‹ Lettres de Champollion le jeuneChapitre 34 sur 50 · Ministre' de la iMaisnii du Uni · texte numérisé non relu

Ministre' de la iMaisnii du Uni

qui ne l'cH'raycra point, puisqu'il a été le premier à me le prouver. S'il en est question d'avance, garde-toi de rien arl'ëter sur le fond, parce que, si l'ouvrage se vend, ce qui est pro))able, il est juste (jue nous en retirions quelque avantage solide. Il nous sulîirait, je pense, d'une souscription pour cent cinquante à deux cents exemplaires. Du reste, tout cela est prématuré. Tirons d'abord la peau de l'ours du corps de la bête.

La prolongation de mon séjour dans les tombeaux des Rois est mise à profit par mes jeunes gens, qui mettent mon portefeuille de Nubie et de haute Thébaïde au courant en faisant les copies des dessins faits, toujours sous ma direction, par les artistes toscans. La suite est déjà admirable et de la plus haute importance.

Au milieu de tant de travaux notre santé se soutient merveilleusement, sauf Salvador, qui a eu une indisposition dont il est bien remis maintenant. Il faut dire aussi que le grand Amon-Ra nous favorise : le tombeau que nous habitons est un trésor pour la saison. — La température y est assez constamment de 20 à 21 degrés, tandis qu'à deux pas de notre porte le thermomètre marque 35 à 36 à l'ombre et 47 à 48 au soleil. De plus, le mois précédent s'est passé, et celui-ci se passera sans doute, sans que le Khamsin se soit manifesté. Tu sais sans doute que c'est un vent brûlant et terrible qui élève des masses de poussière et dessèche tout ce qui se trouve sur son passage. Je quitterai l'Egypte sans avoir idée de ce vent, le vrai Typhon de la pauvre Thébaïde.

Je n'écris pas à Rosine pour cette fois, il faut que le courrier parte de suite ; donne-lui donc communication de ma lettre. Écris aussi à Figeac' que je me porte bien. Dubois est-il arrivé à sa destination? Où est-il ? Que fait-il ? Notre armée avance-t-elle tout aussi vite quelle a débarqué?

1. C'ci^t-à dire aux soeurs des deux frères qui liabitaieut cette ville.

Perdus au désert et au fund des tombeaux, nous n'avons, depuis deux mois et plus, aucune nouvelle de ce qui se fait par le monde. Cela est dur, fort dur; car, malgré notre philosophie, quoique le néant des choses humaines soit écrit autour de nous en caractères frappants, quoi(|ue nous allions méditer de temps en temps au sommet de la montagne aride, d'où l'on découvre toute l'étendue du grand cadavre de Thèbes, nous tenons encore à cette pauvre terre, à ses chétifs habitants et surtout à ceux qui grelottent au delà de la Méditerranée. Je ne saurais te dire combien nous ont intéressés quelques journaux français des mois de novembre, décembre et janvier, et quelle joie nous avons éprouvée des

bonnes choses qu'on fait dans notre France. — France !

n'en parlons pas, mon cœur se gonfle, et j'ai encore quelques mois à ramer sur les débris de Thèbes: après cela, tout plaisir et toute joie. Adieu. Je t'embrasse, ainsi que tous les nôtres, de cœur et d'àme,

J.-F. Ch.

P.-S. — Selon les caciuets de Thèbes, Parisct est allé faire une pointe sur la peste, qui, dit-on, s'est manifestée en Syrie. Il n'y en a point en Egypte.

Tliébes (Bib.iii-.'l-Molnuk), 2^ mai 1820.

Les détails topograpiii(iues donnés par Strabon ne permettent |)oint de chercher, ailleurs que dans la vallée do Jîihnn-cl-Molouh-, l'emplacement des tombeaux des anciens Kois. Le nom de cette vallée, (piOn veut entièrement dériver de l'araire en le traduisant par les /lofics des /i*oi.s, mais qui est à la fois une corruption et une traduction d<,' l'ancien nom égyptien JiHi-nn-Onrôon (les hypogé«'s des Rois), comme l'a fort bien dit M. Sylv(\stn' de Saey, lèviuait d'ailleurs toute espèce de doute à cr. sujet. C'<'lait la ii(''cro/)o/c roi/alc, et on a\ait choisi un lieu parlaileinent convenable a cette

triste destination, une vallée aride, encaissée par de très hauts rochers coupés à pic, ou par des montagnes en pleine décomposition, offrant presque toutes de larges fentes occasionnées soit par l'extrême chaleur, soit par des éboulements intérieurs, et dont les croupes sont parsemées de bandes noires, comme si elles eussent été brûlées en partie. Aucune sorte de végétation ne se montre ni sur les pentes, ni dans le fond de la vallée qui ressemble au lit d'un de nos grands torrents des Alpes, desséché depuis des siècles. A l'exception de quelques serpents et lézards, aucun animal vivant ne fréquente cette vallée de mort : je ne compte point les mouches, les renards, les loups et les hyènes, parce que c'est notre séjour dans les tombeaux et l'odeur de notre cuisine qui avaient attiré ces quatre espèces affamées.

En entrant dans la partie la plus reculée de cette vallée, par une ouverture étroite évidemment faite de main d'homme, et offrant encore quelques légers restes de sculptures égyptiennes, on voit bientôt, au pied des montagnes ou sur leurs pentes, des portes carrées, encombrées pour la plupart, et dont il faut approcher pour apercevoir la décoration : ces portes, qui se ressemblent toutes, donnent entrée dans les tombeaux des Rois. Chaque tombeau a la sienne, car jadis aucun ne communiquait avec l'autre; ils étaient tous isolés. Ce sont les chercheurs de trésors, anciens ou modernes, qui ont établi quelques communications forcées.

Il me tardait, en arrivant à Biban-el-Molouk, de m'assurer que ces tombeaux, au nombre de seize (je ne parle ici que des tombeaux conservant des sculptures et les noms des rois pour qui ils furent creusés), étaient bien, comme je l'avais déduit d'avance de plusieurs considérations, ceux des rois appartenant tous à des dynasties thébaines, c'est-àdire à des princes dont Va famille était originaire de Thèbes. L'examen rapide que je fis alors de ces excavations avant de monter à la seconde cataracte, et le séjour de plusieurs mois que j'y ai fait à mon retour, m "ont pleinement con-

vaincu que ces hypogées ont renfermé les corps des Rois des XVIIP, XIX« et XX« Dynasties, qui sont en effet toutes trois des dynasties diospolitaines ou tliéhaines. Ainsi j'y ai

retrouvé d'abord les tombeaux : 1" de-B/iamsès I' i © l

2" de Ménéphtha /«' (Ousiréi) /^~^; 3^ deRhamsés

le Grand 5° de Mé- Rhamer-

; 4" de Méné-

la xviir^ K^d

du plus ancien de /"">. , inhumé à

néphtha III

ri /" N , fous ( G) \

phthall/^^

Dynastie, tous, Amé

()•' de Rois de

ans ^— ^la Vi

V^^'^ et celui nop/u's Meiimon

part dans ^ — ^ la vallée isolée de l'ouest. ^-^ Viennent ensuite le tombeau de Rhamsès-Méiamoun /'T^, qui est bien décidément

nastie, et I'un des grands pelés Sésostj-is par les ausu distinguer entre eux par leurs exploits mili- Pharaons, tous nommés

^ J le chef delà XIX«Dyconquérants égyptiens, apteurs anciens, (pii n'ont pas les deux Rhamaès célèbres taires, et les tombeaux de six Rhamsès, les descendants et les successeurs de Méiamoun formant la XIX'^ Dynastie et le commencement de la XX^ On n'a suivi aucun ordre, ni de dynastie, ni de succession dans le choix de l'emplacement de ces diverses tombes royales : chacun a fait creuser la sienn<' sur le point où il croyait rencontrer une v(mii(' de pienv convenable a la sculpture et à l'iiiunensilt' de l'excavation projelée. Il est didicile de s(> (h'Icudic d'une certaine sinpiisc loisiiue, après avoir passé sous une poite assez siMi|)le, on entre dans de grandes gah'ries ou conidoi-s, couverts de scul|)tures parfaitement soignées, conservant en grande partie Ttrlat des plus vives couhMU's, et conduisant successivement à des salles soutenues pai- i\v< piliers encore plus liclies de déco-

rations, jusqu'à ce qu'on arrive enfin à la salle principale, celle que les Égyptiens nommaient la Salle dorée, plus vaste que toutes les autres, et au milieu de laquelle reposait la momie du roi dans un énorme sarcophage de granit. Les plans de ces tombeaux, publiés par la Commission d'Egypte, donnent une idée exacte de l'étendue de ces excavations et du travail immense qu'elles ont coûté pour les exécuter au pic et au ciseau. La vallée est presque toute encombrée de collines, formées par les petits éclats de pierre provenant des effrayants travaux exécutés dans le sein de la montagne.

Sans doute, tu ne t'attends point à trouver ici une description détaillée de chacun de ces tombeaux; plusieurs mois m'ont à peine suffi pour rédiger une notice un peu détaillée des innombrables bas-reliefs qu'ils renferment, et pour copier les inscriptions les plus intéressantes. Je te donnerai cependant une idée générale de ces monuments par la description rapide et très succincte de l'un d'entre eux, celui du Pharaon Rhamsès, fils et successeur de Méiamoun, et qui, dans les listes de Manèthon, se nomme Aménéphthès, et paraît être le Menophrès dont une ère égyptienne portait le nom. La décoration des tombeaux royaux était systématisée, et ce que l'on trouve dans l'un reparaît dans presque tous les autres, à quelques exceptions près, comme je le dirai plus loin.

Le bandeau de la porte d'entrée est orné d'un bas-relief (le même sur toutes les premières portes des tombeaux royaux), qui n'est au fond que la préface, ou plutôt le résumé, de toute la décoration des tombes pharaoniques. C'est un disque jaune pâle, au milieu duquel est le soleil à tête de bélier, c'est-à-dire le soleil couchant, entrant dans l'hémisphère inférieur et adoré par le roi à genoux. A la droite du disque, c'est-à-dire à l'orient, est la déesse Nephthys, et à la gauche (occident) la déesse Isis, occupant les deux extrémités de la course du dieu dans l'hémisphère supérieur. A

côté du soleil, et dans le disque, on a sculpté un grand scarabée, qui est ici, comme ailleurs, le symbole de la régénération ou des renaissances successives. Le roi est agenouillé sur la montagne céleste, sur laquelle portent aussi les pieds des deux déesses.

Le sens général de cette composition se rapporte au roi défunt. Pendant sa vie, semblable au soleil dans sa course de l'orient à l'occident, le roi devait être le vivificateur, l'illuminateur de l'Egypte et la source de tous les biens physiques et moraux nécessaires à ses habitants. Le Pharaon mort fut donc naturellement encore comparé au soleil se couchant et descendant vers le ténébreux hémisphère inférieur, qu'il doit parcourir pour renaître de nouveau à l'orient et rendre la lumière et la vie au monde supérieur (celui que nous habitons), de la même manière que le roi défunt devait renaître aussi, soit pour continuer ses transmigrations, soit pour habiter le monde céleste et être absorbé dans le sein d'Amon, le Père universel.

Cette explication n'est point de mon cru; le temps des conjectures est passé pour la vieille Egypte. Tout cela résulte de l'ensemble des légendes qui couvrent les tombes royales.

Ainsi, cette comparaison ou assimilation du roi avec le soleil, dans ses deux états pendant les deux parties du jour, est hi clef ou plutôt le motif et le sujet dont tous les autres bas-reliefs ne sont, comme on va le voir, que le développement successif.

Dans le tableau décrit est toujours une légende dont suit la traduction littérale : « Voici ce que dit Osiris, Seigneur » de l'Amenti (région occidentale, habitée par les morts) : » Je t'ai accordé une demeure dans la montagne sacrée de » l'Occident, comme aux autres Dieux grands (les rois ses I) prédécesseurs), à toi, Osirien-Roi, Seigneur du nioudc. » Rliamsès, etc., encore vivant. »

Cette dernière expression pfouvciait, s'il en était besoin,

que les tombeaux des Pharaons, ouvrages immenses et qui exigeaient un travail fort long, étaient commencés de leur vivant, et que l'un des premiers soins de tout roi égyptien fut, conformément à l'esprit bien connu de cette singulière nation, de s'occuper incessamment de l'exécution du monument sépulcral qui devait être son dernier asile.

C'est ce que démontre encore mieux le premier bas-relief qu'on trouve toujours à la gauche en entrant dans tous ces tombeaux. Ce tableau avait évidemment pour but de rassurer le roi vivant sur le fâcheux augure, qui semblait résulter pour lui du creusement prématuré de sa tombe au moment où il était plein de vie et de santé. Ce tableau montre, en effet, le Pharaon en costume royal, se présentant au dieu Phré à tête d'épervier, c'est-à-dire au soleil dans tout l'éclat de sa course (à l'heure de midi), lequel adresse a son représentant sur la terre ces paroles consolantes :

(c Voici ce que dit Phré, Dieu grand, Seigneur du ciel : )) nous t'accordons une longue série de jours, pour régner 0 sur le monde et exercer les attributions royales d'Horus )t sur la terre. »

Au plafond de ce premier corridor du tombeau, on lit également de magnifiques promesses faites au roi pour cette vie terrestre, et le détail des privilèges qui lui sont réservés dans les régions célestes; il semble qu'on ait placé ici ces légendes, comme pour rendre plus douce la pente toujours trop rapide qui conduit à la salle du sarcophage.

Immédiatement après ce tableau, sorte de précaution oratoire assez délicate, on aborde plus franchement la question par un tableau symbolique, le disque du soleil criocéphale parti de l'Orient et avançant vers la frontière de l'Occident, qui est marquée par un crocodile, emblème des ténèbres dans lesquelles le dieu et le roi vont entrer chacun à sa manière. Suit immédiatement un très long texte, contenant les noms des soixante-quinze parèdros du soleil dans l'hémisphère inférieur, et des invocations à ces divinités du

troisième ordre, dont chacune préside à l'une des soixantequinze subdivisions du monde inférieur, qu'on nommait <=> Kellé, demeure qui enveloppe, enceinte, :;one.

Une petite salle, qui succède ordinairement à ce premier corridor, contient les images sculptées et peintes des parèdres, précédées ou suivies d'un immense tableau, dans lequel on voit successivement l'image abrégée des soixantequinze zones et de leurs habitants dont il sera parlé plus loin.

A ces tableaux généraux et d'ensemble succède le développement des détails. Les parois des corridors et salles qui suivent (presque toujours les parois les plus voisines de l'orient) sont couvertes d'une longue série de tableaux, représentant la marche du soleil dans l'hémisphère supérieur (image du roi pendant sa vie), et sur les parois opposées on a figuré la marche du soleil dans l'hémisphère inférieur (image du roi après sa mort).

Les nombreux tableaux relatifs à la marche du dieu audessus de l'horizon et dans l'hémisphère lumineux sont partagés en douze séries, annoncées chacune par un riche battant de porte sculpté et gardé par un énorme serpent. Ce sont les portes des douze heures de jour, et ces reptiles ont tous des noms significatifs, tels que . ,s)«,^ tek-ho, ser-

pent à J'ace étincelante ; fi Q ^ ^ 'Ulfl sate-mpèfbal.

serpent dont l'œil lance la /lamine; \,"î)«« tapentho, la corne du monde, etc., etc. A côté de ces terribles gardiens, on lit constamment la légende : // demeure an-dessus tic cette (jrande porte, et l'ouvre au Dieu Soleil.

Près du battant de la première porte, celle du lever, (M1 a figuré les vingt-(iuatre heures du jour astronomique sous foiine liumaiiK', une étoile sur la tète et niaich:mt vers le fond du tombeau, comme pour mar(|uer la direction de la course du dieu et indi(|uer celle qu'il faut suivre dans

l'étude des tableaux, qui offrent un intérêt d'autant plus piquant que, dans chacune des douze heures de jour, on a tracé l'image détaillée de la barque du dieu, naviguant dans le fleuve céleste sur lejluide primordial ou Yét/ier, le principe de toutes les choses physiques d'après la vieille philosophie égyptienne, avec la figure des dieux qui l'assistent successivement, et, de plus, la représentation des demeures célestes qu'il parcourt, et les scènes mythiques propres à chacune des heures du jour.

Ainsi, à la première heure, sa bari, ou barque, se met en mouvement et reçoit les adorations des esprits de l'Orient. Parmi les tableaux de la seconde heure, on trouve le grand serpent Apophis, le frère et l'ennemi du Soleil, surveillé par le dieu Atmou. A la troisième heure, le dieu Soleil arrive dans la zone céleste, où se décide le sort des âmes, relativement aux corps qu'elles doivent habiter dans leurs nouvelles transmigrations. On y voit le dieu Atmou assis sur son tribunal, pesant à sa balance les âmes humaines qui se présentent successivement. L'une d'elles vient d'être condamnée, on la voit ramenée sur terre dans une barv, qui s'avance vers la porte gardée par Anubis, et conduite à grands coups de verges par des cynocéphales, emblèmes de la justice céleste; la coupable est sous la forme d'une énorme truie, au-dessus de laquelle on a gravé en grand le caractère ? gourmandise ou gloutonnerie, sans doute le péché capital du délinquant, quelque glouton de l'époque.

Le dieu visite, à la cinquième heure, les C/iamps-Élysées de la mythologie égyptienne, habités par les âmes bienheureuses se reposant des peines de leurs transmigrations sur la terre. Elles portent sur leur tête la plume d'autruche, emblème de leur conduite juste et vertueuse. On les voit présenter des offrandes aux dieux, ou bien, sous l'inspection du Seigneur de la Joie du cœur, elles cueillent les fruits des arbres célestes de ce paradis. Plus loin, d'autres tiennent en main des faucilles; ce sont les âmes qui cultivent les

champs de la vérité. Leur légende porte : « Elles font des )) libations de l'eau et des offrandes des grains des cam- » pagnes de gloire; elles tiennent une faucille et mois- 1) sonnent les champs qui sont leur partage; le Dieu Soleil » leur dit : « Prenez vos faucilles, moissonnez vos grains, » emportez-les dans vos demeures, jouissez-en et les pré- » sentez aux Dieux en offrande pure. » Ailleurs enfin, on les voit se baigner, nager, sauter et folâtrer dans un grand bassin que remplit l'eau céleste et primordiale, le tout sous l'inspection du dieu Nil-Céleste. Dans les heures suivantes, les dieux se préparent à combattre le grand ennemi du î?oleil, le serpent ApopJiis. Ils s'arment d'épieux et se chargent de filets, parce que le monstre habite les eaux du fleuve sur lequel navigue le vaisseau du Soleil. Ils tendent des cordes, Apophis est pris, on le charge de liens, on sort du fleuve cet immense reptile, au moyen d'un câble que la déesse Selk lui attache au cou et que douze dieux tirent, secondés par une machine Jbrt compliquée, manœuvrée par le dieu Sèv (Saturne), assisté des génies des quatre points cardinaux. Mais tout cet attirail serait impuissant contre les efforts d' Apophis, s'il ne sortait d'en bas une main énorme (celle d'Amon), qui saisit la corde et arrête la fougue du dragon. Enfin, à la onzième heure du jour, le serpent captif est étranglé \\ "^^ , et, bientôt après, le dieu Soleil arrive au point extrême de l'horizon où il va disparaître. C'est la déesse Netphé (Rhéa) qui, faisant l'office de la Thétys des Grecs, s'élève à la surface de l'abîme des eaux célestes; et, montée sur la tête de son fils Osiris, dont le corps se termine en volute comme celui. d'une sirène, la déesse reçoit le vaisseau du Soleil, que prend bientôt dans ses bras immenses le Nil-Céleste, le vieil Océan des mythes égyptiens. La marche du soleil dans V/n'inisp/ière inférieur, celui des ténèbres, pendant les douze heures do nuit, c'est-ù dire la contre-partie des scènes précédentes, se trouve sculptée sur les parois des tombeaux royaux opposées ù celles dont

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je viens de donner une idée très succincte. Là le dieu, assez constamment peint en noir de la tête aux pieds, parcourt les soixante quinze cercles ou zones auxquels président autant de personnages divins de toute forme et armés de glaives. Ces cercles sont habités par les âmes coupables qui subissent divers supplices. C'est véritablement là le type primordial de V Enfer Au. Dante, caria variété des tourments a de quoi surprendre, et je ne suis pas étonné que quelques voyageuis, effrayés de ces scènes de carnage, aient cru y trouver la preuve de l'usage des sacrifices humains dans l'ancienne Egypte, mais les légendes lèvent toute espèce d'incertitude à cet égard : ce sont des affaires de l'autre monde, et qui ne préjugent rien pour les us et coutumes de celui-ci.

Les âmes coupables sont punies d'une manière différente dans la plupart des zones infernales que visite le dieu Soleil. On a figuré ces esprits impurs et persévérant dans le crime, presque toujours sous la forme humaine, quelquefois aussi sous la forme symbolique de la grue, ou celle de Vépervier à tête humaine, entièrement peints en noir, pour indiquer à la fois et leur nature perverse et leur séjour dans l'abîme des ténèbres. Les unes sont fortement liées à des poteaux, et les gardiens de la zone, brandissant des glaives, leur reprochent les crimes qu'elles ont commis sur la terre. D'autres sont suspendues la tête en bas. Celles-ci, les mains liées sur la poitrine et la tête coupée, marchent en longues files. Quelques-unes, les mains liées derrière le dos, traînent sur la terre leur cœur sorti de leur poitrine. Dans de grandes chaudières, on fait bouillir des âmes vivantes, soit sous forme humaine, soit sous celle d'oiseau, ou seulement leurs tètes et leurs cœurs. J'ai aussi remarqué des âmes jetées dans la chaudière avec l'emblème du bonheur et du repos céleste (l'éventail), auxquels elles avaient perdu tous leurs droits. J'ai des copies fidèles de cette immense série de tableaux et des longues légendes qui les accompagnent.

A chaque zone et auprès des suppliciés, on lit toujours leur condamnation et la peine qu'ils subissent, a Ces âmes )) ennemies, y est-il dit, ne voient point notre dieu lorsqu'il » lance les rayons de son disque; elles n'habitent plus dans )) le monde terrestre, et elles n'entendent point la voix du )) Dieu grand lorsqu'il traverse leurs zones. » Tandis qu'on lit au contraire à côté de la représentation des âmes heureuses, sur les parois opposées : « Elles ont trouvé grâce » aux yeux du Dieu grand; elles habitent les demeures de » gloire, celles où l'on vit de la vie céleste; les corps qu'elles » ont abandonnés reposeront à toujours dans leurs tom- » beaux, tandis qu'elles jouiront de la présence du Dieu » suprême. »

Cette double série de tableaux nous donne donc le système psychologique égyptien dans ses deux points les plus importants et les plus moraux, les récompenses et les peines. Ainsi se trouve complètement démontré tout ce que les anciens ont dit de la doctrine égyptienne ^ur l'immortalité de l'âme et le but positif de la vie humaine. Elle est certainement grande et heureuse, l'idée de symboliser la double destinée des âmes par le plus frappant des phénomènes célestes, le cours du soleil dans les deux hémisphères, et d'en lier la peinture à celle de cet imposant et magnifique spectacle.

Cette galerie psychologique occupe les parois des deux grands corridors et des deux premières salles du tombeau de R/iamsès V, que j'ai pris pour type de ma description des tombes royales parce qu'il est le plus complet de tous. Le même sujet, mais composé dans un esprit directement asti'onomi(jue, et sur un plan plus régulier parce (lue c'était un tableau de science, est reproduit sur les plafonds et occupe toute la longueur de ceux du second coriidor et des deux premières salles qui suivent.

Le ciel, sous la forme d'une femme dont le corps est parsemé d'étoiles, enveloppe de trois côtés cette immense

composition. Le torse se prolonge sur toute la longueur du tableau dont il couvre la partie supérieure. La tête est à l'occident. Les bras et les pieds limitent la longueur du tableau divisé en deux bandes égales : celle d'en haut représente l'hémisphère supérieur, ou le cours du soleil dans les douze heures du jour; celle d'en bas, l'hémisphère inférieur, la marche du soleil pendant les douze heures de la nuit.

A l'orient, c'est-à-dire vers le point sexuel du grand corps céleste (de la déesse Ciel), est figurée la naissance du Soleil. Il sort du sein de sa divine mère Néilh, sous la forme d'un petit enfant portant le doigt à sa bouche, et renfermé dans un disque rouge. Le dieu Méaï (l'Hercule égyptien, la raison divine), debout dans la barque destinée aux voyages du jeune dieu, élève les bras pour l'y placer lui-même. Après que le Soleil enfant a reçu les soins de deux déesses nourrices, la barque part et navigue sur V Océan céleste, l'éther, qui coule comme un fleuve de l'orient à l'occident, où il forme un vaste bassin, dans lequel aboutit une autre branche du fleuve traversant l'hémisphère inférieur d'occident en orient.

Chaque heure du jour est indiquée sur le corps du ciel par un disque rouge, et dans le tableau par douze barques ou bari, dans lesquelles paraît le dieu Soleil naviguant sur l'Océan céleste, avec un cortège qui change à chaque heure et qui l'accompagne sur les deux rives.

A la première heure, au moment où le vaisseau se met en mouvement, les esprits de l'Orient présentent leurs hommages au jeune dieu debout dans son naos, qui est élevé au milieu de cette bari. L'équipage se compose de la déesse Sôri, qui donne l'impulsion à la proue, du dieu Sèo (Saturne) à tête de lièvre, tenant une longue perche pour sonder le fleuve, et dont il ne fait usage qu'à partir de la huitième heure, c'est-à-dire lorsqu'on approche des parages de l'Occident. Le réis ou commandant est Horus, ayant en sousordre le dieu Haké-Oéris, le Phaéton et le compagnon fidèle

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du Soleil. Le pilote manœuvrant le gouvernail est un hiéracocéphale nommé Hôou, plus la déesse Néb- Wa (la dame de la barque) dont j'ignore les fonctions spéciales, enfin le dieu gardien supérieur des tropiques. On a représenté sur les bords du fleuve les dieux ou les esprits qui président à chacune des heures de jour; ils adorent le dieu Soleil à son passage, ou récitent tous les noms mystiques par lesquels on le désignait. A la seconde heure paraissent les âmes des rois ayant à leur tête le défunt Rhamsès V, allant au-devant de la bari du dieu pour adorer sa lumière : aux quatrième, cinquième et sixième heures, le même Pharaon prend part aux travaux des dieux qui font la guerre au grand serpent Apophis caché dans les eaux de l'Océan. Dans les septième et huitième heures, le vaisseau céleste côtoie les demeures des bienheureux, jardins ombragés par des arbres de différentes espèces sous lesquels se promènent les dieux et les âmes pures. Enfin le dieu approche de l'Occident. Sèc (Saturne) sonde le fleuve incessamment, et des dieux échelonnés sur le rivage dirigent la barque avec précaution; elle contourne le grand bassin de l'ouest, et reparait dans la bande supérieure du tableau, c'est-à-dire dans l'hémisphère inférieur, sur le fleuve quelle remonte d'occident en orient. Mais, dans toute cette navigation des douze heures de nuit, comme il arrive encore pour les barques qui remontent le Nil, la bari du soleil est toujours tirée à la corde par un grand nombre de génies subalternes, dont le nombre varie à chaque heure dilîér.nte. Le grand cortège du dieu et l'équipage ont disj^aru, il ne reste plus que le pilote, debout et inerte à l'entrée du naos renfermant le dieu, auquel la déesse Thméi (la vérité et la justice), qui préside à l'enfer ou à la région inférieure, semble adresser des consolations. Des légendes hiérogIyj)liiques. placées sur chaque personnage et au commencement de toutes les scènes, en indiciucnt les noms et les sujets, en faisant connaitie l'heure du jour ou do la nuit a la<|ii('ll<' se ra|)|)ort<'nl ces scènes synibo-

liques. J'ai pris copie moi-même et des tableaux et de toutes les inscriptions.

Mais, sur ces mêmes plafonds et en dehors de la composition que je viens de décrire en gros, existent des textes hiéroglyphiques d'un intérêt plus grand peut-être, quoique liés au même sujet : ce sont des tables du lever des constellations et de leurs influences pour toutes les heures de chaque mois de Vannée. Elles sont ainsi conçues :

Mois de Tôbi, la dernière moitié. — Or ion domine et influe sur l'oreille gauche.

Heure 1'^'', la constellation à^ Or ion (influe) sur le bras gauche.

Heure 2®, la constellation de Sirius (influe) sur le cœur.

Heure S*', le commencement de la constellation des deux étoiles (les Gémeaux ?) (influe) sur le cœur.

Heure 4«, les constellations des deux étoiles (influent) sur l'oreille gauche.

Heure 5% les étoiles dujleuve (influent) sur le cœur.

Heure 6*^, la tête (ou le commencement) du lion (influe) sur le cœur.

Heure 7% lajlèche (influe) sur l'œil droit.

Heure 8% les longues étoiles (influent) sur le cœur.

Heure 9°, les serviteurs des parties antérieures (du quadrupède) Mente (le lion marin?) (influent) sur le bras gauche.

Heure 10% le quadrupède Mente (le lion marin ?) (influe) sur l'œil gauche.

Heure 11% les serviteurs du Mente (influent) sur le bras gauche.

Heure 12*^', le pied de la truie (influe) sur le bras gauche.

Nous avons donc ici une table c/e.s influences, analogue à celle qu'on avait gravée sur le fameux cercle doré du monument d'Osymandyas, et qui donnait, comme le dit Diodore de Sicile, les heures du lever des constellations avec les influences de cJiacune d'elles. Cela démontrera sans réplique, à notre ami M. Letronne, que V astrologie remonte, en

Egypte, jusques aux temps les plus reculés, question à laquelle il mettait beaucoup d'intérêt et qui, par le fait, est décidée sans retour. C'est une petite douceur que je lui adresse, en attendant ses commissions pour Thèbes.

La traduction que je viens de donner d'une des vingtquatre tables qui composent la série des levers est certaine, dans les passages où j'ai introduit les noms actuels des constellations de notre planisphère ; n'ayant pas eu le temps de pousser plus loin mon travail de concordance, j'ai été obligé de donner partout ailleurs le mot à mot du texte hiéroglyphique.

Tu penses bien que j'ai recueilli avec un soin religieux ces restes précieux de Vastronomic antique, science qui devait être nécessairement liée à l'astrologie, dans un pays où la religion fut la base immuable de toute l'organisation sociale. Dans un pareil système politique, toutes les sciences devaient avoir deux parties distinctes : la partie des faits observés, qui constitue seule nos sciences actuelles, et la partie spécalatice, qui liait la science à la croyance religieuse, lien nécessaire, indispensable même en Egypte, où la religion, pour être forte et pour l'être toujours, avait voulu renfermer l'univers entier et son étude dans son domaine sans borne, ce qui a son bon et son mauvais côté, comme toutes les conceptions humaines.

Dans le tombeau de Rhamsès V, les salles ou corridors qui suivent ceux que je viens de décrire sont décorés de tableaux symboliques, relatifs à divers états du soleil considéré soit physi(iuement, soit, sinlout, dans ses rapports purement mythiques : mais ces tableaux ne forment point un ensemble suivi, c'est pour cela qu'ils sont totalement omis ou (|u'il.s n'f)cciipent pas la même place dans les autres tombes royales. La salle (jui précède celle du sarcophage, en général consacrée aux (juatre génies de l'Anieiiti. contient, dans les tombeaux les plus complets, la companiticn du roi devant le tribunal des quarante-deux juges dis ins ([ui (l..i\riit

décider du sort de son âme, tribunal dont ne fut qu'une simple image celui qui, sur la terre, accordait ou refusait aux rois les honneurs de la sépulture. Une paroi entière de cette salle dans le tombeau de Rhamsès V offre les images de ces quarante-deux assesseurs d'Osiris, mêlées aux justifications que le roi est censé présenter, ou faire présenter en son nom, à ces juges sévères, lesquels paraissent être chargés, chacun, de faire la recherche d'un crime ou péché particulier, et de le punir dans l'âme soumise à leur juridiction. Ce grand texte, divisé par conséquent en quarante-deux versets ou colonnes, n'est, à proprement parler, qu'une confession négative, comme on peut en juger par les exemples qui suivent :

Prénom du Roi

0 Dieu (tel)! le Roi, Soleil modérateur de justice, approuvé d'Ammon, n'a point commis de méchancetés.

0 Dieu ! le fils du Soleil, Rhamsès, n'a point blasphémé.

0 Dieu! le Roi, Soleil modérateur, etc., ne s'est point enivré.

0 Dieu! le fils du Soleil, Rhamsès, n'a point été parlesseu,T.

0 Dieu! le Roi, Soleil modérateur, etc., n'a point enlevé les biens voués aux dieux.

0 Dieu! le fils du Soleil, Rhamsès, n'a point dit de mensonges.

0 Dieu! le Roi, Soleil, etc., n'a point été libertin (texte : n'a forniqué ni avec femme, ni avec homme).

0 Dieu! le fils du Soleil, Rhamsès, ne s'est point souillé par des impuretés.

O Dieu! le Roi, Soleil, etc., n'a point secoué la tête en entendant des paroles de vérité.

0 Dieu! le fils du Soleil, Rhamsès, n'a point inutilement allongé ses paroles.

O Dieu! le Roi, Soleil, etc., n'a pas eu à dévorer son cœur (c'est-à-dire à se repentir de quelque mauvaise action).

On voyait enfin, à côté de ce texte curieux, dans le tombeau de Rhamsès-Méiamoun, des images plus curieuses encore, celles des péchés capitaux. Il n'en reste plus que trois de bien visibles; ce sont la luxure, \^ paresse et la voracité, figurées sous forme humaine, avec les tètes symboliques de bouc, de tortue et de crocodile.

La grande salle du tombeau de Rhamsès V, celle qui renfermait le sarcophage et la dernière de toutes, surpasse aussi les autres en grandeur et en magnificence. Le plafond, creusé en berceau et d'une très belle coupe, a conservé toute sa peinture : la fraicheur en est telle, qu'il faut être habitué aux miracles de conservation des monuments de l'Egypte, pour se persuader que ces frêles couleurs ont résisté à plus de trente siècles. On a répété ici, mais en grand et avec plus de détails dans certaines parties, la marche du soleil dans les deux hémisphères pendant la durée du jour astronomique, composition qui décore les plafonds des premières salles du tombeau, et qui forme le motif général de toute la décoration des Sépultures royales.

Les parois de cette vaste salle sont couvertes, du soubassement au plafond, de tableaux sculptés et peints comme dans le reste du tombeau, et chargés de milliers d'hiéroglyphes formant les légendes explicatives. Le soleil est encore le sujet de ces bas-reliefs, dont un grand nom])rc contiennent aussi, sous des formes emblématique^;, tout le système cosmogonique et les principes de la physique générale des Égyptiens. Une longue étude peut seule donner le sens entier de ces compositions que j'ai toutes copiées moi-même, en transcrivant en même temps tous les textes qui les accompagnent. C'est du mysticisme le plus rafTiné, mais il y a certainement, sous ces apparences embI<'niati(|U(^s, dr vieilles vérités que nous croyons très jeunes.

J'ai omis dans cette description, aussi rapide que possible, d'un seul des tombeaux royaux, de parler (\o^ bas-reliefs dont sont couverts les piliers (jui s()uli(>iiii('nl les (livcr>es

298 LETTRES ET JOUflNAUX

salles; ce sont des adorations aux divinités de l'Egypte, et principalement à celles qui président aux destinées des âmes, PlitJia-Socharis,Aimou, la déesse Mérésocliar,Osiris et Anubis.

Tous les autres tombeaux des rois de Thèbes, situés dans la vallée de Biban-el-Molouk et dans la vallée de l'Ouest, sont décorés, soit de la totalité, soit seulement d'une partie des tableaux que je viens d'indiquer, et selon que ces tombeaux sont plus ou moins vastes et surtout plus ou moins achevés.

Les tombes royales véritablement achevées et complètes sont en très petit nombre, savoir : celle d'Aménophis III (Memnon), dont la décoration est presque entièrement détruite, celle de Rhamsès-Méiamoun, celle de Rhamsès V, probablement aussi celle de Rhamsès le Grand, enfin celle de la reine Thaoser. Toutes les autres sont incomplètes. Les unes se terminent â la première salle, changée en grande salle sépulcrale. D'autres vont jusques à une seconde salle des tombeaux complets. Quelques-unes même se terminent brusquement par un petit réduit creusé à la hâte, grossièrement peint, et dans lequel on a déposé le sarcophage du roi, à peine ébauché. Cela prouve invinciblement ce que j'ai dit au commencement, que ces rois ordonnaient leur tombeau en montant sur le trône; et si la mort venait les surprendre avant qu'il fût terminé, les travaux étaient arrêtés et le tombeau demeurait incomplet. On peut donc juger à coup sûr de la longueur du règne de chacun des rois inhumés à Biban-el-Molouk, par l'achèvement ou par l'état plus ou moins avancé de l'excavation destinée à sa sépulture. Il est à remarquer, à ce sujet, que les règnes d'Aménophis III, de Rhamsès le Grand et de Rhamsès V répondent, en effet, dans le Canon de Manéthon, à des rois qui ont régné plus de trente ans chacun.

Il me reste à te parler de certaines particularités que présentent quelques-unes de ces tombes royales.

Quelques parois conservées du tombeau d'Aménophis III fÇ^ (Memnon) sont couvertes d'une simple peinture, mais exécutée avec beaucoup de soin et de finesse. La grande salle contient encore une portion de la course du soleil dans les deux hémisphères; mais cette composition est peinte sur les murailles sous la forme d'un immense papyrus déroulé, les figures étant tracées au simple trait comme dans les manuscrits, et les légendes, en hiéroglyphes linéaires, arrivant presque aux formes hiératiques. Le Musée royal possède des rituels conçus en ce genre d'écriture de transi tion.

Le tombeau de cet illustre Pharaon a été découvert par un des membres de la Commission dans la vallée de l'Ouest. Il est probable que tous les rois de la première partie de la XVIIP Dynastie reposaient dans cette même vallée, et que c'est là qu'il faut chercher les sépulcres d'Aménophis V^ et II et des quatre Thouthmosis. On ne pourra les découvrir qu'en exécutant des déblayements immenses au pied des grands rochers coupés à pic, dans le sein desquels ces tombes ont été creusées. Cette même vallée recèle peut-être encore le dernier asile des rois thébains des plus vieilles époques ; c'est ce que je me crois autorisé à conclure de l'existence d'un second tombeau royal d'un très ancien style, découvert dans la partie la plus reculée de la même vallée, celui d'un Pharaon thébain nommé Skhaï, lequel n'appartient certainement point aux quatre dernières dynasties thébaines, les XVIP, XVIIP, XIX« et XX^

Dans la vallée proprement dite de Biban-el-Molouk. nous avons admiré, comme tous les voyageurs qui nous ont précédés, l'étonnante fraîcheur dos peintures et la linessc des sculptures du tombeau de ro^c^r^j Ménéphthal'^S qui, dans ses légendes, prend les divers surnoms de Noiibci, d'Athothéi et d'Anionci, et, dans son tombeau, celui d'Ousi/ri, que j'avais cru d'abord être le nom propre et qu'on a gêné-

ralement adopté depuis. Mais cette belle catacombe' dépérit chaque jour. Les piliers se fendent et se délitent; les plafonds tombent en éclats, et la peinture s'enlève en écailles. J'ai fait dessiner et colorier sur place les plus riches tableaux de cet hypogée, pour donner en Europe une idée exacte de tant de magnificence. J'ai fait également dessiner la série de peuples figurée dans un des bas-reliefs de la première salle à piliers. J'avais cru d'abord, d'après les copies informes de ce bas-relief publiées en Angleterre, que ces quatre peuples, de race bien distincte, conduits par le dieu Horus tenant le bâton pastoral, étaient les nations soumises au sceptre du Pharaon Ménéphtha; l'étude des légendes m'a fait connaître que ce tableau a une signification plus générale. Il appartient à la troisième heure du jour, celle où le soleil commence à faire sentir toute l'ardeur de ses rayons et réchauffe toutes les contrées habitées de notre hémisphère. On a voulu y représenter, d'après la légende même, les habitants de l'Egypte et ceux des contrées étrangères

\^ '^=^ [=:i . Nous avons donc ici sous les yeux l'image des diverses races dlioimnes connues des Égyptiens, et nous apprenons en même temps les grandes divisions géographiques ou etluiographiques établies à cette époque reculée.

Les hommes guidés p;u^ le pasteur des peuples, Horus, sont figurés au nombre de douze, mais appartenant à quatre familles bien distinctes. Les trois premiers (les plus voisins du dieu) sont de couleur rouge sombre, taille bien proportionnée, physionomie douce, nez légèrement aquilin, longue chevelure nattée, vêtus de blanc, et leur légende les désigne sous le nom de rôt-en-nerômé, la race des lioi unies, les hommes par excellence, c'est-à-dire les Égyptiens.

Les trois suivants présentent un aspect bien différent :

1. C'est celle de Séthos I", dont il a déjà été question plus haut.

peau couleur de chair tirant sur le jaune, ou teint basané, nez fortement aquilin, barbe noire, abondante et terminée en pointe, court vêtement de couleurs variées. Ceux-ci portent le nom de Namou.

Il ne peut y avoir aucune incertitude sur la race des trois qui viennent après; ce sont des nègres. Ils sont désignés sous le nom général de Nahasi.

Enfin, les trois derniers ont la teinte de peau que nous nommons couleur de chair, ou peau blanche de la nuance la plus délicate, le nez droit ou légèrement voussé, les yeux bleus, barbe blonde ou rousse, taille haute et très élancée, vêtus de peaux de bœufs conservant encore leur poil, véritables sauvages tatoués sur diverses parties du corps; on les nomme Tamhou.

Je me hâtai de chercher le tableau correspondant à celui-ci dans les autres tombes royales, et, en le retrouvant en effet dans plusieurs, les variations que j'y observai me convainquirent pleinement qu'on a voulu figurer ici les habitants des quatre parties du monde, selon l'ancien système égyptien, savoir : 1° les habitants de l'Egypte, qui, à elle seule, formait une partie du monde, d'après le très modeste usage des vieux peuples; 2° les Asiatiques ; ^'^ les habitants propres de V Afrique, les nègres; 4° enfin (et j'ai honte de le dire, puisque notre race est la dernière et la plus sauvage de la série) les Européens qui, à ces épocjues reculées, il faut être juste, ne faisaient pas une trop belle figure dans ce monde. Il faut entendre ici tous les peuples de race blonde et à peau blanche, habitant non seulement V Europe, mais encore VAsie, leur point de départ.

Cette manière de considérer ces tableaux est d'autant plus la vchitable que, dans les autres tombes, les mêmes noms généri(|ues reparaissent et constamment dans le même ordre. On y trouve aussi les I^gyptiens et les Africains représentés de la même manière, ce ((ui ne pouvait être autrement : mais les Namou (les Asiatiques) et les Tamhou

(les races européennes) offrent d'importantes et curieuses variantes.

Au lieu de l'Arabe ou du Juif, si simplement vêtu dans le tombeau de Ménéphtha P^ l'Asie a pour représentants dans d'autres tombeaux (ceux de Rliamsès-Méiamoun et de Ménéplitha II) trois individus toujours à teint basané, nez aquilin, œil noir et barbe touffue, mais costumés avec une rare magnificence. Dans l'un, ce sont évidemment des Assyriens : leur riche costume, jusques dans les plus petits détails, est parfaitement semblable à celui des personnages gravés sur les cylindres assyriens ; dans l'autre, les peuples Mèdes, ou habitants primitifs de quelque partie de la Perse, leur physionomie et costume se retrouvant en effet, trait pour trait, sur les monuments dits persépolitains. On représentait donc l'Asie par l'un des peuples qui l'habitaient, indifféremment. Il en est de même de nos bons vieux ancêtres les TainhoiL. Leur costume est quelquefois différent, leurs têtes sont plus ou moins chevelues et chargées d'ornements diversifiés, leur vêtement sauvage varie un peu dans sa forme, mais leur teint blanc, leurs yeux et leur barbe conservent tout le caractère d'une race à part. J'ai fait copier et colorier cette curieuse série ethnographique. Je ne m'attendais certainement pas, en arrivant à Biban-el- Molouk, à y trouver des sculptures qui pourront servir de vignettes à l'histoire des habitants primitifs de l'Europe, si on a jamais le courage de l'entreprendre. Leur vue a toutefois quelque chose de flatteur et de consolant, puisqu'elle nous fait bien apprécier le chemin que nous avons parcouru depuis.

Le tombeau de mt^î^f] j RJiamsès /«', le père et le prédécesseur de Méiiéplitlia P', dit Ousii-éi, était enfoui sous les décombres et les débris tombés de la montagne : nous l'avons fait déblayer. Il consiste en deux longs corridors sans sculptures, se terminant par une salle peinte, mais d'une étonnante conservation, et renfermant le sarcophage du roi.

en granit, couvert seulement de peintures. Cette simplicité accuse la magnificence du fils, dont la somptueuse catacombe est à quelques pas de là.

J'avais le plus vif désir de retrouver à Biban-el-Molouk la tombe du plus célèbre des Rhamsès, celle de

Sésostris. Elle y existe en effet : c'est la troisième à droite dans la vallée principale, mais la sépulture de

ce grand homme semble avoir été en butte, soit à la ^ ,

dévastation par des mains barbares, soit aux ravages v^^ des torrents accidentels qui l'ont comblée à très peu près jusques aux plafonds. C'est en faisant creuser une espèce de boyau au milieu des éclats de pierres qui remplissent cette intéressante catacombe, que nous sommes parvenus, en rampant et malgré l'extrême chaleur, jusques à la première salle. Cet hypogée, d'après ce qu'on peut en voir, fut exécuté sur un plan très vaste et décoré de sculptures du meilleur style, à en juger par les petites portions encore subsistantes. Des fouilles entreprises en grand produiraient sans doute la découverte du sarcophage de cet illustre conquérant : on ne peut espérer d'y trouver la momie royale, car ce tombeau aura sans doute été violé et spolié à une époque fort reculée, soit par les Perses, soit par des chercheurs de trésors, aussi ardents à détruire que l'étranger avide d'exercer des vengeances ' .

Au fond d'un embranchement de la vallée et dans le voisimige de ce respectable tombeau, reposait le fils de Sésostris nommé McnéplUha {II) f~^ dans ses légendes royales

c'est un très beau tomai trouvé, creusée dans salle isolée, une petite

beau, mais non achevé. J'y l'épaisseur de la paroi d'ime chapelle consacrée aux mâ-

nes de son père, Rham- V V ses le Grand

1. En eirct, la iiKiinie du IMiaiami a .'•It- i-i'tr.iuvée dans un tout aulPendroit, au .su<l de DoIr-el-Haliarl, en 1S81 ; elle est exposée aujourd'hui au Musée Égyptien du Caire.

Le dernier tombeau, au fond de la vallée principale,

celui de C^^ Ménéphtha III , se fait remarquer par son

étatd'im

achevés niiiables; mée de

perfection. Les premiers bas-reliefs sont et exécutés avec une finesse et un soin adla décoration du reste de la catacombe, for-

. trois longs corridors et de deux salles, a

été seule- v"^ ment tracée en rouge, et l'on rencontre enfin les débris du sarcophage du Pharaon, en granit, dans un très petit cabinet dont les parois à peine dégrossies sont couvertes de quelques mauvaises figures de divinités, dessinées et barbouillées à la hâte.

Son successeur, dont le nom monumental est Rhanierri, ne s'était probablement pas beaucoup inquiété du soin de sa sépulture. Au lieu de se faire creuser un tombeau comme ses ancêtres, il trouva plus commode de s'emparer de la catacombe voisine de celle de son père, et l'étude que j'ai dû faire de ce V"v tombeau palinipaeste m'a conduit à un résultat fort important pour le complément de la série des règnes formant la XVIIP Dynastie.

Le temps ayant causé la chute du stuc appliqué par l'usurpateur Rhamerri sur les sculptures primitives de certaines parties du tombeau qu'il voulait s'approprier, je distinguai sur la porte principale les légendes d'une reine nommée rZ\ Tkaoser, et le temps, faisant aussi justice de la couverte dont on avait masqué les premiers bas-reliefs de l'intérieur, a mis à découvert des tableaux représentant cette même reine, faisant les mêmes olïrandes aux dieux et recevant des divinités les mêmes promesses et les mêmes assurances que les Pharaons eux- ^ J mêmes dans les bas-reliefs de leurs tombeaux, et occupant la même place que ceux-ci. Il devint donc évident que j'étais dans une catacombe creusée pour recevoir le corps d'une reine, et je dois ajouter d'une reine ayant exercé par elle-même le pouvoir souverain, puisque son mari, quoique

DE CHAMPOLLIOxN LE JEUNE 305

portant le titre de roi, ne paraît qu'après elle dans cette série de bas-reliefs, la reine seule se montrant dans les premiers^et les plus importants. Ménêphtha-Siphtlia fut le nom de ce souverain en sous-ordre.

Comme j'avais déjà trouvé à Ghébel-Selséléh des bas-reliefs de ce prince qui avait, après le roi Horus, continué la décoration du grand spéos de la carrière, j'ai dû reconnaître alors dans la reine Thaoser la fille même du roi Horus, laquelle, succédant à son père dont elle était la seule héritière en âge de régner, exerça longtemps le pouvoir souverain, et se trouve, dans la liste des rois de Manôthon, sous le nom de la reine Achenchersès. Je m'étais trompé à Turin, en prenant l'épouse même d'Horus, la reine Tmaulimot, pour la fille de ce prince, mentionnée dans le texte de l'inscription d'un groupe. Cette erreur de nom n'aurait point été commise si la légende de la reine épouse d'Horus eût conservé ses titres initiaux, qu'une fracture a fait disparaître. Siphtha ne porte donc le titre de roi qu'en sa qualité d'époux de la reine régnante, ce qui avait eu également lieu pour les deux maris de la reine Amensé, mère de Thouthmosis III (Mœris).

Ce fait diminue un peu l'odieux de l'usurpation du tombeau de la reine Tkaoseï' et de son mari Siphtha par leur cinquième ou sixième successeur, qui ne devait point, en effet, avoir pour eux le respect dû à des ancêtres parce qu'il descendait directement de Rhamsès P'", et que, d'après les listes, il était tout au plus le frère de la reine Tliaoser- Achenchersès, et continuait directement la ligne mascHiline à partir du roi Horus. Mais cela ne saurait justifier le nouvel occupant, d'al)ord d'avoir substitu(: partout à l'image de la reine la sienne propre, au moyen d'additions ou de suppressions, en l'allublant d'un cascpie ou de vêtenienls et d'insignes convenables seulement à des rois et non i\ des reines ; et, en second lieu, d'avoir recouvert de stuc tous les carlduchcs

BlUI.. ICCiYIT., T. .\XXI.

renfermant les noms de la reine et de Siphtha, pour y faire peindre sa propre légende. Cette opération a dû, toutefois, s'exécuter fort à la hâte, puisqu'après avoir métamorphosé la reine Thaoser en roi Rhamerri, on n'a point eu la précaution de corriger, sur les bas-reliefs, le texte des discours que les dieux sont censés prononcer, lesquels sont toujours adressés à la reine et ne sauraient l'être convenablement au roi, ni par leur forme, ni par leur contenu. Le plus grand et le plus magnifique de tous les tombeaux de la vallée encore existants fut sans contredit celui du successeur de Rhamerri, i?Aa/n- /'^^Tn ses Méianwun. Aujourd'hui,

le temps ou la fumée a qui recouvrent la plupart ci se recommande, néanles percées latéralement

terni l'éclat des couleurs de ces sépulcres ; celui moins, par huit petites saldans le massif des parois du

premier et du deuxième \J^ corridor, cabinets ornés de sculptures du plus haut intérêt et dont nous avons fait prendre des copies soignées. L'un de ces petits boudoirs contient, entre autres choses, la représentation des travaux de la cuisine ; un autre, celle des meubles les plus riches et les plus somptueux ; un troisième est un arsenal complet où se voient des armes de toute espèce et les insignes militaires des légions égyptiennes ; ici, on a sculpté les barques et les canges royales avec toutes leurs décorations; l'un deux, enfin, contient le tableau symbolique de l'année égyptienne, figurée par six images du Nil et six images de l'Egypte personnifiée, alternées, une pour chaque mois et portant les productions particulières à la division de l'année que ces images représentent. J'ai dû faire copier, dans l'un de ces jolis réduits, les deux fameux joueurs de harpe avec toutes leurs couleurs, parce qu'ils n'ont été exactement publiés par personne.

En voilà assez sur Biban-el-Molouk. J'ai hâte de retourner à Thèbes, où tu ne seras point fâché de me suivre. Je dois cependant ajouter que plusieurs de ces tombes royales

portent sur leurs parois le témoignage écrit qu'elles étaient, il y a bien des siècles, abandonnées et seulement visitées, comme de nos jours, par beaucoup de curieux désœuvrés, lesquels, comme ceux de nos jours encore, croyaient s'illustrer à jamais en griffonnant leurs noms sur les peintures et les bas-reliefs, qu'ils ont ainsi défigurés. Les sots de tous les siècles y ont de nombreux représentants. On y trouve d'abord des Égyptiens de toutes les époques, qui se sont inscrits, les plus anciens en hiératique, les plus modernes en démotique ; beaucoup de Grecs de très ancienne date, à en juger par la forme des caractères; de vieux Romains de la république, qui s'y décorent avec orgueil du titre de Romanos; des noms de Grecs et de Romains du temps des premiers empereurs; une foule d'inconnus du Bas-Empire noyés au milieu des superlatifs qui les précèdent ou qui les suivent; plus, des noms de Coptes accompagnés de très humbles prières; enfin, les noms des voyageurs européens que l'amour de la science, la guerre, le commerce, le hasard ou le désœuvrement ont amenés dans ces tombes solitaires. J'ai recueilli à ton intention les plus remarquables de ces inscriptions', soit pour leur contenu, soit pour leur intérêt sous le rapport paléographique.

1. Dans une de ces notices antof/rap/ics destinées à son frère, Cluinipollion nous ramène à Béni-Hassan, et, saisi d'une émotion bien compréhensible, il s'exprime ainsi : a A Béni-Hassan-el-Qadim, dans le tombeau du nommé Rotéi (c'est l'hypogée composé d'une seule chambre rectangulaire, ornée dans le fond de deux rangées de trois colonnes, et dont la porte regarde l'ouest et la vallée de l'Egypte), on remarque sur la paroi méridionale un enfoncement régulièrement taillé comme pour une armoire, et c'est dans l'épaisseur de cet enfoncement que j'ai trouvé, écrite au charbon et presque eflacée, cette inscription bien simple : 1800. 3° Régiment de Draoons. Je me suis fait un devoir de repasser pieusement ces traits a l'encre noire avec un pinceau, en ajoutant au-dessous : j. f. c kst. 1828 (J.-F. ChampoUiuu n'utitiitt). »

Thèbes, le 18 juin 1829.

Depuis mon retour au milieu des ruines de cette ainée des villes royales, toutes mes journées ont été consacrées à l'étude de ce qui reste d'un de ses plus beaux édifices, pour lequel je conçus, à la première vue, une prédilection marquée. La connaissance complète que j'en ai acquise maintenant la justifie au delà de ce que je devais espérer. Je veux parler ici d'un monument dont le véritable nom n'est pas encore fixé, et qui donne lieu à de fort vives controverses : celui qu'on a appelé d'abord le Memnonium, et ensuite le Tombeau d'Osymandyas. Cette dernière dénomination appartient à la Commission. Quelques voyageurs persistent à se servir de l'autre qui, certainement, est fort mal appliquée et très inexacte. Pour moi, je n'emploierai désormais, pour désigner cet édifice, que son nom égyptien même, sculpté dans cent endroits et répété dans les légendes des frises, des architraves et des bas-reliefs qui décorent ce palais. Il portait le nom de Rhamesséion, parce que c'était à la munificence du Pharaon Rhamsès le Grand que Thèbes en était redevable.

L'imagination s'ébranle et l'on éprouve une émotion bien naturelle en visitant ces galeries mutilées et ces belles colonnades, lorsqu'on pense qu'elles sont l'ouvrage et furent souvent l'habitation du plus célèbre et du meilleur des princes que la vieille Egypte compte dans ses longues annales, et, toutes les fois que je le parcours, je rends à la mémoire de Sésostris l'espèce de culte religieux dont l'environnait l'antiquité tout entière.

Il n'existe aucune partie complète du Rhamesséion ; mais ce qui a échappé à la barbarie des Perses et aux ravages du temps suffit pour restaurer l'ensemble de l'édifice et pour s'en faire une idée très exacte. Laissant à part sa partie architecturale, qui n'est point de mon ressort, mais à la-

quelle je dois rendre un juste hommage en disant que le Rhamesséion est peut-être ce qu'il y a de plus noble et de plus pur à Thèbes en fait de grands monuments, je me bornerai à indiquer. rapidement le sujet des principaux bas-reliefs qui le décorent, et le sens des inscriptions qui les accompagnent.

Les sculptures qui couvraient les faces extérieures des deux massifs du premier pylône construit en grès ont entièrement disparu, car ces massifs se sont éboulés en grande partie. Des blocs énormes de calcaire blanc restent encore en place; ce sont les jambages de la porte. Ils sont décorés, ainsi que l'épaisseur des deux massifs entre lesquels s'élevait cette porte, des légendes royales de Rhamsès le Grand, et de tableaux représentant ce Pharaon faisant des olïrandes aux grandes divinités de Thèbes, Amon-Ra, Ammon gêné rateur, la déesse Alouth, le jeune dieu Chons, Phtha et Mandou. Dans quelques tableaux, ]<; roi reçoit à son tour les faveurs des dieux, et je donne ici l'analyse du principal d'entre eux, parce que c'est là que j'ai lu pour la première fois le nom vérital)le de rédifiee entier.

Le dieu Atmou (une des formes de Phré) présente au dieu Mandou le Pharaon Rhamsès le Grand, casqué et en habits royaux. Cette dernière divinité le prend par la main en lui disant : « Viens, avance vers la demeure divine pour con- » templer ton père, le Seigneur des Dieux, qui t'accordera )) une longue suite de jours pour gouverner le Monde et » régner sur le trône d'Horus. » Plus loin, en effet, on a ligure le grand dieu Amon-Ra assis, adressant ces paroles au Pharaon : a Voici ce que dit Amon-Ra, Roi des Dieux, » et qui réside dans le Rhanicsscion de Thèbes : « Mon hls » bien aimé et de mon germe, Seigneur du Monde, Rliam- ») ses ! mon cœur se réjouit en contemj)lant tes bonnes » œuvres; tu m'as voué cet édilice; je le fais le don d'une » vie pure à passer sur le trône de Sèv (Saturne) (c'est-àn dire dans la royauté temporelle). » Il ne peut donc, à

l'avenir, rester la moindre incertitude sur le nom à donner à ce monument.

Des tableaux militaires, relatifs aux conquêtes du roi, couvrent les faces des deux massifs du pylône sur la première cour du palais ; ils sont visibles en assez grande partie, parce que l'éboulement des portions supérieures du pylône a eu lieu du côté opposé. Ces scènes militaires ofîrent la plus grande analogie avec celles qui sont sculptées dans l'intérieur du temple d'Ibsamhoul et sur le pylône de Louqsor, qui font partie du Rhamesséion ou Rhamséion oriental de Thèbes. Les inscriptions sont semblables, et tous ces basreliefs se rapportent évidemment à une même campagne contre des peuples asiatiques qu'on ne peut, d'après leur physionomie et d'après leur costume, chercher ailleurs, je le répète, que dans cette vaste contrée sise entre le Tigre et l'Euphrate d'un côté, l'Oxus et l'Indus de l'autre, contrée que nous appelons assez vaguement la Perse. Cette nation, ou plutôt le pays qu'elle habitait, se nommait Chto, Chétô, Scliéio ou Schto, car je me suis aperçu, enfin, que le nom par lequel on le désigne ordinairement dans les textes historiques, A^ ^^® qP-^^, et qui peut se prononcer Pscharanschétlio , Pscliaruischèto ou Pscharenéscliio (vu l'absence des voyelles médiales), est composé de trois parties distinctes : 1" d'un mot égyptien, épithète injurieuse, A^ ^^ Pscharê, qui signifie une plaie; 2° de la préposition n (de), que j'avais d'abord crue radicale; 3° de Chto, Scido, Scliéta ou Scliéto, véritable nom de la contrée. Les Egyptiens désignèrent donc ces peuples ennemis sous la dénomination de la plaie de Schéto, de la même manière que l'Ethiopie est toujours appelée la. mauvaise race de Kousch. Ce n'est point ici le lieu d'exposer les raisons qui me portent à croire fermement que c'est de peuples du nord-est de la Perse, de Bactriens ou Scythes-Bactriens qu'il s'agit ici.

On a sculpté sur le massif de droite la réception des am-

bassadeurs scytho-bactriens dans le camp du roi; ils sont admis en la présence de Rhamsès, qui leur adresse des reproches. Les soldats, dispersés dans le camp, se reposent ou préparent leurs armes, et donnent des soins aux chevaux et aux bagages. En avant du camp, deux Égyptiens administrent la bastonnade à deux prisonniers ennemis, afin, porte la légende hiéroglyphique, de leur faire dire ce que fait la plaie de Schéto. Au bas du tableau, l'armée égyptienne en marche, et, à l'une des extrémités, un engagement entre les chars des deux nations.

La partie gauche de ce massif ofl're l'image d'une série de forteresses desquelles sortent des Égyptiens emmenant des captifs : les légendes sculptées sur les murs de chacune d'elles donnent leur nom, et apprennent que Rhamsès le Grand les a prises de vive force, la VIII® année de son règne.

Il manque près de la moitié du massif de droite du pylône; ce qui reste présente les débris d'un vaste bas-relief représentant une grande bataille, toujours contre les Schéto. Comme j'aurai l'occasion d'en décrire une seconde tout à fait semblable et beaucoup mieux conservée, je passerai rapidement sur celle-ci, en disant seulement qu'on y a représenté l'un des principaux chefs bactriens, nommé Schiropsiro ou Scliiropasiro, blessé et gisant sur le bord d'un fleuve, vers lequel se dirige aussi, fuyant devant le vainqueur, un allié, le chef de la mauvaise race du [jays de Sc/iirbèsch ou Schilbèscli. A côté de la bataille, un tableau triomphal : Rhamsès le Grand, debout, la hache sur l'épaule, saisit de sa main gauche la chevelure d'un groupe de captifs, au-dessus desquels on lit : « Les chefs des contrées du INIidi et du » Nord conduits en captivité par Sa Majesté. »

Les colonnades qui fermaient latéralement hi première cour n'existent plus aujourd'hui. Le vaste espace compris jadis entre ces galeries et les deux pyhnies est encombré des énormes débris du plus grand et du plus magnifique

colosse que les Égyptiens aient peut-être jamais élevé. C'était celui de Rhamsès le Grand : les inscriptions qui le décorent ne permettent plus d'en douter. Les légendes royales de cet illustre Pharaon se lisent en grands et beaux hiéroglyphes vers le haut des bras, et se répètent plusieurs fois sur les quatre faces de la base. Ce colosse, quoique assis, n'avait pas moins de cinquante-trois pieds de hauteur, non compris la base, second bloc d'environ trente-trois pieds de long sur six de haut. Il faut admirer à la fois la puissance du peuple qui érigea ce merveilleux colosse, et celle des Barbares qui l'ont mutilé avec tant d'adresse et de soins.

Ce beau monument s'élevait devant le massif de gauche du second pylône ou mur détruit jusques au niveau du sol actuel : c'est par le moyen de nos fouilles que je me suis assuré que l'on avait aussi couvert ce massif de sculptures représentant des scènes militaires. J'y ai retrouvé le bas d'un tableau représentant le roi, après une grande bataille, recevant des principaux officiers le compte des ennemis tués dans l'action, et dont les mains coupées sont entassées à ses pieds. Plus loin, existait une inscription relative à la guerre contre les Schéto; le peu qui reste des dernières lignes, interrompu par de nombreuses fractures, m'a fait vivement regretter la destruction de ce monument historique abondant en noms propres et en désignations géographiques. Il y est surtout question des honneurs que le roi accorde à deux chefs scythes ou bactriens, Iroschtoasiro, grand chef du pays de Schéto, et Peschorsenmausiro , qualifié aussi de grand chef : ce sont, très probablement, les gouverneurs établis par le conquérant après la soumission du pays.

Les sculptures du massif de droite du deuxième pylône subsistent en très grande partie sous la galerie de la seconde cour à droite en entrant. C'est le tableau d'une bataille livrée sur le bord d'un fleuve, dans le voisinage d'une ville que ceignent

deux branches de ce fleuve, et sur les murailles de laquelle on lit : la mile forte Watsc h ou Batsch (la première lettre est douteuse). Vers l'extrémité actuelle du tableau, à la gauche du spectateur, l'on voit le roi Rhamsès sur son char lancé au galop, au milieu du champ de bataille couvert de morts et de mourants. Il décoche des flèches contre la masse des ennemis en pleine déroute ; derrière le char, sur le terrain que le héros vient de quitter, sont entassés les cadavres des vaincus, sur lesquels s'abattent les chevaux d'un chef bactrien nommé Torokani, blessé d'une flèche à lépaule et tombant sur l'avant de son char brisé. Sous les pieds des coursiers du roi, gisent, dans diverses positions, le corps de Torokato, chef des soldats du pays de Nâkbésou, et ceux de plusieurs autres guerriers de distinction. Le grand chef bactrien, Schiropasiro, se retire sur le bord du fleuve; les flèches du roi ont déjà atteint Tiotoaro et Simaïrosi fuyant dans la plaine et se dirigeant du côté de la ville. D'autres chefs se réfugient vers le fleuve, dans lequel se précipitent les chevaux du chef Krobschatosi , blessé et qu'ils entraînent avec eux. Plusieurs enfin, tels que Thotâro et Mafèrima, frère (allié) de la plaie de Schéto (des Bactriens). sont allés mourir en face de la ville, sur la rive du fleuve, que d'autres, tels c{ue le Bactrien Sipapliéro, ont été assez heureux pour traverser, secourus et accueillis sur la rive opposée par une foule immense, sortie de la ville et accourue pour connaître le résultat de la bataille. C'est au milieu de tout ce peuple amoncelé qu'on aperçoit un groupe donnant des secours empressés à un chef que l'on vient de retirer du fleuve, où il s'est noyé; on le tient suspendu par les pieds la tête en bas, et on s'etl'orce de lui faire rendre l'eau qui le suffoque, afin de le rappeler à la vie. Sa longue chevelure semble ruisseler, et le traitement ne produira aucun effet, si l'on en juge par la physionomie et le mouvement de l'assistance. On lit au-dessus de ce groupe : « Le chef de la » mauvaise race du pays des Sc/iirhèsch, qui s'est éloigné

» de ses guerriers en fuyant devant le Roi du côté du » fleuve. ))

Enfin, au milieu de la foule sortie de la ville par un pont jeté sur l'une des petites branches du fleuve, on remarque des symptômes d'un prochain changement dans l'état des esprits. Un individu adresse un discours à ceux qui l'entourent; sa harangue a pour but d'encourager ses compatriotes à se soumettre au joug de Rhamsès le Grand. On lit en effet, au-dessus du bras de l'orateur, le commencement d'une inscription ainsi conçue : « Il célèbre la gloire du Dieu gracieux, parce qu'il a dit » Le reste est détruit.

J'ai voulu, en entrant dans tous ces détails, te donner une idée des bas-reliefs historiques dont on décorait les grands monuments de l'Egypte, de ces compositions immenses que je me plais à nommer des tableaux homériques ou de la sculpture héroïque, parce qu'ils sont pleins de ce feu et de ce désordre sublimes qui nous entraînent à la lecture des batailles de VIliade. Chaque groupe considéré à part sera trouvé certainement défectueux dans quelques points relatifs à la perspective, ou aux proportions comparativement aux parties voisines ; mais ces petits défauts de détails sont rachetés, et au delà, par l'effet des masses, et j'ose dire ici que les plus beaux cases grecs, représentant des combats, pèchent précisément (si péché il y a) sous les mêmes rapports que ces bas-reliefs égyptiens.

Sur le haut de cette grande paroi, on a sculpté un long bas-relief, mutilé au commencement et à la fin, représentant Rhamsès le Grand célébrant la panégyrie du grand dieu de Thèbes, le double Horus ou Ammon générateur. Comme j'aurai l'occasion de décrire une fête semblable existant, dans tout son entier, au palais de Médinet-Habou, je me contenterai de te dire que c'est ici qu'existe une série de statuettes de rois, portés processionnellement dans la cérémonie et rangés par ordre de règne. Ce sont : 1° Menés (le premier roi terrestre) : 2° un prénom inconnu, antérieur à

la XVIP Dynastie ; 3° Amosis ; 4" Aménôthph P^ ; 5" Thoutlimosis pr; 6" Thouthmosis III; 7° Aménôthph II ; 8° Thouthmosis IV; 9° Aménôthph III; 10° Horus; 11° Rhamsès I"; 12° Ménéphtha P-^ (Ousiréi); 13" Rhamsès le Grand luimême. Cette série ne donne que la ligne masculine directe des ancêtres du conquérant; ainsi Thouthmosis II est omis, parce que Thouthmosis III (Mœris) était fils d'une fille de Thouthmosis T"' .

De nombreux bas-reliefs, représentant des actes d'adoration du roi Rhamsès aux grandes divinités de Thèbes, couvrent trois faces des piliers formant la galerie devant le pylône; sur la quatrième face de chacun d'eux, on voit, sculptée de plein relief^ une image colossale du roi, d'environ trente pieds de hauteur. Voici les légendes les mieux conservées des quatre qui subsistent encore :

« Le Dieu gracieux a fait ces grandes constructions; il » les a élevées par son bras, lui, le Roi Soleil, gardien de jus- » tice, approuvé par Phré, le fils du Soleil, l'ami d'Ammon, )) Rhamsès, le bien-aimé d'Amon-Ra.

)) Le Dieu gracieux, dominant dans sa patrie, l'a comblé » de ses bienfaits, lui, le Roi Soleil, etc.

» Le bien-aimé d'Amon-Ra, le Dieu gracieux, chef plein » de vigilance, le plus grand des vainqueurs, a soumis toutes » les contrées à sa domination, lui, le Roi Soleil, etc., le )) bien-aimé de la Déesse Mouth. »

Ainsi, ces inscriptions rappellent tout ce que l'antiquité s'est plu à louer dans Sésostris, les grands ouvrages qu'il a fait exécuter, les bonnes lois qu'il donna à sa patrie, et la vaste étendue de ses conquêtes.

Les piliers ornés de colosses (jui font face à ceux-ci, et les colonnes qui formaient la seconde cour du palais du côté droit, se font aussi remarquer par la richesse des tableaux religieux qui les décorent. Les piliers et les colonnades qui formaient la partie gauche de la cour sont entièrement détruits'.

Je ne m'étendrai point sur les intéressants bas-reliefs qui couvrent la partie gauche du mur de fond du péristyle; je me hâte d'entrer dans la salle hypostyle, dont environ trente colonnes subsistent encore intactes, et charmeraient par leur élégante majesté les yeux même les plus prévenus contre tout ce qui n'est pas architecture grecque ou romaine. Quant à la destination de cette belle salle, à la disposition des colonnes, et à la forme des chapiteaux qui les décorent, je laisserai parler, sur ces divers points, la dédicace elle-même de la salle, sculptée, au nom du fondateur, sur les architraves de gauche, en très beaux hiéroglyphes :

« L'Haroêris puissant, ami de la vérité, le Seigneur de la » région supérieure et de la région inférieure, le défenseur I) de l'Egypte, le castigateur des contrées étrangères, THo- >*rus resplendissant possesseur des palmes et le phis grand » des vainqueurs, le Roi Seigneur du Monde (Soleil gardien » de justice approuvé par Phré), le fils du Soleil, le Seigneur » des diadèmes, le bien-aimé d'Ammon, Rhamsès, a fait » exécuter ces constructions en l'honneur de son père » Amon-Ra, Roi des Dieux; il a fait construire la Grande » salle d'Assemblée, en bonne pierre blanche de grès, sou- » tenue par de grandes colonnes à chapiteaux imitant des » fleurs épanouies, flanquées de colonnes plus petites à cha- » piteaux imitant un bouton de lotus troncjué; salle qu'il 1) voue au Seigneur des Dieux pour la célébration de sa pa- » négyrie gracieuse; c'est ce qu'a fait le Roi de son vivant. »

Ainsi donc, les salles hypostyles, qui donnent aux palais égyptiens un caractère si particulier, furent véritablement destinées, comme on le soupçonnait, à tenir de grandes assemblées, soit politiques, soit religieuses, c'est-à-dire, ce qu'on nommait des panégyries ou réunions générales. C'est ce dont j'étais déjà convaincu avant d'avoir découvert cette curieuse dédicace, parce que, observant la forme du caractère hiéroglyphique exprimant l'idée panégyrie sur les obélisques de Rome où ce caractère est sculpté en grand, je

m'étais aperçu qu'il représentait, au propre, une salle hypostyleavec des sièges disposés au pied des colonnes.

C'est à l'entrée de la salle hypostyle du Rhamesséion, à droite, qu'existe un bas-relief dans lequel on a représenté la reine mère du conquérant; elle se nommait Taouaï. Une belle statue de cette princesse existe aussi au Capitole. J'en avais copié les inscriptions, mais des fractures pouvaient donner lieu à quelques incertitudes; elles sont levées par le bas-relief que j'ai sous les yeux.

On trouve, du même côté, un grand tableau historique décrit ou dessiné par tous les voyageurs qui ont visité l'Egypte; le seul dessin exact que l'on puisse citer est celui que M. Cailliaud a publié dans sonVoyarje à Mé/'oë. J'en ai fait prendre une copie plus en grand, et j'ai transcrit moimême les légendes, qui sont intéressantes, quoique incomplètes sur plusieurs points. C'est encore ici un grand tableau de guerre, mais qui se partage en deux parties principales. Dans une vaste plaine, le roi Rhamsès vient de vaincre les Schéto, qu'il a déjà mis en pleine déroute. Deux princes sont à la poursuite de l'ennemi; ces fils du roi se nomment Mandou-hi-schopsch et Scha-hem-kémé. C'étaient le quatrième et le cinquième des enfants de Rhamsès. Les vaincus sont encore des peuples de Schéto (des Bactriens ?) ; ils se dirigent vers une ville placée à l'extrémité droite du tableau, où s'ouvre une nouvelle scène. Quatre autres fils du conquérant, les septième, huitième, neuvième et dixième de ses enfants, appelés Méiamoun, Amenliemica, Noubtéi et ^Sé^panré, sont établis sous les murs de la place. Les assiégés opposent une vigoureuse résistance, mais déjà les Égyptiens ont dressé les échelles, et les murailles vont être escaladées. Une fracture a malheureusement fait disparaître la première partie du nom de la ville assiégée; il ne reste plus que les syllabes apoiiro.

Des tableaux religieux, exécutés avec beaucoup de soin, existent sur le fût des grandes et des petites colonnes de la

salle hypostyle ; on y voit successivement toutes les divinités égyptiennes du premier ordre, et principalement celles dont le culte appartenait d'une manière plus spéciale au nome diospolitain, annoncer à Rhamsès les bienfaits dont elles veulent le combler en échange des riches offrandes qu'il leur présente. Ici, comme dans la sculpture des piliers et des colonnes de la seconde cour, reparaissent en première ligne les divinités protectrices du palais, auxquelles ce bel édifice était plus particulièrement consacré : celles-ci prennent toujours un titre qui se traduit exactement par résidant ou qui résident dans le Rhamesséion de Thèbes. A leur tête, parait Amon-Ra, sous la foTme de Roi des Dieux, ou sous celle de générateur; viennent ensuite les dieux Phtha, Phré, Atmou, Méuï, Sèv, et les déesses Pascht et Hathor. Chacune d'elles accorde au Pharaon une grâce particulière. Voici quelques exemples de ces formules donatrices, extraites des galeries et des colonnades du Rhamesséion :

« J'accorde que ton édifice soit aussi durable que le ciel )) (Amon-Ra).

» Je te donne une longue suite de jours pour gouverner )) l'Egypte (Isis).

» Je t'accorde la domination sur toutes les contrées » (Amon-Ra).

» J'inscris à ton nom les attributions royales du Soleil » (Thoth).

» Je t'accorde de vaincre comme Mandou, et d'être vigi- » lant comme le fils de Netphé (Amon-Ra).

» Je te livre le Midi et le Nord, l'Orient et l'Occident » (Amon-Ra).

» Je t'accorde une longue vie pour gouverner le Monde » par un règne joyeux (Sèv, Saturne).

» Je te donne l'Egypte supérieure et l'Egypte inférieure à » diriger en Roi (Netphé, Rhéa).

» Je te livre les Barbares du Midi et ceux du Nord à )) fouler sous tes sandales (Thméi, la justice).

» Je t'ouvrirai toutes les bonnes portes qui seront devant )) toi (le Gardien des portes célestes).

» Je veux que ton palais subsiste à toujours (Méuï).

» Je t accorde de grandes victoires dans toutes les parties » du Monde (la déesse Tafné).

» Je t'accorde que ton nom soit fondé dans le cœur des » Barbares (la déesse Pascht). »

La portion des murailles de la salle liypostyle échappée aux ravages des hommes présente des scènes plus riches et plus développées. Sur le mur du fond, à la droite et à la gauche de la porte centrale, existent encore deux vastes tableaux remarquables par la grande proportion des figures et le fini de leur exécution. Dans le premier, la déesse Pascht à tête de lion, l'épouse de Plitlia, la dame du palais céleste, lève sa main droite vers la tête de Rhamsès couverte d'un casque, en lui disant : « Je t'ai préparé le diadème du Soleil, que ce casque demeure sur ta corne (le front) où je l'ai placé. » Elle présente en même temps le roi au dieu suprême, Amon-Ra, qui, assis sur son trône, tend vers la face du roi les emblèmes d'une vie pure.

Le second tableau représente Y institution i^oyale du héros égyptien, les deux plus grandes divinités de l'Egypte l'investissant des pouvoirs royaux. Amon-Ra, assisté de Mouth, la grande mère divine, remet au roi Rhamsès la faux de bataille, le type primitif de la harpe des mythes grecs, arme terrible appelée schôpsch par les Égyptiens, et lui tend en même temps les emblèmes de la direction et de la modération, le fouet et le podum, en prononçant la formule suivante :

(( Voici ce que dit Amon-Ra qui réside dans le Rliames- » sêion : <( Reçois la faux de bataille pour contenir les nations » étrangères et trancher la tête des impurs; prends le fouet » et le pediim pour diriger la terre de Kémé (l'Egypte). »

Le soubassement de ces deux tableaux olfre un intérêt d'un autre genre : on y a représenté en pied, et dans un

ordre rigoureux de primogéniture, les enfants mâles de Rhamsès le Grand. Ces princes sont revêtus du costume réservé à leur rang. Ils portent les insignes de leur dignité, le pedum et un éventail formé d'une longue plume d'autruche fixée à une élégante poignée, et sont au nombre de vingt-trois; famille nombreuse, il est vrai, mais qui ne doit point surprendre si l'on considère d'abord que Rhamsès eut, à notre connaissance, au moins deux femmes légitimes, les reines Nofré-Ari et Isénofré, et qu'il est de plus très probable que les enfants donnés au conquérant par des concubines ou des maîtresses prenaient rang avec les enfants légitimes, usage dont fait foi l'ancienne histoire orientale tout entière. Quoi qu'il en soit, on a sculpté au-dessus 4e la tête de chacun des princes, d'abord le titre qui leur est commun à tous, savoir le Jîls du Roi et de son germe, et, pour quelques-uns (les trois premiers et les plus âgés par conséquent), la désignation des hautes fonctions dont ils se trouvaient revêtus à 1 époque où ces bas-reliefs furent exécutés. Le premier se trouve ainsi qualifié : porte-éoentail à la gauche du Roi, le jeune sea^êtaire royal (basilicogrammate), commandant en chef des soldats (l'armée), le premierné et le préféré de son germe, Amenhischôpsch. Le second, nommé Rhamsès comme son père, était porte-éventail à la gauc/ie du Roi et secrétaire royal commandant en chef les soldats du maître du Monde (les troupes composant la garde du roi), et le troisième, porte-éventail à la gauche du Roi comme ses frères (titre donné en général à tous les princes sur d'autres monuments), était de plus secrétaire général, commandant de la cavalerie, c'est-à-dire des chars de guerre de l'armée égyptienne. Je me dispense de transcrire ici les noms propres des vingt autres princes ; je dirai seulement que les noms de quelques-uns d'entre eux font certainement allusion soit aux victoires du roi au moment de leur naissance, tels que Néb-én-Schari (le maître du pays de Schari), Nébénthonib (le maître du Monde entier), Sa-

naschtenamoLin (le vainqueur par Amon), soit à des titres nouveaux adoptés dans le protocole de Rhamsôs le Grand, comme, par exemple, Patavéamoun (Amon est mon père), et Setpanri (approuvé par le Soleil), titre qui se retrouve dans le prénom du roi.

J'observe en même temps dans cette série de princes un fait très notable. On y a, postérieurement à la mort de Rhamsès le Grand, caractérisé d'une manière particulière celui de ses enfants qui monta sur le trône après lui : ce fut son treizième fils, nommé Ménéphtlia, qui lui succéda. Il est visible qu'on a en conséquence modifié, après coup, le costume de ce prince, en ornant son front de l'urœus et en changeant sa courte sabou en longue tunique royale; de plus, à côté de sa légende première, où se lit le nom de Ménéphtha qu'il conserva en montant sur le trône, on a sculpté le premier cartouche de sa légende royale, son cartoucheprénom Soleil-Esprit aimé des dieux, que Ton retrouve en effet sur tous les monuments de son règne.

En sortant de la salle hypostyle par la porte centrale, on entre dans une salle qui a conservé une partie de ses colonnes, et où la décoration prend un caractère tout particulier. Dans la portion du palais que nous venons de parcourir, des hommages généraux sont adressés aux principales divinités de l'Egypte, comme il convenait dans des cours ou des péristyles ouverts à toute la population, et dans la salle hypostyle où se tenaient les grandes assemblées. Mais ici commencent véritablement la partie privée du palais et les salles (jui servaient d'habitation au roi, le lieu qu était censé habiter aussi plus particulièrement le Roi des dieux auquel ce grand édifice était consacré. C'est ce que prouvent les bas-reliefs sculptés sur les parois à la droite et à la gauche de la porte : ces tableaux représentent quatre grandes barques ou bari sacrées, portant un petit naos sur lequel un voile semble jeté comme pour dérober à tous les regards le personnage qu'il renferme. Ces baris sont portées sur les

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épaules, par vingt-quatre ou dix-huit prêtres selon l'importance du maître de la bari. Les insignes qui décorent la proue et la poupe des deux premières barques sont les têtes symboliques de la déesse Mouth et du dieu Chons, l'épouse et le fils d'Amon-Ra; enfin la troisième et la quatrième portent les tètes du roi et de la reine, coiffées des marques de leur dignité. Ces tableaux, comme nous l'apprennent les légendes hiéroglyphiques, représentent les deux divinités et le couple royal venant rendre hommage au père des dieux, Amon-Ra, qui établit sa demeure dans le palais de Rhamsès le Grand. Les paroles que prononce chacun des visiteurs ne laissent d'ailleurs aucun doute à cet égard : a Je viens, dit )) la déesse Mouth, rendre hommage au Roi des Dieux, )) Amon-Ra, modérateur de l'Egypte, afin qu'il accorde de )) longues années à son fils qui le chérit, le Roi Rhamsès. » (( Nous venons vers toi, dit le dieu Chons, pour servir ta » majesté, 6 Amon-Ra, Roi des Dieux, qui prends posses- )) sion de la demeure de ton fils Rhamsès. Accorde une » vie stable et pure à ton fils qui t'aime, le Seigneur du » Monde. »

Le roi Rhamsès dit seulement : « Je viens à mon père )) Amon-Ra, à la suite des Dieux qu'il admet en sa présence )) à toujours. ))

Mais la reine Nofré-Ari, surnommée ici Ahmosis (engendrée par la lune), exprime ses vœux plus positivement. L'inscription porte : « Voici ce que dit la divine épouse, la » royale mère, la royale épouse, la puissante Dame du » Monde, Ahmosis-Nofré-Ari : « Je viens pour rendre liom- » mage à mon père Amon. O Roi des Dieux, mon cœur est » joyeux de tes affections (c'est-à-dire de l'amour que tu » me portes); je suis dans l'allégresse en contemplant tes )) bienfaits; ô toi, qui établis le siège de ta puissance dans )) la demeure de ton fils le Seigneur du Monde Rhamsès, » accorde-lui une vie stable et pure; que ses années se » comptent par périodes de panégyries ! »

Enfin, la paroi du fond de cette salle était ornée de plusieurs tableaux représentant l'accomplissement de ces vœux, et rappelant les grâces qu'Amon-Ra accordait au héros égyptien : il n'en reste plus qu'un seul, à la droite de la porte. Le roi est figuré assis sur un trône, au pied de celui d'Amon-Ra-Atmou, et à l'ombre du vaste feuillage d'un Perséa, l'arbre céleste de la vie. Le grand dieu et la déesse Saf qui présidait à l'écriture, à la science, tracent, sur les fruits cordiformes de l'arbre, le cartouche-prénom deRhamsès le Grand, tandis que, d'un autre côté, le dieu Thotli y grave le cartouche-nom propre du roi, auquel Amon-Ra- Atmou adresse les paroles suivantes : a Viens, je sculpte » ton nom pour une longue suite de jours, afin qu'il subsiste » sur l'arbre divin. »

La porte qui, de cette salle, conduisait à une seconde, également décorée de colonnes dont quatre subsistent encore, mérite une attention particulière, soit sous le rapport de son exécution matérielle, soit pour les sculptures cjui la décorent.

Les bas-reliefs qui couvrent le bandeau et les jambages sont d'un relief tellement bas, qu'il est évident qu'on les a usés avec soin pour en diminuer la saillie. J'attribuais ce travail au temps et à la barbarie, qui a certainement agi sur plusieurs points de ces surfaces, lorsque, ayant fait déblayer le bas des montants de cette porte, j'y lus une inscription dédicatoire de Rhamsès le Grand, dans les formes ordinaires pour les dédicaces des portes, mais il y est dit, de plus, que cette porte a été recouverte d'or pur. J'en étudiai alors les surfaces avec plus de soin et, en examinant de plus près l'espèce de stuc blanc et fin qui recouvrait encore quelques parties de la sculpture, je m'aperçus que ce stuc avait été étendu sur une toile appliquée sur les tableaux, et qu'on avait rétabli sur le stuc même les contours et les parties saillantes des figures, avant d'y appliquer la dorure.

quatre princes commandant les divisions de l'armée, c'est que les murs de fond du péristyle sont détruits, et qu'il n'en subsiste pas la huitième partie. Et qu'on ne dise point que l'on voit partout, sur les monuments d'Egypte, des rois assiégeant des villes entourées par unjleuve : cela existe, il est vrai, à Ibsamhoul, à Derri, sur les pylônes de Louqsor et au Rhamesséion, mais tous ces monuments sont de Rhamscs le Grand, et reproduisent les événements de la même campagne.

Sur le second mur du péristyle, dit la description du monument d'Osymandyas, sont représentés les captifs ramenés par le roi de son expédition; ils n'ont point de mains ni de parties sexuelles. Et, sur le mur de fond du péristyle du Rhamesséion, j'ai mis à découvert, par des fouilles, les restes d'an tableau dans lequel on amène des prisonniers au roi, aux pieds du(iuel sont des morceaux de mains coupées.

Sur un troisième côté du péristyle du monument d'Osymandyas, étaient représentés des sac/'i/ices et le triomphe du roi au retour de cette guerre. — Au Rhamesséion, le registre supérieur de la paroi sur laquelle est sculptée la bataille représente la fin d'une grande solennité religieuse à laquelle assistent le roi et la reine, et ce tableau commençait, sans aucun doute, sur le mur de fond du côté droit du péristyle.

On entrait ensuite, dit l'historien grec, dans la salle hypostyle du monument d'Osymandyas par trois portes ornées de deux colosses. Tout cela se trouve exactement au Rhamesséion, immédiatement aussi après le second péristyle.

Après la salle hypostyle de rOsymandyéion, venait une salle plus petite, désignée dans les traductions sous le nom de Promenoir. C'est la salle du Rhamesséion décorée des barques symboliques des dieux et qui succède à la salle hypostyle.

Ensuite, a dit Diodore, venait la bibliothèque, et c'est elïectivement sur la porte (jui, du Promenoir du Rhames-

séion, conduit à la salle suivante, que j'ai trouvé des basreliefs si convenables à l'entrée d'une bibliothèque.

Pour terminer ma notice sur le Rhamesséion, j'ajouterai que la salle de la bibliothèque est presque entièrement rasée; il n'en reste que quatre colonnes et une portion des parois de droite et de gauche de la porte. Sur ces murailles, on a sculpté des tableaux représentant le roi faisant successivement des olïrandes aux plus grandes divinités de l'Egypte, à Amon-Ra, Mouth, Chons, Phré, Phtha, Pascht, Nofré- Thmou, Atmou, Mandou, et, en outre, la plus grande partie de la surface de ces parois est occupée par deux énormes tableaux divisés en nombreuses colonnes verticales, dans lesquelles sont trois longues séries de noms de divinités et leurs images de petite proportion : c'est un panthéon complet. Le roi, debout devant chacun de ces tableaux syiioptiques, fait nommément des libations et des oli'randes à tous les dieux ou déesses grandes et petites, et c'est encore ici du « tombeau d'Osymandyas' » tout pur! On voit dans la salle de la bibliothèque j dit en elïet la description grecque, les images de tous les dieux de l'Egypte; le roi leur présente de la même manière des offrandes convenables à chacun d'eux.

Cette comparaison des ruines du Rhamesséion avec la description du monument d'Osymandyas, conservée dans Diodore de Sicile, a été déjà faite, et avec bien plus de détails encore, par MM. Jollois et Devilliers dans leur

1. Cette dénomination fut adoptée généralement au retourde [iiCu/ninisslon d'É/ji/ptc. Toutefois, dès l'automne de 1808, le jeune étudiant Champollion insista pour que l'on adoptât celle de inonumcnt, d'après Hécatée et Diodore. Il avait en effet reçu, sur sa demande, une description détaillée de la nécropole de Thèbes par Son ni ni de Manoncourt et surtout par Dom Raphaël, jadis prêtre copte, un des membres de Vlnslilut d'h'(fi/fj(c du Caire et protégé de Bonaparte. Dom Raphaël, qui devint en 1802 piofcsseur d'arabe vulgaire à V École des lanijiics orivntalrs, connaissait à fond l'Egypte entière, et l'enthousiasme très profond de son élève pour « la terre .sacrée» lui i>t:iit uni- yno tnujnnrs nouvelle.

Description générale de Thèbes, travail important, auquel je me plais à donner de justes éloges, parce que j'ai vu les lieux, et que j'ai pu juger par moi-même de l'exactitude de leurs descriptions ; mais j'ai dû reproduire rapidement ce parallèle dans cette lettre, par le besoin de mettre à leur véritable place quelques faits nouveaux et très importants qui les complètent et rendent plus frappante encore la ressemblance du monument décrit avec le monument dont j'étudie les ruines. Les deux savants voyageurs que je viens de citer ont mis en fait leur identité, d'autres l'ont combattue, pour moi, voici ma profession de foi tout entière :

De deux choses Tune, — ou le monument décrit par Hécatée sous le nom de monument d'Osymandyas est le même que le Rhamesséion occidental de Thèbes, — ou bien le Rhamesséion n'est qu'une copie servile, si l'on peut s'exprimer ainsi, du monument d'Osymandyas.

Ici se terminent les débris du palais de Sésostris; il ne reste plus trace de ses dernières constructions, qui devaient s'étendre encore du côté de la montagne^ Le Rhamesséion est le monument de Thèbes le plus dégradé, mais c'est aussi, sans aucun doute, celui qui, par l'élégante majesté de ses ruines, laisse dans l'esprit des voyageurs une impression plus profonde et plus durable.

Thèbes, 18 juin 1829.

En quittant le noble et si élégant palais de Sésostris, le Rhamesséion, et avant d'étudier avec tout le soin qu'ils méritent les nombreux édifices antiques entassés sur la butte factice nommée aujourd'hui Médinet-Habou, je devais, pour

1. Quelques années plus tard, des fouilles faites en cet endroit prouvèrent que Cliampollion avait eu raison d'affirmer que l'édifice antique se prolongeait vers la montagne. Les reproches qui lui furent alors adressés n'étaient donc pas justifiés.

la régularité de mes travaux, m'occuper de quelques constructions intermédiaires ou voisines qui, soit par leur médiocre étendue, soit par leur état presque total de destruction, attirent beaucoup moins l'attention des voyageurs.

Je me dirigeai d'abord vers la vallée d'El-Asasif, située au nord du Rhamesséion, et qui se termine brusquement au pied des énormes roches calcaires de la chaîne Libyque : là existent les débris d'un édifice sacré, fidèlement décrits par MM. Jollois etDevilliers sous le nom de Ruines situées au nord du tombeau d'Osymandyas.

Mon but spécial étant de constater l'époque encore inconnue de ces constructions et d'en assigner la destination primitive, je m'attachai à l'examen des sculptures et surtout des légendes hiéroglyphiques inscrites sur les blocs isolés et les pans de murailles épars sur un assez grand espace de terrain.

Je fus dïibord frappé de la finesse de travail de quelques restes de bas-reliefs martelés à moitié par les premiers chrétiens, et une porte de granit rose, encore debout au milieu de ces ruines en beau calcaire blanc, me donna la certitude que l'édifice entier appartenait à la meilleure époque de l'art égyptien. Cette porte, ou petit propylon, est entièrement couverte de légendes hiéroglyphiques. On a sculpté sur les jambages, en relief très bas et fort délicat, deux images en pied de Pharaons revêtus de leurs insignes. Toutes les dédicaces sont doubles et faites, contemporainement, au nom de deux princes. Celui qui tient constamment la droite ou le premier rang se nomme Aménenthé, l'autre ne marche qu'après : c'est Tliouthmosis 111. nommé Mœris par les Grecs.

Si j'éprouvai quelque surprise de voir, iri et dans t(Hit le reste de l'édifice, le célèbre Mœris, orné de toutes les mar(|ues de la royauté, céder ainsi le pas à cet Aménenthé qu'on chercherait en vain dans les listes royales, je dus m'étonner encore davantage, à la lecture des inscriptions, de trouver

qu'on ne parlât de ce roi barbu, et en costume ordinaire de Pharaon, qu'en employant des noms et des verbes au féminin, comme s'il s'agissait d'une reine. Je donne ici pour exemple la dédicace même des propylons.

« L'Aroéris soutien des dévoués, le Roi Seigneur, etc., )) Soleil dévoué à la vérité ! {Elle) a fait des constructions » en l'honneur de son père (le père d'elle), Amon-Ra, Sei- )) gneur des trônes du Monde ; elle lui a élevé ce propylon » (qu'Amon protège l'édifice!) en pierre de granit : c'est ce » qu'elle a fait (pour être) vivifiée à toujours. )) L'autre jambage porte une dédicace analogue, mais au nom du roi Thouthmosis III ou Mœris.

En parcourant le reste de ces ruines, la même singularité se présenta partout. Non seulement je retrou^vai le prénom d'Aménenthé' précédé des titres le Rot Souveraine du Monde, mais aussi son nom propre lui-même à la suite du titre lafdle du Soleil. Enfin, dans tous les bas-reliefs représentant les dieux adressant la parole à ce roi Aménenthé, on le traite en reine comme dans la formule suivante : « Voici ce que dit Amon-Ra, Seigneur des trônes du Monde, » à sajille chérie, Soleil dévoué à la vérité : « L'édifice que )) tu as construit est semblable à la demeure divine. »

De nouveaux faits piquèrent encore plus ma curiosité. J'observai, surtout dans les légendes du propylon de granit, que les cartouches-prénoms et noms propres d'Aménenthé avaient été martelés dans les temps antiques et remplacés par ceux de Thouthmosis III, sculptés en surcharge. Ailleurs, quelques légendes d'Aménenthé avaient reçu en surcharge

1. Ce fut bien moins l'insuffisance des matériaux que la fausse interprétation des insignes qui empêcha Champollion de reconnaître en « Aménenthé » la reine Hatschepsouît en personne. Malgré cette regrettable erreur, les résultats de cette inspection rapide des ruines de Dêr-el-Bahri furent surprenants. Quelle n'aurait pas été la joie éprouvée par « l'Égyptien », s'il avait eu le temps et les moyens d'entreprendre des fouilles en cet endroit !

aussi celles du Pharaon Thouthinosis II. Plusieurs autres enfin ofEraient le prénom d'un Thouthmosis encore inconnu, renfermant aussi dans son cartouche-nom propre le nom de femme Amensé, le tout encore sculpté aux dépens des légendes d'Aménenthé préalablement martelées. Je me rappelai alors avoir remarqué ce nouveau roi Thouthmosis, traité en reine dans le petit édifice de Thouthmosis III à Médinet-Habou.

C'est en rapprochant ces faits et ces diverses circonstances de plusieurs observations du même genre, premiers résultats de mes courses dans le grand palais et dans le propylon de Karnac, que je suis parvenu à compléter mes connaissances sur le personnel de la première partie de la XVIIP Dynastie. Il résulte de la combinaison de tous les témoignages fournis par ces divers monuments, et qu'il serait hors de propos de développer ici :

1^ Que Thouthmosis P^ 'M^ -T^ succéda immédiatement au grand Amén- -^^ ^ ^^ ôthph P"" le chef de la XVIIP Dy- fo^ (S^, (^^ l<3^ ■

nastie, l'une des Diospolitaines ;

kiitJ

2" Que son fils, Thouth/nosis II {(t^X

trône après lui ot mourut sans cn-

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fants

3° Que sa sœur, Amenst de Thoutiunosis P'", et régn; ve raine ;

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, lui succéda comme fille vingt et un ans en sou-

4" Que cette Reine eut poui' /v/yv/^/c/' mari un T/iouc/unosts

minorité et mosis III ou 6" Que le Mœris le pouvoir le régent

qui comprit dans son nom propre celui de la reine Aniensé \\ , son épouse ; que ce

Thouthmosis fut le père de Thouthmosis III ou Mœris, et gouverna au nom d'Amensé;

5° Qu'à la mort de ce Thouthmosis, la reine Amensé épousa en secondes noces Aménentlié

ll^ "^Q , qui gouverna aussi au nom d'^

menséj, et fut régent pendant la les premières années de Thouth- Mœris; ^ ^^

Thouthmosis III t^ ^ , des

Grecs, exerça /''"N

conjomtement avec Amênenthé, qui le tint sous sa tutelle pendant quelques années. La connaissance de cette succession de per- , ^^^

sonnages explique tout naturellement les sin- V J vit:/

gularités notées dans l'examen minutieux de tous les restes de sculptures existants dans l'édifice de la vallée d'El-Asasif. On comprend alors pourquoi le régent Amênenthé ne parait dans les bas-reliefs que pour y recevoir les paroles gracieuses que les dieux adressent à la reine Amensé, dont il n'est que le représentant ; cela explique le style des dédicaces faites par Amênenthé, parlant lui-même au nom de la reine, ainsi que les dédicaces du même genre dans lesquelles on lit le nom de Thouthmosis, premier mari d'Amensé, qui joua d'abord le même rôle passif, et ne fut, comme son successeur Amênenthé, qu'une espèce de figurant du pouvoir royal exercé par la reine.

Les surcharges qu'ont éprouvées la plupart des légendes du régent Amênenthé démontrent que sa régence fut odieuse et pesante pour son pupille Thouthmosis III. Celui-ci semble avoir pris à tâche de condamner son tuteur à un éternel oubli. C'est en effet sous le règne de ce Thouthmosis III que furent martelées presque toutes les légendes d' Amênenthé,

et qu'on sculpta à la place soit les légendes de Thouthmosis III, dont il avait sans doute usurpé l'autorité, soit celles de Thouthmosis, premier mari d'Amensé, le père même du roi régnant. J'ai observé la destruction systématique de ces légendes dans une foule de bas-reliefs existants sur divers autres points de Thèbes. Ce déshonneur imprimé à la mémoire du régent Aménenthé fut-il l'ouvrage immédiat de la haine personnelle de Thouthmosis III, ou une basse flatterie du corps sacerdotal ? C'est ce qu'il nous est impossible de décider, mais le fait nous a paru assez curieux pour le constater.

Toutes les inscriptions du monument à! El-Asasif établissent unanimement que cet édifice a été élevé sous la régence d' Aménenthé, au nom de la reine Amensé et de son jeune fils Thouthmosis III. Cette construction n'est donc point postérieure à l'an 1736 avant J.-C, époque approximative des premières années du règne de Thouthmosis III exerçant seul le pouvoir suprême. Ces sculptures comptent donc déjà plus de 3.500 ans d'antiquité.

Il résulte de ces mêmes dédicaces et des sculptures qui décorent quelques-unes des salles non détruites, que l'édifice intérieur était un temple consacré à la grande divinité de Thèbes, Amon-Ra, le roi des dieux, qu'on y adorait sous le titre spécial ô! Amon-Ra-Pnèb-ennéfjlièl-en-tho , c'est-à-dire, d' Amon-Ra, seigneur des trônes du Monde : j'ai retrouvé dans Thèbes plusieurs autres temples dédiés à ce grand être, mais sous d'autres titres qui lui sont également particuliers.

Ce temple d' Amon-Ra, d'une étendue assez considérable, décoré de sculptures du travail le plus précieux, précédé jadis d'un dromos et probablement aussi d'une longue avenue de sphinx, s'élevait au fond de la vallée d'l\l-Asasif. Son sanctuaire pénétrait pour ainsi dire dans les rochers à j)ic de la chaîne Libyque, criblée, comme le sol même do la vallée, d'excavations plus ou moins riciies, qui servaient de sépulture aux habitants de la vieille capitale.

Cette position du temple au milieu des tombeaux, et les plafonds, en forme de voûte, de quelques-unes de ces salles, ont récemment trompé quelques voyageurs, et leur ont fait croire que cet édifice était le tombeau de Mœris (Tlioutlimosis III), mais tous les détails que nous avons donnés sur la construction et la destination de cet édifice sacré renversent une telle hypothèse. Ses divisions et ses accessoires nous le feraient reconnaître pour un véritable temple, à défaut des inscriptions dédicatoires qui le disent formellement. Sa décoration même, et le sujet des bas-reliefs qui ornent les parois des salles encore subsistantes, n'ont rien de commun avec la décoration et les scènes sculptées dans les hypogées et les tombeaux. On y retrouve, comme dans les temples et les palais, des tableaux d'ofïrandes faites aux dieux ou aux rois ancêtres du Pharaon fondateur du temple. Quelques bas-reliefs de ce dernier genre présentent un grand intérêt, soit en confirmant l'ordre de succession précédemment établi, soit en fournissant des détails précieux sur les familles de ces premiers rois de la XVIII® Dynastie. Je citerai d'abord, et à ce sujet, plusieurs tableaux sculptés et peints représentant Thouthmosis, père de Thouthmosis III, et le Pharaon Thouthmosis II recevant des offrandes faites par leur fils et neveu Thouthmosis III; en second lieu, un long bas-relief peint occupant toute la paroi de gauche de la grande salle voûtée, au fond du temple, dans lequel on a figuré la grande bari sacrée ou arche d'Amon- Ra, le dieu du temple, adoré par le régent Aménenthé, ayant derrière lui Thouthmosis III, suivi d'une très jeune enfant richement parée, et que l'inscription nous dit être sa fille, la fille du Roi quelle aime, la divine épouse Rannofré. En arrière de la bari sacrée, et comme recevant une portion des offrandes faites par les deux rois agenouillés, sont les images en pied du Pharaon Thouthmosis P"", de la reine son épouse Ahmosis et de leur jeune fille Sotennofré. L'histoire écrite ne nous avait point conservé les noms de ces trois

princesses; c'est là que je les ai lus pour la première fois. Quant au titre de divine épouse donné à la fille de Mœris encore en bas âge, il indique seulement que cette jeune enfant avait été vouée au culte d'Amon, étant du nombre de ces filles d'une haute naissance, nommées Pallades et PaJlacides, dont j'ai retrouvé les tombeaux dans une autre vallée de la chaîne Libyque.

Ce temple d'Amon-Ra, terminant une des vallées de la nécropole de Thèbes, reçut à différentes époques soit des restaurations, soit des accroissements sous le règne de divers rois successeurs d'Aménenthé et de Thouthmosis III. J'ai retrouvé, en effet, dans les pierres provenant des diverses portions du temple, et dont on s'est servi, dans des temps peu anciens, pour la construction d'une muraille contre laquelle appuie aujourd'liui le jambage de droite du propylon de granit, des parties d'inscriptions mentionnant des embellissements ou des restaurations de l'édifice sous les règnes des rois Horus, Rhamsès le Grand et son fils Ménéphtha II, tous de la XVIIP Dynastie, comme les fondateurs mêmes du temple.

Enfin, la dernière salle du temple, ayant servi de sanctuaire, est couverte de sculptures d'un travail ignoble et grossier; mais la surprise que j'éprouvai à la vue de ces pitoyables bas-reliefs, comparés à la finesse et à l'élégance des tableaux sculptés dans les deux salles précédentes, cessa bientôt à la lecture de grandes inscriptions hiéroglyphiques, constatant que cette belle restauration-là avait été faite sous le règne et au nom de Ptolémée Évergète II et de sa première femme Cléopâtre. Voilà une des mille et une preuves démonstratives contre l'opinion de ceux qui s'obstineraient encore à supposer (jue l'art égyptien gagna quelque perfection par l'établissement des Grecs en Kgypte.

Je le répète encore : l'art éfjjjptien ne doit (ju'à lui-même tout ce qu'il a produit de grand, de pur et de beau, et, n'en déplaise aux savants qui se font une religion de croire fer-

meinent à la génération spontanée des arts en Grèce, il est évident pour moi, comme pour tous ceux qui ont bien vu l'Egypte ou qui ont une connaissance réelle des monuments égyptiens existants en Europe, que les arts ont commencé en Grèce par une imitation servile des arts de l'Egypte, beaucoup plus avancés qu'on ne le croit vulgairement, à l'époque où les premières colonies égyptiennes furent en contact avec les sauvages habitants de l'Attique ou du Péloponnèse. La vieille Egypte enseigna les arts à la Grèce, celle-ci leur donna le développement le plus sublime, mais, sans l'Egypte, la Grèce ne serait probablement point devenue la terre classique des beaux-arts. Voilà ma profession de foi tout entière sur cette grande question. Je trace ces lignes presqu'en face de bas-reliefs que les Égyptiens ont exécutés, avec la plus élégante finesse de travail, 1700 ans avant Tère chrétienne. Que faisaient les Grecs alors ?

Thèbes, 20 juin 1829.

J'ai donné toute la journée d'hier et cette matinée à l'étude des tristes restes de l'un des plus importants monuments de l'ancienne Thèbes. Cette construction, comparable en étendue à l'immense palais de Karnac, dont on aperçoit d'ici les obélisques sur l'autre rive du fleuve, a presqu'entièrement disparu; il en subsiste encore quelques débris, s'élevant à peine au-dessus du sol de la plaine exhaussée par les dépôts successifs de l'inondation, qui recouvrent probablement aussi toutes les masses de granit, de brèches et autres matières dures employées dans la décoration de ce palais. La portion la plus considérable étant construite en pierres calcaires, les Barbares les ont peu à peu brisées et converties en chaux pour élever de misérables cahutes; mais ce que le voyageur trouve encore sur ses pas donne une bien haute idée de la magnificence de cet antique édifice.

Que l'on se figure, en effet, un espace d'environ 1 .800 pieds de longueur, nivelé par les dépôts successifs de l'inondation, couvert de longues herbes, mais dont la surface, déchirée sur une multitude de points, laisse encore apercevoir des débris d'architraves, des portions de colosses, des fûts de colonnes et des fragments d'énormes bas-reliefs que le limon du fleuve n'a pas enfouis encore ni dérobés pour toujours à la curiosité des voyageurs. Là ont existé plus de dixhuit colosses dont les moindres avaient vingt pieds de hauteur. Tous ces monolithes, de diverses matières, ont été brisés, et l'on rencontre leurs membres énormes dispersés çà et là, les uns au niveau du sol, d'autres au fond d'excavations exécutées par les fouilleurs modernes. J'ai recueilli, sur ces restes mutilés, les noms d'un grand nombre de peuples asiatiques dont les cliefs captifs étaient représentés entourant la base de ces colosses représentant leur vainqueur, le Pharaon Aménophis, le troisième du nom, celui même que les Grecs ont voulu confondre avec le Memnon de leurs mythes héroïques. Ces légendes démontrent déjà que nous sommes ici sur l'emplacement du célèbre édifice de Thèbes connu des Grecs sous le nom de Memnoniam. C'est ce qu'avaient cherché à prouver, par des considérations d'un autre genre, MM. JoUois et Devilliers, dans leur excellente description de ces ruines.

Les monuments les mieux conservés, au milieu de cette effroyable dévastation des objets du premier ordre dont il me reste à parler, établiraient encore mieux, si cela était nécessaire, que ces ruines sont bien celles du Memnonium de Thèbes, ou palais de Memnon appelé Aménophion par les Égyptiens du nom même de son fondateur, et que je trouve mentionné dans une foule d'inscriptions hiéroglyphiques des hypogées du voisinage où reposaient jadis les momies de plusieurs grands-olliciers ciiargés, de leur vivant, de la garde ou de rentretien de ce magniliiiuc édilice.

C'est vers l'extrémité des ruines et du coté du fleuve que

BiBL. É(iYl>T., T. XXXI. 28

s'élèvent encore, en dominant la plaine de Thèbes, les deux fameux colosses, d'environ soixante pieds de hauteur, dont l'un, celui du nord, jouit d'une si grande célébrité sous le nom de colosse de Memnon. Formés chacun d'un seul bloc, de grès-brèche, transportés des carrières de la Thébaïde supérieure et placés sur d'immenses bases de la même matière, ils représentent tous deux un Pharaon assis, les mains étendues sur les genoux, dans une attitude de repos. J'ai vainement cherché à motiver l'étrange erreur du respectable et spirituel Denon, qui a voulu prendre ces statues pour celles de deux princesses égyptiennes. Les inscriptions hiéroglyphiques encore subsistantes, telles que celles qui couvrent le dossier du trône du colosse du sud et les côtés des deux bases, ne laissent aucun doute sur le rang et la nature du personnage dont ces merveilleux monolithes reproduisaient les traits et perpétuaient la mémoire. L'inscription du dossier porte textuellement : « L'Aroéris puissant, le modérateur des modérateurs, etc., le Roi Soleil, Seigneur de vérité (ou de justice), le fils du Soleil, le Seigneur des diadèmes, Aménôthph, modérateur de la région pure, le bien-aimé d'Amon-Ra, etc., l'Horus resplendissant, celui

qui a agrandi la demeure (lacune) à toujours, a érigé ces

constructions en l'honneur de son père Amon; il lui a dédié cette statue colossale de pierre dure, etc. » Et sur les côtés des bases on lit en grands hiéroglyphes de plus d'un pied de proportion, exécutés, surtout ceux du colosse du nord, avec une perfection et une élégance au-dessus de tout éloge, la légende ou devise particulière, le prénom et le nom propre du Roi que les colosses représentent : « Le Seigneur » souverain de la région supérieure et de la région infé- )) rieure, le réformateur des mœurs, celui qui tient le monde » en repos, l'Horus qui, grand par sa force, a frappé les Bar- )) bares, le Roi Soleil, Seigneur de vérité, le fils du Soleil, » Aménôthph, modérateur de la région pure, chéri d'Amon- » Ra, Roi des Dieux. »

Ce sont là les titres et noms du troisième Aménophis de la XVIIP Dynastie, lequel occupait le trône des Pharaons vers l'an 1680 avant l'ère chrétienne. Ainsi se trouve complètement justifiée l'assertion que Pausanias met dans la bouche des Thébains de son temps, lesquels soutenaient que ce colosse n'était nullement l'image du Memnon des Grecs, mais bien celle d'un homme du pays nommé Ph-Aménoph.

Ces deux colosses décoraient, suivant toute apparence, la façade extérieure du principal pylône de l'Aménophion, et, malgré l'état de dégradation où la barbarie et le fanatisme ont réduit ces antiques monuments, on peut juger de l'élégance, du soin extrême et de la recherche qu'on avait mis dans leur exécution, par celle des figures accessoires formant la décoration de la partie antérieure du trône de chaque colosse. Ce sont des figures de femmes debout, sculptées dans la masse même de chaque monolithe, et n'ayant pas moins de quinze pieds de haut. La magnificence de leur coiffure et les riches détails de leur costume sont parfaitement en rapport avec le rang des personnages dont elles rappellent le souvenir. Les inscriptions hiéroglyphiques gravées sur ces statues formant en quelque sorte les pieds antérieurs du trône.de chaque statue d'Aménophis, nous apprennent que la figure de gauche représente une reine égyptienne, la mère du roi, nommée Tmau-Hem-Va, ou bien Maut-Hem-Va, et la figure de droite, la reine épouse du même Pharaon, Taïa, dont le nom était déjà donné par une foule de monuments. Je connaissais aussi le nom de la femme de Thouthmosis IV, Tmau-Hem-Va, mère d'Aménophis-Memnon, par les bas-reliefs du palais de Louqsor, mentionnés dans la notice rapide que j'ai crayonnée de cet important édifice.

Sur un autre point des ruines de l'Aménophion, du côté delà montagne Lihy(|ue, à la limite du désert, et un peu à droite de l'axe passant entre les deux colosses, existent deux blocs de grès-brèche, d'environ trente pierls de long cha-

cun, et présentant la forme de deux énormes stèles. Leur surface visible est ornée de tableaux et de magnifiques inscriptions formées chacune de vingt-quatre à vingt-cinq lignes d'hiéroglyphes du plus beau style, exécutés de relief clans le creux. Il est infiniment probable que ces portions qu'on aperçoit aujourd'hui sont les dossiers des sièges de deux groupes colossaux renversés et enfouis la face contre terre : j'ai manqué de moyens assez puissants pour vérifier le fait.

Quoi qu'il en soit, les tableaux sculptés sur ces masses effrayantes nous montrent toujours le roi Aménophis-Memnon, accompagné ici de la reine Taïa son épouse, accueillis par le dieu Amon-Ra ou par Phtha-Socharis, et les deux inscriptions sont les textes expressément relatifs à la dédicace du Memnonium ou Aménophion aux dieux de Thèbes par le fondateur de cet immense édifice. La forme et la rédaction de cette dédicace, dont j'ai pris une copie soignée malgré une foule de lacunes, sont d'un genre tout à fait original et m'ont paru très curieuses. On en jugera par une courte analyse.

La consécration du palais est rappelée d'une manière tout à fait dramatique. C'est d'abord le roi Aménophis qui prend la parole dès la première ligne et la garde jusques à la treizième. « Le Roi Aménôthph (etc.) a dit : « Viens, ôAmon- » Ra, Seigneur des trônes du Monde, toi qui résides dans les » régions de Oph (Thèbes) ! contemple la demeure que nous )) t'avons construite dans la contrée pure, elle est belle : )) descends du haut du ciel pour en prendre possession ! » Suivent les louanges du dieu mêlées à la description de l'édifice dédié, et l'indication des ornements et décorations en pierre de grès, en granit rose, en pierre noire, en or, en ivoire et en pierres précieuses, que le roi y a prodigués, y compris deux grands obélisques dont on n'aperçoit plus aujourd'hui aucune trace.

Les sept lignes suivantes renferment le discours que tient

le dieu Amon-Ra, en réponse aux courtoisies du Pharaon. (( Voici ce que dit Amon-Ra, le mari de sa mère, etc. : )) Approche, mon fils, Soleil Seigneur de vérité, du germe » du Soleil, enfant du Soleil, Aménôthph! J'ai entendu tes » paroles et je vois les constructions que tu as exécutées; » moi qui suis ton père, je me complais dans tes bonnes » œuvres, etc. »

Enfin, vers le milieu do la vingtième ligne commence une troisième et dernière harangue; c'est celle que prononcent les dieux en présence d'Amon-Ra, leur seigneur, auquel ils promettent de combler de biens Aménôthph, son fils chéri, d'en rendre le règne joyeux en le prolongeant pendant de longues années, en récompense du bel édifice qu'il a élevé pour leur servir de demeure, palais dont ils déclarent avoir pris possession après l'avoir bien et dûment visité.

L'identité du Memnonium des Grecs et de l'Aménophion égyptien n'est donc plus douteuse; il l'est bien moins encore que ce palais fût une des plus étonnantes merveilles delà vieille capitale. Des fouilles en grand, exécutées par un Grec nommé Lmi, ancien agent de M. Sait, ont mis à découvert une foule de bases de colonnes, un très grand nombre de statues léontocéphalcs en granit noir; de plus, deux magniliques sphinx colossaux et à tète humaine, en granit rose, du plus beau travail, représentant aussi le roi Aménophis III. Les traits du visage de ce prince, portant ici, comme partout ailleurs, une empreinte de physionomie un peu éthiopienne, sont absolument semblables à ceux que les sculpteurs et les peintres ont donnés à ce même Pharaon dans les tableaux des stèles du Memnonium, dans les basreliefs du palais de Louqsor, et dans les peintures du tombeau de ce prince dans la vallée de l'Ouest à Biban-el-Molouk,nouvellcet millième preuve que les statues et bas-reliefs égyptiens présentent de vérihil)les portraits des anciens rois dont ils portent les h'gendes.

A une |)etite distance du Rhamessèion (existent les débris

de deux colosses en gros rougeâtre : c'étaient encore deux statues ornant probablement la porte latérale nord de l' Aménopliion, ce qui peut donner une juste idée de l'immense étendue de ce palais, dont il reste encore de si magnifiques vestiges. Je ne me suis nullement occupé des inscriptions grecques et latines qui tapissent les jambes du grand colosse du nord, la célèbre statue de Memnon; tout cela est trop moderne pour moi. Ceci soit dit sans qu'on en puisse conclure que je nie la réalité des harmonieux accents que tant de Romains affirment unanimement avoir ouï moduler par la bouche même du colosse, aussitôt qu'elle était frappée des premiers rayons du soleil. Je dirai seulement que, plusieurs fois, assis, au lever de l'aurore, sur les immenses genoux de Memnon, aucun accord musical sorti de sa bouche n'est venu distraire mon attention du mélancolique tableau que je contemplais, la plaine de Thèbes, où gisent les membres épars de cette aînée des villes royales.

Thèbes (rive occidentale), ... juin 1829.

Je viens de visiter et d'étudier dans toutes ses parties un petit temple d'une conservation parfaite, situé derrière l'Aménophion, dans un vallon formé par les rochers de la montagne Libyque et un grand mamelon qui s'en est détaché du côté de la plaine. Ce monument a été décrit par la Commission d'Egypte sous le nom de Petit Temple d'Isis.

Le voyageur est attiré dans ces lieux solitaires et dénués de toute végétation par une enceinte peu régulière, bâtie en briques crues, et qu'on aperçoit de fort loin, parce qu elle est placée sur un terrain assez élevé. On y pénètre par un petit propylon en grès engagé dans l'enceinte et couvert extérieurement de sculptures d'un travail lourdement recherché. Les tableaux qui ornent le bandeau de cette porte représentent Ptolémée Soter II faisant des offrandes,

du côté droit, à la déesse Hathor (Vénus) et à la grande triade de Thèbes, Amon-Ra, Mouth et Chons, du côté gauche, à la déesse Thmé ou Thméi (la vérité ou la justice, Thémis) et à une triade formée du dieu hiéracocéphale Mandou, de son épouse Ritho et de leur fils Harphré. Ces trois divinités, celles qu'on adorait principalement à Hermonthis, occupent la partie du bandeau dirigée vers cette capitale de nome.

Ces courts détails suffisent, lorsqu'on est un peu familiarisé avec le système de décoration des monuments égyptiens, pour déterminer avec certitude : 1° à quelles divinités fut spécialement dédié le temple auquel ce propylon donne entrée; 2° quelles divinités y jouissaient du rang de synthrône, et il devient ici de toute évidence qu'on adorait spécialement dans ce temple le principe de beauté confondu et identifié avec le principe de vérité, de justice, ou, en termes mythologiques, que cet édifice était consacré à la déesse Hathor, identifiée avec la déesse Thméi. Ce sont, en effet, ces deux déesses qui reçoivent les premiers hommages de Soter II; et, comme l'édifice faisait partie de Thèbes et avoisinait le nome d'Hermonthis, on y olïrait aussi, d'après une règle de saine politique que j'ai dé vélo j)pée ailleurs, des sacrifices en l'honneur de la triade thébaine et de la triade hermonthite. On s'était donc trop hâté de donner un nom à ce temple, d'après des aperçus reposant sur de simples conjectures.

Les mêmes adorations sont répétées sur la porto du temple proprement dit, qui s'ouvre par un petit péristyle que soutiennent des colonnes à chapiteaux ornés de fleurs de lotus et de houppes de papyrus combinées; les coIoiuk^s et les parois n'ont jamais été décorées de sculptures. Il n'en est point ainsi du pronaos, formé de deux colonnes et de deux piliers ornés de têtes symboliques de la déesse Hathor, à laquelle ce temple fut consacnv Les tableaux qui couvrent le fût des colonnes représentent des otTiandes faites à cette

déesse et à sa seconde forme Thméi, ainsi qu'aux dieux Amon-Ra, Mandou, Imoutli (Esculape), et plusieurs formes tertiaires de la déesse Hathor, adorée par le roi Ptolémée Épiphane, sous le règne duquel a été faite la dédicace du monument, comme le prouve la grande inscription hiéroglyphique sculptée sur toute la longueur de la frise du pronaos. Voici la traduction des deux parties affrontées de cette formule dédicatoire :

(Partie de droite.) Première ligne. «Le Roi (Dieu Épi- » phane que Phtha-Thoré a éprouvé, image vivante d' Amon- )) Ra), le chéri des Dieux et des Déesses mères, le bien-aimé )) d'Amon-Ra, a fait exécuter cet édifice en l'honneur )) d'Amon-Ra, etc., pour être vivifié à toujours. »

Deuxième ligne. « La divine sœur de (Ptolémée toujours » vivant, bien aimé de Plitha), chérie d'Amon-Ra, l'ami

)) du bien (Pmainoufé) » (le reste est détruit).

(Partie de gauche.) Première ligne. « Le fils du Soleil )) (Ptolémée toujours vivant, bien-aimé de Phtha), chéri » des Dieux et des Déesses mères, bien-aimé d'Hathor, a fait )) exécuter cet édifice en l'honneur de sa mère Hathor, la )) rectrice de l'Occident, pour être vivifié à toujours. »

Deuxième ligne. « La royale épouse (Cléopâtre, bien » aimée de Thméi), la rectrice de l'Occident, a fait exécuter

)) cet édifice « (le reste manque).

Ces textes justifient tout à fait ce que nous avions déduit des seules sculptures du propylon relativement aux divinités particulièrement honorées dans ce temple ; il est également établi que la dédicace de cet édifice sacré a été faite par le cinquième des Ptolémées, vers l'an 200 avant J.-C.

Les bas- reliefs encore existants sur les parois de droite et de gauche du pronaos, ainsi que sur la façade du temple formant le fond de ce même pronaos, appartiennent tous au règne d'Épiphane. Tous se rapportent aux déesses Hathor et Thméi, ainsi qu'aux grandes divinités de Thèbes et d'IIermonthis.

On a divisé le naos en trois salles contiguës; ce sont trois ' véritables sanctuaires. Celui du milieu, ou le principal, entièrement sculpté, contient des tableaux d'offrandes à tous les dieux adorés dans le temple, les deux triades précitées, et principalement aux déesses Hathor et Thméi, qui paraissent dans presque toutes les scènes. Aussi n'est-il question que de ces deux divinités dans les dédicaces du sanctuaire, inscrites sur les frises de droite et de gauche au nom de Ptolémée Pliilopator :

(( L'Horus, soutien de TÉgypte, celui qui a embelli les )) temples comme Thoth, Dieu deux fois grand, le Seigneur )) des panégyries comme Phtha, le chef semblable au So- » leil, le germe des Dieux fondateurs, l'éprouvé par Phtha, » etc.; le fils du Soleil, Ptolémée toujours vivant, bien- )) aimé d'Isis, l'ami de son père (Philopator), a fait cette )) construction en l'honneur de sa mère Hathor, la rectrice

« de l'Orient (dédicace de droite), et : « de sa mère

)) Thméi, la rectrice de l'Occident » (dédicace de gauche).

Presque toutes les sculptures de ce premier sanctuaire remontent au règne de Philopator, qu'on y voit suivi de sa femme Arsinoé adorant les deux déesses; deux seuls tableaux portent l'image de Ptolémée Épiphane, fils et successeur de Philopator. On lit enOn sur les parois de droite et de gauche l'inscription suivante, relative à des embellissements exécutés sous un règne postérieur, celui d'Évergète II et de ses deux femmes :

« Bonne restauration de l'édifice exécutée par le Roi. » germe des Dieux lumineux, l'éprouvé par Phtha, etc., » Ptolémée toujours vivant, etc., par sa royale sœur, la I) modératrice souveraine du Monde, Cléopàtre, et par sa » royale épouse, la modératrice souveraine du Monde, Cléo- » pâtre, dieux grands chéris d'Amon-Ra. »

C'est à la déesse Hathor qu'appartenait plus spécialement le sanctuaire de droite. Cette grande divinité y est représentée sous des formes variées, recevant les hommages des

rois Philopiitor et Epipliane; les dédicaces des frises sont faites au nom de ce dernier.

Le sanctuaire de gauche fut consacré à la déesse Thméi, la Dicé et l'Aléthé des mythes égyptiens; aussi, tous les tableaux qui décorent cette chapelle se rapportent-ils aux importantes fonctions que remplissait cette divinité dans l'Amenti, les régions occidentales ou l'enfer des Égyptiens.

Les deux souverains de ce lieu terrible où les âmes étaient jugées, Osiris et Isis, reçoivent d'abord les hommages de Ptolémée et d'Arsinoé, dieux Philopators, et l'on a sculpté sur la paroi de gauche la grande scène de la psychostasie. Ce vaste bas-relief représente la salle hypostyle (Osk/i) ou le prétoire de l'Amenti, avec les décorations convenables. Le grand-juge Osiris occupe le fond de la salle; au pied de son trône s'élève le lotus, emblème du monde matériel, surmonté des images de ses quatre enfants, génies directeurs des quatre points cardinaux.

Les quarante-deux juges, assesseurs d'Osiris, sont assis, rangés sur deux lignes, la tête surmontée d'une plume d'autruche, symbole de la justice. Debout sur un socle, en avant du trône, le Cerbère égyptien, monstre composé de trois natures diverses, le crocodile, le lion et l'hippopotame, ouvre sa large gueule et menace les âmes coupables : son nom, Téouômen-ément, signifie la déooratrice de l'occident ou de l'enfer. Vers la porte du tribunal paraît la déesse Thméi dédoublée, c"est-à-dire figurée deux fois, à cause de sa double attribution de déesse de la justice et de déesse de la vérité. La première forme, qualifiée de Thméi, rectrice de l'Amenti (la vérité), présente l'âme d'un Égyptien, sous les formes corporelles, à la seconde forme de la déesse (la justice), dont voici la légende : « Thméi qui réside dans l'Amenti, » où elle pèse les cœurs dans la balance : aucun méchant ne » lui échappe. » Dans le voisinage de celui qui doit subir l'épreuve, on lit les mots suivants : « Arrivée d'une âme » dans l'Amenti. )) Plus loin, s'élève la balance infernale;

les dieux Horiis, fils d'Isis, à tète d'épervier, et Anubis, fils d'Osiris, à tête de chacal, placent dans les bassins de la balance, l'un le cœur du prévenu, l'autre une plume d'autruche, emblème de justice : entre le fatal instrument qui doit décider du sort de l'âme et le trône d'Osiris, on a placé le dieu Tlioth ibiocéphale, « Thoth le deux fois grand, le )) Seigneur de Schmoun (Hermopolis magna), le Seigneur » des divines paroles, le secrétaire de justice des autres Dieux )) grands dans la salle de justice et de vérité. » Ce greffier divin écrit le résultat de l'épreuve à laquelle vient d'être soumis le cœur de TÉgyptien défunt, et va présenter son rapport au souverain juge.

On voit que le fait seul de la consécration de ce troisième sanctuaire à la déesse Thméi y a motivé la représentation de la psycliostasie, et qu'on a trop légèrement conclu de la présence de ce tableau curieux, reproduit également dans la deuxième partie de tous les rituels funéraires, que ce temple était une sorte d'édifice funèbre, qui pouvait même avoir servi de sépulture à des membres très distingués de la caste sacerdotale. Rien ne motive une pareille hypothèse. Il est vrai que les environs de l'enceinte qui renferme ce monument ont été criblés d'excavations sépulcrales et de catacombes égyptiennes de toutes les époques. Mais le temple d'Hathor et de Thméi n'est point le seul édifice sacré élevé au milieu des tombeaux; il faudrait donc aussi considérer comme des temples funéraires le palais de Sésostris ou le Rhamesséion, le temple d'Amon à El-Asasif, le palais de Kourna, etc., ce qui est insoutenable sous tous les rapports, et formellement contredit par toutes les inscriptions égyptiennes qui en couvrent les parois.

Thrlx's (M.Mlinot-IIab..ii), 30 juin 1H2'.).

On peut se rendre à la .grande Itiillc île MiMlincl-lIabou, soit en prenant le clicniiii (h; la jilaiiic en traversant le

Rhamesséion, l'emplacement de rAménophion (Memnonium), et les restes calcaires du Ménéphthéion, grand édilice construit par le fils et successeur de Rhamsès le Grand, soit en suivant le vallon à l'entrée duquel s'élève le petit temple d'IIathor et de Tliméi.

Là existe, presque enfouie sous les débris des habitations particulières qui se sont succédé d'âge en âge, une masse de monuments de haute importance, qui, étudiés avec attention, montrent, au milieu des plus grands souvenirs historiques, l'état des arts de l'Egypte à toutes les époques principales de son existence politique. C'est en quelque sorte un tableau abrégé de l'Egypte monumentale. On y trouve en effet réunis un temple appartenant à l'époque pharaonique la plus brillante, celle des premiers rois de la XVIIP Dynastie, un immense palais de la période des conquérants, un édifice de la première décadence sous l'invasion éthiopienne, une chapelle élevée sous un des princes qui avaient brisé le joug des Perses, un propylon de la dynastie grecque, des propylées de l'époque romaine, enfin, dans une des cours du palais pharaonique, des colonnes qui, jadis, soutenaient le faîte d'une église chrétienne.

Le détail un peu circonstancié de ce que renferment de plus curieux des monuments si variés me conduirait beaucoup trop loin; je dois me contenter de donner une idée rapide de chacune des parties qui forment cet amas de constructions si intéressantes, en commençant par celles qui se présentent en arrivant à la butte du côté qui regarde le fleuve.

On rencontre d'abord une vaste enceinte construite en belles pierres de grès, peu élevée au-dessus du sol actuel, et dans laquelle on pénètre par une porte dont les jambages, surpassant à peine la corniche brute qui surmonte le mur d'enceinte, portent la figure en pied d'un empereur romain dont voici la légende hiéroglyphique inscrite dans les

deux cartouches accolés : « L'empereur Ca^sar-Titus- Jïlius- )) Hadrianus-Antoninus-Pius. »

Le même prince est aussi représenté sur l'une des deux portes latérales de l'enceinte, où il est en adoration devant la Triade de Thèbes à droite, et devant celle d'IIermonthis à gauche. C'est encore ici une nouvelle preuve de ces égards perpétuels de bon voisinage que se rendaient mutuellement les cultes locaux.

Au fond de l'enceinte s'élève une rangée de six colonnes réunies trois à trois par des murs d'entre-colonnement qui n'ont jamais reçu de sculptures. On trouve encore, parmi les pierres amoncelées provenant des parties supérieures de cette construction, la légende impériale déjà citée : l'enceinte et les propylées appartiennent donc au règne d'Antonin le Pieux. C'est, d'ailleurs, ce que démontrait déjà le mauvais style des bas-reliefs.

En traversant ces propylées, on arrive à un grand pylône dont la porte, ornée d'une corniche conservant encore ses couleurs assez vives, est couverte de bas-reliefs religieux; l'adorateur, Ptolémée Soter II, présente des offrandes variées aux sept grandes divinités élémentaires et aux dieux des nomes Thébain et Hermonthite.

Le mur de l'enceinte et les propylées d'Antonin, aussi bien que le pylône de Soter II, m'ont offert une particuhirité remarquable : c'est que ces constructions modernes ont été élevées aux dépens d'un édifice antérieur et bien autrement important. Les pierres qui les forment sont couvertes de restes de légendes hiéroglyphiques, de portions de bas-reliefs religieux ou historiques, telles que des tètes ou des corps de divinités, des chars, des chevaux, des soldats, des prisonniers de guerre, cnhn de nombreux débris d'un calendrier sacré; et, comme on lit sur une foule de ces pierres, en tout ou en partie, le prénom ou le nom de Khamsès le Grand, il n'est point douteux, pour moi du moins, cpic ces blocs no proviennent dos démolitions du

grand palais de Sésostris, le Rhamesséion, ravagé depuis longtemps par les Perses, à l'époque où, sous Ptolémée Soter II et Antonin, on bâtissait les propylées et le pylône dont il est ici question.

Au pylône de Soter succède un petit édifice d'une exécution plus élégante, semblable en son plan au petit édifice à jour de l'île de Philse ; mais les huit colonnes qui le supportaient sont maintenant rasées jusques à la hauteur des murs des entre-colonnements. Tous les bas-reliefs encore existants représentent le roi Nectanèbe de la XXX® Dynastie, la Sébennytique, adorant Amon-Ra, le Souverain des dieux, ou recevant les dons et les bienfaits de tous les autres dieux de Thèbes.

Cette chapelle, du IV® siècle avant J.-C, avait été appuyée sur un édifice plus ancien. C'est un pylône de médiocre étendue, dont les massifs, d'une belle proportion, ont souffert dans plusieurs de leurs parties. Élevé sous la domination du roi éthiopien Taharaka, dans le VIP siècle avant notre ère, le nom, le prénom, les titres et les louanges de ce prince avaient été rappelés dans les inscriptions et les bas-reliefs décorant les faces des deux massifs, et de même sur la porte qui les sépare. Mais, à l'époque où les Saïtes remontèrent sur le trône des Pharaons, il parait qu'on fit marteler, par une mesure générale, les noms des conquérants éthiopiens sur tous les monuments de l'Egypte.

J'ai déjà remarqué la proscription du nom de Sabacon dans le palais de Louqsor, — le nom de Taharaka subit ici un semblable outrage, mais les marteaux n'ont pu faire que l'on n'en reconnaisse encore sans peine tous les éléments constitutifs dans le plus grand nombre des cartouches subsistants. On lit de plus, sur le massif de droite, cette inscription relative à des embellissements exécutés sous Ptolémée Soter II : a Cette belle réparation a été faite par le Roi Sei- » gneur du Monde, le grand germe des Dieux grands, celui » que Phthaa éprouvé, image vivante d' Amon-Ra, le fils du

)) Soleil, le Seigneur des diadèmes, Ptolémée toujours vi- » vaut, le bien-aimé d'Isis, le Dieu sauveur (Soter, NT » NOHEM), en l'honneur de son père Amon-Ra, qui lui a )) concédé les périodes des panégyries sur le trône d'Ho- » rus. »

Il n'est pas inutile de comparer cette fastueuse légende du Lagide, à propos de quelques pierres qu'on a changées, avec celle que l'Éthiopien, véritable fondateur et décorateur du pylône, a fait sculpter sur le bandeau de la porte. Elle ne contient que la simple formule : a La vie (ou vive) le )) Roi Taharaka, le bien-aimé d'Amon-Ra, Seigneur des » trônes du Monde. »

Sur les deux massifs extérieurs du pylône, ce prince, auquel certaines traditions historiques attribuent la conquête de toute l'Afrique septentrionale, jusques aux colonnes d'Hercule, a été figuré de proportions colossales, tenant d'une main robuste les chevelures, réunies en groupe, de peuples vaincus qu'il menace d'une sorte de massue.

Au delà du pylône de Taliaraka, et dans le mur de clôture nord, existent encore en place deux jambages d'une porte en granit rose, chargés de légendes exécutées avec soin et contenant le nom et les titres du fondateur, l'un des grands fonctionnaires de l'ordre sacerdotal, l'hiérogrammateet prophète Pétaménôph. C'est le même personnage qui lit creuser, vers l'entrée de la vallée d'El-Asasif, l'immense et prodigieuse excavation que les voyageurs admirent sous le nom de Grande Syri/uje.

On arrive enfin à l'édilicc le plus antique, celui dont les propylées de l'époque romaine, le pylône du Lagide, la chapelle de Nectanèbe et le pylône du roi éthiopien ne sont que des dépendances; ces diverses constructions ne furent élevées (jue pour annoncer dignement la domeine du Roi des dieux, et celle du Pharaon, son représentant sur la terre.

Ce vieux monument, c|Lii porte à la fois le doul)le caractère de grand temple et de palais, se compose encore d'un

sanctuaire environné de galeries formées de piliers ou de colonnes, et de huit salles plus ou moins vastes.

Toutes les parois portent des sculptures exécutées avec une correction remarquable et une grande finesse de travail : ce sont là des bas-reliefs de la meilleure époque de l'art. Aussi, la décoration de cet édifice appartient-elle au règne de Thouthmosis P"", de Thoutlimosis II, de la reine Amensé, du régent Aménenthé et de Thouthmosis III, le Mœris des historiens grecs. C'est ce dernier Pharaon sous lequel on a décoré la plus grande partie de l'édifice; les dédicaces en ont été faites en son nom. Celle qu'on lit sous la galerie de droite, l'une des mieux conservées, donne une idée de toutes les autres. La voici :

Première ligne. « La vie, l'Horus puissant, aimé de Phré, » le Souverain de la haute et basse région, grand chef dans » toutes les parties du monde, l'Horus resplendissant, grand » par sa force, celui qui a frappé les Neuf-Arcs (les peuples )) nomades) ; le Dieu gracieux Seigneur du monde. Soleil )) stabiliteur du monde, le fils du Soleil, Thouthmosis, bien- )) faiteur du monde, vivifié aujourd'hui et à toujours. »

Deuxième ligne. « Il a fait exécuter ces constructions en » l'honneur de son père Amon-Ra, Roi des Dieux; il lui a » érigé ce grand temple dans la partie occidentale du )) Thouthmoséion d'Amon, en belle pierre de grès : c'est ce )) qu'a fait le (Roi) vivant toujours. »

La plupart des bas-reliefs décorant les galeries et les chambres des édifices représentent ce roi, Thouthmosis III, rendant divers hommages aux dieux, ou en recevant des grâces et des dons. Ici je citerai seulement deux tableaux sculptés sur la paroi de gauche de la grande salle ou sanctuaire. Dans l'un, le plus étendu, le Pharaon casqué est conduit par la déesse Hathor et par le dieu Atmou, qui se tiennent par la main, vers l'arbre mystique de la vie. Le Roi des dieux, Amon-Ra, assis, trace avec un pinceau le nom de Thouthmosis sur l'épais feuillage, en disant : « Mon fils,

» Soleil stabiliteur du monde, je place ton nom sur l'arbre » Oscht, dans le palais du Soleil ! )) Cette scène se passe devant les vingt-quatre divinités secondaires adorées à Thèbes et disposées sur deux files, en tète desquelles on lit l'inscription suivante : « Voici ce que disent les autres grandes » divinités de Tôph (Thèbes) : « Nos cœurs se réjouissent à » cause du bel édifice construit par le Roi Soleil stabiliteur » du monde. »

J'ai trouvé dans le second tableau, pour la première fois, le nom et la représentation de la reine, femme de Thouthmosis III : cette princesse, appelée Rhamaïthé et portant le titre de royale épouse, accompagne son mari faisant de riches offrandes à Amon-Ra, générateur. La reine reparaît aussi dans deux tableaux décorant une des petites salles de gauche au fond de l'édifice.

Les six dernières salles du palais, dans l'une desquelles existe renversée une chapelle monolithe de granit rose, sont couvertes de bas-reliefs de l'époque de Thouthmosis P', de Thouthmosis II, de la reine Amensé, et de son fils Thouthmosis III, dont les légendes royales sont scidptées en surcharge sur celles du régent Aménenthé, martelées avec assez de soin, ainsi que toutes les figures en pied représentant ce prince, dont la mémoire fut ainsi proscrite.

La fondation de cet édifice remonte donc aux premières années du XVIIP siècle avant J.-C. Il est naturel, par conséquent, d'y rencontrer, en le parcourant avec soin, plusieurs restaurations, annoncées d'ailleurs par des inscriptions qui en fixent l'époque et en nomment les auteurs. Telles sont :

1" La restauration des portes et d'une portion du plafond de la grande salle, par Ptolémée l-lvergète II, entre l'an 146 et l'an 118 avant notre ère;

2" Des réparations faites vers l'an 392 avant notre ère, aux colonnes d'ordre protodoricjuc (jui soutiennent les plafonds des galeries, sous le Pliaraon mendésien Ilacoris. On

Bim,. KCiYPT., T. \xxi. 23

351 LF.TTRES ET .lOlJRNAUX

a employé pour cela des pierres provenant d'un petit édifice construit par la princesse Néitocris, fille de Psammétichus II;

3° Toutes les sculptures des façades supérieures sad et nord, exécutées sous le règne de Rhamsès-Méiamoun, au XV« siècle avant notre ère.

Ces derniers embellissements, les plus anciens et les plus notables de tous, avaient été ordonnés sans doute pour lier, par la décoration, le petit palais de Mœris avec le grand palais de Rhamsès-Méiamoun, qui, avec ses attenances, couvre presque toute la butte de Médinet-Habou. C'est ici en effet qu'existent les ouvrages les plus remarquables de ce Pharaon, l'un des plus illustres parmi les souverains de l'Egypte, et dont les grands exploits militaires ont été confondus avec ceux de Sésostris ou Rhamsès le Grand par les auteurs anciens et par les écrivains modernes.

Un édifice d'une médiocre étendue, mais singulier par ses formes inaccoutumées, le seul qui, parmi tous les monuments de l'Egypte, puisse donner une idée de ce qu'était une habitation particulière à ces anciennes époques, attire d'abord les regards du voyageur. Le plan qu'en ont publié les auteurs de la grande Description de l'Egypte pourra donner une idée exacte de la disposition générale de ces deux massifs de pylônes unis à un grand pavillon par des constructions tournant sur elles-mêmes en équerre; je ne dois m'occuper que des curieux bas-reliefs et des inscriptions sculptées sur toutes les surfaces.

L'entrée principale regarde le Nil. On trouve d'abord deux grands massifs, formant une espèce de faux pylône, enseveli en partie sous des buttes provenant des débris d'habitations modernes. Vers le haut, règne une frise anaglyphiquc, composée des éléments combinés de la légende royale du Rhamsès fils aîné et successeur immédiat de Rhamsès-Méiamoun, a Soleil, gardien de vérité éprouvé par

» Amon )). On remarque de plus, sur ces massifs, des tableaux d'adoration de la même époque, et deux fenêtres portant sur leur bandeau le disque ailé de Hat, et sur leurs jambages les légendes royales de Rliamsès-Méiamoun, « Soleil, gardien de vérité, l'ami d'Amon ».

La porte qui sépare ces constructions appartient au règne d'un troisième Rhamsès, le second fils de Méiamoun, « le » Soleil Seigneur de vérité aimé par Amon ».

Dans l'intérieur de cette petite cour, s'élèvent deux massifs de pylônes, ornés, ainsi que les constructions qui les unissent au grand pavillon, de frises anagiyphiques portant la légende du fondateur Rhamsès-Méiamoun, et de basreliefs d'un grand intérêt, parce qu'ils ont trait aux conquêtes de ce Pharaon.

La face antérieure du massif de droite est presque entièrement occupée par une figure colossale du conquérant, levant ca hache d'armes sur un groupe de prisonniers barbus dont sa main gauche saisit les chevelures. Le dieu Amon-Ra, d'une stature tout aussi colossale, présente au vainqueur la harpe divine en disant : « Prends cette arme, mon fils chéri, » et frappe les chefs des contrées étrangères ! »

Le soubassement de ce vaste tableau est composé des chefs des peuples soumis par Rhamsès-Méiamoun, agenouillés, les bras attachés derrière le dos par les liens qui, terminés par une houppe de papyrus ou une fleur de lotus, indiquent si le personnage est un Asiatique ou un Africain.

Ces chefs captifs, dont les costumes et les physionomies sont très variés, offrent, avec toute vérité, les traits du visage et les vêtements particuliers à chacune des nations qu'ils représentent. Des légendes hiéroglyphi(|Ucs donnent successivement le nom de diaciue peuple. Deux ont entièrement disparu. Celles (pu subsistent, au nombi-c^ de i'in(|. annoncent :

Le chef du pays de Kousclii mauvaise ] race (l'Ethiopie), / ^^^ Afrique;

Le chef du pays de Térosis, i

Le chef du pays de Toroao, )

et :

Le chef du pays de Robou, ) . .

Le clief du pays de Moschausch, )

Un tableau et un soubassement analogues décorent la face antérieure du massif de gauche, mais ici tous les captifs sont des chefs asiatiques. On les a rangés dans l'ordre suivant :

Le chef de la mauvaise race du pays de Schéto ou Chéta ;

Le chef de la mauvaise race du pays d'Aumôr;

Le grand du pays de Fekkaro ;

Le grand du pays de Schaîrotana, contrée maritime ;

Le grand du pays de Scha (le reste est détruit);

Le grand du pays de Touirscha, contrée maritime;

Le grand du pays de Pa (le reste est détruit).

Sur l'épaisseur du massif de gauche, Rhamsès-Méiamoun, casqué, le carquois sur l'épaule, conduit des groupes de prisonniers de guerre aux pieds d'Amon-Ra. Le dieu dit au conquérant : « Va ! empare-toi des contrées ; soumets )) leurs places fortes, et amène leurs chefs en esclavage. »

Le massif correspondant, et les corps de logis qui réunissent le pylône au grand pavillon du fond, sont couverts de sculptures qu'il serait trop long de décrire ici. On remarque des fenêtres décorées extérieurement et intérieurement avec beaucoup de goût, et des balcons soutenus par des prisonniers barbares sortant à mi-corps de la muraille.

L'intérieur du grand pavillon, divisé en trois étages, fut décoré de bas-reliefs représentant des scènes de la vie domestique de Rhamsès-Méiamoun. Je possède des dessins exacts de tous ces intéressants tableaux, parmi lesquels on remarque le Pharaon servi par les dames du palais, prenant son repas, jouant avec ses petits enfants, ou occupé avec la

reine d'une partie de jeu analogue à celui des échecs, etc., etc. L'extérieur de ce pavillon est couvert de légendes du roi ou de bas-reliefs commémoratifs de ses victoires.

C'est en suivant l'axe principal de ces curieuses constructions qu'on arrive enfin devant le premier pylône du grand et magnifique palais de Rliamsès-Méiamoun. L'édifice que nous venons de décrire n'en était qu'une dépendance et une simple annexe.

Ici, tout prend des proportions colossales. Les faces extérieures des deux énormes massifs du premier pylône, entièrement couvertes de sculptures, rappellent les exploits du fondateur de l'édifice, non seulement par des tableaux d'un sens vague et général, mais encore par les images et les noms des peuples vaincus, par celles du conquérant et de la divinité protectrice qui lui donne la victoire. On voit, sur le massif de gauche, le dieu Phtha-Socharis livrant à Rhamsès-Méiamoun treize contrées asiatiques, dont les noms, conservés pour la plupart, ont été sculptés dans des cartels servant comme de boucliers aux peuples enchaînés. Une longue inscription, dont les onze premières lignes sont assez l)ien conservées, nous apprend que ces conquêtes eurent lieu dans la douzième année du règne de ce Pharaon.

Dans le grand tableau du massif de droite, le dieu Amon- Ra, sous la forme de Phré hiéracocéphale, donne la harpe au belliqueux Rhamsès pour frapper vingt-neuf peuples du Nord ou du Midi. Dix-neuf noms de contrées ou de villes subsistent encore ; le reste a été détruit pour appuyer contre le pylône des masures modernes. Le Roi des dieux adresse à Méiamoun un long discours, dont voici les dix premières colonnes : « Amon-Ra a dit : Mon fils, mon germe chéri, » maître du monde. Soleil gardien de justice, ami d'Amon, » toute force t'appartient sur la Terre entière; les nations » du Septentrion et du Midi sont abattues sous tes pieds; » je te livre les chefs des contrées méridionales; conduis-les » en ca|»ti\ it<'', et Ictu-s ciif^iits ;'i leur siiKr ; dispose de tous

» les biens existants dans leur pays : laisse respirer ceux » d'entre eux qui voudront se soumettre, et punis ceux dont

» le cœur est contre toi. Je t'ai livré aussi le Nord (la-

» cune); la Terre-Rouge (l'Arabie) est sous tes sandales », etc., etc. Une grande stèle, mais très fruste, constate que ces conquêtes eurent lieu dans la onzième année du roi.

C'est à la même année du règne de Rhamsès-Méiamoun que se rapportent les sculptures des massifs du premier pylône du côté de la cour. Il s'agit ici d'une campagne contre les peuples asiatiques nommés Moscliausch.

Des masses de débris amoncelés couvrent toute la partie inférieure du pylône, et enfouissent en très grande partie la magnifique colonnade qui décore le côté gauche de la cour, ainsi que la galerie soutenue par des piliers-cariatides fermant cette même cour du côté droit. Déblayer cette partie du palais serait une entreprise fort dispendieuse, mais elle aurait pour résultat certain de rendre à l'admiration des voyageurs deux galeries de la plus complète conservation, des colonnes couvertes de bas-reliefs, de riclies décorations ayant conservé tout Téclat de leurs couleurs, et enfin une nombreuse série de grands tableaux historiques. Il a fallu me contenter de copier les inscriptions dédicatoires qui couvrent les deux frises et les architraves des élégantes colonnes, dont les chapiteaux imitent la fleur épanouie du lotus.

Au fond de cette première cour, s'élève un second pylône, décoré de figures colossales sculptées, comme partout ailleurs, de relief dans le creux; celles-ci rappellent les triomphes de Rhamsès-Méiamoun dans la IX*' année de son règne. Le roi, la tête surmontée des insignes du fils aine d'Amon, entre dans le temple d'Amon-Ra et de la déesse Mouth, conduisant trois colonnes de prisonniers de guerre, imberbes et enchaînés dans diverses positions. Ces nations, appartenant à une même race, sont nommées ScJiakalasc/idj Taônaou et Pourosato ; plusieurs voyageurs, exa-

minant les physionomies et le costume de ces captifs, ont cru reconnaître en eux des peuples hindous. Sur le massif de droite de ce pylône, existait une énorme inscription aujourd'hui détruite aux trois quarts par des fractures et des excavations. J'ai vu, par ce qui en subsiste encore, qu'elle était relative à l'expédition contre les Scliakalasclia, les Fekkaro, les Pourosato, les Taôiiaou et les Ousc/iascha. Il y est aussi question des contrées d'Aumôr et d'Oreksa, ainsi que d'une bataille navale.

Une magnifique porte en granit rose unit les deux massifs du second pylône. Des tableaux d'adoration aux diverses formes d'Amon-Ra et de Phtha en décorent les jambages, au bas desquels on lit deux inscriptions dédicatoires attestant que Rhamsès-Méiamoun a consacré cette grande porte en belle piciTo de granit à son père Amon-Ra, et qu'enfin les battants ont été si richement ornés de métaux précieux qu'Amon lui-même se réjiuiit en les contemplant.

On se trouve, après avoir franchi cette porte, dans la seconde cour du palais, où la grandeur pharaonique se montre dans tout son éclat. La vue seule peut donner une idée du majestueux elîet de ce péristyle, soutenu à l'est et à l'ouest par d'énormes colonnades, au nord par des piliers contre lesquels s'appuient des cariatides colossales, et au sud par d'autres piliers-cariatides, derrière lesquels se montre une seconde colonnade. Tout est chargé de sculptures revêtues de couleurs très brillantes encore : c'est ici qu'il faut envoyer, pour les convertir, les ennemis systématiques de l'architecture peinte.

Les parois des quatre galeries de cette cour conservent toutes leurs décorations. De grands et vastes tableaux sculptés et peints appellent de toute pai-t la curiosité des voyageurs. L'œil se repose sur I*- l»r| a/ur (\vs plafonds ornés d'étoiles de couleur jaune doré, mais riuiportaiice et la variété des scènes reproduites par le ciseau absorbent bientôt toute l'attention.

Quatre tableaux, formant le registre inférieur de la galerie de l'est, côté gauche, et une partie de la galerie sud retracent les principales circonstances d'une guerre de Rhamsès- Méiamoun contre des peuples asiatiques nommés Robou, teint clair, nez aquilin, longue barbe, couverts d'une grande tunique et d'un surtout transversalement rayé bleu et blanc. Ce costume est tout à fait analogue à celui des Assyriens et des Mèdes figurés sur les cylindres dits babyloniens ou persépolitains.

Premier tableau. Grande bataille : le héros égyptien, debout sur un char lancé au galop, décoche des flèches contre une foule d'ennemis fuyant dans le plus grand désordre. On aperçoit sur le premier plan les chefs égyptiens montés sur des chars, et leurs soldats entremêlés à des alliés, les Fekkaro, massacrant les Robou épouvantés ou les liant comme prisonniers de guerre. Ce tableau seul contient plus de cent figures en pied, sans compter les chevaux.

Deuxième tableau. Les princes et les chefs de l'armée égyptienne conduisent au roi victorieux quatre colonnes de prisonniers : des scribes comptent et enregistrent le nombre des mains droites et des parties génitales coupées aux Robou morts sur le champ de bataille. L'inscription porte textuellement : « Conduite des prisonniers en présence de » Sa Majesté; ceux-ci sont au nombre de mille; mains » coupées, trois mille; phallus, trois mille. » Le Pharaon, aux pieds duquel on dépose ces trophées, paisiblement assis sur son char, dont les chevaux sont retenus par des ofiiciers, adresse une allocution à ses guerriers. Il les félicite de leur victoire, et prodigue fort naïvement les plus grands éloges à sa propre personne : a Livrez-vous à la joie, leur dit-il, » qu'elle s'élève jusques au ciel ; les étrangers sont renversés » par ma force ; la terreur de mon nom est venue, leurs » cœurs en ont été remplis ; je me suis présenté devant eux )) comme un lion, je les ai poursuivis semblable à un épervier ; » j'ai anéanti leurs âmes criminelles; j'ai franchi leurs

)) fleuves, j'ai incendié leurs forteresses ; je suis pour l'Egypte » ce qu'a été le Dieu Manclou : j'ai vaincu les Barbares : » Amon-Ra, mon père, a liumilié le Monde entier sous mes )) pieds, et je suis Roi sur le trône à toujours. »

En dehors de ce curieux tableau, existe une très longue inscription, malheureusement fort endommagée, et relative à cette campagne, qui date de l'an V du règne de Rhamsès- Méiamoun.

Troisième tableau. Le vainqueur, le fouet en main et guidant ses chevaux, retourne ensuite en Egypte. Des groupes de prisonniers enchaînés précèdent son char ; des officiers étendent au-dessus de la tête du Pharaon de larges ombrelles. Le premier plan est occupé par l'armée égyptienne, divisée en pelotons marchant régulièrement en ligne et au pas, selon les règles de la tactique moderne. Enfin, Rhamsès rentre triomphant dansThèbes(^«a^/véme tableau). Il se présente à pied, traînant à sa suite trois colonnes de prisonniers, devant le temple d'Amon-Ra et de la déesse Moutli ; le roi harangue les divinités et en reçoit en réponse les assurances les plus flatteuses.

Une immense composition remplit tout le registre supérieur de la galerie nord et de la galerie est, à droite de la porte principale. C'est une cérémonie publique qui n'olîre pas moins de deux cents personnages en pied. A cette pom- ])eiis(' marche assiste tout ce que l'Egypte renfermait de plus grand et de plus illustre : c'est en quelque sorte le triomphe de Rhamsès-M('Mainoun, et la panégyrie célébrée par le souverain et son peuple, pour remercier la divinité de la constante prolection qu'elle avait accordée au.\ armes égyptiennes. Une ligne de grands hiéroglyphes, sc-ulptés au-dessus du tableau et dans t()ut(' sa longueur, annonce que cette panégyrie (IIBAI) en rii(»mi(Mu- d'Ammon-lIorus (l'A et Vil d(» la théologie égyj)ticnne) eut lieu à Thèbes le premier jour du mois de Pasdions. Cette légende contient en outre l'analyse ininuticusc du vaste tableau qu'elle sur-

monte; c'est pour ainsi dire le programme entier de la cérémonie.

L'analyse rapide que j'en donne ici ne sera que la traduction de cette légende, ou celle des nombreuses inscriptions sculptées dans le bas-relief auprès de chaque personnage et au-dessus des groupes principaux.

Rliamscs-Mciamoun sort de son palais, porté dans un naos, espèce de châsse richement décorée, soutenue par douze oêris ou chefs militaires, la tète ornée de plumes d'autruclie. Le monarque, décoré de toutes les marques de sa royale puissance, est assis sur un trône élégant que des images d'or de la justice et de la vérité couvrent de leurs ailes étendues; le sphinx, emblème de la sagesse unie à la force, et le lion, symbole du courage, sont debout près du trône, qu'ils semblent protéger. Des officiers agitent autour du naos les flabellam et les éventails ordinaires; de jeunes enfants de la caste sacerdotale marchent auprès du roi, portant son sceptre, l'étui de son arc et ses autres insignes. Neuf princes de la famille royale, de hauts fonctionnaires de la caste sacerdotale et des chefs militaires suivent le naos à pied, rangés sur deux lignes; des guerriers portent les socles et les gradins du naos; la marche est fermée par un peloton de soldats. Des groupes tout aussi variés précèdent le Pharaon. Un corps de musique, où l'on remarque la flûte, la trompette, le tambour et des choristes, forme la tète du cortège. Viennent ensuite les parents et les familiers du roi, parmi lesquels on compte plusieurs pontifes; enfin le^7s aîné de Rhamsès, le chef de l'armée après lui, brûle l'encens devant la face de son père.

Le roi, arrivé au temple d'Ammon-Horus, s'approche de l'autel, répand des libations et brûle l'encens; vingt-deux prêtres portent sur un riche palanquin la statue du dieu qui s'avance au milieu des flabellam, des éventails et des rameaux de fleurs. Le roi, à pied, coiffé du simple diadème de la réf/ion inférieure, précède le dieu et suit immédiatement le taureau

blanc, symbole vivant d'Ammon-Horus ou Amon-Ra, le mari de sa mère. Un prêtre encense l'animal sacré. La reine, épouse de Rhamsès, se montre vers le haut du tableau comme spectatrice de la pompe religieuse, et, tandis que l'un des pontifes lit à haute voix Y invocation prescrite lorsque la lumière du dieu franchit le seuil de son temple, dix-neuf prêtres s'avancent portant les diverses enseignes sacrées, les vases, les tables de proposition, et tous les ustensiles du culte. Sept autres prêtres ouvrent ce cortège religieux, soutenant sur leurs épaules des statuettes; ce sont les images des rois ancêtres et prédécesseurs de Rhamsès- Méiamoun, assistant au triomphe de leur descendant.

Ici a lieu une cérémonie sur la nature de laquelle on s'est étrangement mépris. Deux enseignes sacrées, particulières au dieu Ammon-Horus, s'élèvent au-dessus de deux autels. Deux prêtres, reconnaissables à leur tête rase et mieux encore à leur titre inscrit à côté d'eux, se retournent pour entendre les ordres du grand pontife président de la panégyrie, lequel tient en main le sceptre nommé pat, insigne de ses hautes fonctions; un troisième prêtre donne la liberté à quatre oiseaux qui s'envolent dans les airs. On a voulu voir ici des sacrifices humains, en prenant le sceptre du pontife pour un couteau, les deux prêtres pour deux victimes, et les oiseaux pour l'emblème des âmes qui s'échappaient des corps de deux malheureux égorgés par une barbare superstition; mais une inscription, sculptée devant l'iiiérogrammate assistant à la cérémonie, nous rassure complètement et prouve toute l'innocence de cette scène, en nous faisant bien connaître ses détails et son but.

Voici la traduction du texte, et sa disposition :

(( Le président de la panégyrie a dit : » Donnez l'essor aux (juatre oies ;

» Amsèt, I Sis, | Soumautf. | Kcbhsniv,

» Dirigez-vous vers

» le Midi,

le Nord, l'Occident,

l'Orient,

» Que Horus,Jils d'Isis et d'Osiris, n'est coiffé du pschent, )) Et que le Roi Rhamsès s'est coiffe du pschent. »

Il en résulte clairement que les quatre oiseaux représentent les quatre enfants d'Osiris, Amsèt, Sis, etc., génies des quatre points cardinaux, vers lesquels on les prie de se diriger pour annoncer aussi au monde entier qu'à l'exemple du dieu Horus, le roi Rhamsès-Méiamoun vient de mettre sur sa tète la couronne, emblème de la domination sur les régions supérieures et inférieures. Cette couronne se nommait pschent; c'est celle que porte ici en effet, et pour la première fois, le roi debout et devant lequel se passe la fonction sacrée qu'on vient de faire connaître.

La dernière partie du bas-relief représente le roi, coiffé du pschent, remerciant le dieu dans son temple. Le monarque, précédé de tout le corps sacerdotal et de la musique sacrée, est accompagné parles officiers de sa maison. On le voit ensuite couper avec une faucille d'or une gerbe de blé, et, coiffé enfin de son casque militaire comme à sa sortie du palais, prendre congé, par une libation, du dieu Ammon- Horus rentré dans son sanctuaire. La reine est encore témoin

de ces deux dernières cérémonies. Le prêtre invoque les dieux, un hiérogrammate lit une longue prière, auprès du Pliaraon sont encore le taureau blanc et les images des rois ancêtres dressées sur une môme base. C'est en étudiant cette partie du tableau que j'ai pu m'assurer enfin de la place relative qu'occupe Rliamsès-Méiamoun dans la série des dynasties égyptiennes. Les statues des rois ses prédécesseurs sont ici chronologiquement rangées, et, comme cet ordre est celui même que leur assignent d'autres monuments de Thèbes, aucun doute ne saurait s'élever sur cette ligne de succession, ces statues, au nombre de neuf, portant devant elles les car+ouches-prénoms des rois qu'elles représentent. Ce sont, en commençant par le plus ancien et le dernier de tous :

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