-reliefs du temple d'Amada, charmant édifice fondé par Thouthmosis III (Mœris), continué par son fils Aménôtliph II, et terminé par Thouthmosis IV, La sculpture en est d'un très beau style; les dédicaces des architraves sont, en particulier, du fini le plus précieux. Les couleurs des bas-reliefs ont résisté au temps, malgré le misérable emplàtrage dont les Coptes les ont tous recouverts pour en faire une église. J'ai été obligé, pour les dessins de plusieurs bas-reliefs dont je désirais avoir des copies en entier, de faire sauter à coups de marteau le stuc portant de mauvaises peintures représentant des saints, et qui recouvraient les sculptures égyptiennes. Cette espèce de réaction païenne avait cela de particulier qu'ordonnée par un chrétien, elle était exécutée par des musulmans au profit de l'idolâtrie.

20 janvier. — J'ai terminé la notice et la copie des basreliefs les plus intéressants du temple d'Amada. A deux heures après midi, nous avons quitté le rivage et descendu le Nil par un très beau temps. Vers les cinq heures, on aperçut devant nous une grande cange à la voile. Les lunettes braquées, on s'accorda à dire que cette embarcation, dont les voiles étaient neuves (chose rare en Nubie), portait un pavillon blanc ; les conjectures marchaient, mais, vu déplus près, le pavillon français se changea en pavillon anglais, et nous ne doutâmes plus que cette barque ne portât lord Prudhoe, qui, d'après les caquets de Derri, avait, dit-on, passé la première cataracte et se rendait au Sennàar. C'était en effet lui-même qui, apercevant mon escadre, fit aborder sa cange à Qorosko et y attendit notre arrivée, présumant bien que nous serions cliarmés de passer quelques iieures ensem])lc.

Bientôt ma dahal)i('li fut amarrée à coté de la sienne. Il vint au-devant de nous sur le rivage, avec le nuijur i'elix,

208 LETTRES ET JOURNAU}^

son compagnon de voyage. Nous entrâmes dans sa barque, où nous causâmes nouvelles et antiquités jusques à minuit passé. Il fut enchanté de nos portefeuilles, et ces Messieurs nous donnèrent des indications sur plusieurs points de Tlièbes à visiter soigneusement. Je leur fis mes adieux avec quelque peine, ne voyant pas sans émotion partir pour un voyage si périlleux un homme qui, jouissant d'une immense fortune, porte un cœur assez élevé pour se jeter dans une entreprise dangereuse, mais utile pour la science, celle de visiter le Sennâar et l'Abyssinie dans une saison aussi avancée.

21 janvier. — De très bonne heure on se sépara, lord Prudhoe allant au sud et nous vers le nord, peut-être pour ne plus nous revoir ! Le ciel était couvert de nuages blancs et il faisait une chaleur lourde et étouffante : c'est à cela que j'attribue la rencontre que nous finies successivement de six crocodiles dormant paisiblement sur le rivage. Les cinq premiers étaient fort jeunes, mais le dernier, établi, comme tous les doyens de l'espèce, sur une petite île sablonneuse au milieu du fleuve, avait certainement de douze à quinze pieds de longueur. Je l'ai vu de fort près, et je fus saisi d'un mouvement d'horreur lorsque cette masse, d'abord inerte, s'élevant sur ses jDieds, dressant la tête et voûtant le dos, se mit en mouvement pour se jeter dans le fleuve. Les balles qu'on lui envoya frappèrent sa cuirasse, rebondirent, allèrent se perdre à vingt pas de là dans le Nil. On aborda le soir à Béréda pour souper et dormir ; la nuit a été extrêmement froide.

22 janvier. — Partis de très bonne heure, nous avons assez bien cheminé jusques vers dix heures et demie, qu'un vent du nord très violent s'est levé tout à coup, a changé le Nil d'abord si paisible en une petite mer furieuse, et nous a contraints d'amarrer sur la rive gauche, un peu au-dessous, et vis-à-vis de quelques cahutes portant le nom de Sialé. M'étant assis sur la rive, à l'ombre d'un bouquet de

santh, pour voir si toutes nos barques abordaient heureusement, j'ai aperçu au nord-est, vers les montagnes de Méharraqa, une trombe qui, se formant tout à coup, a parcouru le désert en élevant dans les airs un immense nuage de sables.

CHAMPOLLION A CHAMPOLLION-FIGEAC

Ibsamboul, 12 janvier 1829,

J'ai revu les colosses qui annoncent si dign(3ment la plus magnifique excavation de la Nubie'. Ils m'ont paru aussi beaux de travail que la première fois, et je regrette de n'être point muni de quelque lampe merveilleuse pour les transporter au milieu de la place Louis XV, afin d'écraser ainsi d'un seul coup tous les détracteurs de l'art égyptien. Tout

1. « Pour se l'aire une idée quelque peu exacte des innombrables détails de cet hypogée, force est d'allumer un grand nombre de bougies, qu'on réunit en faisceaux au bout de longues perches, et qu'on applique ainsi aux parties qu'on examine. L'air ne se renouvelant pas dans cette obscure demeure, on risquerait d'étouffer par la fumée, en allumant des torches ou des feux de paille. Il faut donc renoncera l'effet que devrait produire cette longue enfilade de pièces qui s'abaissent et se rétrécissent jusqu'au mystérieux sanctuaire. Au lieu de cette impression d'ensemble, on erre en tâtonnant dans ces galeries silencieuses ; on démêle successivement les traits fantastiques de ces figures qui en tapissent les parois comme des hôtes de la nuit; on compte vingt chambres, à droite, à gauche, dans tous les sens, et l'on s'étonne d'en trouver encore. Partout se déroulent et se renouvellent les formes du uiythe éternel, comme les flots d'une mer sans limites. Nulle part l'expression n'en est à la fois plus monotone et plus grandiose ; et quand enfin l'on s'arrête devant les quatre statues assises qui garnissent le fond du sanctuaire, quand on a pu supporter sans frémir le regard immobile et fixe de ce muet sénat,

on se demande si la grotte ne vous garde pas d'autres secrets »

(Fr. Lenormant, Esquisse de (a Basse-NubU\ Extrait de la Reçue française, t. XII).

. UlDL. li(iYl'T., T. XXXI. 14

est colossal ici, sans en excepter les travaux que nous avons entrepris, dont le résultat aura quelque droit à l'attention publique. Tous ceux qui connaissent la localité savent quelles difficultés on a à vaincre pour dessiner un seul hiéroglyphe dans le grand temple.

C'est le l'^'" de ce mois que j'ai quitté Oaady-HaJfa et la seconde cataracte. Nous couchâmes à Gharbi-Serré, et le lendemain, vers midi, j'abordai sur la rive droite du Nil, pour étudier les excavations de Maschaldt, un peu au midi du temple de Thotli à Gliébel-Addéh, dont je t'ai parlé dans ma dernière lettre; il fallut gravir un rocher presque à pic sur le Nil, pour arriver à une petite chambre creusée dans la montagne, et ornée de sculptures fort endommagées. Je suis parvenu cependant à reconnaître que c'était une chapelle dédiée à la déesse Anoukis (Vesta) et aux autres dieux protecteurs de la Nubie, par un prince éthiopien, nommé Pocri, lequel, étant gouverneur de la Nubie sous le règne de Rhamsès le Grand, supplie la déesse de faire que ce conquérant foule les Libyens et les nomades sous ses sandales, à toujours.

Le 3 au matin, nous avons amarré nos vaisseaux devant le temple d'Hatlior à Ibsamboul; je t'ai déjà donné une note sur ce joli temple. J'ajouterai qu'à sa droite on a sculpté, sur le rocher, un fort grand tableau, dans lequel un

autre pruice éthiopien 1^^^ coTTen-ci-R-^oTig Kd.g^,

nommé |tl(j Satméi, présente au roi Rhamsès le Grand l'emblème de la victoire (cet emijlèmo est l'insigne ordinaire des pri/ices ou des,/z/.s de rois) avec la légende suivante en beaux caractères hiéroglyphiques : Le Royal fils d'Ethiopie a dit : Ton père Amon-Ra t'a doté, ô Rhamsès! d'une aie stable et pure : qu'il t'accorde de lo/iys jours pour gouverne/' le monde, et pour contenir les Libyens, à toujours.

Il paraît donc que, de temps en temps, les nomades d'Afrique inquiétaient les paisibles cultivateurs de la vallée

dv Nil. Il est fort remurquable, du reste, que je n'aie trouvé jusques ici sur les monuments de la Nubie que des noms de princes éthiopiens et nubiens, comme gouverneurs du pays, sous le règne môme de Rliamsès le Grand et de sa dynastie. Il paraît que la Nubie était tellement liée à l'Egypte, que les rois se liaient complètement aux hommes du pays, même pour le commandement dos troupes. Je puis citer en exemple une stèle encore sculptée sur les rochers d'Ibsamboul, et dans laquelle un nommé Mai, commandant des troupes du Roi

en Nubie, j^\] ^^^=Zj, ^ , et né datis la contrée de

Ouaou jp Up r^^ (l'un des cantons de la Nubie), chante les louanges du Pharaon Athothéi II (feu Mandouéi T"''), le quatrième successeur de Rhamsès le Grand, d'une manière très emphatique; il résulte aussi de plusieurs autres stèles que divers princes éthiopiens furent employés en Nubie par le héros de l'Egypte.

Le 3 au soir, commencèrent nos travaux à Ibsamboul. Il s'agissait d'exploiter le grand temple, encore vierge, et c'est le mot, car le peu (jue Belzoni et Gau ont publié des basreliefs intérieurs ressemble bien mal aux originaux : tout y est méconnaissable, dessin et couleur. Nous avons formé l'entreprise d'avoir les dessins en <jrand et coloriés de tous les bas-reliefs (jui décorent la grande salle du temple, les autres pièces n'offrant que des sujets religieux. VX lorsque l'on saura que la chaleur qu'on éprouve dans ce tcm|)le, aujourd'hui souterrain (parce ciue les sables en ont presque couv(îit la faradc), est comparable à celle d'un bain turc lorlciiiciil cliauHÏ', (|uand on saura qu'il faut y entrer presque 1111, (|iii' le corps iiiissolle perpétuellement d'une sueur ;ihi)ii(l;nil(^ (|iii coulo sur les yeux, dégoutte sur le papier déjà trempé par la chaleiu- humide de cette atmosphère chauffée comme dans un autoclave, on admirera sans doute le courage de nos jeunes gens, qui bravent cette fournaise pendant trois ou ([uatre heures par jour, ne sortent que par épuise-

212 LETTkES ET JOURNAUX

ment, et ne quittent le travail que lorsque leurs jambes refusent de les porter.

Aujourd'hui 12, notre plan est presque accompli. Nous possédons déjà six grands tableaux (bas-reliefs) représentant :

1° Rhamsès le Grand sur son char, les chevaux lancés au grand galop. Il est suivi de trois de ses fils, montés aussi sur des chars de guerre ; il met en fuite une armée assyrienne et assiège une place forte.

2° Le Roi à pied, venant de terrasser un chef ennemi, et en perçant un second d'un coup de lance. Ce groupe est d'un dessin et d'une composition admirables, l'architecte (î-au n'en a donné qu'une caricature, ainsi que du précédent.

3° Le Roi est assis au milieu des chefs de l'armée ; on vient lui annoncer que les ennemis (les Bactriens?) attaquent le front de son armée. On prépare le char du Roi, et des serviteurs modèrent l'ardeur des chevaux, dessinés, ici comme ailleurs, dans la perfection. Plus loin, se voit l'attaque des ennemis, montés sur des chars de guerre et combattant sans ordre une ligne de chars égyptiens méthodiquement rangés. Cette partie du tableau est pleine de mouvement et d'action : c'est comparable à la plus belle bataille peinte sur les vases grecs, que ces tableaux nous rappellent involontairement.

4° Le magnifique tableau représentant le triomphe du Roi et sa rentrée solennelle (à Thèbes, sans doute), debout sur un char superbe, traîné par des chevaux marchant au pas et richement caparaçonnés. Devant le char, deux rangées de prisonniers africains, les uns de race nègre et les autres de race barabra, forment des groupes parfaitement dessinés, pleins d'effet et de mouvement.

5° et 6° Deux grands tableaux, représentant le Roi faisant hommage de captifs de diverses nations aux dieux de Thèbes et à ceux à'IbsambouL

Il reste à terminer le dessin d'un énorme bas-relief occupant presque toute la paroi droite du temple, composition

immense, représentant une ?jataille, un camp entier, la tente du Roi, ses gardes, ses chevaux, les chars, les bagages de l'armée, les jeux et les punitions militaires, etc., etc. Dans trois jours au plus, ce grand dessin sera terminé, mais sans couleurs, parce que l'humidité les a fait disparaître. Il n'en est point ainsi des six tableaux précédemment indiqués ; tout est colorié et copié, jusques dans les plus minces détails, avec un soin religieux. On aura ainsi une idée de la magnificence du costume et des chars des vieux Pharaons, et l'on pourra comprendre alors l'étonnant elîet de ces beaux bas-reliefs peints avec un tel soin. Je voudrais conduire dans le grand temple d'Ibsamboul tous ceux qui refusent de croire à l'élégante richesse que la sculpture peinte ajoute à l'architecture ; dans moins d'un quart d'heure, je réponds qu'ils auraient sué tous leurs préjugés, et que leurs opinions a /viori les quitteraient par tous les pores.

Rosellini et moi, nous nous sommes réservé la partie des légendes hiéroglyphiques, souvent fort étendues, qui accompagnent chaque figure ou chaque groupe dans les bas-reliefs historiques. Nous les copions sur place, ou d'après les empreintes en papier lorsqu'elles sont placées à une grande hauteur; je les collationne plusieurs fois sur l'original, je les mets au net et les donne aussitôt aux dessinateurs, qui, d'avance, ont réservé et tracé les colonnes destinées à les recevoir. J'ai pris la copie entière d'une grande stèle placée entre les deux derniers colosses de gauche, dans l'intérieur du grand temple; elle n'a pas moins de trente-deux lignes. C'est celle dont Iluyot m'avait parlé : ce n'est pas moins qu'un déci'et du dieu Phtlia, en faveur de Rhamsès le Grand, auquel il prodigue les louanges pour ses travaux et ses bienfaits envers l'Egypte; suit la réponse du roi au dieu Phtha en termes tout aussi polis. C'est un monument fort curieux et d'un genre tout à fait particulier.

Voilà où en est uoXtq mémorable campagne d'Ibsamboul : c'est la plus pénible et la plus glorieuse que nous pussions

faire pendant tout le voyage. Français et Toscans ont rivalisé de zèle et de dévouement, et j'espère que, vers le 15, nous mettrons à la voile pour regagner l'Egypte, en chantant victoire. Adieu, mon cher ami, je t'embrasse, ainsi que tous les nôtres. J'ai eu trois jours de goutte en arrivant ici; mais les bains de vapeur que j'ai pris dans le temple m'en ont délivré, pour longtemps je l'espère. Adieu, rappelle-moi au souvenir de ceux qui ne m'ont pas oublié. —

J.-F. Ch.

P. -S. — Mes compliments à M. Arago, auquel je ne commence à pardonner son opposition à notre voyage qu'après mon départ de la seconde cataracte. Fais part de tous nos exploits au Comte d'Hauterive. Il serait bon aussi de tenir M. de la Bouillerie au courant.

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