Cette expédition était partie en février
2. Timsah vivait encore en 1863, et il montrait avec une certaine vanité le certificat qu'il avait reçu de ChampoUion : ses fils et petitsfils ont été longtemps à la solde du Service des Antiquités, et sa famille est encore aujourd'hui l'une des plus riches du bourg de Karnak. Chami)olIion avait donné un certificat analogue à Aouèda, ^on cheffouilleur sur la rive gauche. Tous deu.x, grâce aux démarches du consul général Miniaut, successeur de Drovetti, furent déclarés protégés français, ce qui les mit, eux et leurs femmes, à l'abri des vexations et de» corvées exigées des fellahs par les percepteurs turcs et arabes.
mes moyens ne suffisent pas. Il serait bon que j'eusse déjà les fonds supplémentaires que j'ai demandés. Le temps vole, et je recevrai probablement une réponse définitive au moment où il me faudra partir de Thèbes, le seul endroit où
on puisse à coup sûr trouver de grandes et belles choses
Si je porte quelque bonne chose, ce sera un hasard d'un côté, et de l'autre une pure générosité de ma part, puisque je ne suis pas obligé d'apporter une collection d'antiquités au Louvre, — les fonds demandés pour cela ayant été refusés très sciemment. Je tâcherai cependant de donner un peu d'activité à mes fouilles dans les mois de juin, juillet et août; époque à laquelle je serai fixé sur les lieux, soit à Karnac, soit à Kourna. J'ai quarante hommes en train, et je verrai si les produits compensent à peu près les dépenses, et si mon budget pourra les supporter. J'ai aussi trente-six hommes (jui fouillent à Kourna de compte à demi avec Rosellini. Il est évident que je ne puis songer à emporter ce qui manque justement au Musée royal, de grosses pièces, parce que le transport seul jusques à Alexandrie épuiserait mes finances.
Je reviens encore à l'idée que, si le gouvernement veut un obélisque à Paris, il est de l'honneur national d'avoir un de ceux de Louqsor (celui de droite en entrant), monolitlie de la plus grande beauté et de soixante-dix pieds de hauteur, monument de Sésostris, d'un travail exquis et d'une étonnante conservation. Insiste pour cela, et trouve un ministre qui veuille immortaliser son nom en ornant Paris d'une telle merveille : 300.000 francs feraient l'aflairc. Qu'on y pense sérieusement. Si on veut l'entreprendre, qu'on envoie sur les lieux un architecte ou mécanicien p/'atif/ue (mais pa.s de i^ucani !), les poches pleines d'argent, et rol)élisque marchera. La main d'œuvre ici ne coûte rien. Mes fourmilleurs — travail infeiiial — rcroivent VO paras (3 sols et 3 liards), et je les |)aye niagnihinuMiicnl : ils se iiouri'isscnt sur h'ur traitement.
Le pauvi'c D' Young est donc incorrigible ? Pourquoi iv-
muer une vieille affaire déjà momifiée? Remercie M. Arago des lances qu'il a si vaillamment brisées ' pour l'honneur de V alphabet franco-pharaonique. Le Breton a beau faire, — // nous restera : et toute la vieille Angleterre apprendra de la jeune France à épeler les hiéroglyphes par une tout autre méthode que « celle de Lancaster' ». Du reste, le Docteur discute encore sur l'alphabet, et moi, jeté depuis six mois au milieu des monuments de TÉgypte, je suis effrayé de ce que j'y lis plus couramment encore que je n'osais l'imaginer. J'ai des résultats {ceci entre nous !) extrêmement embarrassants sous une foule de rapports et qu'il faudra tenir sous le boisseau; mon attente n'a point été trompée, et beaucoup de choses que je soupçonnais vaguement ont pris ici un corps et une certitude incontestable.
Cela dit, je reprendrai le fil de mon itinéraire et la notice des monuments depuis Ombos, d'où est datée ma dernière lettre un peu détaillée.
Partis à'Ombos le 17 février, nous n'arrivâmes, à cause de l'impéritie du réis de notre grande barque et de la mollesse de nos rameurs, que le 18 au soir à Ghébel-Selséléh (Silsilis), vastes carrières où je me promettais une ample récolte. Mon espoir fut pleinement réalisé, et les cinq jours que nous y avons passés ont été bien employés.
1. En présence de plusieurs académiciens, entre autres Jomard et Raoul Rochette, Arago avait reçu une lettre de Thomas Young, qui, une fois de plus, lui reprochait bien amèrement de faire trop grand cas de.s découvertes de « l'Égyptien ». Des débats passionnés pour et contre le système éclatèrent : toutefois, au moment où Champollion-Figeac survint, « personne ne savait plus contredire le grand défenseur ».
2. Pendant longtemps Thomas Young, Edme Jomard et ChampoUion s'étaient généreusement voués à l'amélioration de ï enseignement populaire d'après le système de l'enseignement mutuel de Joseph Lancaster (« Monitorial system »). Jomard, pensant au grand succès qu'avait eu Herbault, avec une méthode analogue, soixante ans auparavant, y voyait plutôt un si/stème /ra/içras; ChampoUion, plus indépendant dans ses principes, soutint toujours l'origine indienne de l'enseignement mutuel.
Les deux rives du Nil, resserré par des montagnes d'un très beau grès, ont été exploitées par les anciens Égyptiens, et le voyageur est effrayé s'il considère, en parcourant les carrières, l'immense quantité de pierres qu'on a dû en tirer pour produire les galeries à ciel ouvert et les vastes espaces excavés qu'il se lasse de parcourir. C'est sur la rive gauche qu'on trouve les monuments les plus remarquables.
On rencontre d'abord, en venant du côté de Syène, trois chapelles taillées dans le roc et presque contiguës. Toutes trois appartiennent à la belle époque pharaonique, et se ressemblent soit pour le plan et la distribution, soit pour toute la décoration intérieure et extérieure; toutes s'ouvrent par deux colonnes formées de boutons de lotus tronqués.
La première de ces chapelles (la plus au sud) a été creusée dans le roc sous le règne du Pharaon Ousiréi de la XVIII" Dynastie; elle est détruite en très grande partie. Deux basreliefs seuls sont encore visibles, et ne présentent d'intérêt que sous le rapport du travail, (|ui a toute la finesse et toute l'élégance de l'époque.
La seconde chapelle date du règne suivant, celui de Rhamsès II f^^^- L<"s tableaux ([ui décorent les parois de droite et de li; A gauche nous font connaître sous (|uol vocable ce | 1 \5| petit édifice avait été dédié par le Pharaon. Il y y^^ est représenté adorant d'abord la Triade thébaine, les plus grandes des divinités de l'I'^gypte, Amon- Ra, Moutli, et Khons, celles (ju'on invo(|uait dans tous les temples, parce (lu'elles étaient le type de toutes les autres. Plus loin, il oftre le vin au dieu Phré, à Phtha, seigneur de justice, et au dieu Nil, nommé, dans l'inscription hiéroglyphique, Hapi-niôoii, le père vivifiant de tout ce (|ni existe. C'est à cette dernière (lixinitc (juc la chapelle de Rhamsès II. ainsi ()ue l(>s deux autres, fiiiciil p;ii liciilièrcnient consacrées; cela est constaté par une 1res |(iiien<- insii i|ili(iii hieroj^Iyphicpie, dont j'ai pris copie, et datc-e de u l'an IW le dixième » jour de Mésori, sous la majesté de l'Aroéri puissant, ami
I) de la vérité et fils du Soleil, Rliamsès, chéri d'Hapimôou, 0 le père des Dieux ». Ce texte, qui contient les louanges du dieu Nil (ou Hapimôou). l'identifie avec le Nil céleste '^'^^^ Nenmôou, Teau primordiale, le grand Dieu Nilus, que Cicéron, dans son Traité sur la nature des Dieux , donne comme le père des principales divinités de l'Egypte, même d'Amon, ce que j'ai trouvé attesté ailleurs par des inscriptions monumentales. La troisième chapelle appartient au règne du fils de Rhamsès le Grand. Il était naturel que les chapelles de Silsilis fussent dédiées à Hapimôou (Hap-môou, le Nil terrestre), parce que c'est le lieu de l'Egypte où le fleuve est le plus resserré, et qu'il semble y faire une seconde entrée, après avoir brisé les montagnes de grès qui lui fermaient ici le passage, comme il a brisé les rochers de granit de la cataracte pour faire sa première entrée en Egypte.
On trouve, plus au nord de ces chapelles, une suite de tombeaux creusés pour recevoir deux ou trois corps embaumés; tous remontent jusques aux premiers Pharaons de la XVIIP Dynastie, et quelques-uns appartiennent à des chefs de travaux ou inspecteurs supérieurs des carrières de Silsilis. Nous avons aussi copié des stèles portant des dates du règne de divers Rhamsès de la XVIIP et de la XIX% ainsi qu\me grande inscription de l'an XXII de Sésonchis.
Le plus important des monuments de Silsilis est un grand spéos, ou édifice creusé dans la montagne, et plus singulier encore par la variété des époques des bas-reliefs qui le décorent. Cette belle excavation a été commencée sous le roi Horus de la XVIIP Dynastie. On en voulait faire un temple dédié à Amon-Ra d'abord, et ensuite au dieu Nil, divinité du lieu, et au dieu Sévek (Saturne à tète de crocodile), divinité principale du nome Ombite, auquel appartenait Silsilis. C'est dans cette intention qu'ont été exécutés, sous le règne d'Horus, les sculptures et inscriptions de la porte principale, tous les bas-reliefs du sanctuaire, et quelques-
uns des bas-reliefs qui décorent une longue et belle galerie transversale qui précède ce sanctuaire.
Cette galerie, très étendue, forme un véritable musée historique. Une de ses parois est tapissée, dans toute sa longueur, de deux rangées de stèles ou de bas-reliefs sculptés sur le roc, et, pour la plupart, d'époques diverses: des monuments semblables décorent les intervalles des cinq portes qui donnent entrée dans ce curieux muséum.
Les plus anciens bas-reliefs, ceux du roi Horus, occupent une portion de la paroi ouest. Le Pharaon y est représenté debout, la hache d'armes sur Tépaule, recevant d'Amon-Ra l'emblème de la vie divine et le don de subjuguer le Nord et de vaincre le Midi. Au-dessous sont des Éthiopiens, les uns renversés, d'autres levant des mains suppliantes devant un chef égyptien, qui leur reproche, dans la légende, d'avoir fermé leur cœur à la prudence et de n'avoir pas écouté lorsqu'on leur disait : « Voici que le lion s'approche de la )) terre d'Ethiopie (Kouch) ». Ce lion-là était le roi Horus, qui fit la conquête de l'Ethiopie, et dont le triomphe est retracé sur les bas- relief s suivants.
Le Roi vainqueur est porté par des chefs militaires sur un riche palanquin, accompagné de flabellifères Des serviteurs préparent le chemin que le cortège doit parcourir, A la suite du Pharaon viennent des guerriers conduisant des chefs captifs; d'autres soldats, le bouclier sur l'épaule, sont en marche, précédés d'un trompette. Un groupe de fonctionnaires égyptiens, sacerdotaux et civils, reçoit le roi et lui rend des hommages.
L;i légende hiéroglypliique de ce tableau exprime ce (jui suit : u Le Dieu gracieux revient (en l\gypte), porté par les ') chefs de tous les pays (les n<jmes) ; son arc est dans sa main » comme celui de Mandou, le divin Seigneur de l'Egypte ; n c'est le Roi directeur des vigilants, qui conduit (captifs) les ') cliefs de la terre de Knuch (rb^tliiopie), race [)erverse; le
» Roi directeur des mondes, approuvé par Phré, fils du » Soleil et de sa race, le serviteur d'Amon, Horus, le vivi- » ficateur. Le nom de Sa Majesté s'est fait connaître dans la » terre d'Ethiopie, que le Roi a châtiée conformément aux )) paroles que lui avait adressées son père Amon. » Ceci est de la Bible toute pure.
Un autre bas-relief représente la conduite, par les soldats, des prisonniers du commun en fort grand nombre. Leur légende exprime les paroles suivantes, qu'ils sont censés prononcer dans leur humiliation : « O toi vengeur ! Roi de la )) terre de Kémé (l'Egypte), Soleil des Niphaïat (les peuples )) libyens), ton nom est grand dans la terre de Kouch » {l'Ethiopie), dont tu as. foulé les signes royaux sous tes » pieds! ))
Tous les autres bas-reliefs de ce spéos, soit stèles, soit tableaux, appartiennent à diverses époques postérieures, mais qui ne descendent pas plus bas que le troisième Roi de la XIX'' Dynastie. On y remarque, entre autres sujets : 1° Un tableau représentant une adoration à Amon-Ra, Sévek (le dieu du nome) et Bubastis, par le basilicogrammate chargé de l'exécution du palais du roi Rhamsès-Méiamoun dans la partie occidentale de Thèbes (le palais de Médinet-Habou), le sieur Phori, homme véridique;
2° Trois magnifiques inscriptions en caractères hiératiques, rappelant que le même fonctionnaire est venu à Silsilis l'an V, au mois de Pachons, du règne de Rhamsès- Méiamoun, faire exploiter les carrières pour la construction du palais de ce Pharaon (le palais de Médinet-Habou) ;
30 Un grand bas-relief : le roi Rhamsès-Méiamoun adorant le dieu Phtha et sa compagne Pacht (Bubastis).
Ces monuments démontrent, sans aucun doute, que tout le grès employé dans la construction du palais de Médinet- Habou à Thèbes vient de Silsilis, et que ce grand édifice a été commencé au plus tôt la V'^ année du règne de son fondateur.
4« Une grande stèle, représentant le même Roi adorant les dieux de Silsilis, et dédiée par le basilico-grammate Honi, surintendant des bâtiments de Rhamsès-Méiamoun, intendant de tous les palais du Roi existants en Egypte, et chargé de la construction du temple du Soleil bâti à Memphis par ce Pharaon.
Des tableaux d'adoration et plusieurs stèles, plus anciennes que les précédentes, constatent aussi que Rhamsès le Grand (Sésostris) a tiré de Silsilis les matériaux de plusieurs des grands édifices construits sous son règne.
Plusieurs de ces stèles, dédiées soit par des intendants des bâtiments, soit par des princes qui étaient venus en Haute Egypte pour y tenir des panégyries dans les années 30, 34, 37, 40 et 44 de son règne, m'ont fourni des détails curieux sur la famille du conquérant. Une de ces stèles nous apprend que Rhamsès le Grand a eu deux femmes. La première, Nofré-Ari, fut l'épouse de sa jeunesse, celle qui paraît, ainsi que ses enfants, dans les monuments d'Ibsamboul et de la Nubie. La seconde (et dernière jusques à présent) se nommait Isénofrê. C'était la mère l'* de la princesse Batliianti, qui paraît avoir été sa fille chérie, la benjamine de la vieillesse de Sésostris ; 2° du prince Schahemkéiné , celui qui présidait les panégyries dans les dernières années du règne de son père, comme le prouvent trois des grandes stèles de Silsilis. C'est probablement ce fils qui lui succéda en quittant son nom princier et prenant sur les monuments celui de Thméiôtliph (le possesseur de la vérité, ou bien celui que la vérité possède) ; c'est le Sésoosis II de Diodore, et le Phéron d'Hérodote. Ce fut aussi, comme son père, un grand constructeur d'édifices, mais dont il ne reste que peu de traces. On trouve dans le spéos de Silsilis: 1" une petite chapclU^ dédié(; en son lionneur par l'intendant des terres du nome Uml)ite, appelé Pnahasi ; 2" une stèle (date elïacée) dédiée par le même Pnahasi, et constatant (|u'on a tiré des carrières de Silsilis les pierres c|ui ont servi à la construction
du palais que ce Roi avait fait élever à Thèbes, où il n'en reste aucune trace, à ma connaissance du moins. Cette stèle nous apprend que la femme de ce Pharaon se nommait Isénofré, comme sa mère, et son fils aîné Phthamèn.
3° Une stèle de Tan II, 5^ jour de Mésori, rappelant qu'on a pris à Silsilis les pierres pour la construction du palais du roi Thméiôtliph à Thèbes, et pour les additions ou réparations faites au palais de son père, le Rhamesséion, l'édifice qu'on a improprement nommé tombeau d'Osymandyas et Memnonium.
Il existe enfin à Silsilis des stèles semblables relatives à quelques autres Rois de la XVIIP et de la XIX" Dynastie. Deux stèles d'Aménophis-Memnon, le père du roi Horus, se voient sur la rive orientale, où se trouvent les carrières les plus étendues. Ces stèles donnent la première date certaine des plus anciennes exploitations de Silsilis. Il est certain qu'après la XIX'' Dynastie, ces carrières ont toujours fourni des matériaux pour la construction des monuments de la Thébaïde. La stèle deSésonchis I*"^ le prouve. On y parle en effet d'exploitations de l'an XXII du règne de ce prince, destinées à des constructions faites dans la grande demeure d'Amon : ce sont celles qui forment le côté droit de la première cour de Karnac, près du second pylône, monument du règne de Sésonchis et des rois Bubastites, ses descendants et ses successeurs. Enfin, il est naturel de croire que les matériaux des temples d'Edfou et d'Esné viennent en grande partie de ces mêmes carrières.
Le 24 février, au matin, nous courions le portique et lei colonnades d'Edfou (Apollonopolis magna). Ce monument imposant par sa masse porte cependant l'empreinte de la décadence de l'art égyptien sous les Ptolémées, au règne desquels il appartient tout entier. Ce n'est plus la simplicité antique; on y remarque une recherche et une profusion d'ornements bien souvent maladroite, et qui marque la transition entre la noble gravité des monuments pharaoniques
et le papillotagc fatigant et de si mauvais goût du temple à'Esnê, construit du temps des empereurs,
La partie la plus antique des décorations du grand temple d'Edfou (rintérieur du naos et le côté droit extérieur) remonte seulement au règne de Pliilopator. On continua les travaux sous Épiphane, dont les légendes couvrent une partie du fût des colonnes et des tableaux intérieurs de la paroi droite du pronaos, qui fut terminé sous Évergète IL
Les sculptures de la frise extérieure et des parois de l'extérieur des murailles du pronaos furent décorées sous Soter II. Sous le même Roi, on sculpta la galerie de droite de la cour en avant du pronaos. La galerie de gauche appartient au règne de Philométor, ainsi que toutes les sculptures des deux massifs du pylône. J'ai trouvé cependant, vers le bas du massif de droite, un mauvais petit bas-relief représentant l'empereur Claude adorant les dieux du temple.
Le mur d'enceinte qui environne le naos est entièrement chargé de sculptures : celles de la face intérieure datent du règne de Cléopâtrc-Coccé et de Soter II, de Coccé, de Ptolémée Alexandre I'""^; celles de la face extérieure sont en grande partie de Ptolémée Alexandre L"" et de sa femme la reine Bérénice.
Voilà qui peut donner une idée exacte de l'antiquité du grand temple d'Edfou. Ce ne sont point ici des conjectarcs ; ce sont des faits écrits sur cent portions du monument, en caractères de dix pouces, et quelquefois de deux pieds de hauteur.
Ce grand et magnifuiue édilice (Hait consacré à une Triade composée, 1" du dieu Ilar-Hat, la science et la lumière célestes personnifiées, et dont le soleil est l'image dans le monde matériel; les Grecs l'ont identifié à leur Apollon; '■l"" de la déesse Ilathor, la Vénus égyptienne ; 3" de leur lils Ilar-Sont-Tho (l'IIorus, soutien du monde), ([ui répond à l'Amour (Eros) des mythologies grec(iue et romaine.
Les qualilicatious, les titres et les diverses formes de ces
BiBL. KUYHT., T. XXXI. 17
trois divinités, que nous avons recueillis avec soin, jettent un grand jour sur plusieurs parties importantes du système théogonique égyptien. Il serait trop long ici d'entrer dans de pareils détails.
J'ai fait dessiner aussi une série de quatorze bas-reliefs de l'intérieur du pronaos, représentant le lever du dieu Har-Hat, identifié avec le soleil, son coucher et ses formes symboliques à chacune des douze heures du jour, avec les noms de ces heures. Ce recueil est du plus grand intérêt pour l'intelligence de la petite portion des mythes égyptiens véritablement relative à l'astronomie.
Le second édifice d'Edfou, dit le Typhonium, est un de ces petits temples nommés ||| 1 Mammisi (lieu d'accouchement), que l'on construisait toujours à côté de tous les grands temples où une Triade était adorée. C'était l'image de la demeure céleste où la déesse avait enfanté le troisième personnage de la Triade, qui est toujours figuré sous la forme d'un jeune enfant. Le Mammisi d'Edfou représente en effet l'enfance et l'éducation du jeune liar-Sont- Tho, fils d'Har- Hat et d'Hathor, auquel la flatterie a associé Évergète II, représenté aussi comme un enfant et partageant les caresses que les dieux de tous les ordres prodiguent au nouveau-né d'Har-Hat. J'ai fait copier un assez grand nombre de basreliefs de ce monument du règne d'Évergète II et de Soter II.
Nos travaux terminés à Edfou, nous allâmes reposer nos yeux, fatigués des mauvais hiéroglyphes et des pitoyables sculptures égyptiennes du temps des Lagides, dans les tombeaux à'Elêthyia [El-Kab), où nous arrivâmes le samedi 28 février. Nous fûmes accueillis par la pluie ! qui tomba par torrents, avec tonnerre et éclairs, pendant la nuit du l'^^ au 2 mars. Ainsi nous pourrons dire, comme le dit Hérodote du Roi Psamménite : a De notre temps il a plu en Haute » Egypte )).
Je parcourus avec empressement l'intérieur de l'enceinte
de l'ancienne ville d'Éléthyia, encore subsistante, ainsi que la seconde enceinte qui renfermait les temples et les édifices sacrés. Je n'y trouvai pas une seule colonne debout; les Barbares ont détruit depuis quelques mois ce qui restait des deux temples intérieurs et le temple entier situé hors de la ville. Il a fallu me contenter d'examiner une à une les pierres oubliées par les dévastateurs, et sur lesquelles il restait quelques sculptures.
J'espérais y trouver quelques débris de légendes, suffisants pour m'éclairer sur l'époque de la construction de ces édifices et sur les divinités auxquelles ils furent consacrés. J'ai été assez heureux dans cette recherche pour me convaincre pleinement que les temples d'Éléthyia, dédiés à Sévek (Saturne) et à Sowan (Lucine), appartenaient à diverses époques pharaoniques ; ceux que la ville renfermait avaient été construits et décorés sous le règne de la reine Amensé, sous celui de son fils Thouthmosis III (Mœris), et sous les pharaons Aménophis-Memnon et Rhamsès le Grand. Les rois Amyrtée et Achoris, deux des derniers princes de race égyptienne, avaient réparé ces antiques édifices et y avaient ajouté quelques constructions nouvelles. Je n'ai rien trouvé à Éléthyia qui rappelle l'époque grecque ou romaine. Le temple à l'extérieur de la ville est dû au règne de Mœris.
Les tombeaux ou hypogées, creusés dans la chaîne Arabitiuc voisine de la ville, remontent pour la plupart à une antiquité encore plus reculée. Le premier que nous avons visité est celui dont la Coinmission d'Egypte a publié les bas-reliefs peints, relatifs aux travaux agricoles, à la pêche et à la navigation. Ce tombeau a été creusé pour la famille d'un hiérogrammate nommé Phapé, attaché au collège des prêtres d'hïléthyia (Sowan-Kah). J'ai fait dessiner plusieurs bas-reli<'fs inédits de ce tomb(>:ui, et j'ai pi'is copi(; do toutes les légendes des scènes agricoles et autres données, publiées assez négligemment par la Conwu'ssion. Ce tombeau est
d'une très haute antiquité. Un second hypogée, celui d'un grand-prêtre de la déesse Ilythia ou Éléthyia (Sowan), la déesse éponyme de la ville de ce nom, porte la date du règne de Rhamsès-Méiamoun, premier roi de la XIX*^ Dynastie; il présente une foule de détails de famille et quelques scènes d'agriculture en très mauvais état. J'y ai remarqué, entre autres faits, le foulage ou battage des gerbes de blé par les bœufs, et au-dessus de la scène on lit, en hiéroglyphes presque tous phonétiques, la chanson que le conducteur du foulage est censé chanter, car, dans la vieille Egypte, comme dans celle d'aujourd'hui, tout se faisait en chantant, et chaque genre de travail a sa chanson particulière.
Voici celle du battage des grains, sorte d'allocution adressée aux bœufs, et que j'ai retrouvée ensuite, avec de très légères variantes, dans des tombeaux bien plus antiques encore :
s;___û AA^ @ Hi-tênou-nèten (sop snav)
AAAA/V\ /V\/VS/V\ •-. . , , ■ . ,
1 I I I I I W « Battez pour vous {bis),
AAAAAA
\ÏÏM
Né-éhéou » O bœufs,
© Hi-tènou-nèten (sop snav)
'{"["'l 1 I I \\ » Battez pour vous (bis)
..,tï] "-"-^ Hen-oïpe-nèten
'l I I I I I » Des boisseaux pour vous,
.,.û ^^^~y ^^^^ Hen-oïpé-ennêtennèv.
■ ' ' ' \> III I I I „ i3es boisseaux pour vos maîtres.
La poésie n'en est pas très brillante; probablement l'air faisait passer la chanson. Du reste, elle est convenable à la circonstance dans laquelle on la chantait, et elle me paraîtrait déjà fort curieuse quand même elle ne ferait que constater l'antiquité du bis qui est écrit à la fin de la première et de la troisième ligne. J'aurais voulu en trouver la musique pour l'envoyer à notre vieil ami Musagète ' .