‹ Lettres de Champollion le jeuneChapitre 44 sur 50 · CHAMPOLLION A L.-J.-J. DUBOIS · texte numérisé non relu

CHAMPOLLION A L.-J.-J. DUBOIS

Lazaret de Toulon, 27 décembre 1829.

Les destins ont voulu, mon cher ami, que nous demeurassions, vous et moi, privés pendant dix-huit mois des

nouvelles l'un de l'autre. Au moment où j'allais vous écrire de Thèbes, on m'apprit que vous étiez parti pour la Morée et que vous deviez m'écrire en arrivant, pour m'indiquer le point de la Grèce où je pourrais diriger ma lettre pour vous. J'attendais vainement, et, à mon retour à Alexandrie, un Polonais à barbe juive, très brave homme, qui vous avait vu en Élide, m'annonça que vous aviez repris la route de France. Il résulte de tout cela que nous en aurons plus long à nous raconter en tisonnant cet hiver notre petit coin de feu.

Je vous dirai cependant d'avance que toutes nos idées sur Vart égyptien (n'en déplaise au savant Rochette et au grand Quatremère) sont désormais pour moi qui ai vu — ce qu'on appelle vu ^- des vérités démontrées. Et vous trouverez dans mes portefeuilles, qui ne renferment pas moins de quinze cents dessins dont une grande partie est coloriée sur place, de quoi vous convaincre vous-même. Mes jeunes peintres ont travaillé en conscience, et j'ose affirmer qu'ils ont rendu avec une scrupuleuse fidélité le style vrai et si varié que présentent les monuments égyptiens des différentes époques. J'ai été obligé de faire redessiner à peu près tout ce que la Commission avait publié de capital, surtout les bas-reliefs historiques, dont j'ai la collection complète, et que vous ne verrez point sans surprise, parce que rien jusques à présent n'a pu vous en donner idée, môme approximative. J'ai adopté pour ces tableaux importants un grand format, afin de rendre jusques aux plus petits détails et de pouvoir y placer aisément les nombreuses inscriptions explicatives qui les accompagnent. Il faudrait fouetter sur place publique la Commission d'Egypte, Gau et les Anglais qui ont osé publier des croquis si informes de ces grandes et belles compositions.

J'ai dépouilh', poui- ainsi dire, tous les nioinuncnls de l'Egypte et de la Nubie, depuis les Pyramides jusques à la seconde cataracte, do toutes les notions histori(|U('s sculptées ou écrites sur leurs murailles, et le livret (|ue j'ai rédigé de

tous les bas-reliefs qui décorent chaciuc monument, et dont les principaux ont été copiés avec fidélité, me donne la certitude que je n'ai rien laissé en arrière de curieux ou d'important. J'ai ainsi amassé du travail pour une vie entière.

Je n'ai point oublié non plus notre Musée Égyptien du Louvre. Vous savez qu'en m'accordant les fonds que je demandais pour mes frais de voyage, on jugea à propos de rayer la somme destinée à des fouilles pour le compte du Musée. Malgré cela, j'ai trouvé sur des économies imprévues de quoi faire face à des fouilles exécutées à Sakkara (Memphis), à Abydos et à Thèbcs. En peu de temps, j'ai été encombré de momies et d'objets funéraires; je n'ai gardé de tout cela que ce qui était net// — ou pour la forme ou pour la matière. J'apporte quatre momies seulement : deux d'enfant, une belle momie gréco-égyptienne, avec longues inscriptions grecques, et une belle momie égyptienne avec cartonnage à jour; — plusieurs beaux vases en albâtre et en matières curieuses, la plupart avec légendes ; — un large collier tressé en perles de Venise, et l'inscription longitudinale, également tressée en perles de Venise, de la nourrice du roi Tliaraka, l'Éthiopien de la XXIV Dynastie; — plusieurs beaux vases de bronze ; — une barque funéraire d'une forme charmante, vrai bijou à tiroirs, vernissée et peinte, de la plus belle conservation (morceau très remarquable) ; — deux paires de cymbales en beau métal égyptien ; — divers ustensiles en bronze; — une foule de petits objets de choix de divers genres, parmi lesquels plusieurs de ces jolies cuillers historiées que vous aimez tant; — plusieurs objets en ivoire et bien antiques; — les deux plus beaux vases de bronze ou seaux ^ qui existent et auprès desquels le grand seau de Sait ^^ n'est qu'une drogue, tous deux de très grande pro- ^^ portion; — et plusieurs stèles, petites , mais de rjjjn choix pour le travail et les inscriptions. ^^

J'ai osé, dans l'intérêt de l'art, porter une scie profane

dans le plus frais de tous les tombeaux royaux de Thèbes. J'ai détaché de la muraille, avec assez de bonheur, ce fameux bas-relief du tombeau d'Ousirêi représentant le roi accueilli par la déesse Hathor, qui lui donne la main en lui montrant son collier de nourrice. C'est cette Hathor dont vous admiriez la belle tête sur le plâtre qu'en avait exposé Belzoni. Cette masse de sept à huit pieds de haut, échantillon de choix de la grande sculpture de décoration, est avec moi à bord de Y Astrolabe. Je lui ai donné pour compagnon un sarcophage de basalte vert foncé, que j'ai acheté sur mes économies de Mahmoud-Bey, ministre de la guerre du Pacha. C'est, sous le rapport du nombre et de l'extrême finesse des sculptures, ce qu'on trouve de plus pur et déplus beau dans les catacombes de l'Egypte — è un pe^so da stordire ! Ce n'est pas un sarcophage de roi, mais certainement le roi des sarcophages.

Vous devez savoir qu'on s'est avisé de m'ouvrir un crédit de 10.000 francs pour fouilles à faire en Egypte, et vous vous doutez bien que ces fonds ne me sont arrivés qu'au moment où il n'était plus temps d'en faire usage. C'est, en elïet, en quittant Thèbes et en descendant le Nil près de Dendéra que cette annonce m'est parvenue. Mais, comme il m'est démontré que mon devoir était d'employer le plus (|ue je pourrais de cette somme à l'accroissement du Musée, je n'ai pas balancé à en profiter pour faire des acquisitions d'objets de choix. C'est ainsi que j'apporte au Louvre le plus beau bronze qui ait encore été découvert en h'pfvptc. C'est une statuette de deux pieds au moins de hiiut, ivpii'sentant la femme du roi Takcllothis do la XXll" Dynastie, enticrcnicnl incrusiée en oi- de la trie aux pieds. C'est un petit chcf-d'nMivre sous le rapport de l'ail et une merveille sous celui du travail d'ex('Cution. .le suis sur (pic vous cmbra.sserez la princesse sur les deux joues, mairie l'oxydc! qui les masque tant soit |)(mi et (pii s'est fait jour on forme de bosse entre les deux cpaiihvs. C'est une pièce capi-

taie' ; vous en serez content. J'attends impatiemment de vos

nouvelles. Parlez-moi de vos caravanes par anticipation

Recevez l'assurance de mon inviolable attachement,

J.-F. Champollion.

CHAMPOLLION A L'ABBÉ GAZZERA

Lazaret de Toulon, 28 décembre 1829.

Je vous écris deux lignes, mon bien cher ami, pour vous annoncer mon heureux retour en France, où je suis rentré sur la corvette du Roi, V Astrolabe, partie le 6 de ce mois d'Alexandrie où je l'attendais depuis le 1^' octobre. Tout a succédé à mes vœux, et la récolte que j'ai faite est immense. Je rapporte une montagne de notes, de copies, d'inscriptions et de notices que j'ai rédigées sur chaque monument encore debout dans la vallée du Nil, depuis les Pyramides jusques à la seconde cataracte, plus quinze cents dessins, exécutés avec tout le soin et toute la fidélité imaginable. Je crois que c'est à leur vue seulement qu'on aura une idée juste de l'art égyptien et de la magnificence de la décoration de leurs temples et des palais pharaoniques : une grande partie de ces dessins ont été coloriés sur place, en présence des bas-reliefs originaux, et je me suis fait une loi de tout terminer devant les objets mêmes qu'il s'agissait de reproduire. Les notices rapides sur les divers monuments que j'ai visités, ainsi que les principales circonstances de mon voyage publiées dans les journaux de France, ont dû vous tenir au courant de mes destinées qui, grâce au grand Amon-Ra, ont toujours été prospères : vous y aurez puisé une idée des principaux résultats obtenus.

1. C'est la reine Keromama; elle se trouve dans la Salle historique, armoire B, du Musée égyptien, au Louvre.

Je désirerais bien causer quelques heures avec vous. Ne pourriez-vous point faire un effort pour cela ? Nous sommes si près ! Vous seriez bien aimable, et je serais si reconnaissant, si vous vouliez faire une course en France, me joindre à Toulon, du 13 au 17 janvier, ou mieux à Aix, du 23 au 24, où je séjournerai une huitaine de jours, pour étudier les papyrus de la collection Sallier. Faites cela, mon cher ami. Je prie Madame la Comtesse et toute sa maison (à laquelle je renouvelle mes assurances de respect et de dévouement) de plaider ma cause auprès de vous. Je charge notre ami Boucheron de lancer en ma faveur les foudres de son éloquence. J'enjoins à l'ami Plana de vous démontrer mathématiquement que vous deve:^ venir me joindre, et j'embrasse d'avance tous mes avocats ainsi que ma partie adverse. Tout à vous de cœur,

J.-F. Champollion.

P. -S. — Adressez-moi votre réponse au lazaret de Toulon. Proposez la partie à Peyron, en l'embrassant de ma part. Je promets de vous amuser pendant quatre jours au moins en vous faisant voir des images.

Il nous semble intéressant de reproduire ici quelques passages d'une lettre que Champollion écrivait à l'abbé Gazzera un peu plus tard :

Je n'ai pu, pendant mon séjour en TlK'baïde, parvenir à me rendre à Abydos; au moment où je comptais faire ce voyage, l'inondation était si considérable qu'il était impossible d'y atteindre. Au fond, je regrette fort peu ce contretemps, puisque les notes et les recherches d'un de mes compagnons de voyage, qui visita les ruines au mois d(^ janvier 1829, me fournissent sur cette localité tous les renseignements que je pouvais désirer. L'extrême cnfouissesementdu palais ne permet pas, à moins d'énormes dépenses, d'y recueillir aucun renseignement nouveau, en supposant

qu'on doive les y rencontrer. Je sais les époques précises des édifices et le culte local. La muraille qui portait la table i^oyale est presque détruite aujourd'hui. Je n'ai donc aucun regret à exercer de ce côté-là. Je donnerai donc des notions suffisantes sur Abydos, qui s'appelait T -^ ou simplement T j cAt, ce qui est le copte efiwT, dont les Grecs ont fait Abydos, et sur le culte local d'Osiris, dont un des titres les plus usuels sur les stèles funéraires

est celui de ^3:7 y J iih& e&wT, le Seigneur d' Abydos.

Je développe tout cela dans l'une de mes dernières lettres qui feront suite à celles déjà publiées. Je les réunirai toutes en un volume, qui servira de guide aux voyageurs européens visitant les monuments antiques de l'Egypte. — Vous trouveiez aussi dans ces lettres, que je publierai le plus tôt possible, tous les renseignements possibles sur le papyrus de M. Sallier, qui contient réellement un texte relatif à la

grande expédition de Sésostris contre les Scythes ^

et tous les peuples de l'Asie occidentale alliés et confédérés avec eux ; et le papyrus de M. Sallier est tellement authentique, et doit d'autant plus être considéré comme une composition contemporaine de l'événement, que j'ai découvert à Thèbes, dans le grand palais de Karnac, ce même texte sculpté en grands hiéroglyphes sur la muraille extérieure sud du palais. Vous voyez que c'est bien à tort qu'on s'est moqué de M. Sallier lorsqu'il a rendu publique mon opinion sur ce précieux manuscrit; mais les rieurs appartiennent à la clique de mauvaise foi que vous connaissez aussi bien que moi.

Il m'est impossible, cette année-ci, de faire une course à Leyde; tout mon temps est pris par la rédaction de ma Grammaire hiéroglyphique et hiératique, que je veux publier à la fin même de cette année. J'y travaille sans relâche, et vous serez content, je l'espère, de cette publication qui

fermera définitivement la bouche à toutes les clameurs des envieux ou des sots.

Je passe à l'opinion de notre ami Peyron, au souvenir duquel je tiens que vous me rappeliez en lui faisant connaître mes idées sur Amonrasonter, qui diffèrent beaucoup de la sienne. D'abord, j'ai la conviction que l'idée ///s était ordinairement exprimée par le groupe ^,, qui se prononçait incontestablement ci {si) ou ce et non pas lye ou ujh comme le voudrait notre ami, qui le rapporterait à la racine copte uj*. ou uje^dw, naître. Une foule de noms égyptiens écrits en hiéroglyphes démontrent, et la prononciation et la valeur du mot ^^ci ou ce., fils, lequel me paraît en rapport avec la racine copte ci ou cei, rassasier, plein de nourriture. Mais on trouve aussi dans les inscriptions antiques le mot copte lyHpe ou ujHpi, /z/.s-, écrit (1 ujpe; il faut donc considérer

la syllabe pe ou pi du mot copte igape comme radicale, et croire en conséquence que jamais, en ancienne langue égyptienne, il n'exista do mot semblable à uje ou ujh pour exprimer Wôiéafils. On ne peut donc point supposer non plus l'existence d'une racine igco, generare : la première partie de son interprétation étymologique d' Amonrasonter ne repose donc sur rien de solide.

Je ne doute pas non plus que la lecture ou la prononciation de l'hiéroglyphe | Dieu fût thp ou -^Hp. Cela est prouvé d'abord par la transcription démotique du nom Amonrasonter, qui présente comme linalo les caractères mj^ A équivalents des hiéroglyphes "1 Jj i ou T | ]. l^^ ■ ^1 Dieux. Je ne dilïère donc avec Peyron que dans

l'interprétation do la syllabe SON, ou plutôt SOAn\ d'/lmo/i/'rt-sontlier. La transcription déni()li(|ue de ce nom et titre du grand Dieu ^ ^^ se compose,

selon moi : l'ul-' m 4j^/|i \'4^t^fi (hiérogly-

phique (11) .!/>/- 17 ~^^ ^" B^ mon,

«jun ;

2° de jP (hiéroglyphique fo) pn, Ra; 3" du caractère

fl* g , que je regarde comme imité soit de ou ^21^ l'hiératique ^^ , forme de l'hiéroglyphe 1, initiale et abré- ^ viation usuelle de 1 cTit, /?o/, que j'ai quelquefois trouvé écrit 1

cut par méthathèse ; soit même de 1 hiératique ■ , initiale de m ^ . hiéroglyphique "^ c«t, qui se *| rapporte à w' f la racine copte ccomt, creare,fundare, vigi- ^ /are, et signifie soutenir, maintenir, dans les textes hiéroglyphiques. Le nom sacré démotique répondrait donc alors, soit au nom sacré d'Amon- Ra le plus ordinaire (1 , i M h *^A*«-P«-cTri (ou cut) -»Hp,

1 AAAAAA I T I I I

Amon-Ra, Roi des Dieux, ou au titre moins commun du même Dieu [1 j || ], «^•"■ii-pH-cnT-&Hp, A mo/i-/?a.

Soutien des Dieux. Je penche pour adopter cette dernière transcription. Mais notre ami Peyron s'est certainement mépris sur le caractère ^^Z7, lequel n'est point la figure d'une vulve, mais bien celle d'une corbeille tressée en joncs de couleurs variées, comme 'le prouve [la forme détaillée et peinte de cet hiéroglyphe mnjymwp ^"-^^ ^^^ grands édifices. J'ai dit qu'il se pro- ^aÇfWr nonçait «hA, Nèv, et qu'il signifiait Seigneur, maître, Dominus, et rien n'est plus certain au monde. Car le nom de la déesse Nephthys est écrit hiéroglyphiquement TT , c'est-à-dire "vz^ nHJt {Nèv), Ti {ti), et j'ai souvent trouvé le nom phonétique de la

Q AAAAAA Ci

même déesse écrit j] iiê.ti, ce qui démontre invariablement la prononciation de ^'^zi^ . J'en donnerai encore une preuve. C'est le nom du tombeau public de Thèbes mentionné dans le papyrus démotique où l'on parle du Dieu Aînonrasonther; ce tombeau public, où étaient renfermées les momies dont un prêtre cède les revenus à un autre, est nommé

^ , et ce vaste tombeau, qui existe ^S\àÊ^j^ ^Mi ^"core, se nomma, d'après les ^^ inscriptions hiérogyphiques qui lecouvrent, n ^37 ^j Tm itHÉi ovnn, — la demeure de Néboimouîi ou Névounoun, ce que l'on a exprimé en lettres grecques par euvaêouvoùv, transcription du démotique Tiïïnio-ynit. Vous remarquerez encore dans ce nom de tombeau public la confirmation de la lecture du nom Tî Nèv-ti [Nephthys), et par conséquent la prononciation évidente du caractère ^^i^ nnb., hiéroglyphique phonétique J et démotique ^â-^ ' ^^ ^^^^ ruine entièrement l'hypothèse de notre ^^^ ami. Du reste, le caractère ^^zz^ répond dans les textes hiéroglyphiques non seulement au copte nnii, Seigneur, lorsqu'il est suivi d' un autre nom, mais au copte bàchmourique ni&i, tout, toute, tous, thébain niju. et memphitique wiinivi, lorsqu'il est employé comme adjectif à la suite d'un nom. Ainsi donc, dans l'ancienne langue égyptienne, les mots Dieuj', THp ou -©^np, et nnè.. Seigneur, maître, furent tous deux synonymes et homopJiones de ridée tout, si l'on peut s'exprimer ainsi. En voilà assez pour l'érudition. —

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