Rhamsès-Méiamoun, idem
Les trois premiers, après la mort de leur père Rhamsès- INIéiamoun, étant successivement montés sur le trône des Pharaons, leurs légendes ont dû être surchargées pour recevoir les cartouches prénoms ou noms propres de ces princes parvenus au souverain pouvoir. Il faut remarquer aussi, à propos de cette liste intéressante, qu'à cette époque le nom de Rhamsès était devenu en quelque sorte le nom même de la famille, et que le conquérant avait concentré .dans les membres do sa maison les postes les plus importants de l'armée, do l'administration civile et du sacerdoce. Les noms propres des lilles du roi n'ont jamais été sculptés. Toute cette série de princes et de princesses forme la décoration du soubassement, à la droite et à la gauche d'une grande et belle porte s'ouvranl sur le milieu de la galerie de l'ouest. On entrait jadis, en la traversant, dans une troisième cour environnée et suivie d'un très grand nombre de salles : les décombres ont depuis longtemps enseveli toute cette partie du palais, existante encore sous les débris entassés des frêles constructions (jui se sont succédé d'âge en âge. Des fouilles en grand mettraient ici à découvert des
tableaux et des inscriptions d'une haute importance : mes moyens ne me permettant point de penser à les entreprendre, je réservai les fonds dont je pouvais disposer pour le déblaiement des grands bas-reliefs qui couvrent toute la partie extérieure nord du palais à partir du premier pylône, et la presque totalité de la muraille extérieure sud, enfouie jusques à la corniche qui couronne l'édifice entier.
La muraille nord offre une suite de bas-reliefs historiques du plus grand intérêt. Je donnerai ici un court abrégé du sujet de chacun d'eux, en commençant par l'extrémité de la paroi vers l'ouest.
Campagne contre les Moschausch et les Robou.
Premier tableau. L'armée égyptienne en marche sur huit ou neuf rangées de hauteur. Un trompette et un corps d'hoplites précèdent un char que dirige un jeune conducteur : du milieu de ce char s'élève un grand mât surmonté d'une tête de bélier ornée du disque solaire. C'est le char du dieu Amon-Ra, qui guide à l'ennemi le roi Rhamsès- Méiamoun, également monté sur un char richement orné et qu'entourent les archers de la garde ainsi que les officiers attachés à sa personne. On lit, à côté du char du dieu : « Voici ce que dit Amon-Ra, le Roi des Dieux : « Je marche )) devant toi, ô mon fils ! »
Deuxième tableau. Bataille sanglante : les Moschausch prennent la fuite; le roi et quatre princes égyptiens en font un horrible carnage.
Troisième tableau. Rhamsès, debout sur une espèce de tribune, harangue cinq rangées de chefs et de guerriers égyptiens conduisant une foule de Moschausch et de Robou prisonniers. Réponse des chefs militaires au roi. En tête de chaque corps d'armée, on fait le dénombrement des mains droites coupées aux ennemis morts sur le champ de bataille, ainsi que celui de leurs phallus, sorte d'hommage rendu à
la bravoure des vaincus. L'inscription porte à 2.535 le nombre de ces preuves de victoire sur des hommes courageux et vaillants.
Campagne contre les Fekkaro, les Schakalasclia et peuples de même race à physionomie hindoue.
Premier tableau (à la suite des précédents). Le roi Rhamsès-Méiamoun, en costume civil, harangue les chefs de la caste militaire agenouillés devant lui, ainsi que les porteenseignes des différents corps; plus loin, les soldats, debout, écoutent les paroles du souverain qui les appelle aux armes pour punir les ennemis de l'Egypte. Les chefs répondent à l'appel du roi en invoquant ses victoires récentes, et protestent de leur dévouement à an prince qui obéit aux paroles d'Amon-Ra. La trompette sonne, les arsenaux sont ouverts, les soldats, divisés par pelotons et sans armes, s'avancent dans le plus grand ordre, guidés par leurs chefs; on leur distribue des casques, des arcs, des carquois, des haches de bataille, des lances et toutes les armes alors en usage.
Deuxième tableau. Le roi, tête nue et les cheveux nattés, tient les rênes de ses chevaux et marche à l'ennemi. Une partie de l'armée égyptienne le précède en ordre de bataille; ce sont les fantassins pesamment armés ou hoplites. Sur le flanc s'avancent par pelotons les troupes légères de différentes armes; les guerriers montés sur des chars ferment la marche. Une des inscriptions de ce bas-relief compare le roi au germe de Mandou, s'avançant pour soumettre la Terre entière à ses lois, ses fantassins à des taui'caux terribles, et ses cavaliers à des éperviers rapides.
Troisième tableau. Défaite des Fekkaro et d(^ leurs ;ijliés. Les fantassins égyptiens les mettent en fuite sur tous les points du cham[) de bataille. Méiamoun, secondé par ses chars de guerre, en fait un horrii>le carnage; <|uel(iues chefs
BlBI.. KGYPT., T. XXXI. 24
ennemis résistent encore, montés sur des chars traînés soit par deux chevaux, soit par quatre bœufs. Au milieu de la mêlée, et à une des extrémités, plusieurs chariots traînés par des bœufs et remplis de femmes et d'enfants, sont défendus par des Fekkaro; des soldats égyptiens les attaquent et les réduisent en esclavage.
Quatrième tableau. Après cette première victoire, l'armée égyptienne se remet en marche, toujours dans l'ordre le plus méthodique et le plus régulier, pour atteindre une seconde fois l'ennemi. Elle traverse des pays difficiles infestés de bêtes sauvages : sur le flanc de l'armée, le roi, attaqué par deux lions, vient de terrasser l'un et combat contre l'autre.
Cinquième tableau. Le roi et ses soldats arrivent sur le bord de la mer, au moment où la flotte égyptienne en est venue aux mains avec la flotte des Fekkaro, combinée avec celle de leurs alliés les Schaîrotanas, reconnaissables à leurs casques armés de deux cornes. Les vaisseaux égyptiens manœuvrent à la fois à la voile et à l'aviron : des archers en garnissent les hunes, et leur proue est ornée d'une tête de lion. Déjà un navire fekkarien a coulé, et la flotte alliée se trouve resserrée entre la flotte égyptienne et le rivage, du haut duquel Rhamsès-Méiamoun et ses fantassins lancent une grêle de traits sur les vaisseaux ennemis. Leur défaite n'est plus douteuse, la flotte égyptienne entasse les prisonniers à côté de ses rameurs. En arrière, et non loin du Pharaon, on a représenté son char de guerre et les nombreux officiers attachés à sa personne. Ce vaste tableau renferme plusieurs centaines de figures, et j'en rapporte une copie très exacte.
Sixième tableau. Le rivage est couvert de guerriers égyptiens conduisant divers groupes mêlés de Schaîrotanas et de Fekkaro prisonniers. Les vainqueurs se dirigent vers le roi, arrêté avec une partie de son armée devant une place forte nommée Mogadiro. Là se fait le dénombrement des mains coupées. Le Pharaon, du haut d'une tribune sur laquelle
repose son bras gauche appuyé sur un coussin, harangue ses fils et les principaux chefs de son armée, et termine son discours par ces phrases remarquables : « Amon-Ra était à » ma droite comme à ma gauche ; son esprit a inspiré mes » résolutions; Amon-Ra lui-même, préparant la perte de )) mes ennemis, a placé le monde entier dans ma main. » Les princes et les chefs répondent au Pharaon qu'il est un Soleil appelé à soumettre tous les peuples du Monde, et que l'Egypte se réjouit d'une victoire remportée par le bras du fils d'Amon, assis sur le trône de son père.
Septième tableau. Retour du Pharaon vainqueur à Thèbes après sa double campagne contre les Robou et les Fekkaro. On voit les principaux chefs de ces nations conduits par Rhamsès devant le temple de la grande triade thébaine, Amon-Ra, Mouth et Clions. Le texte des discours que sont censés prononcer les divers acteurs de cette scène à la fois triomphale et religieuse subsiste encore en grande partie. En voici la traduction :
« Paroles des chefs du pays de Fekkaro et du pays de )) Robou qui sont en la puissance de Sa Majesté, et qui glo- » rifient le Dieu bienfaisant, le Seigneur du monde. Soleil » gardien de justice, ami d'Amon : « Ta vigilance n'a point » de bornes; tu règnes comme un puissant soleil sur
» l'Egypte; grande est ta force, ton courage est sem-
)) blable à celui de Bore (le griffon) ; nos souffles t'appar- )) tiennent, ainsi que notre vie qui est en ton pouvoir à )) toujours. »
(( Paroles du Roi Seigneur du monde (etc.), à son père » Amon-Ha, le Roi des Dieux : « Tu me l'as ordonné; j'ai » poursuivi les Barbares ; j'ai combattu toutes les parties de
» la Terre; le monde s'est arrêté devant moi; mes bras
» ont forcé les chefs de la Terre, d'après le commandement » sorti de ta bouche »
» Paroles d'Amon-Ra, Seigneur (hi ciel, modérateur des » Dieux : « C^ue ton retour soit joyeux 1 tu as poursuivi les
» Neuf-Arcs (les Barbares) ; tu as renversé tous les chefs, )) tu as percé les cœurs des étrangers et rendu libre le
» souffle des narines de tous ceux qui (lacune). Ma bouche
» t'approuve. »
Ces tableaux, qui retracent les principales circonstances de deux campagnes du conquérant égyptien dans la XP année de son règne, arrivent jusques au second, pylône du palais. De ce point jusques au premier pylône, les sculptures n'abondent pas moins, mais plusieurs tableaux sont enfouis sous des collines de décombres. J'ai pu cependant avoir copie de deux grands bas- reliefs faisant partie d'une troisième campagne du roi contre des peuples asiatiques, avec des légendes en très mauvais état. L'un représente Rhamsès- Méiamoun combattant à pied, couvert d'un large bouclier, et poussant l'ennemi vers une forteresse assise sur une hauteur. Dans le second tableau, le roi, à la tête de ses chars, écrase ses adversaires en avant d'une place dont une partie de l'armée égyptienne pousse le siège avec vigueur. Des soldats coupent des arbres et s'approchent des fossés, couverts par des mantelets ; d'autres, après les avoir franchis, attaquent à coups de hache la porte de la ville; plusieurs, enfin, ont dressé des échelles contre la muraille et montent à l'assaut, leurs boucliers rejetés sur leurs épaules.
Sur le revers du premier pylône existe encore un tableau relatif à une campagne contre la grande nation de Scliéta ou Cliéto. Le roi, debout sur son char, prend une flèche dans son carquois fixé sur l'épaule, et la décoche contre une forteresse remplie de Barbares. Les soldats égyptiens et les officiers attachés à la personne du roi marchent à sa suite, rangés sur quatre files parallèles.
Telles sont les grandes sculptures historiques encore visibles dans l'état d'enfouissement où se trouve aujourd'hui le magnifique palais de Médinet-Habou, tout entier du règne de Rhamsès-Méiamoun, les successeurs immédiats n'y ayant ajouté que quelques accessoires presque insigni-
fiants. Le nombre considérable de noms de peuples et de nations asiatiques ou africaines que j'y ai recueillis ouvre un nouveau champ de recherches à la géographie comparée; ce sont de précieux éléments pour la reconstruction du tableau ethnographique du monde dans la plus antique période de son histoire. Je crois possible de reconnaître la synonymie de ces noms égyptiens de peuples avec ceux que nous ont transmis les géographes grecs, et ceux surtout que contiennent les textes lic])reux et les mémoires originaux des nations asiatiques. C'est un beau travail qui mérite d'être entrepris : il sera facilité et par la connaissance positive des traits du visage et du costume de chacun de ces peuples, et bien plus encore par la comparaison de ces noms avec ceux du même genre que j'ai trouvés en bien plus grand nombre encore sur d'autres monuments de Thèbes et de la Nubie.
Toute la muraille extérieure du palais, du côté du sud, qu'il a fallu faire déblayer jusques au second pylône, est couverte de grandes lignes verticales d'hiéroglyphes, contenant le calendrier sacré en usage dans le palais de Rhamsès; la portion que nous avons fait excaver à grands frais contient les mois de Thoth, Paophi, Hathor, Clioiac et Tôbi. Vers l'extrémité du palais est un article du mois Paschons, le dernier de Tannée égyptienne. Ce calendrier indique toutes les fêtes qui se célébraient dans eha(|ue mois, et, au bas de chaque indication de fête, on a sculpté, en tableau synoptique, le noml)re de chacjue sorte d'otïrandes qu'on devait présenter dans la cérémonie. Pour donner une idée de cette sorte de calendrier, je transcrirai ici la traduction de quelques-uns de ses articles :
(( Mois de Thoth, néoménie; manifestation de l'êloile de )) Sot/lis. L'image d'Amon-Ra, Roi des Dieux, sort proces- )) sionnellement du sanctuaire, accompagnée par le Roi » Rhamsès ainsi que par les images de tous les autres Dieux )) du temple. »
« Mois de Paophi, le XIX; jour do la principale pané-
» gyrie d'Amon, qui se célèbre pompeusement dans Oph )) (le palais de Karnac). L'image d'Amon-Ra sort du sanc- )) tuaire, ainsi que celle de tous ses dieux synthrônes; le » Roi Rhamsès l'accompagne dans la panégyrie de ce » jour. »
(i Mois cV FJaihor, le XXVI; panégyrie de Phtha-Socha- » ris. Le Roi accompagne l'image du Dieu gardien du Rha- )) messéion de Méiamoun (le palais de Médinet-Habou) de » Thèbes sur la rive gauche, dans la panégyrie de ce jour. »
Cette panégyrie continuait encore le XXVIP et le XXVIIP jour du même mois; c'est celle qu'on a représentée dans les grands bas-reliefs supérieurs des galeries de Test et du sud de la seconde cour du palais. Du reste, je savais déjà, par un très grand nombre d'inscriptions, que les Égyptiens appelaient Rhamesséion de Méiamoun le magnifique monument de Médinet-Habou, dont je viens de donner une description rapide.
Thèbes (environs de Médinet-Habou), 2 juillet 1829.
Afin de donner une idée générale complète du quartier S.-O. de la vieille capitale pharaonique, voisin du nome (ïHcrmoiitliis, il me reste à présenter quelques détails sur deux édifices sacrés, qui, bien moins importants, à la vérité, que le palais du conquérant Méiamoun, présentent toutefois quelque intérêt sous divers rapports historiques et mythologiques.
L'une de ces constructions s'élève au milieu de broussailles et de grandes herbes, en dehors de l'angle S.-F2. et à une très petite distance de l'énorme enceinte carrée, en briques crues, qui environnait jadis le palais et les temples de Médinet-Habou. C'est un édifice de petites proportions, et qui n'a jamais été complètement terminé. Il se compose d'une sorte de pronaos et de trois salles successives, dont
DE CHAiSIPOLLION LE JEUNE 375
les deux dernières seulement sont décorées de tableaux soit sculptés et peints, soit ébauchés ou même simplement tracés à l'encre rouge. Ces tableaux ne laissent aucun doute sur la destination du monument, ni sur l'époque de sa construction. Il appartient au règne des Lagides, comme le prouvent une double dédicace d'un travail barbare, sculptée intérieurement autour du sanctuaire, et les noms royaux inscrits devant les personnages figurant dans tous les tableaux d'adoration. — La dédicace annonce expressément que le roi Ptolémée Évcrgète II et sa sœur, la reine Cléopâtre, ont construit cet édifice, et l'ont consacré à leur père, le dieu Tfioth, ou Hermès ibiocéphale.
C'est ici le seul des temples encore existants en Egypte qui soit spécialement dédié au dieu protecteur des sciences, à l'inventeur de l'écriture et de tous les arts utiles, en un mot, à l'organisateur de la société humaine. On retrouve son image dans la plupart des tableaux qui décorent les parois de la seconde salle, et surtout celle du sanctuaire. On l'y invoquait sous son nom ordinaire de Thoth, que suivent constamment soit le titre sotem qui exprime la suprême direction des choses sacrées, soit la qualification IIo-en-Hib, c'est-à-dire qui a une face d'ibis, oiseau sacré dont toutes les figures du dieu, sculptées dans ce temple, empruntent la tête, ornée de coilîures variées.
On rendait aussi dans ce temple un culte très particulier [iXohémouo ow Nahainouo, déesse que caractérisent le vautour, emblème de la maternité, formant sa coilïure, et l'image d'un petit propylon s'élevaiit au-dessus de cette coilïure symbolicpie. Les légendes tracées à coté des nombreuses représentations de cette compagne du dieu T/tol/i, (jui, d'après son nom même, parait avoir présidé à la <'onsercnlion fies f/crmes, l'assimilent à la déesse Sascli/'ntoiic, (•om{)agne habituelle de Tiiolli, [(''gulaliice des périodes d'années et dos assemblées sacrées. Ces deux divinités reçoivent, outre leurs titres ordinaires, celui de résidant à
Manthom; nous apprenons ainsi le nom antique de cette portion de Thèbes où s'élève le temple de Tlioth.
Le bandeau de la porte qui donne entrée dans la dernière salle du temple, le sanctuaire proprement dit, est orné de quatre tableaux représentant Ptolémée faisant de riches offrandes, d'abord aux grandes divinités protectrices de Thèbes, Amon-Ra, Mouih et Chons, généralement adorées dans cette immense capitale, et en second lieu aux divinités paTticulières du temple, Thoth et la déesse Nahamouo. Dans l'intérieur du sanctuaire, on retrouve les images de la grande triade thébaine, et même celles de la triade adorée dans le nome d'Hermonthis, qui commençait à une courte distance du temple. Deux grands tableaux, l'un sur la paroi de droite, l'autre sur la paroi de gauche, représentent, selon l'usage, la bari ou arche sacrée de la divinité à laquelle appartient le sanctuaire. L'arche de droite est celle de Thoth Peho-en-Hib {T/ioilt à face d'ibis), et l'arche de gauche, celle de Thoth Psotem (Thoth, le surintendant des choses sacrées). L'une et l'autre se distinguent par leurs proues et leurs poupes décorées de têtes d'épervier, surmontées du disque et du croissant, la tête symbolique du dieu Chons, le fils aîné d'Amon et de Mouth, la troisième personne de la triade thébaine, dont le dieu Thoth n'est qu'une forme secondaire.
Ici, comme dans la salle précédente, on trouve toujours le roi Ptolémée É vergeté II faisant des offrandes ou de riches présents aux divinités locales. Mais quatre bas-reliefs de l'intérieur du sanctuaire, sculptés deux à gauche et deux à droite de la porte, ont fixé plus particulièrement mon attention. Ce ne sont plus des divinités proprement dites, auxquelles s'adressent les dons pieux du Lagide : ici, Êvergète II, comme le disent textuellement les inscriptions qui servent de titre à ces bas-reliefs, brûle l'encens en l'honneur des pères de ses pères et des mères de ses mères. Le roi accom.plit en effet diverses cérémonies religieuses en
présence d'individus des deux sexes, classés deux par deux, et revêtus des insignes de certaines divinités. Les légendes tracées devant chacun de ces personnages achèvent de démontrer que ces honneurs sont adressés aux rois et aux reines Lagides, ancêtres d'Évergète II en ligne directe : et, en effet, le premier bas-relief de gauche représente Ptolémée Pliiladelphe, costumé en Osiris, assis sur un trône à côté duquel on voit la reine Arsinoé, sa femme, debout, coiffée des insignes de MoutJi et à'HcUhor. Évergète II lève ses bras en signe d'adoration devant les deux époux, dont les légendes signifient : Le divin père de ses pères, Ptolémée, Dieu Philadelphe; la divine mère de ses mères, Arsinoé, Déesse Philadelphe.
Plus loin, Évergète II offre l'encens à un personnage également assis sur un trône, et décoré des insignes du dieu Socarosiris, accompagné d'une reine debout, la tête ornée delà coiffure d'Hathor, la Vénus égyptienne. Leurs légendes portent : Le père de ses pères, Ptolémée, Dieu créateur; la divine mère de ses mères, Bérénice, Déesse créatrice. On peut donc reconnaître ici soit Ptolémée Soter /"■■ et sa femme Bérénice, fille de Magas, soit Ptolémée Évergète /«' et Bérénice, sa femme et sa sœur. L'absence totale du cartouche-prénom dans la légende du Ptolémée, objet de cette adoration, autoriserait l'une ou l'autre de ces hypothèses. Mais, si l'on observe que ces deux époux reçoivent les hommages d'Évergète II à la suite des honneurs rendus, en premier lieu, à Ptolémée et à Arsinoé Philadelphe, on se persuadera que le second tableau concerne les enfants et les successeurs immédiats de ces Lagides, c'est-à-dire Evergète P^ et Bérénice, sa sœur. Le titre de Plher-mounk, Dieu créateur. Dieu fondateur oufabricaieur, conviendrait beaucoup mieux, il est vrai, à Ptolémée Soter I", fondateur de la domination des Lagides; mais j'ai la pleine certitude que ce titre est prodigué sur les monuments égyptiens à une foule de souverains autres que des chefs de dynasties.
Deux bas-reliefs, sculptés à droite de la porte, nous montrent Evergète II rendant de semblables honneurs aux images de ses autres ancêtres et prédécesseurs, et toujours en suivant la ligne généalogique descendante. Ainsi, dans le premier tableau, le roi répand des libations devant le divin père de son père, Ptolémée, Dieu Philopator, et la dicine mère de sa mère, Arsinoé, Déesse Philopator; enfin, dans le second tableau, il fait Toflrande du vin à son royal père Ptolémée, Dieu Épiphane, et à sa royale mère Cléopatre, Déesse Épiphane. Son père et son aïeul sont figurés dans le costume du dieu Osiris, sa mère et son aïeule dans le costume d'Hathor. Quant aux titres Philadelphe, Philopator et Épiphane, ils sont placés à la suite des cartouches-noms propres, et exprimés par des hiéroglyphes phonétiques (représentant les mots coptes équivalents). Ces quatre tableaux nous donnent donc la généalogie complète d'Evergète II, et l'ordre successif des rois de la dynastie des Lagides à partir de Ptolémée Pliiladelplie.
C'est toujours ainsi que les monuments nationaux de l'Egypte servent pour le moins de confirmation aux témoignages historiques puisés dans les écrits des Grecs, et cela toutes les fois qu'ils ne viennent point éclaircir ou coordonner les notions vagues et incohérentes que ce même peuple nous a transmises sur l'histoire égyptienne, surtout en ce qui concerne les anciennes époques. L'usage constamment suivi par les Égyptiens de couvrir toutes les parois de leurs monuments de nombreuses séries de tableaux représentant des scènes religieuses ou des événements contemporains, dans lesquels figure d'habitude le souverain régnant à l'époque même où l'on sculptait ces bas-reliefs, cet usage, disonsnous, a tourné bien heureusement au profit de l'histoire, puisqu'il a conservé jusqu'à nos jours un immense trésor de notions positives qu'on clierclierait inutilement ailleurs. On peut dire, en toute vérité, que, grâce à ces bas-reliefs et aux nombreuses inscriptions qui les accompagnent, chaque
monument de l'Egypte s'explique par lui-même, et devient, si l'on peut s'exprimer ainsi, son propre interprète. Il suffit, en effet, d'étudier quelques instants les sculptures qui ornent le sanctuaire de l'édifice situé à côté de l'enceinte de Médinet-Habou, la seule portion du monument véritablement terminée, pour se convaincre aussitôt qu'on se trouve dans un temple consacré au dieu Tlioih, construit sous le règne d'Ev3igète II et de sa sœur et première femme Cléopâtre, mais dont les sculptures ont été terminées postérieurement à l'époque du mariage d'Évergète II avec Cléopâtre, sa nièce et sa seconde femme, mentionnée dans les légendes royales qui décorent le plafond du sanctuaire. Le style mou et lourd des bas-reliefs, la grossièreté d'exécution des hiéroglyplies et le peu do soin donné à l'application des couleurs sur les sculptures s'accordent trop bien avec les dates fournies par les inscriptions dédicatoires, pour qu'on méconnaisse, dans le petit temple de Thoth, un produit de la décadence des arts égyptiens, devenue si rapide aux dernières époques de la domination grecque.
Mais un édifice d'un temps encore plus rapproché de nous présente aux regards du voyageur un exemple frappant du degré de corruption auquel descendit la sculpture égyptienne, sous l'influence du gouvernement romain. 11 s'agit ici des ruines désignées dans la Description rjénérafc do. Thèbes par MM. Jollois et Devillicrs, sous le nom de petit Temple f^itué à l'extrémité sud de V hippodrome, aux débris duquel j'ai donné toute la journée d'hier.
Partis de grand matin de notre maison dt^ Kourna, Salvador Cherubini et moi, nous courûmes sur Médinet-Habou, et, passant dans le voisinage du petit temple de Tlioth, nous gagnâmes la base des monticules factices form.uit l'immense enceinte nommée V hippodrome \\-dV la Commission d'h'i/i//)te, et (jue nous longeâmes extérieurement à travers la plaine rocailleuse ((ui s'étend jus(|ucs au pied do la chaîne Libytiue. Parv(Mius, après uik? marclu^ assez longue et très fatigante,
au midi de ces vastes fortifications, qui jadis renfermèrent, selon toute apparence, un établissement militaire, espèce de camp permanent qu'habitaient les troupes formant la garnison de Tlièbes et la garde des Pharaons, nous gravîmes un petit plateau peu élevé au-dessus de la plaine, mais couvert de débris de constructions et de fragments de poteries de différentes époques.
Le premier objet qui attire les regards est un grand propijlon faisant face à l'ouest, mais dans un état de destruction fort avancé, quoique formé primitivement de matériaux d'un assez bon choix. Quatre bas-reliefs existent encore du côté de l'hippodrome ; tous représentent l'empereur Vespasien (ATTOKPTcoP KAicPC ovcncrANc), costumé à l'égyptienne, et faisant des offrandes à difi'érentes divinités. Les tableaux qui décorent la face du propylon tournée du côté du temple montrent l'empereur Doniitien (AriOKPiwP kaicpc tomtianoc rPAiMKOc), accomplissant de semblables cérémonies. Enfin, neuf bas-reliefs encore subsistants, seuls restes de la décoration intérieure, reproduisent l'image d'un nouveau souverain, figuré soit dans l'action de percer d'une lance la tortue, emblème de la paresse, soit offrant aux dieux des libations et des pains sacrés : c'est l'empereur Oihoii (mapkoc oeioNC
KAICPC AVTOKPTP) .
Je lisais pour la première fois le nom de cet empereur, retracé en caractères hiéroglyphiques, et on le chercherait vainement ailleurs sur toutes les constructions égyptiennes existantes entre la Méditerranée et Dakké en Nubie, limite extrême des édifices élevés par les Égyptiens sous la domination grecque et romaine. La durée du règne d'Othon fut si courte, que la découverte d'un monument rappelant sa mémoire excite toujours autant de surprise que d'intérêt. Il paraît, au reste, que l'Egypte se déclara promptement pour Othon, puisque c'est précisément la province de l'empire où furent frappées les seules médailles de bronze que nous ayons de cet empereur. La présence du nom à! Othon établit
invinciblement que la décoration du propylon, à en juger par ce qui reste des sculptures, fut commencée l'an G9 de Tère chrétienne, et terminée au plus tard vers l'an 96, époque de la mort de Domitien.
En avant, et à quelque distance du propylon, se trouve un escalier au bas duquel était jadis une petite porte, décorée de bas-reliefs d'un travail barbare comparativement à ceux du propylon ; et cependant je reconnus dans leurs débris la légende de l'empereur AïKjuste 'AVTojKPTP kaicpc). Cela prouve qu'à cette époque l'Egypte avait simultanément de bons et de mauvais ouvriers.
Sur le même axe, et à soixante mètres environ du grand propylon, s'élève le temple, ou plutôt une petite cella aujourd'hui isolée, et dont les parois extérieures, à peine dégrossies, n'ont jamais reçu de décoration ; mais les salles intérieures sont couvertes d'ornements sculptés et de basreliefs d'une exécution très lourde et très grossière. Presque tous ces tableaux, surtout ceux du sanctuaire, appartiennent à l'époque (['Hadrien. Ce successeur de Trajan comble de dons et d'offrandes les divinités adorées dans le temple; et, à côté de chacune de ses images, on a répété sa légende particulière : avtokpTojP kaicpc tpainc atrfanc, i empereur César Trajan- Hadrien. J'ai l'emarqué enfin que la corniche extérieure du sanctuaire offre parmi ses ornements la légende (S: Anionin ainsi conçue : aitokptojP titoc aiXioc atpianc antoninc i:vci5C, l'empereur Titus JElius Adrianus Anioninus-Pius.
L'époque de la décoration du sanctuaire et des autres salles du temple proprement dit étant clairement iwi^c par ces noms impéiiaux, il reste à déterminer quelles furent les divinités particulièrement iionorées dans ce temple. Ce point éclairci, il deviendra facile en même temps de décider avec certitude si cet édifice appartenait jadis au nome Diospolite, ou à celui d'Ht'i'fnonthis ; car, de l'étude suivie des monuments de l'Egypte et de la Nubie, il résulte que la triade
adorée dans la capitale d'un nome reparaît constamment et occupe un rang distingué dans les édifices sacrés de toutes les villes de sa dépendance, chaque nome ayant, pour ainsi dire, un culte particulier, et vénérant les trois portions distinctes de l'Être divin sous des noms et des formes différentes. Les indications les plus positives à cet égard doivent résulter de l'examen des sculptures qui décorent les sanctuaires, surtout lorsque cette portion principale du temple existe dans tout son entier, comme cela arrive précisément pour les ruines situées au sud de l'hippodrome.
Quatre grands bas-reliefs superposés deux à deux couvrent la paroi du fond du sanctuaire. Les deux bas-reliefs supérieurs représentent l'empereur Hadrien, costumé en fils aîné d'Amon, adorant une déesse coiffée du vautour, emblème de la maternité, et surmontée des cornes de vache, du disque et d'un petit trône. Ce sont les insignes ordinaires à'Isis, et la légende sculptée à côté des deux images de la déesse porte en effet : Isis, la grande mère divine qui réside dans la montagne de V Occident. Les bas-reliefs inférieurs nous montrent le même empereur présentant des offrandes au dieu Month ou Manthoit, le dieu éponyme d'Hermonthis, et au Roi des dieux, Amon-Ra, le dieu éponyme de Thèbes.
Guidés ici par mie théorie fondée sur l'observation de faits entièrement analogues, et qui se reproduisent partout et sans aucune exception contraire, nous devons conclure avec assurance que ce temple fut particulièrement consacré à la déesse Isis, puisque ses images occupent sans partage la place d'honneur au fond du sanctuaire. Au-dessous d'elle paraissent les grandes divinités du nome de Thèbes et du nome Hermonthite, dieux synthrônes, adorés aussi dans ce même temple; mais, le dieu Mantliou occupant la droite, quoique tenant dans ces mythes sacrés un rang inférieur à celui du Roi des dieux, Amon-Ra, qui occupe ici la gauche, il devient certain que le temple d'Isis, situé au sud de
l'hippodrome, dépendait du nome à.' Hermonthis et non du nome DiospoJite, puisque le dieu Mandou reçoit immédiatement après Isis et avant Amon-Ra, dieu éponyme de Tlièbes, les adorations de l'empereur Hadrien.
Ainsi la divinité locale, celle que les habitants de la x-Vr, ou bourgade du nome Hermonthite, qui exista jadis autour du temple, regardaient comme leur protectrice spéciale, fut la déesse Isis, qui réside dans Ptôou-en-ement (ou la montagne de l'Occident). Mais cette qualification donne lieu à quelque incertitude. Faut-il prendre les mots Ptôou-enement dans leur sens général, et n'y voir que la désignation de la montagne occidentale, derrière laquelle, selon les mythes, le soleil se couchait et terminait son cours, montagne placée sous l'influence d'/s/s, de la même manière que la montagne orientale Ptôou-en-eiebt appartenait à la déesse Neplitliys; ou bien, prenant les mots dans un sens plus restreint, devons-nous traduire le titre d'Isis Hitemptôou-en-eme/it par déesse qui réside dans Ptôou-en-ement ou Ptôou-ement, en considérant ici Ptôou-enient comme le nom propre de la bourgade dans laquelle exista le temple ? Cette qualification serait alors analogue aux titres Hitem- Pselk, résidant à Pselchis, Hitem-Manlak , résidant à Philse, Hitem-Souan, résidant à Syène, Hitem-Ebôu, résidant à Éléphantine, Hitem-Snè, résidant à Latopolis, Hitem-Ebôt, résidant à Abydos, etc., que reçoivent constamment Thoth, Isis, Chnouphis, Saté, Néith, Osiris, etc., dans les temples que leur élevèrent ces anciennes villes placées sous leur protection immédiate. Mais, comme les mots Ptôou-en-ement ne sont pas toujours suivis, comme Pselk, Manlak, Souan, etc., du signe déterminatif des noms propres de contrées ou de lieux habités, nous pensons, sans exclure absolument cette première hypothèse, qu'ils désignent ici plus directement la montagne occidentale céleste, sur laquelle Isis partageait avec sa mère Natpltê, la Rhéa égyptienne, le soin journalier d'accueillir le dieu
soleil, épuisé de sa longue course et mourant, ce même dieu que la sœur d'Isis, Nephthys, avait reçu enfant, et sortant plein de vie du sein de sa mère Natphé, sur la montagne orientale. Sous un point de vue plus matériel encore, la montagne occidentale désignera la chaîne Libyque, voisine du temple, où sont creusés d'innombrables tombeaux, et par suite l'enfer égyptien, VAmenthé, c'est-à-dire la contrée occidentale, séjour redoutable où régnaient Isis et son époux Osiris, le juge souverain des âmes.
Les bas-reliefs sculptés sur les parois latérales et sur la porte du sanctuaire, ainsi que ceux qui décorent la porte extérieure du naos et les restes du grand propylon, représentent aussi l'empereur Othon ou ses successeurs, faisant des offrandes à Isis, déesse de la montagne d'Occident, en même temps qu'aux dieux ^ynihYÔne^ Manthou et Ritho, les grandes divinités du nome Hermonthite. De semblables hommages sont aussi rendus aux dieux de Thèbes, Amon- Ra, Mouth et Chons, suivant l'usage établi d'adorer à la fois dans un temple d'abord les divinités locales, ensuite celles du nome entier, et enfin un dieu du nome le plus voisin, comme pour établir entre les cultes particuliers de chacune des préfectures de l'Egypte une liaison successive et continue qui les ramenait ainsi à l'unité. Tous les temples de l'Egypte et de la Nubie offrent les preuves de cette pratique, motivée sur de graves considérations d'ordre public et de saine politique.
Tels sont les faits généraux résultant de l'étude que je viens de faire des dernières ruines de la plaine de Thèbes du côté du S.-O. Ces deux monuments, l'un le temple de Thoth, l'autre le temple d'Isis, marquent en outre l'état rétrograde de l'art égyptien à l'époque des rois grecs comme à celle des empereurs romains; et les sculptures les plus récentes, exécutées sous les règnes d'Hadrien et d'Antonin le Pieux, portent en effet le type d'une barbarie poussée à l'extrême.
Thèbes (Kourna), 4 juillet 1829.
Je réponds enfin, mon bien cher ami, et un peu tard peut-être, à tes trois lettres des 30 janvier, 22 mars et 10 avril. Mais tu dois me considérer comme un homme qui vient de ressusciter : jusques aux premiers jours de juin, j'étais un habitant des tombeaux, où l'on ne s'occupe guère des affaires de ce monde. Cependant, sous ces voûtes sombres, mon cœur vivait et traversait bien souvent et l'Egypte et la Méditerranée, pour se retremper dans les bons souvenirs des bords de la Seine. Ces bains de famille rafraîchissaient mon sang et redoublaient mon cœur : il en a réellement fallu pour accomplir le plan d'études que je m'étais proposé de faire des tombes royales de Biban-el- Molouk. J'en suis sorti à mon honneur et ne suis rentré dans Thèbes qu'après avoir épuisé entièrement la Vallée des Rois.
J'habite depuis le 8 juin notre château de Kourna, petite bicoque de boue à un étage, ce qui est magnifique en comparaison des tanières et des terriers où se nichent nos concitoyens les Arabes. Nous y jouissons journellement d'une température de 31 à 38 degrés, mais on s'habitue à tout, et nous trouvons déjà qu'on respire très agréablement à 28 degrés. Du reste, ordinairement, je ne suis au ckâteau que pendant la nuit; aussitôt que le jour commence à poindre, je me lève, j'enfourche mon âne et, me lançant dans la plaine au petit pas, je hume la fraîcheur du matin et me rends soit au Rliamesséion, soit au palais de Mcdinet-Uaboa, où je travaille toute la journée. Je n'ai presque plus rien à faire maintenant dans ces deux magnifuiues monuments; je les ai sucés et épuisés. Quinze à vingt jours suffiront pour étudier ce qui reste de l'Aménopliion, le vrai Memnonium, le petit palais de Ménéphtha-Ousiréi à Kourna, trois ou
BiBL. KGYPT., T. XXXI. 85
quatre petits temples et ceux des tombeaux de la montagne que je n'ai pas vus.
Le 1*^'" août, nous passerons sur la rive orientale où Karnac et son immensité nous attendent. Louqsor est dans nos portefeuilles : un mois nous suffira pour relever le peu de bas-reliefs historiques encore existants dans le grand palais des Rois, et pour noter ce qu'il y a de plus saillant dans les tableaux religieux, qui abondent dans cette énorme construction. Je compte donc nous mettre sérieusement en route pour Paris le l*''' septembre, jour auquel nous dirons adieu à Thèbes, notre vieille mère. En descendant, nous reverrons Dendéraet visiterons Abydos. Alors notre mission sera remplie ; nous regagnerons le Caire et de là Alexandrie, où nous arriverons, à coup sûr, dans les derniers jours de septembre. Ainsi donc, si tu as bien travaillé au ministère de la Marine, un bon bâtiment se trouvera dans le Port- Neuf, prêt à nous embarquer aux premiers jours d'octobre et à nous remettre à terre à la fin du même mois aux bords fortunés de la Provence : car je suis décidé à rentrer en France tout droit ^ . Je serai donc à Paris vers la fin de décembre, si le bâtiment est à Alexandrie comme je l'ai demandé, et dans ce calcul je comprends la maudite quarantaine et quelques petites courses que je projette dans le Midi sans trop me détourner de ma route. Voilà mon plan définitif : tu peux bâtir là-dessus et faire tes combinaisons en conséquence. Les miennes sont fort simples, et je ne prévois point, de mon côté, d'obstacles qui puissent en retarder le succès.
1. En apprenant que le Pape Léon XII était mort le 10 février 1829, ChampoUion avait pensé que la publication des obélisques romains n'aurait probablement pas lieu et que, pour le moment du moins, sa présence à Rome ne serait pas nécessaire. Il comptait d'ailleurs visiter de nouveau cette ville pendant le voyage qu'il projetait de faire à Turin, au printemps de 1830, mais que diverses circonstances imprévues l'empêchèrent d'accomplir.
Je suis bien aise que le savant ingénieur anglais ait eu la belle idée d'une chaussée de trois cent mille francs pour dégoûter son gouvernement et par contre-coup le nôtre des pauvres obélisques d'Alexandrie. Ils me font pitié depuis que j'ai vu ceux de Thèbes. Si on doit voir un obélisque à Paris, que ce soit un de ceux deLouqsor. La vieille Thèbes sera consolée, et de reste, en gardant celui de Karnac, le plus beau et le plus admirable de tous. Mais je ne donnerai jamais mon adhésion (dont on pourra fort bien se passer du reste) au projet de scier en trois un de ces magnifiques monolithes. Ce serait un sacrilège : tout ou rien. Sans dépenser trois cent mille francs en préparatifs préliminaires, on pourrait mettre sur le Nil, chargé sur un radeau proportionné, l'un des deux obélisques de Louqsor (et je désigne celui de droite par de bonnes raisons à moi connues, quoique le pyramidion en soit brisé et qu'il paraisse de quelques pieds moins élevé que son voisin). Les hautes eaux de l'inondation l'amèneraient à la mer et jusques au vaisseau qui devrait le charger pour l'Europe. Voilà le possible. Si on le veut bien, cela s'exécuterait, et il ne serait pas mal de mettre sous les yeux de notre nation un monument de cet ordre, pour la dégoûter des colifichets et des fanfreluches auxquelles nous donnons le nom fastueux de monuments publics, véritables décorations de boudoirs, allant tout à fait à la taille de nos grands hommes, dignes conceptions de nos architectes, méticuleux imitateurs de toutes les pauvretés du Bas-Empire. On a beau dire, le grand sera toujours dans le grand, et pas ailleurs. Les masses seules en imposent et frappent fort sur l'esprit et les yeux. Une seule colonne de Karnac est plus monument à elle seule que les quatre façades de la cour du Louvre, et un colosse comme celui du Rhamesséion placé sur le terre-plein du Pont-Neuf en dirait plus (jue trois régiments de statues équestres de la taille de celle de Leraot'.
1. ChainpijUiuii fail ici allusion à la statue équestre de Henri IV,
Je t'envoie deux notices qui pourront, je l'espère du moins, satisfaire ta curiosité sur Thèbes et amuser un peu notre vénérable, qui porte tant d'intérêt aux bonnes choses. Elles concernent Biban-el-Molouk et le Rhamesséion, dit le tombeau d'Osymandyas par la Commission d'Egypte, qui pourrait bien avoir raison, si, au lieu de tombeau, elle voulait dire : monument d'Osymandyas. — J'ai trouvé des choses bien curieuses, et on pourra juger, par ce léger aperçu, combien les monuments de l'Egypte étaient instructifs pour ceux qui les visitaient et combien de documents historiques ils nous ont conservés, quoique ces édifices soient détruits aujourd'hui en très grande partie.
Avant de quitter Thèbes, je t'expédierai quelques pages sur Médinet-Habou, où j'ai l'ait une incroyable récolte de noms d'anciens peuples d'Afrique et d'Asie, et sur le palais de Kourna, que je veux attaquer demain. En descendant le Nil, je rédigerai une notice de Kaniac, de Dendéra et d'Abydos, que je t'expédierai en arrivant en quarantaine, et tu auras alors un abrégé de mes travaux en Terre Sainte, et des résultats que j'étais venu chercher.
A propos de Terre Sainte, tu sauras que l'archevêque de Jérusalem s'est imaginé de me décorer, ainsi que Rosellini, de la croix de chevalier du Saint-Sépulcre. Nos diplômes sont à Alexandrie, où nous pouvons les retirer moyennant la légère rétribution de cent louis. Je trouve que Sa Grandeur
érigée sur le Pont-Neuf en 1818. « L'Égyptien » ne pardonna point à Quatremère de Quincy d'avoir fait adopter par le gouvernement la mise à la fournaise de l'admirable statue de Napoléon, malgré l'énergique protestation des Parisiens, et l'offre répétée qu'ils firent de fournir le bronze nécessaire pour le monument de Henri IV. « Le fondeur, pour se venger d'un refus si peu artistique, inséra dans le bras de Henri IV plusieurs petites réductions en bronze de la statue détruite de Napoléon, en costume d'empereur romain. » Ajoutons que la statue actuelle pose sur le même fondement en granit de Cherbourg, sur lequel devait s'élever l'obélisque comgiémoratif des victoires de Napoléon. On comptait donner à celui-ci la hauteur de 180 pieds, piédestal et socle non compris.
vend son beurre trop cher, et, quelle que soit mon envie d'entrer en ligne et d'empoigner la lance de chevalier pour combattre les infidèles et faire triompher la sainte Sion, je dois renoncer à cet honneur et me contenter de celui d'en avoir été cru digne. Vendre trois pouces de ruban cent louis ! Ah î Monseigneur, la soie est donc bien chère in partibus injïdelium? La lettre justifie l'impôt sur les besoins extrêmes de la Terre Sainte. On devrait savoir, aux bords du torrent de Cédron, que les érudits d'Europe ne sont pas des Crésus, et que la roue de fortune penche aujourd'hui du côté des industriels y compris les chimistes et les mathématiciens. Qu'on leur envoie donc le ruban : c'est à eux seuls à supporter les charges du siècle !
Mille choses à Letronne; ma profession de foi sur le Rhamesséion lui paraîtra raisonnable, je l'espère. J'attends ses commissions pour Thèbes. Que la lettre qui les renferme arrive vite, devant quitter définitivement cette capitale dans deux mois au plus. N'oublie point de présenter, dans l'occasion, mes respects à M. de Sacy : je serai flatté si mes résultats justifient la bienveillance qu'il a témoignée pour mes travaux.
Je n'ai eu aucune réponse aux deux lettres que j'ai écrites à M. le Duc de Blacas, l'une de Thèbes, en remontant le Nil, l'autre à mon retour des cataractes, et où je lui donnais un compte rapide de mes conquêtes en Nubie. S'il est à Paris, il faut le voir et lui communiquer mes notices dans leur primeur ; il m'excusera aussi de ne pas les lui envoyer directement, le temps me manquant pour un travail qui ne peut se faire en une minute. M. le Duc a-t-il reçu mes lettres? Je serais désespéré qu'elles ne lui fussent point parvenues et qu'il arguât de mon silence que j'ai oublié toutes ses bontés pour moi : un tel oul)li n'est pas dans mon caractère, — il est encore moins dans mon (-(imu-.
Il est inutilede t'avertir fine, cetl»' piV-sciito ivrue, il \\\^^\ pas besoin d'y répondre. Tu ne l'auras (pi'en septeml)iv aii
plus tôt, et ta réponse arriverait en Egypte lorsque je l'aurai quittée. J'écris à ma femme pour l'appartement à prendre; si elle ne peut pas s'en occuper, comme tu as ma procuration, fais-le toi-même et choisis-le dans ton voisinage ^ . Un grand cabinet de travail avec une petite chambre à coucher tout auprès. Surtout un appartement chaud, j'en ai besoin pour passer convenablement le rude hiver qui m'attend à mon retour : il me fait frissonner d'avance.
Pariset est en Syrie, pourchassant la peste et le choléra morbus. Il poussera jusques à Halèp, mais il me fait espérer le plaisir de l'embrasser au Caire vers la fin de septembre. Dieu le veuille et nous ramène sain et sauf cet excellent et brave homme! Adieu, mon cher ami, mes respects et tendresses à l'arcade Colbert', à l'abbaye Saint- Germain-des-Prés', au Panthéon ^ et à tous les bons numéros des rues de Paris. Je t'embrasse de cœur et d'âme et suis toujours tien,
J.-F. Ch.
1. Champolliou-Figeac, qui était depuis 1828 au nombre des conservateurs de la. Bibliothèque Roi/al(\ la Bibliotlièque Nationale à présent, logeait (12, rue Neuve des Petits-Champs) dans une des annexes de ce grand bâtiment. Il installa son frère au second étage de la maison n° 4 de la rue Favart, à quelques minutes de distance de son propre appartement.