CHAMPOLLION A DACIER
Rade de Toulon, le 1" janvier 1830.
Le grand Amon-Ra a bien voulu me permettre de dire adieu à sa terre sacrée, et la déesse Hatlior, votre aimable patronne, reconnaissante du culte que vous lui avez toujours adressé avec tant de ferveur, a daigné, on votre considération, favoriser mon voyage d'Ale.xandrie aux côtes de Pro-
vence. Le quos ego, ■ — sorti de sa bouche divine, — a rendu ma traversée aussi rapide que je pouvais l'espérer dans une saison aussi avancée.
Arrivé au Pays des cloches, comme disent mes bons amis du désert, il a fallu me laisser traiter en pestiféré et renfermer dans un sale et triste lazaret. Sans ce maudit règlement sanitaire, j'aurais eu déjà le plaisir de vous embrasser en vous exprimant tous mes vœux de nouvelle année; je suis réduit à les confier au papier, mais je ne perdrai point un instant, après qu'on m'aura bien et dûment parfumé en définitive, pour hâter mon retour à Paris et les renouveler de vive voix. Vous apprendrez avec intérêt, Monsieur, que les résultats de mon voyage d'outre-mer ont dépassé mes espérances.
J'arrive avec une cargaison de beaux dessins, parmi lesquels vous en compterez plusieurs que j'ai été obligé de prendre, parce que l'un de vos « protégés », X Égyptien par excellence^ avait oublié de bien regarder les originaux.
Vous pourrez, en parcourant mes portefeuilles, contempler les véritables portraits de plusieurs de vos anciens amis, Mœris, les Thouthmosis, les Aménophis et les Rhamsès. Je me suis bien gardé d'oublier les reines, soit égyptiennes, soit grecques; vous en trouverez de toutes les couleurs, blanches, brunes, noires, jaunes, voire même châtaines, les unes jolies, les autres laides, comme il a plu au grand Amon de les octroyer en temps et en lieu. — Quant aux batailles, elles abondent dans mes recherches, et je regrette,
1. C'est Arago qui avait donné ce sobriquet à Jomard. Dès 1824, tout le Paris érudit savait et répétait volontiers qu'il fallait faire les équations suivantes :
L'Égyptien — ChampoUion ;
L'Égyptien par excellence — Jomard;
L'Égyptien par juxtaposition — Young;
L'Égyptien par inspiration — Goulianoff (inspiré par Klaproth);
Le Pseudo-Égyptien — Seyfiarth.
Monsieur, que vous ayez perdu votre grand stratégiste Gail, qui eût pu nous en expliquer toutes les manœuvres aussi bien, pour le moins, que Rhamsès le Grand ou Ménéphtha, son père. — Je compte surtout mettre sous vos yeux un tableau moral de la vie humaine, que j'ai fait copier à votre intention au plafond de l'un des toml^eaux des rois.
J'ai beaucoup vu Ibrahim-Pacha au Caire et à Alexandrie. C'est un singulier grand iiomme, tout à fait à la hauteur de la civilisation de l'Egypte. Quant au père, Mohammed-Aly, c'est un excellent homme au fond, n'ayant d'autres vues que celles de tirer le plus d'argent possible de la pauvre Egypte; sachant que les anciens représentaient cette contrée par une oac/ie, il la trait et l'épuisé du soir au matin, en attendant qu'il l'éventre, ce qui ne tardera pas. Voilà au juste ce qu'ont produit de bon et de l)eau les nobles conseils de Drovetti', du grand Jomard et autres pasteurs des peuples ejasdei)L l'arimp. L'Egypte fait horreur et pitié, et je dois le dire, malgré le l)eau sabre monté en or, dont le Pacha m'a fait présent comme une marque de sa haute satisfaction.
J'irai passer (juelques jours à Aix, pour étudier les curieux papyrus hiérati(iues relatifs aux campagnes de Sésostris, que j'ai trouvés dans la collection de M. Sallier. Ce travail fini, je prendrai de suite la route de Paris, où il me tarde beaucoup de me voir pour vous répéter, Monsieur, l'assurance de mon sincère et bien respectueux attachement,
J.-F. Champollion.
1. u On dil bejuKoui) ih> biLMi .l- M. de Mismaud (Miniaut); M. bro- » vetli a été couvert de toutes sortes <le malédictions. » Ainsi s'exprimait Dueliesne dans la lettre citée plua haut, p. 411 du présent volume.
BiBL. Éi.Yl'T., T. XXXI. 30
CHAMPOLLION A CHAMPOLLION-FIGEAC
Lazaret de Toulon, 2 janvier 1830.
Enfin tes lettres abondent. Je réponds aujourd'hui aux tiennes du 26 octobre, 6 novembre, 8 décembre, 23 et enfin 25 : j'avais besoin de cette coulée pour me réacclimater. — Je réponds d'abord à l'article logement, que je trouve parfait, pourvu qu'il y ait de bons et épais tapis de pied dans mon cabinet et ma chambre à coucher : c'est un article capital pour moi. Il me faut aussi un fauteuil en cuir, un petit bureau et une fort grande table au milieu du cabinet ou de la chambre à coucher. Quant au lit, cela m'est indifférent. Je coucherais encore volontiers sur le canapé à vapeur : cependant, je serais bien aise qu'on plaçât celui-ci dans mon petit vestibule, où il pourrait servir de lit à donner à un ami. Du reste, faites tout ce que vous croirez bon et utile : ce sera bien. Je remercie mon ancien des peines qu'il a bien voulu se donner pour me caser. Nous serons voisins maintenant et vivent les échecs I...
Quant à l'affaire de Rifaud, je vois par les rapports des doctes académies que tout cela n'est que du gâchis. Mes quinze cents dessins d'antiquités et de sujets hiéroglyphiques — comme disent nos savantasses — ne souffriront jamais la comparaison avec les siens. Son catalogue est absurde, et l'inondation m'a empêché d'aller à Tanis pour voir les grosses pièces qu'il propose au Musée. D'ailleurs, elles ne valent pas le transport. J'ai écrit à MM. de La Bouillerie, de La Rochefoucauld, de Forbin etCailleux, pour le voyage de l'Astrolabe au Havre.
L'ami Dubois a dû recevoir une lettre de moi : nous devrions bien, avant son nouveau départ pour Olympie, finir nos salles basses égyptiennes'. Je dévore la quarantaine en
1. L'aménagement de ces salles n'eut lieu que longtemps après la
avançant mes Notices de monuments. Voici la suite du paquet que je t'ai envoyé. Il faut presser leur insertion. De mon côté, je finirai ce travail le plus tôt possible, en quarantaine si le temps me le permet. Je dois sortir le 13 ou 14 du courant. Je resterai trois jours à Toulon, (juatre à Marseille, pour voir si je puis dépenser en achats pour le Musée le reste des 10.000 francs accordés. De là je me rends à Aix pour étudier les papyrus Sallier.
Ce n'est que rendu dans cette ville du roi René (jue je pourrai te donner mon itinéraire définitif sur Paris. — J'ai l'ordre de M. David'. — Tu sais que L'hôte est encore en Egypte. — Adieu, mon cher ami, bonne santé, bon an ! Souhaites-en autant de ma part à tous nos amis, grands et petits. Je t'écrirai encore de Toulon. Toujours et tout à toi. Adieu.
P.-S. — Réponds-moi courrier par courrier, poste restante à Toulon, sinon à Aix, chez M. Turcas père'.
En rade de Toulon, 14 janvier 18:{0.
C'est aujourd'hui, mon bien cher ami, que je comptais recouvrer ma liberté, perdre mon titre de pestiféré, dire adieu au lazaret et bonjour aux rues d'une ville française. Le Conseil de santé en a jugé autrement : considérant (|ue V Astrolabe, avant de nous prendre à Alexandrie, était allée mettre M. de Malivoir, consul d'Alep, àLatakié sur la côte de Syrie, où un canot l'avait déposé, V Astrolabe ayant de
mort de Chanipollinii, |);ir les soins de M. de Longpérier et d'KninKinuel de Rougé.
1. Employé supérieur des Douanes. 11 venait d'envoyer à Clianipollion un saut-conduit à donner au capitaine de ÏAstrohilic pour (|u'il s'en servît au Havre.
2. Cliampollion se proposait, comme on voit, de loger chez celui-ci. l'ne lettre, ari-ivant à Toulon avant son départ, l'obliirea d'accepter de nouveau l'iiospitalilé de M. Salliei'.
suite mis à la voile pour retourner en Egypte, ledit Conseil a augmenté notre quarantaine de dix jours de plus, en nous considérant comme provenance brute. Cette décision absurde aura son cours, parce que ces messieurs sans règle et sans loi en font à leur tête. L'Egypte, depuis cinq ans, n'a pas vu de peste, l'état sanitaire de Latakié était parfait, le canot seul avait touché terre, quarante jours et plus s'étaient écoulés à notre entrée en rade de Toulon depuis le départ de VAstrohibe de devant Latakié, aucune maladie ne s'était montrée abord ; vingt autres jours de quarantaine à Toulon, expirés hier 13, ajoutés aux quarante précédents, donnent deux mois d'épreuve à la santé de l'équipage, et, quand même, on en exige encore dix de plus ! Le plus plaisant, s il y a le mot pour rire dans un tel acte, c'est que le brick VÉeUp^e, avec les officiers et les passagers duquel nous avons vécu tous les jours, bras dessus, bras dessous, à Alexandrie, est arrivé trois jours avant nous à Toulon, et n'a été soumis qu'à vingt jours de quarantaine. Si nous avions la peste, les personnes de V Éclipse doivent l'avoir prise de nous; s'ils sont déclarés sains, c'est que nous le sommes nous-mêmes.
Tout cela n'a pas de bon sens, et il serait bon que l'on mît enfin des bornes à l'omnipotence des jobards formant le Conseil de santé et vexant journellement marine marchande et marine militaire par des décisions de l'autre monde. Tu devrais communiquer ces faits à quelque malin du Journal de Commerce qui redressât ces braves conseillers. Du reste, le gouvernement n'est pour rien dans tout cela ' , mais il devient urgent qu'il s'en mêle un peu et fasse de bons règlements. Je ne sortirai donc de cage que du 23 au 24 janvier.
J'ai écrit à MM. de La Bouillerie, de La Rochefoucauld, Forbin et Cailloux; je tiens déjà la réponse du Vicomte,
1. Un an plus tard, CliampoUion apprit que c'était au ministre d'Haus.sez lui-même, qu'il devait cette prolongation de quarantaine qui eut des résultats si désastreux pour sa santé.
mais j'attends par-dessus tout la décision officielle du voyage de V Astrolabe au Havre. C'est le point important, afin de quitter Toulon l'esprit en paix sur ma cargaison.
J'attends la réponse de notre ami V Olympien' et ses notes pour les achats à l'aire à Marseille, où je me rendrai en quittant Toulon et avant d'aller m'établir, à Aix, sur les bons papyrus de M. Sallier, qui veut en toute force m'héberger pendant mon séjour d'une semaine ou plus.
Cette lettre-ci te parviendra par M. le ministre de la Marine, auf|uel je viens d'adresser quelques renseignements importants pour la conquête de l'obélisque de Louqsor. Dieu veuille que cette belle entreprise s'achève ! Cela serait glorieux pour tous et pour tout. — Je joins à ma lettre la Notice dit Palais de Médinet-Hahou, qui renferme du neiif et qui tuera tous les moustiques acharnés contre moi, s'il suffit de grands résultats historiques pour les faire crever.
Quant à Drovetti, il doit se reprocher au fond la conduite qu'il a tenue à mon égard, pour l'afîaire des fouilles et le firman qu'il a fallu lui arracher d'autorité. Je veux bien avoir l'air d'être sa dupe sur cet article et conserver avec lui toutes les apparences de bonne harmonie, mais je n'ai plus en lui la moindre conliance, et j'estime fort peu son caractère politique et sa conduite en Egypte, où il ne s'est occupé que de ses intérêts liés à ceux du Pacha, sans donner le moindre soin aux intérêts des nationaux qu'il était payé pour protéger. Tous les Français d'Egypte l'exècrent, et je n'ose dire cju'ils aient tort. Le nouveau consul est adon» parce qu'il a un cœur d'iiomme. — C'est pour me fermer la bouche que Drovetti Dcrse dit mol.a dans la tienne ! Je n(> démentirai pas les éloges qu'il a reçus, en partie de ta façon, dans mes premières lettres imprimées, mais je parlerai de son successeur c(^mme je h^ dois cl comme je le sens. Voilà tout ce (juc je puis faire.
1. C'est Dubois (pril .■i|i|m'IIc .liiisi. à cause» (|(> sou si'jour à ( »lyuipie.
Rien de plus. Le lazaret est le pays de l'uniformité. Ma santé et celle de Salvador sont excellentes', malgré les vents, la pluie et la neige, et l'impossibilité d'avoir du feu à bord; mais je passe une partie de la journée dans une mauvaise chambre du lazaret, où je me chauffe tant que je puis'. Écris-moi vite. Mes tendresses à notre patron. Rappelle-moi au souvenir de tous nos amis, notamment à celui de M. et M""^ de Férussac, et de ce pauvre Arago, que je plains de tout mon cœur'. Adieu. Tout et toujours à toi de cœur,
J.-F. Ch.