‹ Lettres de Champollion le jeuneChapitre 39 sur 50 · h'oiis comprend ici le consul de France, M. Mimaut · texte numérisé non relu

h'oiis comprend ici le consul de France, M. Mimaut

structions précises à cet égard, et des pièces officielles qui levassent toutes les difficultés.

Le sarcophage a été embarqué hier fort heureusement sur V Astrolabe, grâce aux soins du commandant, notre aimable compatriote quercinois, M. de Verninac. C'est une grande affaire faite. Ma santé se soutient toujours; mes jeunes gens font leur panorama du Caire, — et le Théâtre-Français, dont ils avaient peint les décorations, a débuté pour la fête du Roi, au grand contentement des spectateurs français. — Adieu donc, je t'embrasse, ainsi que tous les nôtres. Adieu, tout à toi de cœur,

J.-F. Ch.

Alexandrie, 28 novembre 1829.

Enfin, mon cher ami, le grand Amon veut bien me permettre de dire adieu à sa terre sacrée. Je quitterai l'Egypte, comblé des faveurs de ses anciens et de ses modernes habitants, le 2 ou 3 décembre. L'Astrolabe est de retour de Syrie et prête à me recevoir, ainsi que mon fidèle aide de camp Salvador. MM. L'hôte, Lehoux et Bertin, ayant commencé un grand travail, le panorama du Caire, veulent à toute force le terminer, et ils ont cent fois raison, car ce sera une magnifique chose'. Ils restent donc encore un mois en Egypte, et j'arriverai à Toulon et en France avant eux. Du reste, nos santés sont au mieux, et je me sens la force suffisante pour braver les bourrasques et coups de vent qui ne manqueront pas de nous accueillir en haute mer pendant le bicnlieurcux mois de notre navigation. Cela nous purgera, voilà tout; d'ailleurs, pour revoir la France, on supporterait pis (|uc la mauvaise humeur des Ilots.

1. Ce travail leur fut très bien payé; malgré cela, CliampoUion leur donna 70() francs en supplément pour le voyau;e de Toulon à Paris, lea fiais de quarantaine y compris. Le consul /s'éiiéral lui promit d'embarquer tjnituUcmcnt les jeunes artistes, le moment venu.

Bllll.. ÉCiYPT., T. XXXI. 27

Cette lettre part demain matin par le brick l'Éclipsé; je la remets à M. Ouder, aide de camp du général Guilleminot. C'est un jeune homme fort aimable, avec lequel j'ai lié amitié. Tu seras charmé de le connaître, si les trains diplomatiques lui permettent de la porter lui-même à Paris. Tu le recevras donc comme ami. Son arrivée en France précédera la mienne d'une dizaine de jours, parce que son petit bâtiment marche beaucoup mieux que noivQ Astrolabe, corvette à l'épreuve de la bombe et des fureurs de l'Océan, qu'elle a bravées plusieurs fois dans ses voyages autour du monde'. Je serai probablement (car avec Neptune il n'y a que des probabilités) sur côte de France du 20 au 25 décembre, et ne serai libre de mes deux pieds sur pays chrétien que vers le milieu de janvier.

Ma quarantaine de vingt à vingt-trois jours se fera à Toulon, si je ne la fais à Malte pour gagner quelques jours. Mais cela dépend des vents que nous aurons

J'arriverai avec le sarcophage et dix-huit à vingt caisses. L'important est qu'à la quarantaine et à la douane on ne me force pas de déballer deux fois tous les objets, pour leur faire prendre l'air et en chasser la peste, qui n'existe plus en Egypte depuis cinq ans. Fais-moi le plaisir d'obtenir des ministres compétents, celui de l'Intérieur pour la quarantaine et celui des Finances pour la douane, toutes les douceurs imaginables, va surtout qu'il s'agit ici d'objets appartenant au gouvernement

Adieu donc La fin de mon drame sera, je l'espère,

aussi heureuse que les quatre premiers actes. Adieu, à toi

de cœur et d'âme Vive la France !

J.-F. Ch.

1. L'amiral Dumont-Dui-ville s'était servi de V Astrolabe pour ses expéditions scientifiques; sous le nom de Coquille, elle avait pris part à la découverte des restes de l'expédition de Lapérouse.

Il est regrettable que Champollion n'ait pu réaliser son projet d'écrire une relation détaillée de tout ce qui lui était arrivé pendant son second séjour au Caire et à Alexandrie. Elle devait être imprimée, — non pour être publiée dans les journaux, mais pour être distribuée comme un souvenir à sa famille et à ses nombreux amis. On comprend qu'ayant cette idée en tête, il ait abrégé les lettres qu'il adressait à son frère ; mais, à son retour à Paris, il en parla d'autant plus longuement. Aussi devons-nous une bonne partie des renseignements qui suivent à la complaisance avec laquelle le dernier des Champollion', auditeur fort zélé de son oncle, a bien voulu favoriser nos recherches.

Le séjour de Champollion au Caire et à Alexandrie fut plus troublé et plus fatigant, mais aussi plus satisfaisant que son frère n'avait pu se le figurer. — Sa première rencontre avec Ibrahim- Pacha, en présence de tous les membres de l'expédition, avait été intéressante. Mais, le lendemain, un autre entretien avec le prince, en présence de Linant-Bey seul, fut bien autrement important : non seulement Ibrahim-Pacha accepta de bonne grâce la proposition d'une expédition égyptienne destinée à rechercher les sources du Nil, mais il décida que Linant-Bey en serait le chef scientifique .

Une autre question, encore plus pressante pour le moment, fut sérieusement discutée ; — il s'agissait de la conservation du magnifique hôpital et de l'École de Médecine modèle d'Abou-Zabel, près le Caire, établis sur les indications de Clot-Bey, de Grenoble. Celui-ci, jadis condisciple de Champollion, résidait depuis 1825 en Egypte, où il avait organisé un service sanitaire et un conseil d'hygiène publique. Champollion avait appris, avant son arrivée au Caire, que le vice-roi, jusque là très fier de cet établissement, en voulait tout d'un coup faire une fabrique de soie également modèle! Toute la ville du Caire était en révolution, et Champollion s'était rendu aussi vite que possible auprès de Clot-Bey, le chirurgien en chef de l'armée éf/j/ptienne, afin de savoir s'il lui serait possible de traiter cette lamentable affaire en parlant au prince. «L'Égyptien» reçut d'Ibrahim-Pacha la promesse que l'hôpital serait sauvé.

1. Aimé-Louis Champollion-l''igo;ic, né en (lêcernbre 1812, mort le 20 mars 1894.

Tranquillisé par la solution de ces deux graves questions et ayant examiné toutes les antiquités de la ville, où il ne trouva guère à glaner, il quitta le Caire, ce qui voulait dire pour lui VÊgypte. Arrivé à Alexandrie, où, disait-on, le bateau devait arriver sous peu, Champollion revit enfin Pariset et deux de ses collègues, les docteurs Laguisquie et Guilhou, qui, comme lui-même, étaient les hôtes de Mimaut. Les premiers jours, on passa en revue les antiquités égyptiennes recueillies pour les chefs de l'expédition et qui offraient bien plus d'intérêt que celles que l'on avait pu leur montrer au Caire. Une douloureuse surprise attendait Champollion chez un des antiquaires : Duchesne, — partant tout d'un coup pour la Grèce, au lieu de retourner directement à Paris avec les objets qui lui avaient été confiés, — avait déposé chez celui-ci le sarcophage dont il a été question plus haut, ainsi que les autres monuments, et les plus importants manquaient déjà. Mimaut, chez lequel Duchesne n'était point allé, lui en voulait bien plus encore que « l'Égyptien » lui-même.

Il va sans dire que tous les membres de Y expédition se présentèrent aussitôt que possible chez le vice-roi, qui les reçut avec la bienveillance qu'il témoignait d'ordinaire aux Européens. Un jour après cette visite officielle, Ibrahim-Pacha, arrivant du Caire, se présenta au consulat général, et pria Pariset et Champollion de se rendre avec lui chez Mohammed-Aly, qui désirait leur parler. Il était bien plus excité que d'habitude, ce qui engagea Pariset à prendre avec lui certains médicaments, et cette précaution ne fut point inutile : pendant le dîner, le prince, qui était de nature pléthorique, tomba soudainement par terre, frappé d'une attaque d'apoplexie. Pariset lui vint très efficacement en aide et, comme par miracle, la mort fut évitée : Pariset, pour achever la cure, dut retarder son départ d'une semaine, ce qui remplit d'aise Champollion et Mimaut.

Le vice-roi versa des larmes d'émotion, et, dès cette heure solennelle et inoubliable, il combla de bontés ses deux convives, « car, répétait-il sans cesse, l'un m'a ressuscité mon fils, et l'autre a ressuscité l'antique gloire de mon. pays! » Dès lors, ils purent parler librement devant le père et le fils, et ils en profitèrent. Leur âme sensible avait trop souvent souffert à l'aspect de la misère inouïe du bas peuple, pour ne pas essayer d'y remédier. Ils se

rencontrèrent plusieurs fois pendant des heures, sans d'autres témoins, chez les deux maîtres de l'infortuné pays qui aurait pu être si heureux'! Champollion plaidait en premier lieu la cause des monuments antiques sans cesse menacés d'une destruction finale, et Pariset celle de l'Egypte moderne et des améliorations sanitaires qu'il fallait y introduire; mais tous les deux se réunissaient pour réclamer les mesures qui devaient rendre possible un relèvement éclatant de ïctat social du peuple moderne. — Le caractère des deux hommes se montrait à nu dans ces entretiens : Champollion, voyant trop souvent une arrière-pensée sous le « sourire enchanteur » du vice-roi % s'efforçait constamment de garder une sage réserve, tandis que Pariset s'abandonnait sans crainte à toute la fougueuse hardiesse de sa noble nature. « O Roi, rends à l'Arabe son âme! Arrache-le de l'enfance où le retient l'esclavage ! Relèoe-le à la dignité de Vhomme! » Il brodait mille variantes sur ce thème dans ses conversations avec Mohammed- Aly. Pourtant, afin de rendre justice au prince, Champollion lui parlait volontiers des progrès que faisaient les quarante élèves de la (( Colonie égyptienne temporaire » envoyée à Paris, et placée sous la direction de Jomard et du professeur copte J.-E. Agoub'. Il les connaissait tous, même les six fils de princes nègres que Drovetti y avait casés en plus, et il les avait revus avant son départ de Paris, afin de pouvoir en donner des nouvelles exactes au Monopoliseur d' Egypte. En été 1828, les orientalistes parisiens avaient admiré les traductions en arabe de plusieurs grands ouvrages scientifiques, faites par cinq de ces jeunes étudiants, « mes futurs directeurs (doyens) de faculté », disait fièrement le vice-roi, à qui le jeune scheikh Deschtuty venait d'envoyer un livre de médecine, tandis que son condisciple, le jeune scheikh Réhafa

1. Voir la Notice do Nestor L'hùfe, p. 12(3 du présent volume.

2. Lenormant dit de lui : « Au milieu môme du sourire gracieu.\..., on le voyait de temps en temps lancer quelques œillados léonines, qui sentaient d'une lieue le destructeur des Mamlouks. »

8. Né au Caire en 171)5 et amené par son i)éro à Marseille, en 1801, il était depuis 1X20 à Paris, où sa réputation littéraire devint assez grande. C'était un ami passionné de Champollion; celui-ci devait le prier souvent de modérer son langage pour ne pas blesser Jomard, qui était son chef.

(Rifâa) lui avait adressé des poésies, entre autres, la Lyre brisée, dont le texte original était dû à Agoub, et des travaux astronomiques.

Mohammed-Aly parlait souvent de l'architecte P.-C. Xavier, qu'il avait comblé de faveurs et dont le départ assez brusque, en 1827, l'avait offensé : il voulait enfin savoir le motif de cette fuite. Pariset, ne se rappelant que trop bien, comme Champollion luimême, avec quelle horreur insurmontable Xavier leur avait parlé de la misère indescriptible des fellahs, eut alors le courage de mettre les points sur les i. Il dit au vice-roi que, pendant la construction du canal Mahmoudiéh', Xavier avait voulu partir d'un moment à l'autre, et que l'espoir seul de pouvoir venir en aide, un jour, à ses malheureuses victimes, l'avait retenu en Egypte; il était parti quand il avait perdu cet espoir. Le père et le fils se turent. A ce moment même, Champollion leur montra une grande carte% représentant fort exactement le Delta et le cours du Nil sur ce territoire. Ahmed Er-Raschidy, le second réis de VIsls, la lui avait donnée en cadeau le 17 septembre 1828, après l'avoir dressée, sans avoir reçu ni demandé le moindre secours, sous les yeux mêmes de « l'Égyptien ». Celui-ci, regardant fixement Mohammed-Aly, osa lui déclarer alors que l'habile exécution de ce travail par le fils d'un fellah, élevé dans la misère et sans aucune instruction, montrait tout ce dont cette race serait capable si l'on voulait s'occuper d'elle et l'aider à se relever.

Mohammed sourit et, changeant la conversation, dit d'un ton fort dégagé : « Ramsès était-il donc véritablement le plus grand » des Pharaons? » Ibrahim-Pacha dut calmer Champollion, qui était sur le point de laisser éclater sa colère.

Mohammed-Aly aimait à parler et à entendre parler de Bonaparte en Egypte. Champollion lui affirmait, d'après le témoignage de Fourier, que, tous les matins, de très bonne heure, Bonaparte recevait la visite des Ulémas d'El-Azhàr, à qui il avait promis de se convertir à l'islamisme et de bâtir une mosquée pour son

1. De 250.000 fellahs taillables et corvéables à merci, travaillant trop souvent sans avoir même du pain et presque nus, plus de 21.000 moururent, et en grande partie sur le lieu même des travaux.

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