‹ Lettres de Champollion le jeuneChapitre 31 sur 50 · CHAMPOLLION AU DOCTEUR PARISET · texte numérisé non relu

CHAMPOLLION AU DOCTEUR PARISET

Ibsaniboul, le 16 janvier 1829.

Qu'Ainon rcille sur vous !

Il est donc décidé, mon cher Imouth, que vous verrez et reverrez Thèbes sans moi ! Si j'en crois les caquets de Nubie,

1. Pariset allait partir pour la Nubie, afin d'y rencontrer Charapollion, lorsqu'il reçut l'ordre de son gouvernement de se rendre en Asie Mineure afin d'y étudier le caractère spécial qu'y avaient pris la peste et le choléra. C'est de Tripoli, en Syrie, qu'il écrivit ce qui suit à

Ma'ianwun, chéri d'Ainon, comme il appelait son ami : « Après

septembre, vous partirez pour Paris. Nous, mon ami.

car il y en a entre les deux cataractes tout autant qu'entre le pont d'Austerlitz et celui d'Iéna, vous êtes venu à Tlièbes, avez remonté jusques à Syène, et, au lieu de franchir la cataracte d'Assouan et de venir me joindre, en très peu de jours, vous avez, dit-on, viré de bord sur Thèbes, où vous devez vous arrêter quelques jours. Je n'y serai moi-même que vers le 15 de février. Je renonce donc, et avec peine, je vous jure, à l'espoir de vous y trouver et au plaisir que je m'étais promis, de parcourir cette aînée des villes Royales avec vous, de vous communiquer mes impressions, jouir des vôtres, et nous livrer ensemble devant ses magnificences à cette fièvre d'enthousiasme, la véritable vie de ceux qui ont des yeux pour voir et des ccxîurs pour sentir.

Je vous plains aussi de n'avoir pas admiré Iljsamboul : c'est une boutade du grand Sésostris. Il a changé une montagne en palais, dont la porte est flanquée de quatre magnifiques colosses assis, n'ayant pas moins de soixante-deux pieds de hauteur. La grand salle, soutenue par huit colosses de vingt-cinq à trente pieds, est décorée d'immenses basreliefs, représentant les batailles, les conquêtes et le triomphe du héros. Tous ces tableaux sont peints, et j'en ai des copies en grand et coloriées. Vous verrez au moins cela.

Pour Dieu, où que vous soyez, écrivez-moi un mot à Thèbes et faites-moi part de vos plans et de vos travaux. Vous n'avez sans doute point reru la lettre que je vous ai

cinq ou six mois pour bien étudier les iioiunies du Dolta. Vous ailiiiirez les merveilles de l'ancienne h';/i/pt(\ — nous scrutons les abominations inûnies de l'Ii'ji/ple moderne.— Oh! (ju'il y a loin de l'une à l'autre! — Plus j'y pense, plus je suis étonné de l'antiquité de l'Kgypte, de sa sagesse, de son génie, de son savoir, de sa force. Kt plus je vois, plus je me persuade que l'Kgypte d'aujourd'lnii est placée au milieudes nations comme un type de tout ce qu'il laut redouter et fuir. Kt cela sous uu ciel magnilique et sur une terre qui surabonde de fécondité. L'homme m<uviiie pdi-toitt à 1(1 nature. On dirait qu"// n'a d'esprit (/ue lor.tqne ht iKifiirc lui iiittn(/ue! — O s('ptembn> ! septembre! Arrive, — et conduis-nous près de mon cher Champollion ! »

écrite de Philie au commencement de décembre. Quand je pense que je ne puis parler Egypte avec vous en Egypte même, j'enrage et maudis les circonstances qui vous poussent au nord, tandis que toutes mes affaires sont au midi. Écrivezmoi vite ou je vous dépêche tous les crocodiles de Nubie. Adieu, toujours le tout vôtre,

Maïamoun.

(Reçu le 26 janvier 1829, à Thèbes, lundi, à onze heures du matin. — E. Pariset.)

CHAMPOLLION A CHAMPOLLION-FIGEAC

El-Mélissah (entre Syène et Ombos), 10 février 1829.

Nous jouons de malheur, mon bien cher ami. Depuis notre départ de Syène, à laquelle nous avons dit adieu le 8 de ce mois, nous voici au 10, et nous sommes loin d'avoir franchi la distance qui nous sépare d' Ombos, où l'on se rend d'Osouan en neuf heures par un temps ordinaire ; mais un violent vent du nord souffle sans interruption depuis trois jours, et nous fait pirouetter sur les vagues du Nil, enflé comme une petite mer. Nous avons amarré, à grand'peine, dans le voisinage de Mélissah, où est une carrière de grès sans aucun intérêt; du reste, santé parfaite, bon courage, et nous préparant à dévorer Thèbes et à la digérer, si le morceau n'est pas au-dessus de nos forces. Nous sommes, d'ailleurs, tout regaillardis par le courrier qui nous arriva hier au milieu de nos tribulations maritimes, et qui m'apporta enfin tes lettres de Paris du 26 septembre, des 12 et 25 octobre et du 15 novembre. Voilà, en y ajoutant les deux précédentes, les seules lettres qui me soient parvenues. Je

me réjouis, moi et les miens, de tout ce que tu dis de bon de notre pauvre France, il est bien temps qu'elle respire et c'est une consolation pour nous d'apprendre que les choses marchent bien. Nous avons de tels tableaux sous les yeux, que notre cœur tressaille de joie en songeant que rien de pareil ne se passe en France. Donc, vivat !

Remercie bien notre vénérable M. Dacier pour les bonnes lignes qu'il a bien voulu m'écrire le 26 septembre. J'espère qu'il aura reçu ma lettre de Ouady-Halfa, et qu'il voudra bien pardonner à la vétusté de mes souhaits du jour de l'an, déjà caducs lorsqu'ils lui parviendront; mais la Nubie, et surtout la seconde cataracte, sont loin de Paris, et le cœur seul franchit rapidement de telles distances.

La perte que vient de faire notre ami Dubois m'a sensiblement peiné. Je savais combien sa belle-sœur était une excellente personne, et je m'associe de bien bon cœur à ses regrets. Je lui écrirai de Thèbes, après avoir vu à fond l'Egypte et la Nubie. Tu peux lui dire d'avance que nos Égyptiens feront à l'avenir, dans l'histoire de l'art, une plus belle figure que par le passé; je rapporte une série de dessins de grandes choses, capables de convertir tous les obstinés. — Verrions-nous enfin un obélisque égyptien sur une des places de Paris? Ce serait beau ! h't je suis déjà reconnaissant de ce qu'on n'a pas reculé devant une telle entreprise. Je la crois très praticable, et M. Drovetti donnera là-dessus des renseignements positifs. Je transmettrai à M. Drovetti la lettre que m'a écrite M. de MirbeP, et je suis persuadé qu'on pourra faire quelque cliose avec S. A. le Pacha d'Fgypte, (jui ne recule jamais devant les choses utiles. J'écrirai à M. de Mirbcl aussitôt que j'aurai une ré-

1. Le célèbre botaniste, ami de ChanipoUion-Figeac. Les deux frères avaient fait chez lui, pendant l'été do 1827, la connaissance do Walter Scott : à la suite de cette rencontre, le romancier avait rendu visite à, ((l'Égyptien», et s'était fait expliquer son système de décliitîronient des hiéroglyphes.

ponse de M. Drovetti, qui naturellement peut et doit traiter cette affaire. En attendant, salue M. de Mirbel de ma part et présente mes hommages empressés à Madame.

Ma dernière lettre est d'Ibsamboul ; je dois donc reprendre mon itinéraire à partir de ce beau monument, que nous avons épuisé, au risque de l'être nous-mêmes par les difficultés de son étude.

Nous l'avons quitté le 16 janvier, et le 17, de bonne heure, nous abordâmes au j^ied du rocher d'Ibrim, la Primis des géographes grecs, pour visiter quelques excavations qu'on aperçoit vers le bas de cette énorme masse de grès.

Ces spéos (je donne ce nom aux excavations dans la r^oche autres que des tombeaux) sont au nombre de quatre, et d'époques différentes, mais tous appartenant aux temps pharaoniques.

Le plus ancien remonte jusques au règne de Thouthmosis P"" fo^ ; le fond de cette excavation, de forme carrée comme toutes les autres, est occupé par quatre figures (tiers de nature), assises, et représentant deux fois ce Pharaon assis entre le Dieu Seigneur d'Ibiim {Prim), c'est-à-dire une des formes du dieu Thoth à tête d'épervier, et la déesse Saté, Dame d'Éléphantine et Dame de Nubie. Ce spéos était une chapelle ou oratoire consacré à ces deux divinités ; les parois de côté n'ont jamais été sculptées ni peintes.

Il n'en est point ainsi du second spéos. Celui-ci appartient au règne de Mœris Thouthmosis III ( o r^^ ^ J , dont la statue, assise entre celles du Dieu Seigneur d'Jbrîm et de la déesse Saté (Junon), Dame de Nubie, occupe la niche du fond. Cette chapelle aux dieux du pays a été creusée par les soins d'un prince i 1^^) nommé Nahi tX kW'^ , grand personnage, portant dans toutes les légendes le titre de gouverneur des terres méridionales, ce qui comprenait la Nubie entre les deux cataractes. Ce qui reste d'un grand tableau

sculpté sur la paroi de droite nous montre ce prince, debout devant le Roi assis sur un trône et accompagné de plusieurs autres fonctionnaires publics, présentant au souverain, à ce que dit l'inscription hiéroglyphique (malheureusement très fruste) qui accompagne ce tableau, les revenus et tributs en or, en argent, en grains, etc., provenant des terres méridionales dont il avait le gouvernement. Sur la porte du spéos est inscrite la dédicace que le prince a faite du monument.

Le troisième spéos d'Ibrîni est du règne suivant, de l'époque d'Aménophis II T©!^ m j, successeur de Mœris, sous lequel les terres du Midi étaient administrées par un autre prince, nommé Osorsaté\'^Y^ i^ , Sur la paroi de droite, ce roi Aménophis II est représenté assis, et deux princes, parmi lesquels Osorsaté occupe le premier rang, présentent au Pharaon les tributs des terres mêridioncdes et les productions naturelles du pays, y compris des lioîis, des lévjners et des chacals vivants ( -t" ® ) , comme porte l'inscription gravée au-dessus du tableau, et qui spécifiait le nombre de chacun des objets offerts, comme, par exemple, quarante lévriers et dix chacals vivants; mais ce texte est dans un état si déplorable de dégradation qu'il m'a été impossible d'en tirer autre chose que les faits généraux. Au fond du spéos, la statue du Roi Aménophis est assise entre les dieux d'Ibrtm.

Le plus récent de ces spéos, le quatrième, est encore un monument du môme genre et du règne deRhamsès le Grand

ro^^£^J. C'est aussi un gouverneur de Nubie (jui l'a fait creuser en l'honneur des dieux d'Ibrtni, Hermès à tôte d'épcrvier, et la déesse Saté, à la gloire du Pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinités locales, dans

le fond du spéos. Mais, à cette époque, les terres du Midi

T-^ I '•^•^•^'^ cznz) étaient gouvernées ])ar un prmce éthiopien J'^Si:^ r^y\y\'

dont j'ui retrouvé des monuments à Ibsamboul et à Ghirschê. Ce personnage est figuré dans le spéos iVIbrîm, rendant ses respectueux hommages à Rhamsès le Grand, et à la tête de tous les fonctionnaires publics de son gouvernement, parmi lesquels on compte deux hiérogrammates, plus le grammate des troupes, le grammate des terres, l'intendant des biens royaux, et d'autres scribes sans désignation plus particulière.

Il est à remarquer, à l'honneur de la galanterie égyptienne, que la femme du prince éthiopien Satméi se présente devant Sésostris immédiatement après son mari, et avant les autres fonctionnaires. Cela montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la civilisation égyptienne différait essentiellement de celle du reste de l'Orient et se rapprochait de la nôtre ; car on peut apprécier le degré de civilisation des peuples d'après l'état plus ou moins supportable des femmes dans l'organisation sociale.

Le 17 janvier au soir, nous étions à Derrl ou Déir, la capitale actuelle de la Nubie, où nous soupâmes en arrivant, par un clair de lune admirable, et sous les plus hauts palmiers que nous eussions encore vus. Ayant lié conversation avec un Barabra du pays, qui, m'apercevant seul à l'écart sur le bord du fleuve, était venu poliment me faire compagnie en m'offrant de l'eau-de-vie de dattes, je lui demandai s'il connaissait le nom du sultan qui avait fait construire le temple de Derri; il me répondit aussitôt qu'il était trop jeune pour savoir cela, mais que les vieillards du pays lui avaient paru tous d'accord que ce Birbé avait été construit environ trois cent mille ans avant l'islamisme, mais que tous ces vieillards étaient encore incertains sur un point, savoir si c'étaient les Français, les Anglais ou les Russes qui avaient alors exécuté ce grand ouvrage. Voilà comment on écrit l'histoire en Nubie. Du reste, l'ami Jomard serait très satisfait du système chronologique des Barabras de Derri : ils

lui laissent toute la marge désirable pour ses solstices et ses équinoxes.

Le monument deDer/'i, quoique moderne en comparaison de la date que lui donnait mon savant nubien, est cependant un ouvrage de Rhamsès le Grand. Nous y restâmes toute la journée du 18, et n'en sortîmes assez tard qu'après avoir dessiné les bas-reliefs les plus importants, et rédigé une notice détaillée de tous ceux dont on ne prenait point copie. Là, j'ai trouvé une liste, par rang d'âge, des fils et des filles de Sésostris, qui me servira à compléter celle d'Ibsamboul. Nous y avons copié quelques fragments de bas-reliefs historiques; ils sont presque tous effacés ou détruits. C'est 14 que j'ai pu fixer mon opinion sur un fait assez curieux : je veux parler du lion qui, dans les tableaux d'Ibsamboul et de Derri, accompagne toujours le conquérant égyptien. Il s'agissait de savoir si cet animal était placé là symboliquement pour exprimer Ja vaillance et la force de Sésostris, ou bien si ce Roi avait réellement, comme le capitan-pacha Hassan et le Pacha d'Egypte, un lion apprivoisé, son compagnon fidèle dans les expéditions militaires. Derri décide la question. J'ai lu, en effet, au-dessus du lion se jetant sur les Barbares renversés par Sésostris, l'inscription suivante :

Le lion, SERVITEUR DE Sa Majesté, mcltanl en pièces .ses enne/iiis.

Cela me semble démontrer que le lion existait réellement et suivait Rhamsès dans les batailles.

Au reste, ce temple est un spéos creusé dans le rocher do grès, mais sur une très grande échelle : il a été dédié par Sésostris à Amon-Ra, le dieu suprême, et à Phré, l'esprit du Soleil qu'on y invocjuait sous le nom de Ji/iamsrs, qui fut le patiiin <iu confiuérant et de toute sa lignée.

Cette particularité explique pourquoi on trouve sur les monuments d'Ibsamboul, de Ghirsché, de Derri, de Sébouâ, etc., le Roi Rhamsès présentant des offrandes ou ses adorations à un Dieu portant le même nom de Rhamsès. On se tromperait grossièrement en supposant que ce souverain se rendait un culte à lui-même. Rhamsès était simplement un des mille noms du Dieu Phré, Rba ou Ré (le Soleil), et ces bas-reliefs ne prouvent tout au plus qu'une flatterie sacerdotale envers le roi vivant, celle de donner au Dieu du temple celui de ses noms que le roi avait adopté, et quelquefois même les traits de son visage, lorsque le Dieu Rhamsès n'est point figuré avec sa tête symbolique d'éperviei\ J'ai observé qu'assez généralement les sculpteurs ont donné aux divinités principales d'un temple les traits du visage du Roi et de la Reine fondateurs du temple. Cela se reconnaît même à Philœ, dans la partie du grand temple d'Isis, construit par Ptolémée-Philadelphe; toutes les Isis du sanctuaire sont le portrait de la reine Arsinoë, laquelle a une tête évidemment de race grecque. Mais la chose est bien plus frappante encore sur les anciens monuments (les pharaoniques), où les traits des souverains sont de véritables portraits.

Le 18, au soir, nous descendîmes à Amada, où nous restâmes jusques au 20 après midi. Là, j'eus le plaisir d'étudier à l'aise et sans être distrait par les curieux, vu que nous étions en plein désert, un temple de la bonne époque. Ce monument, fort encombré de sables, se compose d'abord d'une espèce de pronaos, salle soutenue par douze piliers carrés, couverts de sculptures, et par quatre colonnes, que l'on ne peut mieux nommer que proto-doriques, ou doriques prototypes, car elles sont évidemment le type de la colonne dorique grecque ; et, par une singularité digne de remarque, je ne les trouve employées que dans les monuments égyptiens les plus antiques, c'est-à-dire dans les hypogées de Béni-Hassan, à Amada, à Karnac, et à Bêt-Oualli, où sont les plus modernes.

CDD

bien qu'elles datent du règne de Sésostris, ou plutôt de celui de son père.

Le temple d'Amada a été fondé par Tliouthmosis III (Mœris), comme le prouvent la plupart des bas-reliefs du sanctuaire, et surtout la dédicace suivante, sculptée sur les deux jambages des portes à l'intérieur, et dont je mets ici la traduction littérale pour donner une idée des dédicaces des autres temples, que j'ai toutes recueillies avec soin : « Le Dieu Bienfaisant, Seigneur du » monde, le Roi (Soleil stabiliteur de )) l'univers), le fils du Soleil (Thoutlimosis), » modérateur de justice, a fait ses dévo- » tiens à son père le Dieu Phré, le Dieu » des deux montagnes célestes, et lui a » élevé ce temple en pierre dure; il l'a » fait pour être vivifié à toujours. » . ^ . ^ Mœris mourut pendant la construction

^ -^ ~wsAA de ce temple, et son successeur, Aménophis II, continua l'ouvrage commencé, et lit sculpter les quatre salles à la droite et à la gauche du sanctuaire, ainsi qu'une partie de celle qui les précède ; les travaux de ce Roi sont détaillés dans une énorme stèle, portant une inscription de vingt lignes que j'ai toutes copiées, à la sueur de mon front, au fond du sanctuaire.

Son successeur, Thouthmosis IV, termina le temple en y ajoutant le pronaos et les piliers; on a couvert toutes leurs architraves de ses dédicaces ou d'inscriptions laudatives. L'une d'elles m'a frappé par sa singularité ; en voici la traduction : « Voici ce que dit le Dieu Thotli, le )) Seigneur des divines paroles, aux autres ident dans Tliyri : Accourez ! et contemplez

Dédicace du temple (l'A lit cul a.

Dieux «lui

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» CCS offrandes grandes et pures, faites pour la construction )) de ce temple, par le roi Thoutlimosïs (IV), à son père le )) Dieu Phré, Dieu grand, manifesté dans le firmament ! »

La sculpture du temple d'Amada, appartenant à la belle époque de l'art égyptien, est bien préférable à celle de Derri, et même aux tableaux religieux d'Ibsamboul.

Dans l'après-midi du 20, nos travaux d'Amada étant terminés, nous partîmes et descendîmes le Nil jusques à Korosko, village nubien, dont je garderai le souvenir, parce que nous y rencontrâmes l'excellent lord Prudhoe et le major Félix, qui mettaient à exécution leur projet de remonter le Nil jusques au Sennâar, pour se rendre de là dans l'Inde en traversant l'Abyssinie, l'Arabie et la Perse. Notre petite escadre s'arrêta, et nous passâmes une partie de la nuit à causer des travaux passés et des projets futurs ; je dis enfin adieu à ces courageux voyageurs, et les quittai avec beaucoup de regret, car ils remontent dans une saison très avancée, et ne pourront arriver au Sennâar que dans les mois où cette contrée est mortelle pour les Européens. Que Dieu veille sur ces intrépides amis de la science!

Le 21, nous étions à Ouady-Essebouâ (la vallée des lions), qui reçoit ce nom d'une avenue de sphinx placés sur le dro/nos de son temple, lequel est un héini-spéos, c'est-àdire un édifice à moitié construit en pierres de taille, et à moitié creusé dans le rocher. C'est, sans contredit, le plus mauvais travail de l'époque de Rhamsès le Grand; les pierres de la bâtisse sont mal coupées, les intervalles étaient masqués par du ciment sur lequel on avait continué les sculptures de décoration, qui sont d'une exécution assez médiocre. Ce temple a été dédié par Sésostris au dieu Phré et au dieu Phtha, Seigneur de Justice. Quatre colosses représentant Sésostris debout occupent le commencement et la fin des deux rangées de sphinx dont se compose l'avenue. Deux tableaux historiques représentant le Pharaon frappant les peuples du Nord et du Midi, couvrent la face extérieure

(les deux massifs du pylône ; mais la plupart de ces sculptures sont méconnaissables, parce que le mastic ou ciment, qui en avait reçu une grande partie, est tombé, et laisse une foule de lacunes dans la scène, et surtout dans les inscriptions. Ce temple est presque entièrement enfoui dans les sables, qui l'envahissent de tous côtés.

Toute la journée du 22 fut perdue pour nous, a cause d'un vent du nord très violent, qui nous força d'aborder et de nous tenir tranquilles au rivage jusques au coucher du soleil. Nous profitâmes du calme pour gagner Méharrakak, dont nous avions vu le temple en remontant : il n'est point sculpté, et partant, d'aucun intérêt pour moi (jui ne cherche que les liadjar-mahiouh (les pierres écrites), comme disent nos Arabes.

Le soleil levant du 23 nous trouva à Dakké, l'ancienne Psel.cis, WzlyJ.i;. Je courus au temple, et la première inscription hiéroglyphique (|ui me tomba sous les yeux m'apprit que j'étais dans un lieu saint dédié à Thoth, Seifjneiu- de Pselk : j'accrus ainsi ma carte de Nubie d'un nouveau nom hiéroglyphique de ville, et je pourrais aujourd'hui publier une carte de Nubie avec les noms antiques en caractères sacrés.

Le monument de Dakké présente un double intérêt. Sous le rapport mytiiologique, il donne des matériaux infiniment précieux pour comprendre la nature et les attributions de l'être divin que les Isgyptiens adoraient sous le nom de Thoth (l'Hermès deux fois grandj ; une série de bas-reliefs m'a offert, en quelque sorte, toutes les l/nns/if/urations de ce dieu. Je l'y ai trouvé d'abord (ce qui devait être) en liaison avec Ifiu-luU (le grand Hermès Trismégiste), sa forme primordiale, et dont lui, Thoth, n'est que la derniî're li-ansfbrmalion, c'est-à-dire son incarnation sur la terre à la suite d'Amon-Jia et de MoiUh incarnés en Osiris et en Isis. Thoth remonte jus(|ues à V flcfniès-rélestr (Har-hatj, la sagesse divine, l'Esprit d*' Dieu, ru passant par les formes :

BiBL. ÉOYPT., T. XXXI. 15

1" de Pahitnoujl (celui dont le cœur est bon) ; 2° d'Arihosnq/'ri ou Ariliosnoufi (celui (jui produit les chants harmonieux) ; 3° de Méuï {\'d pensée ou la raison). Sous chacun de ces noms Thoth a une forme et des insignes particuliers, et les images de ces diverses transformations du second Hermès couvrent les parois du temple de Dakké. J'oubliais de dire que j'ai trouvé ici Thoth (le Mercure égyptien) armé du caducée, c'est-à-dire le sceptre ordinaire des dieux, entouré de deux serpents, plus un scorpion.

Sous le rapport historique, j'ai reconnu que la partie la plus ancienne de ce temple (l'avantdernière salle) a été construite et sculptée par le plus célèbre des rois éthiopiens, Errja mènes ( l'^l^l (Erkamen), qui, selon le récit de Diodore de Sicile, délivra V Ethiopie du gouvernement théocratique, par un moyen atroce, il est vrai, en égorgeant tous les prêtres du pays. Il n'en fit sans doute pas autant en Nubie, puisqu'il y éleva un temple, et ce monument prouve que la Nubie cessa d'être soumise à l'Egypte dès la chute de la XXVP Dynastie, celle des Saïtes, détrônée par Cambyse, et que cette contrée passa sous le joug des Éthiopiens jusques à l'époque des conquêtes de Ptolémée Évergète P^ qui la réunit de nouveau à l'Egypte. Aussi le temple de Dakké, commencé par l'Éthiopien Ergamè/ies, a-t-il été continué par Évergète P^ par son fils Philopator, et son petit-fils Évergète IL C'est l'empereur Auguste qui a poussé, sans l'achever, la sculpture intérieure de ce temple.

Près du pylône de Dakké, j'ai reconnu un reste d'édifice, dont quelques grands blocs de pierre conservent encore une portion de dédicace : c'était un temple de Thoth construit parle Pharaon Thouthmosis IV. Voilà encore un fait qui, comme beaucoup d'autres semblables, prouve que les Ptolémées, et l'Éthiopien Ergamènes lui-même, n'ont fait que reconstruire des temples là où il en existait dans les temps

pharaoniques, et aux mêmes divinités qu'on y a toujours adorées. Ce point était fort important à établir, afin de démontrer que les derniers monuments élevés par les Égyptiens ne contenaient aucune nouvelle forme de divinité. Le système religieux de ce peuple était tellement un, tellement lié dans toutes ses parties, et arrêté depuis un temps immémorial d'une manière si absolue et si précise, que la domination des Grecs et des Romains n'a produit aucune innovation : les Ptolémées et les Césars ont refait seulement, en Nubie comme en Egypte, ce que les Perses avaient détruit, et rebâti des temples là où il en existait autrefois, et sous le même vocable.

Dakké est le point le plus méridional où j'aie rencontré des travaux exécutés sous les Ptolémées et les empereurs. Je suis convaincu que la domination grecque ou romaine ne s'est jamais étendue, au plus, au delà d'Ibrîm : aussi ai-je trouvé depuis Dakiœ jusques à Thèbes une série presque continue d'édifices construits à ces deux époques. Les monuments pharaoniques sont rares, et ceux du temps des Ptolémées et des Césars sont nombreux et presque tous non achevés. J'en ai conclu que la destruction des temples pharaoniques primitivement existants entre Thèbes et Dakké, en Nubie, doit être attribuée aux Perses, qui ont dû suivre la vallée du Nil jusques vers Sébouâ, où ils auront pris, pour se rendre en Ethiopie (et pour en revenir), la route du désert, infiniment plus courte que celle du fleuve, impraticable d'ailleurs pour une armée, à cause des nombreuses cataractes; la route du désert est celle que suivent encore aujourd'hui la plupart des caravanes, les armées et les voyageurs isolés. Celte marche des Perses a sauvé le monument d'Ainada, facile à détruire puisqu'il n'est point d'une grande étendue. De Dakké à Thèbes on ne voit donc plus (|u«' des secondes cdilions des temples.

Il faut en excepter le monument de (Utirsché et celui de Béit-Ouallij que les Perses n'ont pu détruire, puisqu'il eût

fallu abattre les montagnes dans lesquelles ils sont creusés au ciseau. Mais ces spéos, et surtout le premier, ont été ravagés autant que le permettait la nature des lieux.

Nous arrivâmes à Ghirsché-hassan ou Gherf-housséïn le 25 janvier. C'est encore ici, comme à Ibsamboul, à Derri et à Sébouâ, un véritable Rhamesséion ou Rhamséion , c'està-dire un monument dû à la munificence de Rhamsès le Grand. Celui-ci est consacré au dieu Phtka, personnage dont on retrouve une imitation décolorée dans V Héphœstos des Grecs et le Vulcain des Latins. Plitha était le dieu éponyme de Ghirsclié qui, en langue égyptienne, portait le nom de Phthahéi ou Thyphtlia, demeure de Phtha. Ainsi cette bourgade nubienne portait jadis le même nom sacré (jue Memphis : et il paraît que ces noms fastueux furent à la mode en Nubie, puisque les inscriptions hiéroglyphiques m'ont appris, par exemple, que De/ri avait le même nom ((Lie la fameuse Héliopolis d'Egypte, demeure du Soleil, et que le misérable village nommé aujourd'hui Sébouâ, et dont le monument est si pauvre, se décorait du nom d'Amonéi, celui môme de la Thèhes aux cent portes.

La portion construite de V/œmi-spéos de Ghirsché est, à très peu près, détruite, et la partie excavée dans le rocher, travail immense, a été dégradée avec une espèce de recherche. J'ai cependant pu relever le sujet de tous les basreliefs et une grande portion des légendes. La grande salle est soutenue par six énormes piliers, dans lesquels on a taillé six colosses offrant le singulier contraste d'un travail barbare à côté de bas-reliefs d'une fort belle exécution. Sur les parois latérales sont huit niches carrées renfermant chacune trois figures assises, sculptées de plein relief : le personnage occupant le milieu de ces niches, ou petites chapelles, est toujours le dieu Soleil-Rliainsès, le patron de Sésostris, invoqué sous le nom de Dieu Grand, et comme résidant dans Phthahéi, Amoiiéi et Tijri, c'est-à-dire dans Ghirsdié, Sébouâ et Derri, où existent en effet des Rham-

esséion dédiés au dieu Soleil-Rhamsès, le même qu'on adore à Ghirsché, comme fils de Phtha et d'Hathor, les grandes divinités de ce temple. L'étude des tableaux religieux de Ghirsché éclaircit beaucoup le mythe de ces trois personnages.

La journée du 26 fut donnée en partie au petit temple de Dandour. Nous retombons ici dans le moderne; c'est un ouvrage non achevé du temps de l'empereur Auguste, mais, quoique peu important par son étendue, ce monument m'a beaucoup intéressé, puisqu'il est entièrement relatif à l'incarnation d'Osiris sous forme humaine sur la terre. Notre soirée du 25 avait été égayée par un superbe écho découvert par hasard en face de Dandour où nous venions d'aborder. Il répète fort distinctement et d'une voix sonore jusques à onze syllabes. Nos compagnons italiens se plaisaient à lui faire redire des vers du Tasse, entremêlés de coups de fusil qu'on tirait de tous côtés, et auxquels l'écho répondait par des coups de canon ou les éclats du tonnerre.

Le temple de Kalabachi eut son tour le 27. C'est ici que j'ai découvert une nouvelle génération de dieux, et qui complète le cercle des formes d'Amon, point de départ et point de réunion de toutes les essences divines. Amon-Ra, l'être suprême et primordial, étant son propre père, est qualifié de mari de sa mère la déesse Mouth), sa portion féminine renfermée en sa propre essence à la fois mâle et femelle, àpTEvôOr.Xj:; : tous les antres dieux égyptiens ne sont que des formes de ses deux principes constituants considérés sous diflérents rapports pris isolément. Ce ne sont que de pures abstractions du grand Être. Ces formes secondaires, tertiaires, etc., établissent une chaîne non interrom|Hie (jui descend des cieux et se matérialise jusques aux inairnations sur la terre et sous hn-me humaine. La dernière d(^ ces incarnations est celle d'Horns, et cet anneau extrême de la cluunc divine l'orme sous le nom d'IIorammon Va des dieux dont Ammon-ilorus (le grand Ammon, esprit actif

et générateur) est l'A. Le point de départ de la mythologie égyptienne est une Triade formée des trois parties d'Ainon- Ra, savoir Ammon (le mâle et le père), Moutli (la femelle et la mère), et Khons (le fils enfant). Cette Triade, s'étant manifestée sur la terre, se résout en Osiris, Isis et Horus, mais la parité n'est pas complète, puisque Osiris et Isis sont frères. C'est à Kalabschi que j'ai enfin trouvé la Triade finale, celle dont les trois membres se fondent exactement dans les trois membres de la Triade initiale : Horus y porte en effet le titre de mari de sa mère, et le fils qu'il a eu de sa mère Isis, et qui se nomme Malouli (le Mandoulis dans les proscynèmes grecs), est le dieu principal de Kalabschi, et cinquante bas-reliefs nous donnent sa généalogie. Ainsi la Triade finale se formait d'Horus, de sa mère Isis et de leur fils Malouli, personnages qui rentrent exactement dans la Triade initiale, Ammon, sa mère Mouth et leur fils Khons. Aussi Malouli était-il adoré à Kalabschi sous une forme pareille à celle de Khons, sous le même costume et orné des mêmes insignes : seulement le jeune dieu porte ici de plus le titre de Seigneur de Talmis — •♦— , c'est-à-dire

de Kalabschi, que les géographes grecs appellent en effet Talmis, nom qui se retrouve d'ailleurs dans les inscriptions grecques du temple.

J'ai, de plus, acquis la certitude qu'il avait existé à Talmis trois éditions du temple de Malouli ; une sous les Pharaons et du règne d'Aménophis II, successeur de Mœris, une du temps des Ptolémées, et la dernière, le temple actuel qui n'a jamais été terminé, sous Auguste, Caïus-Caligula et Trajan. La légende du dieu Malouli, dans un fragment de bas-relief du premier temple, employé dans la construction du troisième, ne diffère en rien des légendes les plus récentes. Ainsi donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de Nubie et d'Egypte n'a jamais reçu de modification. On n'innovait rien, et les anciens dieux régnaient encore le jour où les temples ont été fermés par le

christianisme. Ces dieux d'ailleurs s'étaient, en quelque sorte, partagé l'Egypte et la Nubie, constituant ainsi une espèce de répartition féodale. Chaque ville avait son patron : Chnouphis et Saté régnaient à Éléphantino, à Syène et à Béghé, et leur juridiction s'étendait sur la Nubie entière; Phré, à Ibsamboul, à Derri et à Amada ; Phtha, à Ghirsché; Anouké, à Maschakit ; Thoth, le surintendant de Chnouphis, sur toute la Nubie, avec ses fiefs principaux à Ghebel- Addéhetà Dakké; Osiris était seigneur de Dandour; Isis, reine à Philiis; Hathor, à Ibsamboul, et enfin Malouli, à Kalabschi. Mais Amon-Ra règne pat-tout et occupe habituellement la droite des sanctuaires.

Il en était de même en Egypte, et Ton conçoit que ce culte partiel ne pouvait changer, puisqu'il était attaché au pays par toute la puissance des croyances religieuses. Du reste, ce culte, pour ainsi dire exclusif dans chaque localité, ne produisait aucune haine entre les villes voisines, puisque chacune d'elles admettait dans son temple (comme syntrônes), et cela par un esprit de courtoisie très bien calculé, les divinités adorées dans les cantons limitrophes. Ainsi j'ai retrouvé à Kalabschi les dieux de Ghirsché et de Dakké au midi, ceux de Déboud au nord, occupant une place distinguée; à Déboud, les dieux de Dakké et de Philie; à Phihc, ceux de Déboud et de Dakké au midi, ceux de Béghé, d'Éléphantine et de Syène au nord : à Syène enfin, les dieux de Philae et ceux d'Ombos.

C'est encore à Kalabschi que j'ai remarqué, pour la première fois, la couleur violette employée dans les bas-reliefs peints. J'ai fini par découvrir que cette couleur provenait du mordant ou mixtion appli(juée sur les parties de ces tableaux qui devaient recevoir la fforure. Ainsi le sanctuaire de Kalabschi et la salle qui le iirécède ont été dorés aussi bien (pio le sanctuaire de Dakké.

Près de Kalabschi est l'intéressanl monument de Bcit- Oua/ly, qui nous a pris les journi'es des 2S, 2'J, 30 et 31 jan-

vier jusques à midi. Là mes yeux se sont consolés des sculptures barbares du temple de Kalabschi, qu'on a fait riches parce qu'on ne savait plus les faire belles, en contemplant les bas- reliefs historiques qui décorent ce spéos, d'un fort beau style et dont nous avons des copies complètes. Ces tableaux sont relatifs aux campagnes contre les Arabes et des peuples africains, les Kouschi (les Éthiopiens), et les Schari, qui sont probablement les Bischari d'aujourd'hui; campagnes de Sésostris dans .sa jeunesse et dit vivant de son père, comme le dit expressément Diodore de Sicile qui, à cette . époque, lui fait soumettre en efifet les Arabes

('Apaêîav) QÏ prCSqUC toutC la Libye (xr^v TrXetanQv -à.c, Aiêûr,?).

Le roi Rhamsès, père de Sésostris, est assis sur son trône dans un naos, et son fils, en costume de prince, lui présente un groupe de prisonniers arabes asiatiques. Plus loin, le Pharaon est représenté comme vainqueur, frappant lui-même un homme de cette nation, en même temps que le prince (Sésostris) lui présente les chefs militaires et une foule de prisonniers. Le roi, sur son char, poursuit les Arabes, et son fils frappe de sa hache les portes d'une ville assiégée. Le roi foule aux pieds les Arabes vaincus, dont une longue file lui est amenée en. état de captifs par le prince son fils. Tels sont les tableaux historiques décorant la paroi de gauche de ce qui formait la salle principale du monument, en supposant que cette portion du spéos ait jamais été couverte.

La paroi de droite présente les détails de la campagne contre les Éthiopiens, les Bischari et des Nègres. Dans le premier tableau, d'une grande étendue, on voit les Barbares en pleine déroute, se réfugiant dans leurs forêts, sur les montagnes, ou dans des marécages. Le second tableau, qui couvre le reste de cette paroi, représente le roi assis dans un naos et accueillant, avec un geste de la main, son fils aine (Sésostris), qui lui présente : 1° un prince éthiopien nommé Amené inôph, fils de Poëri, soutenu par deux de ses enfants, dont l'un lui offre une coupe, comme pour lui donner

la force d'arriver aux pieds du trône du père de son vainqueur; 2" des chefs militaires égyptiens; 3° des tables et des buffets couverts de chaînes d'or, des peaux de panthère, des sachets renfermant de l'or en poudre, des troncs de bois diéhène, des dents d'éléphant, des plumes d'autruche, des faisceaux d'arcs et de flèches, des meubles précieux, et toutes sortes de butin pris sur l'ennemi ou imposé par la conquête; 4" à la suite de ces richesses, marchent quelques Bischaris prisonniers, hommes et femmes, l'une de cellesci portant deux enfants sur ses épaules et dans une espèce de couffe ; suivent des individus conduisant au Roi des animaux vivants, les plus curieux de l'intérieur de l'Afrique, le lion, des panthères, Vautruche, des singes et la gira/è, parfaitement dessinée, etc., etc. On reconnaîtra là, j'espère, la campagne de Sésostris contre les Éthiopiens, lesquels il força, selon Diodore de Sicile, de payer à l'Egypte un tribut annuel en or, en ébène et en dents d'éléphant, «popoù? -ceXeTv,

è'êevov /.at yp'jjôv xa'. -ucov iXîcpâv-cwv xoùç ooov-caç (liv. 1, § LV).

Les autres sculptures du spéos sont toutes religieuses. Ce monument était consacré au grand dieu Amon-Ra et à sa forme secondaire Chnouphis. Le premier de ces dieux déclare plusieurs fois, dans ses légendes, avoir donné toutes les mers et toutes les terres existantes à son fils chéri a le » Seigneur du monde. Soleil gardien de justice, (oi^"*" 1 » Rliamsès (II) ». Dans le sanctuaire, ce Pharaon est représenté suçant le lait des déesses Anouké et Isis. a Moi qui )) suis ta mère, la Dame d'Éléphantine, dit la première, je » te reçois sur mes genoux, et te présente mon sein pour ') ((ue tu y prennes ta nourriture, o Rhamsès! » « Et moi, » ta mère Isis, dit l'autre, moi, la Dame de Nubie, je t'accorde » les périodes des panégyries celles de trente ans) que tu )) suces avec mon lait, et (|ui s'écouleront en une vie pure. » J'ai fait copier ces deux tahleaux, ainsi (iiic plusieurs autres, parmi lesquels deux bas-reliefs niontiaiit le lMi;u;ion vainqueur des peuples du Midi et des peuples du Xo/'d. 11 ne

234 LETTRES ET .lOURNAUX

faut pas oublier que les Egyptiens appelaient les Syriens, les Assyriens, les Ioniens et les Grecs peuples septeiitriotiaax.

Je dis adieu à ce monument de Béit-Oually avec quelque peine, car c'était le dernier de la belle époque et d'une bonne sculpture, que je dusse rencontrer entre Kalabschi et Thèbes.

Le 31, au coucher du soleil, nous étions à Kardàssi ou Kortlia, où j'allai visiter les restes d'un petit temple d'Isis, dénué de sculpture, à l'exception d'un bas-relief sur un fût de colonne. J'avais vu, deux heures auparavant, les temples de Tafali (l'ancienne Tapliis), également sans sculptures ni inscriptions hiéroglyphiques. Mais on juge facilement, à l<3ur genre d'architecture, qu'ils appartiennent au temps de la domination romaine.

Le 1''^' février, nous vîmes venir à nous une cange avec pavillon autrichien : c'était du nouveau pour nous, et les conjectures de marcher. Cependant, la barque avançait aussi vers nous, et je reconnus sur la proue M. Acerbi, consul général d'Autriche en Egypte, qui m'appelait et nous saluait delà main. Nous arrêtâmes nos barques et passâmes quelques heures à causer de nos travaux avec cet excellent homme, publiciste et littérateur distingué, qui nous avait traités d'une manière si aimable et généreuse pendant notre séjour à Alexandrie. Nous nous séparâmes, lui pour remonter jusques à la seconde cataracte, et moi pour rentrer en Egypte, avec promesse de nous rejoindre à Thèbes, qui est le Paris de. l'Lgypte et le rendez-vous des voyageurs, n'en déplaise à la grosse ville du Caire et à la triste Alexandrie.

Vers deux heures après midi, nous étions à Déboad ou Déboadé. Nous étant rendus au temple en passant sous les trois petits propylons sans sculpture, je trouvai qu'il avait été bâti, en grande partie, par un roi éthiopien nommé AtliarirtDion, et qui doit être le prédécesseur ou le successeur immédiat de YErrjamèiics de Dakké. Le temple, dédié

à Amon-Ra, seigneur de Tébôt (Déboud), et à Hathor, et subsidiairement à Osiris et à Isis, a été continué, mais non achevé, sous les empereurs Auguste et Tibère. Dans le sanctuaire, encore non sculpté, gisent les débris d'un mauvais naos monolithe, en granit rose, du temps des Ptolémées.

Notre travail étant terminé, nous rentrâmes dans nos barques, pressés de partir et de profiter du reste de la journée pour arriver à Philse, rentrer ainsi en Egypte, et dire adieu à cette pauvre Nubie, dont la sécheresse avait déjà lassé tous mes compagnons de voyage. D'ailleurs, en remettant le pied en Egypte, nous pouvions espérer de manger du pain un peu plus supportable que les maigres galettes azymes dont nous régalait journellement notre boulanger en chef, tout à fait à la hauteur du gargotier arabe qu'on nous donna au Caire comme un cuisinier cordon bleu.

C'est à neuf heures du soir que nous remîmes le pied sur terre égyptienne, en abordant à l'île de Philœ, rendant grâces à ses divinités Osiris, Isis et Horus, de ce que la famine ne nous avait pas dévorés entre les deux cataractes.

Nous avons séjourné dans l'île sainte jusques au 7 février, terminant les travaux commencés au mois de décembre, et recueillant tous les tableaux mythologiques relatifs à l'histoire et aux attributions d'Isis et d'Osiris, les dieux principaux de Philic, bas-reliefs qui s'y trouvent en fort grand nombre. Je me contenterai donc de donner ici les époques des principaux édifices de cette île.

Le petit temple du sud a été dédié à Hathor, et ccmstruit par le Pharaon Nectanébo, le dernier des Rois de race égyptienne, détrôné par la seconde invasion des Perses. La grande galerie, ou portique couvert, «lui, de ce joli petit édilice, conduit au grand temple, estde répo(|ue des empereurs; ce qu'il y a de sculpté Vw (Hé sous les règnes d'Auguste, (le Tibère et de Claude.

Le premier pylône est du tenqjsdr IMolcini-e-lMiiloméloi'.

qui a encastré dans son pylône un propylon dédié à Isis par le Pharaon Nectanébo, et l'existence de ce propylon prouve qu avant le grand temple d'Isis actuel il en existait déjà un autre sur le même emplacement, lequel aura été détruit par les Perses de Darius-Ochus. Cela explique les débris de sculptures plus anciennes employés dans la bâtisse des colonnes du pronaos actuel du grand temple.

C'est Ptolémée-Philadelphe qui a construit le sanctuaire et les salles adjacentes de ce monument. Le pronaos est d'Évergète II, et le second pylône de Ptolémée-Philométor. Les sculptures et bas-reliefs extérieurs de tout l'édilice ont été exécutés sous Auguste et Tibère.

Entre les deux pylônes du grand temple d'Isis, il existe à droite et à gauche deux beaux édifices d'un genre particulier. Celui de gauche est un temple périptère, dédié à Hathor et à la délivrance d'Isis qui vient d'enfanter Horus. La plus ancienne partie de ce temple est de Ptolémée-Épiphane ou de son fils Évergète II. Les bas-reliefs extérieurs sont du règne d'Auguste et de Tibère. C'est Évergète II qui se donne les honneurs de la construction de ce temple, dans les longues dédicaces de la frise extérieure.

Le même roi s'est aussi emparé, par une inscription semblable, de l'édifice de droite qui, presque tout entier, est de son frère Philométor, à l'exception d'une salle sculptée sous Tibère.

J'ai donné une journée presque entière à une petite ile voisine de Phihc, l'ile de Béylié, où la Commission d'Egypte indiquait le reste d'un petit édifice égyptien. J'y ai, en effet, trouvé quelques colonnes d'un tout petit temple de très mauvais travail et de l'époque de Philométor. Mais des in-

scriptions m'apprirent que j'étais dans l'île de Snèni, ^=, 111- •? <=b ®

nom de localité que j avais rencontré souvent, depuis Om-

bos jusques à Dakké, dans les légendes des dieux, et surtout dans celles du dieu Chnouphis et de la déesse Hathor. C'était là un des lieux les plus saints de l'Egypte, et une

île sacrée, but de pèlerinage longtemps avant sa voisine l'île de Pliilae, qui se nommait Manlak <=> en langue égyptienne. C'est de là qu'est venu le copte Pilach, nA«.x. l'arabe Bilaq, et le grec Philai, sans que, dans tout cela, il soit le moins du monde question du fil (l'éléphant) de Jomard.

Le temple de Snèm (Béghé) était en effet dédié à Chnouphis et à la déesse Hatlior, et le monument actuel était encore la deuxième édition d'un temple bien plus ancien et plus étendu, bâti sous le règne du pharaon Aménophis II, successeur de Mœris. J'ai retrouvé les débris de ce temple, et les restes d'une statue colossale du même Pharaon, qui décorait un des pylônes de l'ancien édifice. J'ai recueilli dans cette île, en courant ses rochers de granit rose, une vingtaine d'inscriptions, toutes des temps pharaoniques, attestant des visites et des actes d'adoration faits dans l'île sainte de Snèm par des grands personnages de la vieille Egypte, et entre autres : 1° un proscynème d'un Basilicof/rammafe commandant les troupes, sous le Pharaon Aménophis III (Memnon), grammate nommé Aménémôph; 2° une inscription attestant le pèlerinage d'un grand-prêtre d'Ammon, prince de la famille des Rhamsès; 3° celui d'un prince éthiopien nommé Mémosis, sous le Pharaon Aménophis III; 4" celui du prince éthiopien Méssi. sous Rhamsès le Grand; 5" celui d'un grand-prêtre d'Anouké, nommé Amenôthph ; 6° un proscynème conçu en ces termes : « Je suis venu vers )) vous, moi votre serviteur, vous tous, grands Dieux, qui » résidez dans Snèm ! accordez-moi tous les bienfaits qui )) sont en vos mains (à m,oi) l'intendant des terres du Roi » Seigneur du monde Aménophis (III). — Amosis. » Cet Amosis est représenté à côté de l'inscription, levant ses mains en attitude d'adoration ; 1° enfin, vers le haut d'une montagne de grands rociiers de granit, j'ai copié une belle inscription attestant (jue l'an XXX, l'an XXXIV et l'an XXXIX du règne de Rhamsès le (jiand (Sésostris),

un des princes ses enfants a assisté à la panérjyrie de Snèm, et Ta célébrée par des sacrifices. Je ne parle point de plusieurs inscriptions purement onomastiques, et de quelques autres qui, ne contenant que les légendes royales, sculptées en grand, des Pharaons Psammétichus P^ Psammétichus II, Apriès et Amasis, semblent avoir eu pour motif de rappeler soit le passage de ces Pharaons dans l'île de Snèm, soit môme de grands travaux d'exploitation dans les montagnes granitiques de cette 'île, où le granit est de toute beauté.

Avant de quitter Phibie, j'allai, avec MM. Duchesne, L'hôte, Lehoux et Bertin, faire une partie de plaisir à la cataracte, où nous emportâmes un bon gigot et une salade que nous mangeâmes assis à l'ombre d'un santk (mimosa fort épineux), le seul arbre du lieu, en face des brisants du Nil, dont le bruissement me rappela nos torrents des Alpes. Au retour, je me fis débarquer en face de Philfe, sur la rive droite du fleuve, pour aller à la chasse des inscriptions dans les rochers de granit qui la couvrent, et du nombre desquels est ce roc taillé en forme de trône, que notre ami Letronne a cru pouvoir être VAbaton nommé dans les inscriptions grecques de l'obélisque de Philae. Ce n'est cependant qu'un rocher comme un autre, avec cette différence qu'il est chargé d'inscriptions fort curieuses, mais qui n'ont aucun rapport avec les dieux de Philic. Les plus remarquables de ces inscriptions sont les suivantes :

1° Une stèle sculptée sur le roc, mais à demi effacée, monument qui rappelle une victoire remportée sur les Libyens parle Pharaon Tliouthinosis IV, l'an VII de son règne, le S du mois de Phaménôth ;

2" Une stèle de son successeur Aménophis III (Memnon), assez bien conservée, de quatorze lignes, rappelant c|ue ce Pharaon, venant de soumettre les Éthiopiens, l'an V de son règn(\ a passé dans ce lieu et y a tenu une panégyrie (assemblée religieuse) ;

3" Un proscynème à Néith et à Mandou, pour le salut du roi Mandouôthpli (Smcndès), de la XXP dynastie;

4° Un proscynème à Horammon, Saté et Mandou, pour le salut du roi Néphérôthph Néphérites), delà XXIX" dynastie.

Je ne parle point d'une foule de proscynèmes de simples particuliers, à Chnouphis et à Saté, les grandes divinités de la cataracte.

Les roctiers sur la route de Philœ à Syène, et que j'ai explorés le 7 février, en portent aussi un très grand nombre, adressés aux mêmes divinités. J'y ai aussi copié des inscriptions et des sculptures représentant des princes éthiopiens rendant hommage à Rhamsès le Grand, ou à son grand-pere Athothéi (Mandouéi); ce sont les mêmes dont j'ai trouvé de semblables monuments on Nubie.

Je rentrai enfin à Syène (Osouan), que j'avais quittée en décemljre. En attendant que nos bagages arrivassent de Phike à dos de chameau, et qu'on disposât notre nouvelle escadre égyptienne (car nous avons laissé les barques nubiennes à la cataracte, qu'elles ne peuvent franchir), je revis les débris du temple de Syène, consacré à Chnouphis et à Saté, sous l'empereur Nerva. C'est un monument de l'extrême décadence de l'art en Egypte; il m'a intéressé toutelois, 1" parce que c'est le seul qui porte la légende hiéroglyphique de Nerva; 2" parce qu'il m'a fait connaître le nom hiéroglyphique-phonétique de Syène, (2 O Soucui, qui est le nom copte Soucui cot*.», et l'origine du Sj/rné des Grecs

et de l'ùl^l Osouan des Arabes; 3" enfin, parce que le nom symbolique de cette môme ville 0r\®. représentant un ap/oin/j d'architecte ou de maçon, fait, sans aucun doute, allusion à l'antifiue position de Syène sous le tropique du cancer, et à ce fameux puits dans lequel les rayons du soleil tombaient d'aplomb le joui' du solstice d'été : les auteurs grecs sont pleins de cette tradition, qui a pu, en elTcl, être

fondée sur un fait réel, mais à une époque infiniment reculée.

J'ai couru, en bateau, les rochers de granit des environs de Syène, en remontant vers la cataracte. J'y ai trouvé l'hommage d'un prince éthiopien à Aménophis III et à la reine Taïa, sa femme; un acte d'adoration à Chnouphis, le dieu local, pour le salut de Rhamsès le Grand, de ses filles Isénofvé, Bathianihi, et de leurs frères Scha-hem-kamé et Mérenphtha; le prince éthiopien Mémosis (le même dont j'avais déjà recueilli une inscription dans l'île de Snèm), agenouillé et adorant le prénom du roi Aménophis III ; enfin plusieurs proscynèmes de simples particuliers ou de fonctionnaires publics, aux divinités de Syène et de la cataracte, Chnouphis, Saté, et Anouké.

Je visitai pour la seconde fois l'île â'Éléphantine qui, tout entière, formerait à peine un parc convenable pour un bon bourgeois de Paris, mais dont certains chronologistes modernes ont voulu toutefois faire un royaume, pour se débarrasser de la vieille dynastie égyptienne des Éléphantins. Les deux temples ont été récemment détruits, pour bâtir une caserne et des magasins à Syène : ainsi a disparu le petit temple dédié à Chnouphis par le Pharaon Aménophis III. Je n'ai retrouvé debout que les deux montants de porte en granit, ayant appartenu à un autre temple de Chnouphis, de Saté et d' Anouké, dédié sous Alexandre, fils d'Alexandre le Grand. Mais un mauvais mur de quai, de construction romaine, m'a offert les débris, entremêlés et mutilés, de plusieurs des plus anciens édifices d'Éléphantine, construits sous les rois Mœris (Thouthmosis III), Athotis et Rhamsès le Grand. Dans les restes d'une chambre qui termine l'escalier du quai égyptien, j'ai copié plusieurs proscynèmes hiéroglyphiques assez curieux, et l'inscription d'une stèle mutilée du Pharaon Athothis {fe,u Mandouéi).

Etant allé rejoindre mon escadre, et n'ayant plus rien à voir ni à faire sur l'ancienne limite de l'empire romain, je

dis adieu aux rochers granitiques de Syène et d'Élépliantine, et nous nous dirigeâmes sur Ombos, où le vent a juré de nous empêcher d arriver, puisque, au moment où j'écris cette ligne, nous sommes au 12 février. Il est sept heures du matin, et le Nil mugit à quatre pouces de distance du lit sur lequel je suis assis.

Ombos, le 14 février, à. 2 heures.

Je suis enfin arrivé avant-hier à Ombos vers le milieu du jour. Nous avons repris nos travaux du mois de décembre, et, à cette heure-ci, ils sont terminés. Tout est encore ici de l'époque grecque. Le grand temple est cependant d'une très belle architecture et d'un grand efîet. Il a été commencé par Epiphane, continué sous Philométor et Évergète II ; quelques bas-reliefs sont même du temps de Cléopâti'e-Coccc et de Soter II. Ce grand édifice, dont les ruines ont un aspect très imposant, était consacré à deux Triades qui se partagent le temple, divisé, en effet, longitudinalcmcnt, en deux parties bien distinctes, l'axe passant presque toujours dans des massifs de la construction. Sévek-Ra (la forme primordiale de Saturne, Kronos) à tête de crocodile, Ilathor (Vénus), et leur fils Khons-Hor, forment la première Triade. La seconde se compose d'Aroéri, de la déesse Tsonénofré et de leur fils Pnevtho. Ce sont les dieux seigneurs d'.rw^ Ombos, et le crocodile que portent les médailles romainc^^ du nome Ombite est l'animal sacré du dieu principal, tSévek-Ra.

La femme de Philométor, Cléopâtre, porte, dans les dédicaces et dans ses cartouches sculptés sur la corniche du pronaos, le surnom de ""^^^-^^^ > qui ne peut être (jue le grec Trypluone ou Dropion, mais la première lecture est plus probable. Il est répété trente fois, et il est impossible de s'y tromper.

Le petit temple d'Ombos était, comme l'un de ceux de

BlBL. ÉGYPT., T. XXXI. 16

Philae, et le temple d'Hermonthis, un ijin Eïmisi ou Mammisi, c'est-à-dire un édifice sacré, figurant le lieu de la naissance du jeune dieu de la Triade locale, c'est-à-dire une image terrestre du lieu où les déesses Hathor et Tsonénofré avaient enfanté leurs fils Khons-Hor et Pnevtho, les deux fils des deux Triades d'Ombos.

C'est en me glissant à travers les pierres éboulées de ce petit monument, et en visitant une à une toutes celles qui bientôt seront englouties par le Nil, lequel, ayant sapé les fondations, a déjà détruit la plus grande partie du monument, que j'ai trouvé des blocs ayant appartenu à une construction bien plus ancienne, c'est-à-dire à un temple dédié par le roi Thouthmosis III (Mœris) au dieu Sévek-Ra, et avec les débris duquel on avait construit une partie de V Eïmisi, sous Évergète II, Coccé et Soter II.

Le grand temple d'Ombos n'est donc encore qu'une seconde édition, et c'est au plus ancien temple de Sévek-Ra (Saturne) qu'appartenaient les jambages d'un tout petit propylon, encastré aujourd'hui sur la face extérieure de l'enceinte en brique qui environne les temples du côté du sudest. Les sculptures en sont du temps de Thouthmosis III, et le nom hiéroglyphique de ce propylon, inscrit au bas des deux jambages, était Porte (ou propylon) de la reine Amensé, conduisant au temple de Sévek-Ra (Saturne). Tu n'as point oublié que ce Roi-Reine (©^U J est Amensé, mère de Mœris. Le grand propylon voisin du Nil est de l'époque de Philométor, et conduisait au petit temple actuel.

Le vent souffle toujours avec autant de violence. S'il cesse dans la nuit, nous en profiterons pour aller à Ghébel-Selséléh, où nous attend une belle moisson des temps pharaoniques. Je ne clos donc ma lettre que conditionnellement.

Toujours Ombos, le 15. Vent d'enfer!

Rappelle-moi au souvenir de tous ceux qui ne m'ont pas oublié; de ce nombre sont certainement les châtelains du Panthéon. Dis à M. de Saint-Prix que j'ai observé en Egypte des méthodes de procédure toutes particulières et sans exemples, depuis le premier législateur égyptien Menévis jusques à Barthole et Cujas.

Mille amitiés à Carlotto et à tous les habitués des jeudis dans les régions supérieures ' , y compris nommément le papa Giulio, qui aura ses cravaches de rhinocéros ou d'hippopotame, et M. de Férussac des pierres et quelques coquillages.

Je me réjouis d'avance en pensant que je trouverai peutêtre à Thèbes un nouveau courrier. J'y serai à la fin du mois. — Adieu donc, mon bien cher ami. — Je trouve tes lettres un peu courtes. Souviens-toi que je suis à mille lieues de toi et que les plus petits cancans y ont un sel mirifique et réjouissant. Les soirées sont si longues ! Toujours fumer ou jouer à la bouillotte, — on s'en lasse, et j'aurais tant de plaisir à repasser les petits paquets de Paris! Tu me trouveras exigeant, mais j'en ai le droit, après la petite lettre de vingt-sept pages que je viens de t'écrire et que je clos au plus vite, de peur que tu ne dises que les plus grands bavards du monde sont les gens qui reviennent de la seconde cataracte.

Adieu donc, je t'embrasse ainsi (|uc tous les tiens. A toi de cœur et d'âme,

J.-F. Ch.

Comme les courriers que nous envoyons au Caire vont à pied et (jne le vent ne les empêclie pas de marcher, nous

1. C'est-à-dire dans les salons dn baron do Féi-ussac, où les personnes de toutes les nationalités « se trou\ aient clio/, elles », couune jadis chez Milliude Graudmais(Mi et chez l'orientaliste Louis-M;iihieu Lan>ilès.

faisons partir celui qui m'a apporté tes lettres ce soir même ou demain avant le jour. — Mille amitiés à M. Letronne. Dis-lui que le listel sur lequel est gravé l'inscription d'Ombos était doré, et que les lettres ont conservé une couleur rouge vif encore très visible. Je n'ai pu vérifier son Sérapis à Tafah, la pierre qui devait le porter n'existant plus.

Thèbes, le 12 mars 1829.

Une occasion se présente, mon bien cher ami, pour te donner de mes nouvelles'. Je suis ici en très bonne santé, ainsi que toute la caravane, depuis le 8 courant au matin, ayant ainsi terminé à mon grand profit et contentement le voyage de Nubie et de la haute Thébaïde. Nous demeurons encore dans nos barques, pour exploiter plus facilement le palais de Louqsor, au pied duquel nous sommes amarrés. J'ai revu ses beaux obélisques. Pourquoi s'amuser à emporter celui d'Alexandrie, quand on pourrait avoir un de ceux-ci pour la modique dépense de 400.000 francs au plus? Le ministre qui dresserait un de ces admirables monolithes sur une des places de Paris s'immortaliserait à peu de frais.

Dans quelques jours, nous irons nous fixer à Kourna, dans une maison assez commode, et de là nous courrons la plaine de Thèbes tout à notre aise. Je t'écrirai plus au long dans

1. Ce fut le consul-général Acerbi qui, revenant de la Nubie, se chargea de cette lettre. Pendant trois longs jours, il n'avait pu se séparer de Champollion et l'obligation du départ lui avait causé une vive peine; pourtant, peu de temps après, le consul Pedemonte priait « l'Égyptien » de ne plus penser à Acerhi! C'est que celui-ci, en revenant du cap Nord, en 1799, avait passé des mois entiers au château de William Bankes, son ami et protecteur. L'Anglais, ayant appris quelle affection Acerbi avait conçue pour Champollion, lui avait écrit, d'une manière impérative, de choisir entre Bankes et Champollion.

peu de jours; cuntente-tui de ce peu de lignes. Tout va bien, — je vous embrasse tous de cœur,

Biban-el-Molouk, 25 mars 182'.).

Tu auras .sans doute reeu, mon bien cher ami, un mot écrit en courant, du 11 mars ou environ, que le consul général d'Autriche, M. Acerbi, quittant la ville royale, m'a promis d'expédier 'd'Alexandrie par le premier bâtiment partant pour l'Europe. J'annonçais notre arrivée, en très bonne santé (tous tant que nous sommes), à T/ièbes, où nous rentrâmes le 8 mars au matin, après avoir heureusement terminé notre voyage de Nubie et de la haute Thébaïde. Nos barques furent amarrées au pied des colonnades du palais de Loaqsor, que nous avons étudié et exploité jusques au 23 du mois courant. Je tenais à profiter de nos barques pour notre travail de Louqsor, parce que ce magnifique palais, le plus profané de tous les monuments de l'Egypte, obstrué par des cahutes de fellah qui masquent et défigurent ses beaux portiques, sans parler de la chétive maison d'un Bimbachi juchée sur la plate-forme violemment percée à coups de pic, pour donner passage aux balayures du Turc, qui sont dirigées sur un superbe sanctuaire sculpté sous le règne du fils d'Alexandre le Grand, ce magnifique palais, dis-je, ne nous offrait aucun local commode ni assez propre pour y établir notre ménage. Il a donc fallu garder notre màasch, la dahabiéh et les petites barques, jusques au moment où nos travaux de Louqsor ont été terminés.

Nous passâmes sur la rive gauche le 23, et, après avoir envoyé notre gros bagMge à une maison de Koiirna, que nous a laissée un très brave et excellent homme nommé Piccinini, agent de M. d'Anasta/y à Thèbes, nous avons tous pris la route de la vallée de Hihafi-cl-Mu/ouh, où sont

les tombeaux des rois de la XVIIP et de la XIX" Dynastie. Cette vallée étant étroite, pierreuse, circonscrite par des montagnes assez élevées et dénuées de toute espèce de végétation, la chaleur doit y être insupportable aux mois de mai, juin et juillet; il importait donc d'exploiter cette riche et inépuisable mine à une époque où l'atmosphère, quoique déjà fort échauffée, est cependant encore supportable. Notre caravane, composée d'ânes et de savants, s'y est donc établie le jour même, et nous occupons le meilleur logement et le plus magnifique qu'il soit possible de trouver en Egypte. C'est le roi Rhamsès (le IV® de la XIX*^ Dynastie) qui nous donne l'hospitalité, car nous habitons tous son magnifique tombeau, le second que l'on rencontre à droite en entrant dans la vallée de Biban-el-Molouk. Cet hypogée, d'une admirable conservation, reçoit assez d'air et assez de lumière pour que nous y soyons logés à merveille. Nous occupons les trois premières salles, qui forment une longueur de soixante-cinq pas; les parois, de quinze à vingt pieds de hauteur, et les plafonds sont tous couverts de sculptures peintes, dont les couleurs conservent presque tout leur éclat. C'est une véritable habitation de prince, à l'inconvénient près de l'enfilade des pièces; le sol est couvert en entier de nattes et de roseaux. Tu en auras une idée par le plan suivant (voir p. 247).

Les deux caouas (nos gardes du corps) et les domestiques couchent dans deux tentes dressées à l'entrée du tombeau. Tel est notre établissement dans la Vallée des Rois, véritable séjour de la mort, puisqu'on n'y trouve ni un brin d'herbe, ni êtres vivants, à l'exception des chacals et des hyènes qui, l'avant- dernière nuit, ont dévoré, à cent pas de notre palais, l'âne qui avait porté mon domestique barabra Mohammed, pendant le temps que l'ânier passait agréablement sa nuit de Ramadhan dans notre cuisine, qui est établie dans un tombeau royal totalement ruiné. J'ai cru que tous ces détails amuseraient la famille.

Un courrier que j'ai reçu a Tlièbes m'a apporté ta lettre

du 20 décembre J'espère (jue la santé de notre vénérable M. Dacier se sera soutenue, et que mes vceux, partis

de la deuxicmc cataracte le l""^ janvier dernier, seront exaucés pour l'année courante et à XI .

L'annonce de la commission archéologique pour la Morée, donnée à Dubois', m'a causé une vive satisfaction; je sais que c'était là un des vœux qu'il formait depuis longtemps. J'espère qu'il sera déjà parti : j'attends donc, pour lui écrire, de savoir s'il est de Paris ou d'Athènes. Je désire qu'il soit déjà sous les colonnades, — ou dans l'Altis d'Olympie à la tête de quatre cents piocheurs, ce qui serait encore mieux. — A propos de pioche, je te dirai que j'ai fait commencer des fouilles à Karnac et à Kourna. Je suis déjà possesseur de dix-huit momies de tout genre et de toute espèce, mais je n'emporterai cjue les plus remarquables, et surtout des momies gréco-égyptiennes, portant à la fois des inscriptions grecques et des légendes démotiques et hiératiques. J'en ai plusieurs de ce genre, et quelques momies d'enfant intactes, ce qui est rare jusques à présent. Tous les bronzes qui proviennent de mes fouilles de Karnac, et tirés des maisons mêmes de la vieille Thèbes, à quinze ou vingt pieds au-dessous du niveau actuel de la plaine, sont dans un état d'oxydation complet, ce qui ne permet pas d'en tirer parti. J'ai mis à la tête de mes excavations sur la rive orientale l'ancien chef fouilleur de M. Drovetti, le nommé Temsahh (le crocodile)', qui me paraît un homme adroit et qui ne manque pas de me donner de grandes espérances. J'y compte peu, parce qu'il faudrait travailler en grand, et que

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