C'est le n° D 9 de la Salle Henri IV, au Louvre
jour. Cela devait de droit venir à Paris et me suivre comme trophée de mon expédition : c'est un cadeau que je fais au Louvre, où ils resteront en mémoire de moi.
Ainsi donc, si je ne trouve point au Caire, chez les marchands qui m'attendent comme le Messie depuis mon acquisition du sarcophage (que j'ai paj^é huit cents thalaris et dont j'aurais donné jusques à douze cents), si je ne trouve point, dis-je, chez les marchands, quelc|ues objets dignes du Louvre, je ne dépenserai pas un sol du crédit qu'on vient de m'ouvrir, — et enfin, si, à Marseille, où je passerai en quittant le lazaret, je ne trouve rien non plus, j'aurai le plaisir de rendre à M. de La Rochefoucauld la lettre de crédit intacte, en lui remettant aussi la note des monuments dont j'accrois le Musée sans qu'il lui en coûte un para. Adieu provisoirement, je clorai cette lettre au Caire, où je la porte moi-même.
Depuis le printemps de 1828, le vicomte de La Rochefoucauld n'avait pas cessé de lutter contre la coterie accoutumée, qui voulait absolument faire échouer les fouilles projetées en Egypte par ChampoUion. Une absence du comte de Forbin rendit la réussite possible bien que tardivement La lettre officielle qui annonçait le succès partit le jour même où le crédit fut obtenu :
« Paris, le 14 mai 1829.
» Maison du Roi, Dcparteincnl des Beaux- Arts.
» Je me fais un plaisir de vous annoncer, Monsieur, (pie, par suite des démarches que j'ai faites pour réaliser le vœu exprimé dans votre lettre du 1"'" janvier de cette année, Sa Majesté a consenti à ce qu'un crédit de 10.000 francs fut rattaché au budget des Musées de 1829, pour être affecte spécialement à acquérir, pour le Musée Charles X, des objets de sculpture égyptiens provenant des fouilles dont vous me parle/. Je no doute |)as <|ue les nouveaux moyens mis à votre disposition par la Maison du l\oi ne vous
fournissent l'occasion d'ajouter encore aux nombreux services dont les arts et les sciences vous sont déjà redevables, et je me féliciterai de m'être trouvé en mesure de contribuer à vous procurer les ressources nécessaires pour vous faciliter le succès de votre mission.
)) yiniorme aujourd'hui même M. le Directeur des Musées de la décision relative à l'allocation de 10.000 francs dont il s'agit, et je l'invite à s'occuper sa/zs (ié/a/ de tous les arrangements que peut exiger une semblable mesure. Je vous prierai de vous entendre avec lui pour les détails que cette affaire est de nature à entraîner.
» Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments très distingués,
)) L'aide de camp du Roi, » Directeur général des Beaux-Arts,
» Vt« DE La Rochefoucauld.
)) P.-S. — Croyez aussi au plaisir que j'aurai devons revoir quand vos importants travaux seront terminés.
Mais de nouvelles chicanes entraînèrent de nouveaux retards : ce fut seulement le 23 juillet que Champollion-Figeacput toucher la somme destinée à son frère. On comprend la contrariété que celui-ci en éprouva. — H. H.
CIIAMPOLLION A CHAMPOLLION-FIGEAC
(fin de la lettre précédente)
Le 1.5, à midi, au Caire.
Me voici rendu dans la capitale de l'Egypte, où je ne trouve ni lettres, ni nouvelles d'Europe, ni l'ami Pariset, qui, me dit-on, est à Alexandrie, en très bonne santé et sorti à son honneur de la campagne de Syrie. J'irai le joindre dans quelques jours, après avoir fait une visite à Ibrahim- Pacha, que je serai bien aise de connaître personnellement. Celle-ci est ma dernière lettre que je t'écris d'Egypte, la première sera datée du lazaret de Toulon
Adieu, mon cher ami, ma santé est excellente, tout va bien. La Méditerranée me connaît. Adieu.
J.-F. Ch.
A son arrivée au Caire, Champollion passa en revue tout ce que les marchands d'antiquités avaient mis de côté pour lui. Duchesne s'était beaucoup occupé de cette affaire, car, à peine avait-il quitté Thèbes, qu'il se repentit d'avoir abandonné son chef, à l'heure même où douze /noi'.s s'étaient écoulés depuis le départ de l'expédition de Toulon, malgré que, dans le contrat, il fiit question de douze à quatorze mois pendant lesquels les membres de l'expédition seraient obligés de rester à la disposition des deux chefs.
Dans une longue lettre de la mi-août, Duchesne dit : « Monsieur, le sarcophage est à nous. Je l'ai obtenu pour 800 talaris et demain je l'embarque. Je me réjouis encore en vous annonçant ce succès imprévu J'ai vu un autre sarcophage chez un certain Antonio Despirro ; il est en forme de caisse de momie. Le couvercle est une figure, les bras allongés sur le corps, comme d'ordinaire, longue robe plissée et grandes manches. Les hiéroglyphes sont très bien conservés, point de cartouche. Il est de granit gris
et parfaitement entier Ne manquez pas d'aller le voir; je crois
que c'est un morceau qui en vaut bien la peine. Je vous le recommande, je crois que nous n'en avons pas de ce genre. Le propriétaire est un entrepreneur de fouilles, qui a besoin d'argent; il demande 700 livres. Il a encore, chez lui, un autre sarcophage en forme de caisse à momie; je le crois en basalte. Avec ces deux ol)jets ont été trouvés, dans le tombeau même, une petite figure en calcaire et cinq ou six vases canopiques, que je l'ai engagé de ne point diviser des sarcophages auxquels ils appartiennent. Il y a aussi une espèce de pyramide, en granit rose. C'est petit.
» On a dit plus de bêtises, plus de propos, qu'il n'y a de fouilleurs d'antiquités en Egypte. — Vous avez trouvé dans les hiérogl\[)hcs l'indication de plusieurs trésors; des momies vous ont appris qu'elles portaient avec elles la récompense de celui qui aurait su découvrir la demeure et interpréter le sens des écritures (jui la couvraient, etc
)) Il parait il peu près certain (pie M. Koseilini n';i fait aucune démarche relativement au sarcophage. J'ai dit à M. .Mac .\rdle
(voir p. 76 où il est appelé Macardle en un seul mot), qui a été rempli de complaisance, qu'ayant appris par ouï-dire que Mahmoud- Bey avait diminué de beaucoup ses prétentions et les bornait à 1.000 talaris, vous m'aviez dit de voir en passant si cela était vrai,
et, dans le cas, de l'acheter et l'emporter Le couvercle et le
morceau cassé du sarcophage sont encore sur le bord du Nil, mais le plus difficile est fait, la caisse est dans la barque; j'ai cru ne pouvoir prendre trop de précautions pour une pièce si belle et si
chère Tout est pour le mieux; j'ai eu la fièvre toute la journée,
j'ai cru qu'on ne pourrait jamais l'enlever ou qu'il souffrirait de quelque écorniflure. Il n'y a pas même une petite raie, et je vous le dis avec un grand soulagement d'esprit; il est bien beau ! Je suis fièrement content de l'emporter en France.
» Il y a une frégate à Alexandrie, elle attend d'être relevée sous peu; si son départ pouvait avoir lieu incessamment, j'emporterais toutes vos affaires, comme vous me l'avez recommandé. Je vous écris, Monsieur, plus à la hâte que je ne voudrais, je crois pourtant vous avoir informé de tout ce qui était essentiel. J'aime beaucoup le Caire, mais c'est un terrible pays : pour la plus petite affaire, on n'en finit jamais. Quels animaux ! Je partirai aprèsdemain.
» Tous les marchands d'antiquités vous attendent avec anxiété. Ils sont persuadés que tout ce que vous n'achèterez pas à votre passage sera frappé d'une défaveur irrévocable et ne trouvera plus d'autre acheteur. Je viens de revoir cet Antonio; il espère et désire beaucoup vous vendre son sarcophage. Je lui ai dit que, sans doute, vous le verriez, que, du reste, vous n'étiez pas homme à marchander, qu'une fois l'objet examiné, une fois estimé, vous lui en feriez un prix, si c'était votre idée d'en faire l'acquisition »
Le sarcophage ainsi que toutes les antiquités achetées avant le départ pour la Haute Egypte furent transportés par Duchesne à Alexandrie : il les y laissa, et ce fut ChampoUion qui les embarqua, quelques semaines plus tard. — H. H.
Alexandrie, 30 septembre 1829.
Depuis dix jours environ, je vis comme un coq en pâte chez notre excellent consul général, M. Mimaut. C'est un
compatriote charmant et dont je ne puis assez me louer. Il me comble de marcjues de véritable attachement, ce qui certainement n'a pas eu lieu par le passé. Ma santé est excellente, ainsi que celle de mes jeunes gens. Tout va donc pour le mieux. Notre bonheur serait au comble, si nous voyions pointer au-dessus de l'horizon la voile du vaisseau qui doit venir nous prendre, mais depuis six semaines la mer est muette, — pas même un bâtiment marchand ! Je suis donc ici à attendre l'événement et l'issue des promesses ministérielles. Nous enrageons, comme tu le penses bien. Enfin, patience encore.
Je n'ai quitté le Caire qu'après avoir fait une visite à Ibrahim-Pacha, qui nous a reçus au mieux. Nous avons beaucoup causé sources du Nil, et j'ai renforcé en lui l'idée qu'il avait déjà d'attacher son nom à cette belle conquête géographique, soit en favorisant les voyageurs qui la tenteraient, soit en préparant lui-même une petite expédition de voyageurs accompagnés d'hommes d'armes. Peut-être estce là une semence pour l'avenir : dans tous les cas, le Pacha sent l'intérêt de cette entreprise.
Ici, j'ai déjà présenté mes hommages et l'expression de ma reconnaissance à Mohammed-Aly. Il est toujours bon et aimable pour les Français : c'est tout dire.
Je profite du temps d'attente pour mettre en ordre mes papiers et mes immenses richesses. Il serait trop long de t'en donner le détail. Le bâtiment chargé de cette lettre et de ma prccédente va mettre à la voile demain au point du jour, et il faut envoyer ma lettre. Adieu donc, mon cher ami, adieu, — à Toulon !
J.-F. Ch.
Alexanilrio, ... octobre 1829.
Me voici, mon cher ami, tout aussi avancé que dans les derniers jours de septembre. La M('diterranée tout entière
est encore entre nous. J'ai quitté Thèbes et la Haute Egypte à regret, et cela pour venir perdre mon temps sur ce triste rivage. Il y a seulement deux jours que la corvette V Astrolabe a mouillé dans le port, annonçant qu'elle était chargée de nous ramener en France. C'est M. de Verninac, un de nos compatriotes quercinois, qui en a le commandement, jeune homme fort aimable, fort instruit, enfin tout ce que je pouvais désirer en la personne d'un commandant. — Voilà qui est pour le mieux, mais, par malheur, je ne puis partir pour la France que vers le 15 novembre, Y Astrolabe devant préalablement conduire en Syrie M. Malivoir, consul d'Alep. Il faut donc me résoudre à ne sortir de la quarantaine de Toulon que dans les derniers jours de décembre. C'est dur, très dur.
Je suis toujours sans aucune nouvelle de vous tous, depuis les lettres de juillet. Ou la poste est bien mal organisée (ce dont j'enrage), ou vous n'écrivez point, — ce que je ne pardonne pas. Dans l'une ou l'autre supposition, je ne puis que m'attrister; c'est ce que je fais de toute mon âme. L'Egypte est la plus belle école de patience qui existe au monde, mais je n'en ai pas profité. Adieu. Mes tendresses à M. Dacier et aux siens. Un souvenir à tous nos amis, un embrassement de cœur pour toi,
J.-F. Ch.
P.-S. — Je n'écrirai plus que de Toulon. Rosellini et les Toscans se sont embarqués depuis plusieurs jours sur un bateau marchand : j'allais en faire autant, quand la corvette est arrivée. Pendant notre séjour forcé à Alexandrie, mes jeunes gens ont peint des décorations pour le théâtre que des amateurs français vont ouvrir incessamment. Ainsi la civilisation marche! Ces messieurs sont enchantés de la complaisance de nos jeunes artistes. J'irai donc au spectacle en attendant l'embarquement.
CHAMPOLLION AU DOCTEUR PAFilSET
Alexandrie, 27 octobre 1829.
Mon cher Imoutli !
J'ai reçu votre petit poulet' avec joie, — vous triomphez ! Je m'en réjouis de cœur; vous savez si j'ai jamais douté de votre affaire. Evoiva Vallegria !
Cette lettre vous sera remise par mes trois compagnons de voyage, qui retournent au Caire pour en lever le panorama, en attendant le 15 de novembre, époque de notre embarquement définitif. On prétend que vous avez une maison dans laquelle ils peuvent trouver une chambre pour coucher; si cela est, j'en dispose pour eux, persuadé que je vais au devant de votre désir.
Vous déciderez-vous à rentrer en France avec moi ? Maintenant que vous tenez votre affaire, c'est le vœu de tous vos amis. Je n'en dis pas davantage, toujours de plus en plus ferme dans ma thèse à cet égard. En attendant de vos nouvelles, je vous embrasse comme je vous aime, de cœur et
d'âme,
Maïamoun.
Alexandrie, 29 octobre 1829.
Bien cher Imoutli !
Pour l'amour des Dieux de l'Egypte, revenez de suite à Alexandrie, ne fût-ce que pour deux ou trois jours. Votre
1. Ce « petit poulet» avait appris à « l'Egyptien » que le gouvernement du Vice-lloi avait adopté toutes les mesures prophylactiques déjà e.xpérimentéea par Pariset.
présence y est fort nécessaire, — et nous' avons tant'à vous dire ! Je suis tout à vous,
CHAMPOLLION A CHAMPOLLION-FIGEAC
Alexandrie, 9 novembre 1829.
Le mauvais temps ayant empêché V Astrolabe de mettre à la voile pour aller déposer M. Malivet sur la côte de Syrie, mon départ ne pourra avoir lieu que vers le 20 de ce mois. Ainsi donc, patience !
Je serais bien aise de trouver, à mon arrivée à Toulon, des lettres de qui de droit pour le directeur de la Douane, afin de n'avoir pas à chamailler avec ces messieurs : 1° pour les caisses d'objets antiques que je destine au Musée Royal; 2" pour les divers objets de curiosité tels que manteaux de laine, chaussures pour homme et pour femme, voiles de mousseline brodés, armes et autres objets de costume oriental, que j'emporte moi-même, ainsi que mes jeunes gens qui destinent ces objets à habiller les mannequins de leurs ateliers, lorsqu'ils auront à peindre quelques sujets asiatiques ou africains. Je te prie donc d'obtenir, à cet effet et dans cet intérêt purement artistique, le passage de ces produits des manufactures du pays. Il serait bien qu'à mon arrivée à Toulon, vers le milieu de décembre, je trouvasse des in-